CHAPITRE II
Bude et Pesth. — Le pont du Danube. — Inondation de 1838.-— Le casino. — Le théâtre. — Navigation. — Commerce. — Institut national hongrois.
Bude et Pesth sont rivales : la première peut se glorifier de son passé j un brillant avenir semble réservé à la seconde. Un pont de bateaux , long de douze cents pieds ^ réunit les deux villes ; mais , comme il ne pourrait pas résister à la violence des eaux, on le supprime pendant Fhiver. C'est un grave inconvénient. Aussi , à la dernière diète, le comte Istvan Széchényi proposa-t-il d'établir un pont de pierre et de soumettre les nobles comme les paysans à un droit de péage
pour subvenir aux frais de construction. Ce moyen, qui, chez nous^ paraîtrait si simple, devait heurter vivement les idées de l'aristocratie hongroise; c'était pour la première fois porter atteinte à un de ses privilèges , qui consiste à ne point payer d'impôts. Elle comprit parfaitement qu'il s'agissait assez peu du pont de Pesth , et que l'audacieuse proposition de M. de Széchényi était grosse d'une révolution. Elle voulut résister. La seconde tahle, c'est-à-dire la chambre élective, fidèle au principe populaire de sa puissance, adopta le projet du comte avec joie. La cour de Vienne , intéressée à détruire les restes d'indépendance et de fierté seigneuriales, qui subsistent encore chez la noblesse hongroise , eut l'adresse de faire aussi triompher le projet à la première table. Il peut paraître étrange que l'alliance du parti libéral avec M. de Metternich ait remporté cette victoire de la raison sur l'entêtement, du droit sur l'abus. A cette nouvelle, lejudex euriœ , chef suprême de la justice, versa des larmes et s'écria : (( Que lui, du moins ^ ne passerait ja-
« mais sur ce pont fatal ^ dont V érection devait « signaler la ruine de la noblesse, n
Quatre ans se sont écoulés depuis la clôture de la diète de 1 836. Le but du comte de Szëchë^ nyi était si bien de faire consacrer un principe y que , ce but atteint , on ne s'est pas encore occupé de commencer les travaux. Une compagnie s'en rendra-t-elle adjudicataire ou TÉtat luimême les entreprendra-t-il ? Le comté de Pesth supportera-t-il seul les frais d'établissement , et la perception du droit de péage ne sera-t-elle qu'une sorte d'octroi communal ? Telles sont les questions laissées indécises ^. Quoi qu'il en soit, le péage qui existe sur le pont de bateaux n'est encore acquitté que par les pauvres et les paysans. Tout homme bien vêtu est présumé noble.
* On dit que M. le baron Sina , riche banquier de Vienne , a proposé à la ville de Pesth de construire, à ses frais, le pont du Danube, moyennant le droit quflui serait accordé de percevoir, pendant un certain temps , le péage à son profit. Les journaux annonçaient aussi que le même capitaliste avait obtenu du gouvernement autrichien un privilège pour rétablissement d'un chemin de fer de Vienne à Pesth.
Bude se compose de trois parties distinctes. Le quartier adossé contre le Bloksberg , montagne qui joue un grand rôle dans les traditions merveilleuses du pays, est une véritable ville du moyen âge. Les rues de ce quartier sont étroites, sales et à peine pavées ; les maisons basses , toutes à pignons sur le devant et la plupart construites et couvertes en bois. De nombreuses flaques d'eau jaunâtre, des immondices et des amas de fumier où des troupeaux de porcs trouvent leur nourriture, obstruent la voie publique et infectent l'air. Rien n'est plus pittoresque, cependant, que l'effet de ce cloaque vu de la rive gauche du fleuve.
Le château du palatin couronne bien le mamelon qui , placé au centre de la ville , la domine de tous côtés. Une ceinture de murailles en mauvais état règne autour de la montagne; elle renferme d'assez beaux palais, qui s'élèvent tous dans une position ravissante; on y voit aussi la vieille cathédrale, qui, jadis transformée en mosquée par les Turcs, porte encore sur ses
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autels les marques de la profanation y ainsi que des casernes et d'autres édifices publics. C'est dans la chapelle du château , et loin des yeux des profanes , que l'on conserve la couronne envoyée à saint Etienne par le pape Silvestre ; le peuple a pour cet emblème royal un respect voisin de la superstition. Le monarque qui, à son avènement, ne l'a point reçu des mains du primat n'est pas considéré comme légitime. Nicolas Garap^ sous le régne de Marie P"", disait aux Hongrois : u Quand bien même vous verriez la couronne de saint Etienne sur la tète d'un bœuf, vous n'en devriez pas moins le reconnaître pour roi . » Joseph II avait fait transporter à Vienne cette précieuse couronne. Ce fut un deuil public. Les réformes essayées par l'empereur échouèrent toutes auprès de ceux même qui auraient du les soutenir. £n outre, il avait eu l'imprudence d'entamer les privilèges du clergé ; l'archevêque de Gran se mit ouvertement à la tète d'un parti qui aurait pu tenter de rompre l'union de la Hongrie et de l'Autriche, si Joseph ne fût pas mort. Léopold II,
son successeur, pour calmer cette dangereuse irritation, rendit la couronne à la ville de Bude. Partout où elle passa, il y eut des prières et des réjouissances ; elle était déposée sur les autels à côté du saint sacrement, et gardée, la nuit, par des chevaliers armés. Le peuple parcourait les rues en criant : Hongrie et liberté I et , comme preuve de son respect pour la liberté d'autrui , il brisait les vilres des citoyens qui n'avaient pas poussé le patriotisme jusqu'à illuminer leurs maisons. Depuis Léopold, la coutume de ceindre la couronne de saint Etienne s'est conservée chez les empereurs d'Autriche. La cérémonie se fait en plein air, au milieu des magnats et du peuple. Fidèle observateur de ces formes antiques dédaignées par Joseph II, le monarque doit gravir au galop un tertre artificiel d'où il domine l'assemblée, tirer son sabre et en frapper l'air à l'est et à l'ouest , au nord et au midi.
Une abondante source d'eau sulfureuse sort du Schlossberg et alimente l'établissement ther-
mal de Kaiserbad. Les Romains et les Tiiix^s n'avaient point négligé cette richesse naturelle. Une belle piscine , si solidement construite qu'on n'a pas encore eu bescnn de la réparer^ est un reste des travaux de ces derniers conquérants. C'est dans ce seul bassin qu'hommes et femmes du peuple viennent se baigner aux mêmes heures, sans se soucier beaucoup des lois de la décence. Comme en sortant d'une pareille étuve les malades ont besoin de repos et qu'un lit serait pour eux un véritable luxe , ils se couchent sur les bords même de la piscine sans prendre la peine de se couvrir d'un vêtement. La fontaine, placée au milieu d'une jolie cour, dont les arcades, les galeries et les balcons sont de style oriental , est sans cesse entourée d'une foule de buveurs de toutes les classes.
La vieille ville {Alt-Bude) , séparée des deux autres quartiers, et par sa position, et par son organisation communale , s'étend assez loin sur la rive droite du Danube. C'est là que les Huns firent une halte au milieu de leurs brutales con-
quêtes y et que leur roi posa son trône de fer. L'inondation du 1 5 mars 1 838 a exercé dans ce quartier de terribles ravages ; des rues entières n'oi&ent plus que des monceaux de ruines.
Pesthy par la beauté de son quai^ qui rappelle un peu celui de Bordeaux ^ par la largeur de ses rues percées à angles droits^ le nombre de ses places et ses brillants magasins , semble être à cent lieues de Bude. Du 13 au 18 mars, mais le 15 surtout^ le Danube avait envahi la ville; les rues et les places étaient devenues des torrents et des lacs de douze pieds de profondeur. J'étais à Pesth deux mois à peine après l'affreux désastre , et déjà cette ville avait retrouvé une partie de son activité. Le quai et la ville proprement dite ont peu souffert ; mais les deux quartiers de Josephstadt et de Franzstadt, bâtis , à ce que Ton prétend^ dans l'ancien lit du Danube^ ont été complètement renversés. Au mois de mai 1838 y deux mille maisons^ sur les cinq miUe que contenait Pesth ^ étaient à terre ou tellement ébranlées y qu'il fallait les reconstruire de fond
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en comble. Les amplifications de riiétorique me plaisent peu , je ne gémirai point sur des décombres ; il y a quelquefois du bien dans le mal^ et, quoiqu'il me soit dur d'écrire ces mots lorsque mille Êunilles déplorent encore la perte de leurs membres , Finondation a été pour Pesth presque autant une leçon qu'un malheur. Les quartiers de Joseph et François n'avaient pas été bien construits ; les bâtiments étaient en briques mal cuites qui , bientôt changées en boue , n'ont pu résister à Faction de l'eau. De généreuses souscriptions , montant à plusieurs millions^ ont été ouvertes dans tout l'empire; elles ont réparé presque intégralement les pertes pécuniaires. Une commission , dirigée par l'archiduc palatin^ s'occupait activement d'effacer les effets du ravage ; et , pour prévenir le gaspillage de l'argent destiné aux secours y il était remis , non pas aux victimes , mais à des ouvriers qui , sur les ruiner des chétives maisons des faubourgs , en auront^ sans doute^ élevé de plus solides et de plus commodes. Aujourd'hui, nul ne peut bâtir sans sou-
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mettre d'abord ses plans a la commission, qui les approuve ou les corrige et fait examiner les matériaux par des experts.
L'origine de Pesth est fort ancienne ; mais, au milieu des troubles sans cesse i*enaissants de la Hongrie, cette ville, qui, par sa situation même, ne peut être qu'un grand centre industriel et commercial, demeura longtemps dans un état de souffrance et d'infériorité. Depuis le régne glorieux de Marie-Thérèse, elle marche dans sa véritable voie, et les progrès qu'elle y fait sont aussi solides qu'étonnants. Sa population, qui s'accroît tous les jours, est déjà de soixante-dix mille âmes.
Ville d'un ordre secondaire aux époques historiques de la Hongrie , place d'entrepôt depuis cent ans à peine , Pesth n'a eu ni le pouvoir ni le loisir de s'enrichir d'un grand nombre de monuments. De notre temps, on ne se livre plus à des œuvres d'art pour le seul amour de l'art, l'utilité est la règle inflexible dont la Hongrie a dû subir les conséquences jusqu'à un certain point satisfaisantes. Les nouveaux quar-
tiers une fois élevés, et de vastes magasins étant préparés à recevoir des marchandises , les habitants de Pesth^ après avoir fait ainsi le lot de la nécessité , ont songé à leur agré^ ment. Les deux plus remarquables édifices de leur ville sont une salle de spectacle et un casino ; ce dernier établissement, par son étendue et sa beauté^ est unique en Europe : nos journaux y sont demandés de préférence aux feuilles allemandes et hongroises. Ce fait prouve à la fois la myopie et l'inconséquence des gouvernements absolus. Les censeurs impériaux surveillent la presse locale et la retiennent dans un cercle où l'infaillibilité du pouvoir et la capacité de ses organes ne sont jamais mises en doute, et où l'enthousiasme est de commande. Mais la lecture des journaux français si libres, quelquefois même si immodérés dans leur langage, n'estelle pas capable de révéler, pour ainsi dire, aux sujets de l'Autriche un monde, sinon meilleur, du moins plus séduisant à cause de son étrangeté? Ces attaques franchement dirigées contre les mi-
nistres, et cette minutieuse investigation portée dans toutes les parties de l'administration publique^ ne doivent-elles pas inspirer de sérieuses pensées à tous les hommes méditatifs? Enfin, cette raillerie française si impitoyable, mais si spirituelle, dont les effets sont peu dangereux dans un pays devenu malheureusement aussi sceptique que le nôtre, ne peut-elle pas déposer des germes de révolte dans un grand nombre de cerveaux inquiets et mécontents?
Lesgouva^nements, quelle que soit leur différence d'origine, sont solidaires les uns des autres; car, en définitive, à l'intérieur leur but est le même, et l'Autriche ne me semble pas à l'abri du contre-coup des défaites du pouvoir en France.
Ces réflexions, toutefois, s'appliquent plus au reste de l'empire qu'à la Hongrie, dont la constitution politique permet au moins la discussion verbale.
Le casino est pour les étrangers une véritable ressource; ils y sont reçus, pendant leur séjour à Pesth, avec un empressement plein d'hospitalité.
Le grand théâtre^ soutenu p^r un portique d'un style simple et sévère, passerait en tout pays pour un bel édifice, mais sa distribution intérieure laisse un peu à désirer. Il est spécialement réservé aux artistes allemands. Un second théâtre a été ouvert depuis trois ans dans le but d'encourager la littérature nationale. L'esprit français régne ordinairement sur les deux scènes; j'ai vu représenter, sur la première, le Postillon de Longjumeau y et, sur la seconde, Christine de M. A. Dumas, traduite en vers hongrois.
Pesth doit à la libéralité de M. Franz Széchényi, père du comte Istvan, la fondation d'un musée qui contient une belle et complète collection de médailles hongroises , des manuscrits des vases étrusques et romains, enfin plusieurs de ces reliques dont l'authenticité peut être suspecte aux savants, mais que consacrent la foi et la vanité des peuples. Notre musée d'artillerie possède le bouclier de M athias Corvin ; ce trophée, d'un mince intérêt pour nous, ne seraitil pas bien mieux placé à Pesth entre l'armure
d'Etienne Bathory et le bâton de maréchal de Nicolas Palfy?
Pesth, malgré son importance actuelle , est une de ces villes qu'il faut juger plutôt encore par ce qu'elle sera que par ce qu'elle est; elle prend un accroissement rapide auquel la navigation plus active du Danube ne peut que donner une farte impulsion. C'est ici le lieu de dire quelques mots de cette grande entreprise qui, bien incomplète encore , est pourtant si digne d'être encouragée. Elle a été traitée trop sévèrement par des voyageurs étonnés de ne pas rencontrer sur les bateaux de Semlin et de Giurgevo le confortable que l'on est en droit d'exiger sur ceux qui font le trajet de Paris au Havre.
Le Danube , ce fleuve magnifique qui , dans un cours de sept cents lieues, arrose la Bavière, l'Autriche, la Hotigrie et les principautés, ce fleuve qui , en cas de guerre maritime , pourrait servir de communication entre l'Europe et l'Asie, semblait, pour ainsi dire, protégé par les monstres fabuleux dont l'avait peuplé l'imagination
des anciens poètes. Quelques barques^ espèces de pirogues creusées dans des troncs d'arbres , se hasardaient seules à en côtoyer les rives ; mais tontes s^arrètaient à cette ligne de rocho^ si pit» toresquement désignée dans le pays sous le nom de Porte de fer, La navigation était coupée en deux ; elle n^avait quelque activité que dans la portion méridionale du Danube, mais personne ne songeait à tirer im parti convenable du plus grand coiu^s d'eau de TEurope. César, Charle*magne et Napoléon conçurent , sans pouvoir l'exécuter, le vaste projet de joindre le Rhin au Danube, l'Océan à la mer Noire* César voulait ouvrir un canal de Constance à Ulm ; Charlemagne eut la pensée d'effectuer la jonction des deux grands fleuves par le Mein ; Napoléon fit commencer les travaux d'un canal qui, d'Anvers, aurait abouti à Cologne , et de Cologne à Neubourg sur le Danube. Les événements de 1814 empêchèrent la réalisation de cette grande idée. Des Français , parmi lesquels il &ut citer le général Pajol , voulurent tourner vers l'industrie
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l'activité qu'ils ne pouvaient plus déployer dans la guerre : ils songèrent à la navigation du Danube ; mais le gouvernement autrichien , par ses défiances , ajouta de nouveaux obstacles à ceux que les proscrits rencontraient déjà sur la terre d'exil, et ils durent renoncer à l'espoir de les vaincre.
L'honneur du succès était réservé à un Hongrois , le comte Istvan Széchényi y libéral ardent^ mais éclairé. Fortement convaincu , après avoir visité la France et l'Angleterre, de l'influence civilisatrice du commerce , le comte appela de nouveau l'attention de la Hongrie sur le magnifique débouché ofiert par la nature à ses produits. La Hongrie, qui, dans une étendue de cent soixante-<lix lieues de l'est à l'ouest et de cent trente lieues du nord au sud , possède les plus belles plaines de l'Europe, était pauvre au milieu de ses richesses. Les propriétaires se bornaient à vendre à Vienne les récoltes de ces campagnes qu'une bonne culture rendrait si productives, encore devaient-ils acquitter des
droits de douane fort lourds sur les vins, le tabac, les blés et le bétail. Si on leur parlait du Danubecomme de Tartére vivifiante de leur pays, ils objectaient ces mots sans réplique : « Et la Porte de fer? » M. de Széchényi se chargea de leur répondre. Il fit construire sur le quai de Pesth une barque légère , en annonçant à ses compatriotes qu'il voulait avec elle franchir les cataractes. Il partit. Peu de temps après, la Hongrie, tout enlière, applaudissait à son triomphe. Il y eut alors un revirement complet dans les esprits. La nouvelle du passage du Gap ne produisit pas plus d'impression en Europe que parmi les Hongrois celle de l'arrivée du comte de Széchényi au delà des cataractes. Dans leur orgueilleux enivrement, les Hongrois virent déjà leur capitale devenue port de mer. Une gravure (prohibée par la censure autrichienne) représenta Széchényi planant au-dessus de gros nuages échappés des cheminées de pyroscaphes anglais , russes , fraur çais, etc., rangés en bataille devant le quai de Pesth.
Suivre les travaux de M. de Széehényi , depuis cette époque , dire les obstacles qu'il a dû surmonter , attribuer avec justice à chacun sa part de gloire f ce serait dépasser les bornes que je me suis posées. J'ajouterai seulement que l'em* pereur François , enfin convaincu des avantages que ses royaumes doivent retirer de la navigation danubienne, concéda à M. Andrews un privilège exclusif pour l'établissement d'un service de bateaux à vapeur. Après avoir organisé ce service avec une intelligence et une activité vraiment britanniques , M. Andrews, en 1834, abandonna ses droits à la compagnie actuelle.
Sept bateaux à vapeur se croisent tous les mois de Lintz à Galatz ; en voici le tableau :