VX
6e l'avons connu à Budapest, au moment où il revenait au pouvoir dans le cabinet Khuen-Hedervary de tendances nettement allemandes. Grand et mince, le visage encadré de favoris, le regard toujours invisible derrière un lorgnon noir, il parlait d'un ton grave et sec. On l’écoutait comme un chef. On sentait en lui une âme froide et austère, une volonté tenace, des desseins impénétrables mais sûrs. Il avait arrêté le programme du gouvernement dans cette formule : punir sévèrement toute attaque des nalionalités. C’en était assez pour lui gagner tous les cœurs magyars. En outre, on le savait à la fois très attaché aux traditions aristocratiques du pays et bien en cour à Berlin. Nous voudrions mettre en garde la bonne foi de certains d’entre nous contre les sympathies illusoires ou à fleur de peau que des Hongrois nous témoignaient avant la guerre et qu’ils se réservent de nous exprimer encore, le moment venu, au profit de leur cause compromise. Nous avons dit en toute sincérité ce que nous croyons fermement à ce sujet. Notre souhait serait accompli si nous parvenions à faire partager notre conviction à quelques-uns de nos lecteurs.
Août 1916 AIT
La Hongrie d’hier et de demain
La vie politique intérieure
Le système électoral. — Le Parlement et les nationalités. — La propriété foncière, le prolétariat agraire et
lémigration. — L'Eglise catholique. — La petite noblesse, le fonctionnarisme et l'Etat. — Les Israélites.
La vie politique de la Hongrie est ordinairement ignorée ou mal connue hors des frontières du royaume. De temps à autre, avant la guerre, un article de journal rappelait aux étrangers que la Hongrie était habitée par des hommes de différentes races entre lesquelles l'accord ne régnait pas toujours, qu'il y avait en Hongrie une question des nationalités. Les discussions portaient parfois sur le programme scolaire; il s'agissait de savoir, par exemple, dans quelle mesure la langue hongroise serait la langue d'enseignement pour telle ou telle région roumaine, slovaque ou serbe. On entendait parler aussi d'élections législatives où la force armée n'avait fait rien moins que protéger la liberté du
LME
vote, de crises ministérielles qui duraient depuis plus d’une année, de séances parlementaires exceptionnellement violentes. Mais c’est la question des nationalités, dont l'écho franchissait le plus souvent les frontières du pays: la moitié environ de la population, qui est de race magyare, prétendant imposer au reste des habitants qui appartiennent à plusieurs nationalités (1), le respect de sa race par le respect de sa langue, de sa suprématie politique et de sa civilisation.
On peut se demander comment, sous un régime parlementaire, la moitié des habitants ne sont pas défendus par leurs députés contre les prétentions de l’autre moitié. La réponse à cette question est double : d’abord, la population non-magyare est composée de races qui n’ont entre elles aucun lien permanent; ensuite les procédés électoraux en MÉRIE dans le pays paralysent sa résistance.
Le système électoral est établi d’après le cens. Sur tout le territoire, l'électeur doit, naturellement, être citoyen hongrois, âgé d'au moins vingt ans; mais ce premier point fixé, le cens varie avec‘les différentes régions. Il y a une foule de catégories d’électeurs. Certaines conditions sont exigibles dans toute la Hongrie; d’autres ne le sont que sur une
(1) Sur une population de 21 millions d'habitants, on compte en Hongrie environ 50 0/0 de Magyars et 50 0/0 d’autres nationaux, répartis de la manière suivante : au nord, 2 millions de Slovaques ; au nord-est, 400.000 Ruthènes ; à l’est, 3 millions de Roumains; au sud, 3 millions de Serbo-Croates; puis, disséminés sur de nombreux points du territoire, 2 millions d’Allemands, 300.000 Tziganes, 70.000 Wendes, des Polonais, des Bulgares, des Arméniens, des Italiens.
OU
partie du pays, et dans la même région quelquefois le cens varie encore suivant les catégories de contribuables.
Aux électeurs censitaires, il faut ajouter la catégorie des «capacités » qui comprend les sujets hongrois dont la profession implique une instruction supérieure à celle de la moyenne.
Le suffrage est oral, ce qui donne à penser que le vote de tous ceux qui ont besoin de quelque manière du gouvernement ne peut se faire en toute indépendance. En outre, on peut créer aux électeurs des candidats de l'opposition mille difficultés dont la moindre est de ne pas tenir compte de leur suffrage lorsqu'ils prononcent mal le nom du candidat. Quand ils se présentent par groupes, comme c’est l'usage, il arrive que la troupe ou la gendarmerie les cernent en les tenant éloignés des registres; le nom du candidat est appelé deux fois, les électeurs ne peuvent rompre le cordon et le Bureau déclare le vote terminé.
La réforme électorale est un des plus gros problèmes qui se soient posés devant les législateurs hongrois. À la fin de l’année 1906, le député Kristoffy, avec l’assenitment du roi, déposa devant le Parlement un projet de loi instituant le suffrage universel pur el simple; mais ce projet ne fut pas même discuté et la Chambre fut ajournée. Cependant, comme le mouvement favorable au suffrage universel devenait plus accentué, le gouvernement essaya bientôt de donner une satisfaction relative à ces revendications par le projet du comte Jules Andrassy qui comportait une combinaison du suffrage universel et d’un
suffrage plural : certaines catégories d’électeurs auraient deux voix et d’autres trois. D’après ce projet, 41,4 0/0 des électeurs auraient le vote plural et exprimeraient les 60,9 0/0 de toutes les voix.
Il s'est fondé à Budapest un Reform-Club qui réunit des hommes politiques de tous les partis afin d'obtenir le suffrage universel.
Ainsi François-Joseph eût voulu donner à la Hongrie, dès 1906, le suffrage universel qui fut appliqué en Autriche l’année suivante. Cette manière de voir s'explique d’abord par le désir de substituer aux revendications magyares les questions sociales. Le jour, en effet, où le Parlement hongrois ne serait plus composé de membres de cette petite noblesse qui fit la Révolution de 1848 pour la défense de ses privilèges, mais des élus du peuple, ceux-ci demanderaient plutôt des réformes économiques que des emblèmes et des privilèges magyars. Ce serait, en outre, réaliser l'unification du régime électoral dans toute la monarchie dualiste.
A la vérité, l'établissement du suffrage universel ne produisit pas en Autriche le résultat que l’empereur en attendait : les questions de nationalité continuèrent à y primer les questions sociales. Cependant François-Joseph continua, de son côté, à vouloir la réforme en Hongrie. L'institution du suffrage universel dans un pays où les Magyars forment la « moitié seulement des habitants ferait disparaître « leur prépondérance qui porte de plus en plus « ombrage à l'Autriche. Telle est, semble-t-il, la « seconde raison pour laquelle la dynastie des Habs- : bourg souhaite la réforme du suffrage. |
ii à PAS
Le Parlement hongrois est formé de deux Chambres : la Chambre Haute ou Chambre des Magnats et la Chambre des Députés.
La Chambre Haute est composée de membres héréditaires, à savoir : les archiducs majeurs et les membres des familles aristocratiques qui payent au moins 6.000 couronnes d'impôt foncier; de membres nommés à vie par le roi sur la proposition du président du Conseil; de dignitaires tels que de hauts magistrats, trente-trois évêques catholiques, neuf évêques grecs orthodoxes, six représentants des confessions luthériennes et calvinistes; enfin de trois membres délégués par la Diète de Croatie. Cette Chambre peut rejeter indéfiniment les projets de loi votés par l'autre, mais la Chambre des Députés a, de nos jours, une prépondérance telle, qu'en fait, la Chambre Haute n’use de ce privilège qu'une seule fois et ne peut ainsi que retarder le vote des lois.
Les Magyars sont en très grande majorité à la Chambre des Députés. Sur quatre cent cinquante députés environ, on n’en comple que quarante Croates et, généralement, une trentaine dits nationalistes. Nous avons entendu expliquer cette proportion de la manière suivante: le candidat qui s'intitule nationaliste est extrêmement rare; dans les régions mêmes habitées par les nationalistes slovaques, saxons, ruthènes, etc., souvent aucun candidat ne se présente avec cette étiquette. Un
SE pese
Slovaque pose sa candidature devant ses frères de race comme candidat du gouvernement ou de l'opposition, clérical ou libéral, et siège comme tel, une fois élu, au Parlement de Budapest. Il n’y a guère que dans les contrées où habitent une ou plusieurs familles patriciennes que le titre « nationaliste » s'attache DASoE à la personne du candidat.
Cette explication qui, à première vue, peut paraître plausible, est insuffisante, car elle ne dit pas pour quelle raison les candidats des nationalités ne se présentent pas aux électeurs comme nationalistes, ce qui serait pourtant, semble-t-il, bien naturel. Voici comment on peut expliquer ce fait : les régions habitées par les nationalités, sauf par les Saxons, sont pauvres, la population est décimée par l’'émigration. La plus grande partie des terres appartiennent à l'Etat qui les afferme aux indigènes. Quelle chance de succès l’épithète de nationaliste donnerait-elle là à un candidat? En outre, ce qui reste de la classe aisée dans ces régions : quelques industriels, des commerçants qui tiennent à leur tranquillité et dépendent plus ou moins du Pouvoir, sont gouvernementaux, et le menu peuple qui n’a pas émigré, sensible à certains arguments habilement mesurés, se laisse aisément. convaincre. Le vote ne se faisant pas dans chaque commune, mais au cheflieu de la circonscription, les candidats sont tenus par la loi de défrayer les électeurs de leur voyage et de leur nourriture. On imagine combien il est aisé, sous couleur de rembourser ces dépenses, de se rendre les votes favorables. Ajoutons à cela une
Pa (itunes
division spécieuse des circonscriptions électorales, et l’on ne s’étonnera plus de ne voir au Parlement hongrois qu'une trentaine de députés dits nationalistes.
Mais du moins, les élus des nationalités qui y siègent sous une autre étiquette, luttent-ils réellement, une fois installés, pour leurs frères de race? Il n’en est rien et, du reste, ceux-ci n’attendent pas cet effort de leurs représentants; si certains actes de « magyarisation » violents soulèvent trop souvent la juste indignation de ces derniers et celle des publicistes, ils demeurent généralement calmes. Que devient donc habituellement au Parlement la question des nationalités? Elle fait l’objet de palabres et de discussions académiques entre le gouvernement magyar, d'une part, et les députés allemands, roumains et slaves, de l’autre. Par contre, dès l’arrivée au pouvoir du comte Etienne Tisza, en 1910, les rapports du gouvernement et des nationalités entrèrent dans une phase aiguë et S'y maintinrent. Avec les Croates, ce sont les députés
roumains qui résistent le plus à la prépondérance des Magyars.
La petite propriété (jusqu’à 60 hectares) couvre environ dix millions d'hectares; la moyenne (jusqu'à 600 hectares) trois millions; la grande six millions. La totalité des biens inaliénables de l'Etat, des villes, des communes, des évêchés, des commu-