CHAPITRE PREMIER
Voyage de Vienne à Pestb. — Presbourg. — Comorn. — Gran.
— Le cbàteau de Vissegrade.
Un service régulier de pyroscaphes est établi entre Vienne et Constantinople j j'en profitai pour accomplir le trajet qui sépare ces deux capitales. Le bateau ne part pas de la ville même, il faut l'aller chercher à l'extrémité du Prater; mais doit-on se plaindre d'être obligé de parcourir une fois encore les magnifiques allées, les pelouses et les taillis ombreux de cette île délicieuse? La plupart des voyageurs, cependant, peu touchés des charmes d'une promenade mati-
nale, avaient passé la nuit à bord. Aussi, lors de mon arrivée, les cabines oflraieat-eHes un curieux spectacle : ici, c'était un Turc rêvant à Stamboul et aux houris célestes, en face d'un bol de mauvais café ; là un groupe tumultueux d'officiers autrichiens ; plus loin^ un noble Hongrois frisant ses moustaches, et à ses pieds, roulé dans une couverture, un petit être sale, laid et crépu, que je n'osai d'abord prendre pour un enfant. Au coup de canon, signal de notre départ, je ne pus méconnaître la progéniture du fils d'Arpad; réveillé en sursaut, le petit drôle, sans craindre de nous montrer ses vêtements en guenilles, courut, en faisant sonner ses éperons, voir tirer la seconde pièce.
De Vienne à Presbourg , la route serait insignifiante sans les souvenirs qu'elle rappelle; mais les villages de la rive, les plaines de la Hongrie et les iles du Danube ont chèrement acheté le droit de porter des noms historiques. C'est à Semmering que Soliman , en 1 529, déploya l'étendard du prophète; c'est de l'ile de Lobau que l'armée
française s'élanca pour effacer le revers d'Essling par la vicloîré de Wagram ; c'est à Schyâchacz enfin que Léopold, en 1 683, reçut Jean Sobieski. L'empereur, superbe mannequin de parade, s'entendait assez mal à défendre ses États; jamais, en revanche, il ne fut égalé dans l'importante science de l'étiquette et du blason. L'épée de général était lourde pour sa main, mais il connaissait le cérémonial à merveille : une entrevue avec le vainqueur des Turcs mettait donc Léopold dans un grand embarras. Il demanda conseil au duc de Lorraine : « Comment recevoir Sobieski? — Eh mais! les bras ouverts, répondit le prince. — Quoi ! sans plus de façon ! je suis l'empereur, et Jean n'est qu'un roi électif; l'oubliez-vous? » Pendant ce grave pourparler, le Polonais arriva, et Léopold daigna donner une froide accolade au héros qui l'avait sauvé.
Presbourg (en latin Posoniurn^ et en hongrois Posoîyr) n'est point la ville influente du royaume. Les Hongrois ne la regardent point comme leur capitale; ils la trouvent trop rapprochée de Vienne.
Pesth est à la fois le cœur et la tête de la nation. Par sa physionomie sans caractère original, par le silence et la propreté de ses rues, Presbourg, en effet, ressemble à une véritable cité de la paisible Autriche. La masse carrée du château du roi domine la haute colline qui s'élève derrière la ville. L'architecture peu ancienne de cet édifice est fort simple, mais, du haut de ses terrasses, on découvre un vaste paysage animé par le cours du Danube. Tantôt le fleuve se divise en plusieurs branches étroites qui forment des îles de quelques milles d'étendue ; tantôt il réunit ses forces , et sa masse gigantesque semble défier tous les obstacles. Les nouveaux quartiers de Presbourg, où quelques magnats ont des hôtels, descendent jusqu'au rivage; la vieille ville est assez pittoresquement groupée aux pieds du château, mais les monuments n'y appellent pas l'attention des étrangers. Toutefois, ce n'est pas sans intérêt que l'on visite le Landkaus, c'est-àdire le modeste palais de l'un des plus vieux parlements de l'Europe.
Les salles où se réunissent les représentants de la nation sont de la plus grande simplicité ; elles ne ressemblent en rien aux lieux des séances de nos chambres^ elles n'ont ni tribune^ ni gradins^ ni tentures de soie. Une longue table, recouverte d'un tapis vert, tient lieu de l'espèce d'estrade où, chez nous, prennent place le président et les secrétaires. Le palatin^ qui préside de droit l'assemblée des magnats, s'assied à l'une des extrémités de cette table; les évêques catholiques et ceux du rit grec^ non uni, viennent ensuite; derrière eux sont les fauteuils réservés aux barons. Dans les deux chambres , ou^ pour me servir de l'expression hongroise, dans les deux tables^, les membres parlent et votent de leurs places. Le scrutin secret et la tribune sont deux usages parlementaires que rejettent les mœurs encore chevaleresques de la Hongrie, le premier, comme indigne de gens de cœur armés de leurs épées, le second, comme inutile dans des débats qui ne dégénèrent jamais en tournois de paroles, et où les orateurs écoutés avec le plus d'attention
ne sont pas toujours les plus adroits faiseurs de phrases, mais les militaires illustres^ les administrateurs habilles, les économistes distingués, tous suivant leiu* spécialité.
La diète est si généralement considérée, les plaisanteries parfois spirituelles, souvent grossières , dont nos représentants sont devenus les inépuisables sujets , sont tellement éloignées de l'esprit des Hongrois, que l'on ne songe pas plus à s'indigner qu'à rire de l'étrange métamorphose subie, durant les intervalles des sessions, par la chambre des députés. Cette enceinte vénérée devient une salle de bal ou de concert. Le chef d'orchestre monte avec fierté à la place du palatin , et il a beau varier de mille manières le ton de son instrument, personne ne compare au talent flexible du musicien le caractère du président de la diète.
Quoique peuplée par trente-cinq mille habitants, Fresbourg ne semble animée que pendant la durée du parlement. Tous les grands propriétaires sont alors en présence; vrais seigneurs
féodaux y ils ne marchent qu'avec une suite nombreuse, et une rivalité de luxe et de parures ne tarde pas à éclater entre les magnats, et même entre les servants d'armes. Les membres de la diète adoptait le costume national, dont Télégant uniforme des hussards n'est qu'une pâle copie. Les fêtes se renouvellent sans cesse; mais, comme on le verra, elles ne servent que d'intermèdes à de sérieux travau3t. Il existe en Hongrie un usage aussi lx)n pour inspirer à la jeunesse le goût des affaires publiques que pour lui donner de l'aptitude à les traiter. Les jeunes gens qui ont quitté les universités, pendant les trois années qui s*écoulent entre chaque diète, viennent à Presbourg et s'attachent en qualité de secrétaires aux membres influents de l'assemblée. Cette espèce de stage politique est regardé comme le complément d'une bonne éducation, comme la transition nécessaire des futilités de l'adolescence à un ordre plus grave d'idées. La fréquentation assidue de la haute société, pendant le même temps, conserve, parmi les générations nouvelles, cette ur-
banité et cette él<^ance de manières qui distinguent les vieilles aristocraties.
Le Danube^ aussitôt après avoir laissé Presbourg, roule dans une plaine immense^ et l'on peut déjà prendre une idée de la Hongrie. Le regard, des deux côtés du fleuve, se perd dans de vastes et fertiles prairies, sœurs des pampas de l'Amérique du Sud. Quelques collines, ou plutôt quelques plis de terrain chargés de vignes excellentes, des troupeaux de bœufs blancs gardés par des pâtres dignes du sévère pinceau de Murillo , interrompent seuls la monotonie du spectacle. Les villages sont rares sur la rive. De loin en loin, on rencontre des amas de cabanes petites, basses, mal fermées, plus mal couvertes encore d un chaume à demi pourri, et toutes d'un aspect si misérable, que, n'étaient les emblèmes de la religion chrétienne, dont les consolations ne manquent jamais à la souffrance, on se demanderait si des hommes habitent ces tanières.
Les deux îles de Schûtt , dont la plus vaste a quarante-quatre milles en longueur et vingt en
largeur , partagent le fleuve en deux branches^ qui ne se réunissent que lorsque la plus petite a été grossie du Raab. La grande île de Schûtt est si fertile , que les Hongrois Vont surnommée le Jardin dor; le froment qu'elle produit en abondance est le plus recherché du royaume.
Le Waag se jette dans le Danube , sous les murs de la forteresse de Comom. Cette place ^ fondée dans un but tout militaire ^ par le grand M athias Corvin , est devenue une vîUe de dix-sept mille habitants y beaucoup plus importante par son commerce que par ses nombreux bastions.
Un (remblement de terre avait , en 1 783 , renversé la plus grande partie des remparts de Comom ; ils ont été reconstruits et augmentés en 1805. Mais on ne fait guère le siège d'une citadelle située au cœur même d*un pays ; la Hongrie serait déjà perdue le jour où les ennemis camperaient sur les rives du Waag. Comorn^ du reste, n'a jamais été prise, et ses habitants montrent avec orgueil une vierge emblématique incrustée dans une muraille, et, au-
dessous de la statue^ cette inscription : Kom morn, res^ieîis demain^ adressée à tous les futurs assiégeants.
A peu de distance de Gomorn ^ et sur la rive droite du fleuve ^ commence une chaîne de collines entièrement couvertes de vignes. Les deux cantons de Neszmély et de NeszmûUer fournissent les meilleurs vins de la Hongrie.
La ville de Gran s'élève en face de l'embouchure de la rivière du même nom. Gran (en hongrois £'ffergow^ et en làûnStrigonium)^ dont la population n'excède pas onze mille âmes y est le siège de l'évjâché primatial du royaume. Le dernier titulaire^ Mgr. le prince Rudnay^ aposé, en 1 821 ^ la première pierre d'une cathédrale qui reste inachevée , faute d'argent. Le temps n'est plus où des peuples entiers , inspirés par une foi naïve et guidés par des architectes inconnus ^ faisaient sortir de terre ces temples dont la magnifique hardiesse étonnera bien des siècles encore. Un rocher à pic sert de base à la nouvelle cathédrale , qui , si les travaux en sont jamais
terminés j ofirira à la Hongrie un beau pastiche des basiliques romaines. L'archevêché de Gran est le plus richement doté de l'Europe; comme le roi y pendant les vacances du siège , a le droit d'en percevoir les revenus, qui atteignent la somme de deux millions et demi de francs , on n'a pas encore remplacé le prélat qui Ta occupé en dernier lieu.
A partir de Gran , le pays prend une physionomie sévère. Les Alpes noriqueset les Carpathes poussent leurs dernières ramifications jusqu'au Danube et l'enferment entre des murailles de verdure. Le château de Vissegrade décore l'un des plus beaux sites de la rive. Un donjon quadrangulaire, où le roiSalomon fut enfermé par son cousin Ladislas , et quelques pans de murs , lézardés et noircis, voilà tout ce que les hommes et les siècles ont laissé subsister de cette résidence royale qu'un légat du pape appelait le Paradis terrestre. Des légendes romanesques assurait à ces ruines un long souvenir dans la mémoire des Hongrois. Il n'est pas un paysan
magyar qui ne sache la douloureuse histoire de Clara de Viss^^rade, que je vais, à mon tour^ essayer de raconter.
La vaillante race d'Arpad s'était éteinte, et, comme, en recevant avec lebaptêmeunecouronne des mains de Sylvestre II , Etienne avait semblé reconnaître la suprématie du saint-siége, Boniface YIII appela au trône vacant Charles Robert de Naples. Les mœurs dissolues du midi de l'Europe pénétrèrent en Hongrie sous l'insolent patronage de ce monarque. La lassitude des Hongrois, épuisés par un siècle de guerre civile, ne leur permit pas de résister au nouvel ennemi qui se présentait à eux sous une forme séduisante. Nuit et jour donc , la musique et les chants des baladins retentissaient dans les vastes salles de Yissegrade; les danses succédaient aux orgies; les jeunes nobles gaspillaient en stériles prouesses , dans des passes d'armes , le courage que leur avaient transmis leurs ancêtres. Les dames de la cour cédèrent au torrent. Toutefois, au milieu de la corruption générale , une jeune
fille ëtait demeurée pure, c'était Clara Félizian. Sa merveilleuse beauté attira les regards du roi, mais elle dédaigna ce triomphe si envié de ses compagnes. Casimir de Pologne, beau-frère de Charles Robert , étant venu assister aux fêtes de Vissegrade,. ne tarda pas à être aussi frappé des charmes de Clara. La reine de Hongrie vit, dans cette admiration , un moyen de se vengei* de la jalousie que lui avaient inspirée les assi« duités de son époux auprès de sa fille d'honneur; elle excita elle-même la passion naissante de son frère, et, quand elle leut portée à son comble, elle ne craignit point d'aider elle-même ce prince débauché à vaincre violemment les dernières et inutiles résistances de Clara. A peine échappée à ses ennemis, cette fille infortunée alla se jeter dans les bras de son père, et, au milieu de ses sanglots, elle lui apprit son déshonneur. Félizian de Zach ressentit vivement l'insulte qui lui avait été faite dans la personne de son enfant ; aussi, n'écoutant que sa fureur, il courut au château de Vissegrade. Robert prenait alors son
repas du soir en compagnie de sa femme et de ses deux fils. Tout à coup la porte de la salle à manger s'ouvrit brusquement , et Félizian, trop hors de lui-même pour remarquer l'absence de Casimir, s'élança vers la table ^ blessa le roi, et, d'un coup de sabre, abattit quatre doigts à la reine.
Robert exerça une horrible vengeance contre l'innocente héroïne de cette tragédie. Clara , arrachée à sa famille, fut livrée au bourreau, qui lui mutila les mains et le visage ; elle parcourut dans cet état les principales villes du royaume , suivie d'un héraut d'armes qui criait : cf Ainsi soient punis les ennemis du roi !» — A son retour, enfin, elle fut attachée à la queue d'un cheval, et son cadavre défiguré servit de pâture à une mente afiamée.
De Vissegrade à Pesth, les scènes du paysage sont variées et pittoresques, et le Danube acquiert un majestueux développement. Une navigation
active annonce l'approche de la capitale. A sept heures, nous étions en face de Tîle Sainte-Mar-
guérite ; d'un côté , nous apercevions Bude , l'ancienne ville turque, aussi fièrement assise sur sa montagne qu'un pacha sur son divan , de l'autre le superbe quai de Pesth.