AVANT-PROPOS VII
restreint, le lecteur jugera s'il ne serait pas à souhaiter que tant de chefs-d'œuvre ne restassent pas inconnus en France. Le peuple magyar sérieusement étudié peut, au point de vue intellectuel, apporter sa pierre au grand édifice de la civilisation.
Nous exprimons nos meilleurs remercîments à M. Coloman Szily, secrétaire perpétuel de l'Académie hongroise, pour les nombreux documents bibhographiques qu'il a bien voulu mettre à notre disposition au cours de notre travail et pour le grand intérêt qu'il a pris à la publication de cet ouvrage. Nous tenons également à remercier notre ami, M. Augustin Bernard, docteur es lettres, qui a bien voulu se charger de la revision du manuscrit et nous aider de ses excellents conseils.
Paris, le 12 septembre 1895.
Prononcez : a = a anglais dans fall: d = a : ai — aï: e = è : ei r=r eï ; o = eu: ew, eu (dans les noms propres) = i*u : u = ou : il == u : c et cz = ts ; cli >=■- tch ; es = tch : gy = dj : h (toujours aspiré); j (comme en allemand; ; ny — gn ; s = cil : sz = s ; zs = gé.
IXÏRODUCTIOX
I. — Les origines du peuple hongrois sont obscures. Les sources indigènes font défaut; la plus ancienne^ chronique magyare, celle de TAnonyme du roi Bêla, ne remonte quau xiir siècle et présente un caractère légendaire. Seuls les écrivains byzantins contemporains de la conquête, puis les sources orientales qui parlent de la tribu magyare, fournissent quelques maigres renseignements.
Les études linguistiques et la philologie comparée donnent des résultats plus précis. La langue magyare n'est ni un idiome germanique ni un idiome slave, comme on se l'imagine parfois en France. Elle appartient à la grande famille ouraloaltaïque ; les études approfondies de Paul Hunfalvy et de Budenz en Hongrie, de Donner et de Castren en Finlande, ont établi qu'elle fait partie du groupe ougrien des idiomes de cette famille. Cependant cette théorie est attaquée avec une certaine vigueur par l'émincnt voyageur et orientaliste A ambér}-, qui, dans son ouvrage Sk/- Vorir/hie des Mar/yars, s'efforce de prouver que le magyar se
rattache au groupe turco-tatare. Mais les preuves qu'il apporte sont, au point de vue linguistique, peu convaincantes. Sans doute les éléments turcs sont nombreux dans la langue magyare, et les coutumes des Hongrois du moyen âge montrent beaucoup d'affinité avec celles des Turcs; mais ces faits s'expliquent par l'origine commune des deux races, qui appartiennent l'une et l'autre à la grande famille altaïque, puis par le contact qu'ont pu avoir avec des tribus turques certaines tribus magyares avant leur établissement dans les plaines du Danube, sans parler des effets de la domination des Ottomans en Hongrie pendant cent cinquante ans. On s'explique facilement que les deux peuples aient eu l'un sur l'autre une inïluence très prononcée.
Quoi qu'il en soit, le magyar est un idiome toiiranien, une langue agglutinante, qui s'est enrichie d'un certain nombre d'éléments slaves, germaniques, turcs et latins, mais qui a néanmoins conservé son caractère propre. La langue hongroise, qui a si peu changé depuis le moyen âge, était assez riche il y a mille ans ; elle possédait non seulement les termes de la guerre, de la vie de famille, de Fagriculture, mais encore bon nombre de ceux de la vie sociale et politique. L'écriture, quoique nous n'en connaissions pas exactement les caractères, n'était pas inconnue. Aujourd'hui, la langue fest extrêmement riche ; elle possède un vocabulaire d'à peu près cent mille mots, des formes grammaticales très variées, deux sortes de conjugaisons pour le verbe, selon que le complément
direct est exprimé ou non. une abondance de proverbes et didiotismes vraiment remarquable. La quantité des voyelles — quinze pour vingt-cinq consonnes — est plus grande que dans n'importe quelle langue de l'Europe, ce qui permet aux poètes d'employer, outre le rythme national fondé sur l'accent, des mètres imités du grec et du latin et de marquer les longues et les brèves avec la même rigueur que les langues anciennes.
Nous ne savons à peu près rien de l'état social du peuple hongrois à l'époque où, ayant conquis en quelques années un vaste territoire, ses bandes se répandaient à travers l'Allemagne, jusqu'en France et en Italie, semant partout la terreur, comme jadis les Huns. Les anciens chroniqueurs, tels que l'Anonyme du roi Bêla, Kézai, Turôczi, parlent d'une caste de chanteurs, nommés d'abord ig7nczek, puis Jier/edôsôk, sorte de rapsodes qui chantaient en s'accompagnant de leur violon. Il y avait certainement des chants qui concernaient les grands événements de la vie : la naissance, le mariage, la mort, et qui se rattachaient sans doute au culte des dieux. Outre cette poésie de circonstance, on distingue deux cycles de légendes nationales, dont l'un, appelé le Cycle des Huns, à pour héros Attila, l'Etzel du poème des Nibelungen; l'autre, le Cycle des Magyars, laissant presque de côté le grand conquérant Arpad, s'attache de préférence à son père, le duc Almos. La mère d'Almos eut une vision i)rophétique et vit sortir de ses flancs un fleuve qui se répandait sur tuute la terré. Ces cycles, même dans
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les sèches analyses des chroniqueurs, montrent une certaine beauté poétique. Comme le fait observer le poète Arany, qui a utilisé en partie ces légendes dans sa Mort de Buda, les anciens Magyars possédaient probablement une épopée naïve qui a disparu dès que le christianisme se fut répandu parmi eux. La légende des Huns, telle que nous la montrent les Nibelungen, a-t-elle influé sur la poésie populaire magyare, ou bien les premiers apôtres du christianisme envoj'és par Tévèque de Passau, Pilgrim (971-991), ont-ils rapporté cette légende en Allemagne, nous l'ignorons. Malgré les recherches des savants hongrois, la question n'est pas encore élucidée.
Un siècle après la conquête, le chant populaire, gardien fidèle des croj'ances païennes, dut se taire. Les ducs de la maison d'Arpad — Zoltan, Taksony et Geyza — préparèrent les voies à saint Etienne, le premier roi de Hongrie qui embrassa le christianisme. La constitution politique et ecclésiastique du royaume date de lui. 11 eut le sens politique ou l'heureuse fortune de choisir pour son peuple le catholicisme de l'Occident et non la religion grecque. 11 préserva ainsi son pays de la rigide orthodoxie orientale et prépara la voie à une entente avec les pays catholiques. Le pape Sylvestre 11 lui envoj'a, en Tan 1000, la couronne et le titre de roi apostolique ; la peuplade asiatique entre dans l'histoire et dans la civilisation. La Hongrie fait partie dorénavant de la grande famille européenne. De même que Charlemagne fit une guerre acharnée aux croyances païennes
et détruisit avec le paganisme lesrestes les plus précieux de ranciemie poésie germanique, de même les nombreux ecclésiastiques qui, sur Tordre de saint Etienne, vinrent d'Allemagne et d'Italie, étouffèrent les germes de l'épopée nationale, de sorte que les plus anciens restes de la prose et de la poésie hongroises sont une oraison funèbre accompagnée d'un Miserere et une hj'mne à la Vierge ^ Sans doute, les liegediJsOh n'avaient pas disparu, mais ils avaient changé les thèmes de leurs chants. Attila et Almos sont remplacés par la légende des saints, au nombre desquels nous trouvons le roi apostolique lui-même et un de ses descendants les plus illustres, saint Ladislas 1077-1095^ Ce dernier combat les Cumans, tribu païenne de la Hongrie qui ne voulait pas se soumettre au christianisme.
Pendant les trois siècles que dura la dynastie des Arpad 1 1000-1301), la littérature, l'enseignement et les arts, à en juger d'après les faibles indices que l'on possède, ne furent pas négligés. Saint Etienne disait qu'un pays qui n'avait qu'une langue était un pays faible : il appela donc des colons allemands. Des Italiens vinrent aussi et apprirent aux Magyars
1. L'oraison funèbre Œalotti bcszéd) est conservée dans un manuscrit du xiii^ siècle, au Musée national de Budapest. Ce frag-ment de deux cent soixante-treize mots occupe deux pag-es d'un manuscrit latin et date du xii« siècle. Pray l'a fait connaître le premier. L'Hymne à la Vierge — soixante-dix mots — est un fragment copié sur la couverture d'un manuscrit de Kœnigsberg. Cesdfux monuments ont été l'objet de nombreuses études.
à lire et à écrire, car la langue primitive s'écrivait avec des caractères accadéens selon les uns, glagolitiques selon d'autres, qu'il fallait accommoder à l'alphabet romain. Mais l'invasion de l'étranger tarit dans sa source même la littérature nationale ; elle ne se réveillera de sa léthargie qu'à l'époque où, avec la Réforme commencent à tomber les barrières qui séparent le peuple des lettrés de culture latine. La littérature latine de l'Occident trouve de fervents protecteurs dans quelques-uns des Arpad, comme Bêla I" (lOGl-1063), saint Ladislas, Bêla III (1173-1196) et Bêla IV (1235-1270), mais surtout dans Coloman (1095-1114), surnommé « l'Amateur des livres ». Sous le règne de ce dernier, des étudiants magyars commencent à aller à l'étranger et nous trouvons leurs traces dans les universités de Paris et de Bologne. La Société du Christ, à Esztergom (Gran), pourvoit aux dépenses des étudiants pauvres. Dans le pays même, nous voyons, vers le milieu du xii^ siècle, une université à Yeszprém, plus ancienne que les universités allemandes. Elle fut fondée par Bêla III qui, élevé à la cour deByzance, avait beaucoup de goût pour les lettres ; Bêla prit pour modèle l'université de Paris, que lui avait fait connaitre sa femme, Marguerite, sœur du roi de France, Philippe II. Malheureusement, cette école fut détruite par un incendie en 1276 et disparut à la mort du dernier des Arpad K
1. Elle est mentionnée pour la première fois dans une bulle d'Innocent IV, de 1240.
En dehors de cette université, la théologie, les éléments de l'histoire et des sciences furent enseignés à Pannouhalma et à Esztergom.Pannonhalma, la célèbre abbaye de Martinsberg, a un glorieux passé dans les annales de la Hongrie. Elle reflète fidèlement le développement du catholicisme et de l'instruction dans ce pays. C'est la maison-mère des Bénédictins de Hongrie; son premier abbé, Astrik, avait été le précepteur de saint Etienne. Richement dotée par ce roi, l'abbaye montra la première sur ses tours la croix apostolique et ses moines ont les premiers porté l'Evangile parmi les Hongrois. Quant à Esztergom, ce fut, depuis saint Etienne, la métropole ecclésiastique du royaume. Dans les écoles claustrales on adopta le plan d'études de rOccident et on enseigna les sept arts libéraux. A Székes-Fehérvâr (Albe-Royale) , Csanàd, GyOr (Raab], Bude, Stimegh, Tapolcza et dans le Szepes (Zips), il y eut des écoles de ce genre. Dans les écoles des villages, destinées à l'instruction des fils des jobhâgyo'k, c'est-à-dire des serfs, l'instruction était purement religieuse.
Sauf deux fragments linguistiques, on n'a conservé de cette époque aucun ouvrage en langue magyare. Les chroniques qu'on édite aujourd'hui avec beaucoup de soin, sont toutes en latin. Parmi ces chroniques, les Gesta Hungarormm de l'Anonyme du roi Bêla IH racontent la conquête du pays et ses gloires militaires jusqu'à l'avènement de saint Etienne. Simon Kézai a vécu sous Ladislas IV, surnommé le Cuman (1272-1290;. Il était
dorigine magyare. Sa chronique commence par Nemrod et finit par le récit de la A'icioire de Ladislas sur les Cumans en 1282. Le premier livre parle des Huns, le second des Magyars. C'est là que nous trouvons les traces des anciens cycles épiques qui furent remplacés peu à peu par le cycle des rois de la maison des Arpad.
Les plus anciens A'estiges de l'art magyar remon-. tent aussi à cette époque. Le christianisme triomphant a élevé partout des églises dans le même style qu'en Occident : le style roman. Telle a dû être la belle basilique de Saint-Étienne dans la capitale du pays, Albe-Royale. La cathédrale de Pécs (Fiinfkirchen), celle de Jak avec sa belle ornementation, peuvent soutenir la comparaison avec les plus beaux monuments du même genre. La vieille basilique d'Esztergom, bàiie sous l'archevêque Job, était célèbre au xii'' siècle. — La sculpture n'a laissé qu'un monument vraiment national : le tombeau du roi Pierre ^1038-1041), représentant des scènes de la vie de Samson et de Hérode. Le tombeau de Ladislas P^ à Nagj'-Yârad (GrossAvardein), qu'un nommé Dionyse et son fils Tekus avaient sculpté, les bustes en or et en argent de saint Etienne, de Ladislas, de Koloman, d'Emerich et de Giselle, n'existent plus que dans la légende. Les peintures qui décorent les murs de plusieurs églises — Yeszprém et Turnicsa — représentent des scènes de la vie du roi saint Ladislas. Quant à la musique magyare elle fit, dit-on, les délices des habitants de Kiew. lors-
INTRODUCTIOX 9
qu'on 1151, les Hongrois firent leur entrée dans cette ville ^
II. — Après répoque païenne et Tépoque des Arpad, une troisième période de la vie du peuple hongrois commence à la mort du dernier roi de cette dynastie. Elle s'étend de la mort d'André III jusqu'à la funeste bataille de Moliàcs (1301-1526). C'est le temps où les maisons des Anjou, des Luxembourg, des Hunyadi et des Jagellons ont tour à tour gouverné le pays. La Hongrie atteint sous les Anjou le plus haut degré de sa puissance. C'est avec mélancolie qu'en parlent les poètes dans notre siècle, lorsqu'ils voient leur pays lutter contre la maison d'Autriche pour revendiquer ses droits séculaires. « Grand et puissant par les armes et la conquête, s'écrie Petofi, honoré et redouté fut un jour le Magyar sur la terre. Au nord, à l'est, au sud, l'armée errante des étoiles cherchant le repos s'immergeait dans l'océan magyar. » En effet, après quelques années de lutte contre le Prsemysl Venceslas et le duc bavarois Otton, les Anjou de Naples, que des liens de parenté unissaient aux derniers Arpad, prennent possession du trône. Sous le règne de Charles Robert (1308-1342i et de son glorieux fils, Louis, surnommé le Grand (134*2-138'2;, la Hongrie est respectée au dehors et ses frontières sont baignées par trois mers, car Louis était en
1. Sur la vio artistique de cotte époque, on peut consuUer It'S iioiubrcusi'ri l'-tudes do II(^ii>;/.linaiin l'i <lo R/uhor.
même temps roi de Pologne. Si les Italiens dominent à la cour de Charles Robert, dans celle de Louis du moins les Magyars remplissent les plus hautes charges. L'Italie commence à exercer son influence dans les écoles et dans les arts ; les corporations d'artisans se constituent, quelques villes, où le commerce se développe et enrichit les colons allemands, obtiennent le titre de « ville ro3^ale ». Leurs habitants forment peu à peu rintermédiaire entre les nobles et les serfs qui habitent la campagne. Mais la prospérité ne dura pas longtemps. Avec Sigismond (roi et empereur, 1387-1437), commencent les troubles hussites et les guerres contre les Turcs qui devaient terminer si tristement cette période. C'est alors que la Hongrie avec son vaillant chef, Jean Hunyad, défend le christianisme de l'Occident contre riiivasion turque et devient, comme dit Michelet, le sauveur de l'Occident et le rempart de la civilisation. L'ennemi est refoulé pour un certain temps et l'un des fils de Hunyad, Malhias Corvin, monte sur le trône (1458-1490). Sa cour devient le centre de la Renaissance en Hongrie. Il est vrai que cette culture importée par les humanistes italiens n'avait pas de caractère national, mais elle aurait pu donner les meilleurs résultats si, après la mort ^du grand roi, son héritage n'était pas tombé entre les mains inertes des Jagellons qui préparèrent la défaite de Mohàcs. Cette bataille et la domination turque qui s'ensuivit, les luttes contre la maison d'Autriche et les guerres de religion, sont les principales causes de l'état déplo-
rable oii la littérature, renseignement et les arts sont tombés dans les siècles suivants. Le mouvement humaniste , si prononcé sous Mathias , so trouve tout à fait arrêté.
Les productions littéraires de cette époque sont d'une grande faiblesse : la plupart ont un caractère exclusivement religieux et ne méritent même pas qu'on s'y arrête. Rien de la brillante poésie lyrique de la France ou de l'Allemagne au moyen âge. Le mouvement hussite a pour conséquence une traduction de la Bible par deux Franciscains; quelques fragments en sont conservés dans deux manuscrits de Vienne et de Munich. Une légende de sainte Marguerite, fille du roi Bêla IV, rédigée par une nonne, Léa Râskai; la légende de sainte Catherine, des chants religieux, une hymne à la Vierge imitée de saint Bernard, représentent la poésie. Tous ces monuments intéressent plutôt le philologue que rhistorien de la littérature. La poésie populaire cependant continue à célébrer par la bouche des TiegedosiJk les événements les plus importants de la vie nationale : les malheurs de la famille Zâch, dont le chef, Félicien, s'est précipité épée nue sur Charles Robert et sa famille, parce que le frère de la reine avait déshonoré sa fille ; les tourments do Sigismond dans l'Enfer; les victoires de Hunyadi sur les Turcs ; une plainte sur la mort de Mathias Corvin. La léi>ende de Toldi, si masristralement renouvelée de nos jours par Arany, date également de cette époque. Le plus ancien chant hongrois qui s'inspire do l'histoire natiouah'» est cehii de Lu
Prise de Pannonie, qui date du xv siècle. Le poète: Inconnu a traité une légende nationale, mais il Ta fait en homme qui sait son latin. Un autre anonyme a chanté La Prise de SzaMcs, forteresse sur la Save, élevée par le sultan Mohamet et prise par les Hongrois en 1476. C'est une chronique rimée.
Plus importants que les monuments littéraires sont le développement des écoles et la fondation de la première société savante en Hongrie. L'université de Yeszprém avait disparu, mais à sa place s'élevait bientôt celle de Pécs (Fiinfkirchen), fondée par Louis le Grand en 1367. Cette école fut confirmée par une bulle du pape Urbain Y, datée d'Avignon du P'* septembre 1367. I/acte est presque identique à celui qui confirmait l'université de Vienne. Le pape, par crainte des docteurs hérétiques, n'avait pas accordé à ces deux universités l'enseignement de la théologie. Le traitement des professeurs en Hongrie était très élevé pour le temps : 300 marcs en argent (selon notre monnaie, 7,200 francs), tandis que nous voj^ons, vers la fin du xv*' siècle, à Leipzig, des traitements de 100 florins, à Bàle de 80, à Tubingue de 120. L'université avait trois Facultés; la Faculté de droit surtout était florissante, grâce à quelques maitres italiens. La haute compétence et le grand savoir du jurisconsulte Yerbocz}^ qui, sous les Jagellons, a codifié la loi magyare dans son Tripartituru, est la meilleure l^reuve de la vitalité de ces études. L'université, qui réunissait quatre mille élèves, périt iDrobablement entre 1543 et 1547, lorsque la ville tomba
entre les mains des Turcs. A Mohâcs trois cents élèves de cette école sont restés sur le champ de bataille.
Sigismond a fondé à Bude la Sigisraundea , ou, comme on rappelle faussement, Sundensis S probablement en 1389. Elle ne vécut que peu de temps et fut remplacée par celle du roi Mathias à Presbourg, Y Academia Istropolitana, fondée en 1467. Le oTand roi voulait v concentrer toutes les forces vives de' la nation et retenir dans le pays la jeunesse studieuse qui allait à Paris, à Tienne, à Bologne, à Ferrare et à Padoue. Le pape Paul II, sur les instances de Yitéz et de Janus Pannonius, avait accordé la bulle et permis d'organiser cette école sur le modèle de celle de Bologne, mais il est probable qu'on a suivi le plan de l'université de Paris et des universités allemandes. A Presbourg la proximité de la florissante école viennoise devait exciter l'émulation. Yitéz, chancelier de cette université, en fut véritablement Tàme ; le célèbre
1. Selon Eugène Abel [Nos Universités au moyen âge. 1881; le nom Sniidensis est une erreur de Ulrik do Reiclienthal, contemporain du concile de Constance (1415), qui a confondu cette école avec celle de Bude (Budensis}, une ville nommée Sundens n'existant pas en Hongrie. Quoi qu'il en soit, l'université hongroise était représentée au concile par six professeurs, dont deux théologiens, un médecin, trois jurisconsultes auxquels se joignit un magister artiinii. Ils tirent bonne fig^ure parmi les délégués des universités de Paris, Cologne, Vienne, Heidelberg, Prague, Londres, Erfurth, Heldenbourg, Avignon, Cracovie et Oxford, quoique les Hongrois eussent coiMi)t('' jianiii la yatio Gernuniico.
Regiomonlanus y enseigna, cent ans avant Galilée, le mouvement de la terre. Après la mort de Yitéz (1472) elle décline vite et disparait au moment de la lutte entre Wladislas II et Maximilien (1492).
L'université de Bude, fondée par Mathias, avant la disparition de celle de Presbourg, ne fut jamais bâtie. Le roi voulait en faire la plus grande école de l'Europe et souhaitait qu'elle pût recevoir un nombre presque illimité d'élèves. Mathias dut finalement se contenter d'établir dans un monastère une école de théologie où l'on enseignait aussi les arts libéraux. Le directeur en était Pierre Niger de Wurzbourg, qui avait fréquenté Montpellier, Salamanca,Fribourg etingolstadt (mort en 1481). Brando- Uni, Ugoletti, Bonfini, Galeotto Marzio, qui vivaient à la cour de Mathias, n'étaient pas professeurs à cette université.
Sous Wladislas II (1490-1516) et sous Louis II (1516-1526) nous constatons la décadence, puis la chute complète de ces écoles. L'université de Pécs se maintient quelque temps encore seule après le désastre de Mohâcs. Cependant les besoins intellectuels étaient alors trop grands pour que le pays restât longtemps sans enseignement supérieur; aussi verrons-nous le primat Nicolas Olâh fonder, en 1555, l'université de Nagy-Szombat (Tyrnau), qui devint le centre des études supérieures.
De ces écoles sortirent de nombreux historiens, des philosophes et des orateurs ; parmi ces derniers se détache la figure imposante de Pelbart de Temesvar qui prêcha sous Mathias Corvin et dont
les œuvres montrent beaucoup de vigueur et d'éclat ^ Beaucoup d'étudiants allèrent, en outre, avec l'aide des prélats comme Yitéz et Bakàcs, dans les universités étrangères, non pas comme auparavant à Paris et à Bologne, mais de préférence à Vienne, à Prague et à Cracovie.
Le nombre des bibliothèques augmentait sans cesse sous Louis le Grand et Sigismond, mais c'est surtout à la Renaissance hongroise qu'on en compta un grand nombre. La plus célèbre était la Corvina, à Bude. Mathias en fut le fondateur. Il la dota richement et en fit une des plus belles de l'Europe. Il fit acheter les manuscrits des auteurs grecs et latins, il employait quatre copistes à Florence, trente à Bude. Chaque volume avait une reliure luxueuse aux armes du roi. Il ne reste aujourd'hui de tous ces trésors que cent trente volumes, dispersés dans les bibliothèques de l'Europe. La vente partielle de cette belle collection commença déjà sous les Jagellons, toujours pressés d'argent; les soldats autrichiens et les Turcs emportèrent le reste. Quelques-uns des précieux volumes, trentecinq, furent restitués par le sultan Abdul-Azziz en 1877 ; ils sont maintenant gardés à la Bibliothèque universitaire de Budapest -.
La première Société savante date également de cette époque. Lsi Sodalitas litteraria Damibiana,
1. Ses ouvrages latins : Sermones de Sanctis Pomerii, Sermones de tempore, Sermones quadragesimales, étaient répandus dans toute l'Europe.
•2. Csontosi et Abel en ont donné une description détaillée.
londée par Conrad Celtes en 1497, comptait parmi ses membres Augustinus Olomucensis (d'Olmlilz , Jérôme BaJbus, Valentin Kraiisz, Georges Neideck, les deux Piso, Jean Schlechta et Jean Yitéz le jeune ; elle s'exerçait, comme les sociétés italiennes, à faire des vers latins et un peu de science. Son Influence sur la littérature nationale fut nulle : d'abord, parce qu'elle disparut trop tôt pour entrer en contact avec les écrivains du pays, puis parce qu'elle ne cultivait que le latin devenu, depuis le règne de Louis le Grand, la langue otîîcielle pour ainsi dire de la cour et des tribunaux.
C'est encore sous Maihias, en 1-172, que le prieur de Bude, Ladislas Geréb, appela l'imprimeur Hess en Hongrie et l'installa à Bude. C'est en 1473 que le premier livre y fut imprimé, en latin; il porte le titre de CJwonùjue de Bude, àG sorte que la Hongrie arrive la sixième, après l'Allemagne. l'Italie, la PYance, les Pays-Bas et la Suisse, parmi les pays (pii avaient alors des imprimeries.
Le développement des arts marchait de pair avec celui de la vie littéraire et scolaire. Le style roman fut remplacé par le style gothique. Le savant Ipolyi évalue à cinq mille le nombre des monuments de ce style. Les plus importants sont les cathédrales de Kassa (Kaschaui, de Nagy-Szombat, de Zagrab et de Bude, l'Hôtel de Ville de Bârtfa (Bartfeld) et le castel de Vajda-Hunjad. Dans la sculpture, grâce à l'influence des maitres italiens si nombreux à la cour de Louis le Grand et de Mathias, l'allégorie disparaît et fait place à un ai't plus simple dont les
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plus beaux spécimens se trouveut dans la cathédrale de Kassa et à l'abbaye de Pannonhalma. La sculpture sur bois fait de grands progrès; au Mausolée d"Albe-Royale se trouvait la statue en marbre de Louis le Grand : celle de saint Ladislas, en bronze, entotirée des bustes des autres rois canonisés, se voyait sur le parvis de la cathédrale de Xagy-Yârad. Ces statues étaient l'œuvre d'artistes hongrois : Georges et Martin Kolozsvâri. Le roi Sigismond,. Jean Hunyad, Mathias et Ladislas Y avaient également leur statue à Bude. Tous ces monuments ont disparu i:)endant l'invasion des Turcs. La peinture était très cultivée sous les Anjou; nous connaissons encore soixante fresques datant de cette époque, la plus célèbre se trouve à Szepesvâralja et représente Charles Robert recevant la couronne de Hongrie des mains de la Viei^ge. Les connaisseurs voient dans cette œuvre l'influence de l'École de Sienne. Sous Mathias, les Italiens ornent les églises et les chapelles. Philippe de Ozora, préfet du royaume, appelle Masolino qui travaille pendant plusieurs années à Ozora et à Fehérvar. Louis II avait comme peintre de la cour Giulio Clovio ; Antoine Ajtôs, le père d'Albert Durer S excellait dans l'orfèvrerie.
La musique était également cultivée; Mathias dépensait de grosses sommes pour la maîtrise de
L Durer est le nom germanisé de Ajtôs (ajtô = la porte). Sur la Renaissance sous Mathias, voy. Tétude de F. Riedl, dans la Budapesti SzemJe. nov. 1893.
Budo, et un ablégat de Sixte IV écrit quil n'en a point entendu de meilleure. Louis II, Finfortuné roi tombé à Mohacs, eut pour maître de chapelle Thomas Stolzer, dont les chœurs étaient célèbres dans toute rAllemagne, puis Lang. En 1513, Etienne Monetarius do Sehuecz écrivit le premier traité théorique du chant.
III. — La bataille de Mohacs mit fin à cette belle floraison. Jamais la vie intellectuelle d'une nation no fut arrêtée si brusquement que celle de la Hongrie par ce désastre. Les Turcs, longtemps repoussés par le génie militaire de Hunj^adi, de son fils Mathias, de Kinizsi et de Bâthory, inondent maintenant le pays, dévastant et pillant. Les habitants errent par milliers dans les forêts; d'autres sont envoyés comme esclaves sur « les flots blonds » du Danube jusqu'à Constantinople. « On ne possédait plus rien, dit le poète Charles Kisfaludy dans sa belle élégie Mohacs, le Magyar était devenu étranger dans son propre pays et le croissant brillait insolemment sur les tours de ses villes. » Mais d'autres malheurs étaient] réservés à la Hongrie. Après la mort tragique du jeune roi Louis II, la maison des Habsbourg, unie à plusieurs reprises par des mariages avec les rois de Hongrie, veut annexer la Hongrie aux États autrichiens, se fondant sur le fait que Louis II avait épousé Marie, sœur de Ferdinand. De là une lutte deux fois séculaire (1520- 1711) qui a épuisé les forces vives du pays. Jusqu'en 1540 Ferdinand I" n'était pas reconnu comme roi
de Hongrie; ce n'est qu'après la mort du jeune Zâpolya, soutenu par François F% que les Habsbourg entrent en possession de la partie de la Hongrie qui n" était pas occupée par les Turcs. La Transylvanie leur a échappé jusqu'au commencement du xyiii'' siècle.
Pendant que la politique et la domination turque divisent le pays en trois parties, la Réforme jette le trouble dans les consciences. Dans un pays où le clergé était à la tête des écoles et exerçait par ses vastes propriétés une influence considérable sur les habitants, la Réforme devait rencontrer des résistances. Pourtant la Hongrie est, après l'Allemagne, le pays où la nouvelle croyance s'est propagée le plus rapidement. C'était une arme de plus contre la catholique Autriche. La lutte fut moins sanglante que la guerre contre les Turcs : elle fit couler des flots d'encre, non de sang. Les deux camps hostiles font tous leurs eft'orts pour convaincre les fidèles ; ils rivalisent par des traductions de la Bible, par des écrits dogmatiques et moraux. La prose hongroise, inconnue jusque-là, se développe dans toute une série d'ouvrages de ce genre. Au bout d'un siècle, la littérature peut montrer avec fierté une excellente traduction de la Bible par Gaspard Kàrolyi, semblable, quant à ses effets, à la Bible de Luther. Pour élever la jeunesse dans les nouvelles doctrines, Heltai, Ozorai, Mathias Birô de Déva, surnommé le Luther magyar, Pierre Juhâsz dit Melius, apôtre du calvinisme à Debreczen, rivalisent d'efforts. Dans la partie orientale de la
Hongrie, en Transylvanie surtout, de nombreuses écoles i^rotestantes sont fondées. Quoique la langue de renseignement reste le latin, quelques réformateurs s'appliquent à composer en hongrois les premiers livres de classe. Les imprimeries, négligées après les premiers essais sous Mathias Corvin, deviennent de puissants auxiliaires dans ce combat; de grands seigneurs en établissent dans leurs propriétés et chargent de leur direction des professeurs, formés pour la plupart à AVittemberg. Il y avait vingt-huit imprimeries de ce genre au xvr siècle, sans compter les nombreuses presses à main dont se servaient quelques réformateurs et des poètes ambulants. Le premier livre hongrois sorti de ces imprimeries est une traduction des épîtres de saint Paul par Benoit Komjati.
On peut diviser cette époque, qui va de la bataille de Mohacs jusqu'à la paix de Szatmar (L52G-17H;, en deux périodes bien distinctes ; la paix de Vienne (1606) en marque la limite. Dans la première, surnommée la période protestante, la Réforme triomphe: dans la seconde, la réaction catholique se fait sentir. Le foyer intellectuel et national, au XVI'' siècle, se trouve presque exclusivement en Transylvanie. Les princes de ce pays sont des nobles Magyars qui se servent de l'idiome national même dans leur correspondance avec les pachas turcs, et c'est un signe caractéristique que même les Hospodars de la Yalachie, de la Moldavie et plusieurs nobles de Pologne parlent le hongrois. L'activité littéraire se manifeste d'abord dans les
récits bibliques et liistoriques. daus les exhortations morales et religieuses ; puis on aperçoit les premiers rudiments de la fable et du drame. Les Gesta Romanorwn et Boccace défrayent les histoires et les récits en prose. Les auteurs de récits bibliques sont des pasteurs ou des instituteurs qui font leur besogne sans élan poétique. Ils comparent souvent le triste sort de la Hongrie à celui des Juifs dans la captivité; ils reprochent aux grands et aux nobles leur vio parasite et oisive et s'épanchent en véritables jérémiades. Gabriel Pesti (1536) et Gaspard Heltai (1566j accommodent leurs apologues aux besoins du temps et font de la fable ésopique une leçon de morale à l'instar des fabulistes allemands de la Réforme. Les drames scolaires font également leur apparition; ils sont cultivés surtout par les Jésuites, mais les protestants ne les négligent pas non plus. L'Electre de Bornemisza en est le plus ancien échantillon (1558). Les Moralités trouvent des imitateurs; ainsi la Thèoplimiie que Hans Sachs et Selneccerus avaient adaptée pour les écoles, est imitée par Laurent Szegedi 1575). Nous y voyons Adam, Eve et leurs enfants ; Caïn récalcitrant est puni par le Seigneur; Abel est institué pasteur et Seth est chargé des soins de la communauté. On cite même deux pièces de théâtre de Sztârai, pasteur de Tolna : Le Mariage des curés (1550) et Le Miroir fhc véritable ecclésiastique (15601. L'auteur y prêche la doctrine luthérienne en action. Un anonyme cloue au pilori le grand seigneur Balassi Menyhârl, ([ui, pour conserver ses biens, abjura le protestantisme.
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Les chroniques de Sébastien Tinodi (1505-1556), surnommé le Joueur de Luth, sont des documents historiques de grande importance. Après avoir combattu Aaillamment contre les Turcs, Tinodi va de château en château, chantant ses mélopées dont les sujets sont tirés de l'histoire contemporaine. On le trouve partout où la vie nationale se manifeste, dans les assemblées politiques, au quartier général de Tarmée, au milieu des batailles, uniquement préoccupé de recueillir des faits précis pour ses poèmes. Ces essais n'ont pas grande valeur en euxmêmes, mais ils sont précieux pour faire connaître cette époque. Les Poésies (1554) décrivent la chute de Bude en 1541 ; la défense héroïque d'Eger (Erlau) par Dobo, chantée depuis si souvent par les poètes de notre siècle ; la mort héroïque de Losonczi et de Szondi, la captivité de Valentin Torok. Quoique Tinodi ait vécu de la générosité des nobles, il n'hésite pas à leur reprocher leur discorde, leurs luttes intestines qui amènent la ruine des villes. Tinodi ayant noté lui-même les airs de ses poésies, nous a conservé ainsi les plus anciens monuments de la musique hongroise.
Les conteurs mettent en vers la légende de Fortunatus à Ift bourse inépuisable, le récit charmant de Péttat-que sur Griselidis, l'histoire fantastique d'Ëuryaliils et de Lucrèce par Aeneas Sylrilis et le tonte de BoccàCe sur le brave Francisco . Albert Gergei se place fort au-dessus de ces imitateurs, Jlar soii Printe Argimis, qui est encore aujourd'hui lu par le peuple .
A coté de ces histoires et légendes d'origine étrangère, deux poèmes présentent un caractère national. Pierre Ilosvai, versificateur assez habile, s'empare de la légende de TolcU , le Samson magjar, qui aurait vécu sous Louis le Grand. L'Anonyme de Szendro raconte l'histoire de SzilAfjyi et Hajinàsi. épisode émouvant de la captivité turque. Les héros du poème, deux nobles Magyars, se sauvent de leur prison grâce à la fille du sultan et enlèvent la princesse; lorsqu'ils sont parvenus à la frontière hongroise, Hajmasi, quoique marié, veut épouser la jeune fille ; il engage avec son compagnon un duel dans lequel il perd une main et c'est Szilàgyi qui épouse la i^rincesse. Yôrôsmarty et Gyulai ont repris ce sujet dans notre siècle. — Les i'écits en prose ne sont que des traductions : ainsi V Histoire de Ponclanits (lo73; traduite de l'allemand et le conte très répandu de Halomon et Mai -liai f traduit du latin. Ce dernier récit, d'origine orientale, met en scène le grand roi Sàlomon que berne le paysan Markalf . Le traducteur a su introduire dîlns son récit maints traits de la vie hongroise. Les nombreux dictons et les idiotismes rendent cette traduction intéressante au point de vue de la langue.
Toutes ces œuvres manquaient d'élan poétique. La religion d'une part, l'histoire de l'autre les inspirent, mais ceux qui les composent ne sont ])û^ poètes. L'enseignement, la morale, les exhortation^* sont le but principal. On rompt avec la tradition de la poésie populaire qui, dans les siècles précé-
dents, avait iiispii-é les liegedOsOk; même le rytlime est changé : au vers national on substitue l'alexandrin allemand en strophes de quatre vers dont les rimes banales et la longueur démesurée ne serrent pas assez la pensée ; la diction devient plate, la forme se relâche. C'est alors qu'apparait le premier poète lyrique hongrois, le baron Valentin Balassi (1551-1594). Sa vie tragique, ses amours et sa mort héroïque font de lui une des figures les plus sympathiques du Parnasse magyar. Issu d'une famille noble, il devint l'élève de Pierre Bornemisza, écrivain protestant. Au couronnement de Rodolphe II (1572), il excite par sa noble prestance et sa danse l'admiration de tous; il commence alors sa carrière militaire, se bat contre Bâthori et contre les Turcs, En 1584, il contracte avec Christine Dobô une union malheureuse. Traqué par des parents prévaricateurs, il s'enfuit en Pologne, revient en 1594, pour mourir sous les murs d'Eszterc^om, en luttant contre les Turcs avec Nicolas Pàlfi. Après sa mort, son élève Rimai édite ses poésies religieuses. Quelle différence entre cellesci et celles des instituteurs protestants ! Le but didactique disparait chez Balassi; c'est l'angoisse d'un cœur qui cherche sa consolation. On sent là un vrai poète. Ses chansons d'amour font entendre des accents que la lyre hongroise ne retrouvera que vers la tin du xyiii^ siècle. Le rythme en est gracieux et léger. Le lourd alexandrin est banni; des strophes très artistiques avec des vers de six à huit syllabes, le vrai rythme national appelé la
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stroplie de Balassi, le remplacent. Son plus beau recueil de vers, les Chansons des Flews, ne fut découvert qu'en 1874 dans un manuscrit deRadvàny.
La vie scolaire est très active. Les écoles catholiques conservent leur caractère du moyen âge. L'université de Pécs disparait en 1547, après une existence de cent quatre-vingts ans, mais il reste des écoles supérieures à Pozsony (Presbourgj, à Nagy-Varad et à Gyov (Raab). En 1561, l'archevêque Nicolas Olâh appelle les Jésuites et leur confie le collège de Nagy-Szombat (Tyrnau).
Malgré les grandes calamités, le nombre des écoles primaires augmente ; presque toutes sont fondées par des protestants. Les professeurs qui organisent l'enseignement secondaire pour les Réformés ont passé pour la plupart par l'université de Wittemberg, que fréquentent au xvr siècle plus de mille élèves hono^rois. Dans le domaine de l'enseignement supérieur, les protestants fondent, avec l'aide de Yalentin Torôk, les collèges de Papa et de Debreczen, avec celle de Pierre Perényi, la célèbre école de Sârospatak. Ce sont eux qui possèdent le plus grand nombre d'écoles ; sur cent quatre-vingts écoles qu'on trouve au cours de ce siècle, cent vingt et une leur appartiennent; tandis que les catholiques n'en possèdent que trentequatre, et les Uniates neuf. Des savants comme Heltai, le traducteur du Tripartttum de Verboczy, Hontér, le réformateur des Saxons de Transylvanie, Jean Décsi, Mathias Birô, Yalentin Wagner, écrivent des manuels à l'usage des classes. On voit
l)araitre la première grammaire hongroise, celle de Jean Erdosi (1559), qui établit les règles de la langue. Gabriel Pesti écrit le premier Dictionnaire en six langues : latin, italien, français, tchèque, hongrois et allemand (1538) ^ Jean Décsi fait imprimer à Strasbourg (1588) un recueil de cinq mille proverbes hongrois. La Chronique d'Etienne Székely (1559) est le premier manuel d'histoire en magyar, celle de Heltai, traduite de Bonfînus, la suit en 1575. D'autres écrivent des mémoires, des récits sur ces temps agités. La plupart de ces œuvres restent en manuscrit et sont aujourd'hui des documents historiques de grande valeur. Le mouvement religieux donne naissance aux premiers écrits philosophiques sur la liberté de Fesprit humain.
Les arts restent stationhaires. Les Turcs dévastent les plus beaux monuments des temps anté-rieurs; les protestants détruisent les tableaux du Culte catholique. La musique seule se développe grâce aux chants de l'Église protestante.
IV. — Le xvii^ siècle est encore rempli par le bruit des armes ; la domination turque dure toujours et des guerres sanglantes mettent les princes de Transylvanie, Bocskay, Gabriel Bethlen et les deux Ràkôczy, représentants de l'esprit national, aux
1. C'est la seconde édition remaniée du Vocahtdarms utilissiniKs quinqiie linguarimi du même auteur (Nuremberg, 1531) : les mots n'y sont pas classés par ordre alphabétique, mais divisés en soixante-quatre groupes selon le sens.
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prises avec la maison frAuiricho. Cependant la vie littéraire et scolaire n'est pas interrompue. On peut citer parmi les écrivains quelques grands noms, des œuvres qui méritent toute notre attention et qtii sont restées populaires depuis deux siècles. La lutte religieuse engendre les premiers chefsd'œuvre de la prose hongroise; des savants de premier ordre établissent les règles de la grammaire et composent les premiers livres de philosophie en liongrois. La poésie, qui jusque-là n'avait été cultivée que par des gens du peuple, passionne les nobles et nous voyons dans la phalange des écrivains les plus grands noms du pays, comme le comte Zrînyi, ban de Croatie, atiteur de la première épopée magyare, sans parler des princes transylvains et de leur entourage qui écrivent, pour se délasser, tantôt l'histoire de leur temps, tantôt des hymnes religieux. Ainsi Gabriel Bethlen compose (les chants d'église, Jean Kemény, écrit son autobiographie et Michel Apah des ouvrages théologiques. L'exemple de ces princes est suivi par la pieuse Suzanne Lorântfi, femme de Georges P'* Râkôczy; le palatin Niclas Eszterhâzi écrit des lettres théologiques, Etienne Bâthori des psaumes, le chancelier Niclas Bethlen ses Mémoires.
La suprématie que les protestants avaient obtenue au cours du xvi' siècle, avait beaucoup profité à l'enseignement. Après la paix de Vienne 100G\ le clergé catholique, jusque-là impuissant, fut effrayé des grands progrès de la Réforme. Aidé par la maison d'Autriche et le palatin Eszler-
hâzi, le cardinal Pierre Pazmaity entreprit la lutte et il réussit à rendre à la religion catholique son ancien prestige. La réaction ne connut pas de bornes. Les protestants furent chassés de leurs villages, les maîtres d'école emprisonnés. Aussi les Turcs, dans leur indifférence religieuse, étaient beaucoup mieux vus en Hongrie que les Autrichiens catholiques. En 1686, Bade, la capitale, fut délivrée des Turcs et les A'ictoires d'Eugène de Savoie les chassaient bientôt complètement du pays. La cour de Vienne, forte de ses succès, se montrait d'autant plus cruelle ; elle dressait partout des échafauds pour étouffer la Réforme et châtier les partisans des princes transylvains. Elle réussit à vaincre Georges II Râkoczy qui dut se réfugier à Rodosto. La Transylvanie fut incorporée à la Hongrie qui devint une province autrichienne. Au commencement du xviii'' siècle (1711), l'Autriche a donc subjugué la Hongrie. Aussi la littérature magyare est-elle, pendant cette période, dépourvue de tout caractère national. Depuis Louis le Grand, le latin, quoique toujours cultivé, n'empêchait pas réclosion du génie magyar; maintenant, il remplace définitivement le hongrois ; la bureaucratie viennoise s'efforce d'étouffer, jusqu'à la dernière étincelle, le foyer intellectuel du peuple.
Au xvii^ siècle, les poètes sont surtout des nobles, et des seigneurs, non sans talent, en deviennent les plus dignes représentants. Parmi eux excelle Niclas Zrinyi (1618-1664), arrière-neveu du héros de Szigetvar, chanté par le poète allemand Koer-
ner. Son père, ban de Croatie, était mort victime de la colère de ^Vallenstein. Le jeune Zrinyi fut élevé par le cardinal Pazmâm' ; pour finir ses études, il alla aux écoles des Jésuites à Gratz et à Nagy- Szombat. En 1636, il fit un voyage en Italie. Revenu, il entre dans Tannée, se distingue de bonne heure et devient ban de Croatie. Il a souvent combattu les Turcs et leur a barré la route de l'Ouest. Les habitants de la Styrie et de Ratisbonne firent en son honneur des processions solennelles ; le pape et tous les sotiverains catholiques de l'Europe le comblèrent d'honneurs. Il n'y avait que le général autrichien Montecuccoli qui demeurât son ennemi acharné. Zrinyi n'était pas seulement un excellent général, il cultivait aussi les sciences et la poésie. Le savant hollandais Jacques Tollius qui, en 1660, a visité son château à Csaktornya, ne pouvait assez louer son noble caractère, son intelligence, son grand savoir. La bibliothèque, la galerie de tableaux et la collection d'antiquités du château excitèrent son admiration. Zrinyi mourut à la chasse, tué par un sanglier, le 19 novembre 1664. La Hongrie pleura en lui son grand général, la Croatie son habile administrateur et la poésie son représentant le plus illustre.
Zrinyi a créé la littérature épique en Hongrie. La lecture des ouvrages historiques, son commerce assidu avec Virgile et le Tasse lui ont inspiré l'idée de chanter la mort héroïque de son illustre aieul lors de la défense de Szigetvâr (^1566^. Cette épopée en quinze chants, parue en 1051, sous le titre
Ohsidio Szigetiana , appelée ordinairement La Zrinyîade, révèle un poète instruit et habile. Le sujet est le suivant : Le Seigneur ayant décidé le châtiment des Hongrois, envoie Alecto vers Soliman pour l'exciter contre le pays. A l'approche de l'armée du sultan, Zrinjâ, le héros, offre sa vie en sacrifice pour la chrétienté et Dieu lui montre l'avenir. Soliman hésite entre le siège d'Eger et do Szigetvâr, lorsque Zrinyi détruit l'armée de Mehemet sous Siklôs et provoque ainsi Soliman. Le sultan conduit son armée sous Szigetvâr et demande la reddition de la forteresse. Zrinyi refuse; quoiqu'il sache sa fin prochaine, il anime de son courage sa petite armée et, dans quelques sorties heureuses, il inflige des défaites aux Turcs. La description de ces sorties avec leurs épisodes intéressants forme la partie principale de l'œuvre. Soliman, traqué, voudrait maintenant renoncer au siège, lorsque la capture d'un pigeon voyageur lui révèle le triste et précaire état de la troupe de Zrinyi. Il renouvelle ses attaques avec la dernière vigueur et force Zrinyi de se retirer, avec ses cinq cents hommes, dans la citadelle. Zrinyi sentant que sa dernière heure est venue, revêt son costume de fête, prend les clefs de la forteresse et fait ouvrir les portes. Il dirige une dernière attaque contre les Turcs et tue de sa propre main Soliman ; ses hommes se battent comme des lions, mais finissent, ainsi que leur chef, par succomber sous le nombre. Les anges conduisent l'àme de Zrinyi devant le trône de rÉternel qui le couronne.
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Le sujet qui forme le fond de cette épopée est agrandi par l'idée générale que le poète en fait ressortir. Avec la mort de Soliman, les conquêtes des Turcs avaient subi un arrêt ; le devoir de tous les catholiques est de les chasser complètement du territoire hongrois, mais il ne faut pas attendre le secours de Tétranger : le Magyar doit garder par les armes ce qu'il a conquis jadis par les armes. Cette idée, nationale et chrétienne à la fois, Zrinyi l'a exprimée également dans une brochure violente intitulée : ReruèO.e contre le poison turc *. L'influence de Virgile et du Tasse sur l'épopée est évidente, mais elle se manifeste plutôt dans le détail ; la composition, la peinture des caractères, la sobriété dans les descriptions, les traits caractéristiques pour peindre les Magyars et les Turcs et surtout le portrait de l'aieul du poète, sont dignes d'éloges. La langue et la versification ne valent pas le fond, car elles sont assez dures et saccadées. — Outre cette épopée, Zrinyi a écrit des idylles, deux élégies sur Ariane et Orphée et des ouvrages de tactique où il contredit souvent le général autrichien Montecuccoli. Mais ces derniers travaux n'ont été publiés que de nos jours.
Le deuxième grand poète de ce siècle est Etienne Gyôngyosi (né vers 1625, mort en 1705 , qui prit pour sujet de son épopée un épisode de l'histoire contemporaine. Son œuvre, inférieure par ht con-
1. -1 tôrok Ajium elîen valô orvoss'hj, édité par le comte Simon Forgâcs en 1705.
ceptioii à celle de Zrinyi, est plus faible aussi au point de vue de la composition; mais Gyuiigyosi a le don du vers et du rythme, qualités qui plurent à la classe moyenne. C'est ce qui explique la grande vogue dont jouissaient ses poèmes jusqu'au commencement de notre siècle, tandis que Zrinyi fut à peine lu de ses contemporains. Secrétaire du palatin François Wesselényi, Gyongyosi a chanté Faventure dont son seigneur fut le héros, au siège de Murany. La forteresse était défendue par la comtesse veuve Marie Szécsi, qui ne voulait pas la rendre aux Autrichiens. Wessclénj'i, envoyé par l'empereur, réussit à obtenir, avec la main de la veuve, la place forte qu'elle commandait. Le beau capitaine sous les traits de Mars, Marie sous les traits de Vénus, sont assez bien caractérisés. La Vèuîis de Murany en trois chants (1664) valut à Gyongyosi un village. Cet épisode romantique de la guerre entre l'Autriche et le parti des Indépendants a été chanté dans notre siècle, par plusieurs grands poètes, comme Petofi, Tompa, Arany et Szàsz, et porté sur la scène par Doczy. Une autre épopée de Gyongy()si, La Mèiuoire de Jean Kernèny (1693), chante l'amour du héros pour Anne Lônyai, sa captivité entre les mains des Turcs, son gouvernement et sa mort héroïque sur le champ de bataille. Le poète, d'abord partisan des Autrichiens, s'indigna de la cruauté avec laquelle ils gouvernaient et se rallia aux Indépendants; vers la fin de sa vie, nous le voyons vanter les exploits de Tokoli. Il fait plusieurs fois allusion aux griffes de
Taigle autrichien; rallégorie, d'ailleurs, était fort cultivée par lui comme par ses imitateurs. L'aigle est l'Autriche, le lis ou le coq est la France, le lion est Venise, et la pauvre Hongrie est la proie de tous.
Gyongyosi a fait école; grâce à lui l'épopée romantique était fort en honneur jusqu'au commencement du XVIII'' siècle. Les secrétaires des princes transylvains l'ont souvent imité. Tous ceux qui se sentaient quelque inspiration décrivirent les exploits et les amours de leurs seigneurs; d'autres, comme Haller, dans ses Trois livres crhistoire, ont écrit en prose, en puisant dans les Gesta des anciens, leurs contes fantastiques. Le livre de Haller, où il raconte les guerres d'Alexandre le Grand, le siège de Troie et d'autres légendes de l'antiquité, est devenu tellement populaire que beaucoup de ses récits vivent encore dans la bouche du peuple.
L'influence de Balassi a continué à s'exercer sur le xvii^ siècle, et les parties lyriques de l'œuvre de Gyongyosi qui sont excellentes l'ont incontestablement subie. Les disciples de Balassi sont pour la plupart des nobles qui écrivent, mais sans publier leurs vers; on les exhume de nos jours dans les archives de leur famille. Jean Rimai, l'éditeur de Balassi, Pierre Beniczki, le comte Kohàri (1649- 1731), haut magistrat du pays qui a passé trois ans comme prisonnier de Tukrdi, la baronne Catherine- Sidonie Petruczi, un deuxième comte Yalentin Balassi, le comte Pierre Zicsi sont les plus connus.
La poésie lyrique de cette époque n'était représentée longtemps que par ces noms, lorsque Térudit historien de ce siècle de luttes, le biographe des Rakôczy, Coloman Thaly, a découvert au milieu de ses recherches une mine très riche de chansons l^opulaires, qui sont autant de témoins précieux de cette période mouvementée En effet, il eût été extraordinaire qu'une race, aussi bien douée que celle des Magyars pour le chant patriotique, restât muette dans un temps où le pays fut disputé, tantôt par les Autrichiens, tantôt par les Turcs, où l'on était témoin du gouvernement des pachas, où la Transylvanie, ce loyer de Tindépendance nationale et du protestantisme, était toujours prête à combattre pour la cause magyare. Il eût été surprenant que tous ces événements n'eussent trouvé aucun écho dans l'âme du peuple. Et, en effet, cette poésie populaire, qu'on appelle la poésie ûe^i Kuriicz S peut être comparée avec les meilleurs restes de la poésie populaire allemande. Les Kurucz protestants chantent d'une manière touchante les persécutions qu'ils subissent à cause de leur religion ; leurs prêtres qui remplissent les galères de Trieste, mettent leur espoir en Dieu; les vertus de Gabriel Bâthori sont exaltées ; la mort de Bethlen, celle du poète et général Zrinyi, sont le sujet de plaintes où l'on sent vibrer l'âme du peuple. Mais cette poésie a aussi ses colères ; elle maudit Wallenstein
1. Kurucz est le nom du soldat de rindépendanco, on opposition à labaticz, le soldat autrichien.
et Boucquoi, qui sont venus jusqu'en Hongrie pour mettre le pays à feu et à sang. Et lorsque, pendant quarante ans, les troubles causés par Wesselényi, Tokuli et François II Ràkôczy, ensanglantent le pays, la poésie des Kurucz se fait Técho de tous les épisodes de cette lutte. Le caractère général de ces chants est la tristesse et Tironie : tristesse causée par les revers, car les forces autrichiennes ayant finalement triomphé, les exilés, véritables juifs errants, courent de pays en pays et exhalent leurs plaintes et leur abandon en vers mélancoliques; ironie contre TAutriche et contre les Magyars dépouillés de leur caractère national, s'habillant et parlant comme l'étranger. La note gaie est bannie de ces chansons, tout au plus y voit-on percer quelques lueurs d'espérance, un sio^sum corda après les revers. Telle cette marche admifable de Râkôczy, composée après la bataille de Trencsén (1708 , et qui est restée comme le SA'in^ bole de la musique et du chant des Hongrois. Faustj errant dans les plaines de la Hongrie, entend cet écho des temps lointains ; le souvenir des anciennes luttes est éveillé par ces accents belliqueux.
Nous pouvons constater dès cette époque que dans la poésie magyare l'épopée et le genre lyrique dominent; le drame, après les faibles essais de lat période précédente, ne produit rien qui vaille. On jouait bien quelques allégories à là cour des princes et dans les châteaux des nobles, mais on ne connaît aucun écrivain dramatique digne de ce nom. Lé théâtre n'existait pas et il se passera encore un
siècle, avant qu'une troupe régulière soit constituée.
La prose hongroise arrive à sa perfection dans les luttes religieuses. L'Église catholique, battue en brèche pendant un siècle, avait enfin trouvé en Pierre Pâzmâny (1570-1637) un défenseur de grand mérite. Né protestant, il se convertit à treize ans au catholicisme, fit ses études à Kolosvâr (Clausembourg), àCracovie, Vienne et Rome, entra dans l'ordre des Jésuites et devint prédicateur. Il fit ses débuts à Kassa. A la diète de 1608, il défendit les intérêts de son ordre et commença son œuvre de prosélytisme. Il réussit à convertir plus de trente familles nobles. Le pape, pour récompenser ce zèle, le nomma bientôt archevêque-primat d'Esztergom. Pendant la guerre de Trente Ans, il fit partie du conseil de l'empereur, dirigea la politique ecclésiastique du pays et devint cardinal en 1629.. Polémiste redoutable, grand orateur, il est en même temps un prosateur concis et nerveux. C'est le Bossuet magyar. Parmi ses nombreux ouvrages, il faut mentionner : le Lw7'e de Prières (1602), précédé d'un recueil de dissertations sur l'histoire de l'Eglise; le Guide [Kalaûz,lQl3), fait sur le modèle des Disputations du cardinal italien Bellarmin, dont Pâzmâny était le disciple, et le recueil de ses Serraons au nombre de cent cinq, d'un ton plus calme. L'Église catholique en Hongrie considère le Guide comme son chef-d'œuvre ; les historiens de la littérature y voient la première grande œuvre de la prose magyare. Pâzmâny y parle la langue simple
du peu^jle, sans emphase et sans discussious dogmatiques ; il choisit ses exemples dans la vie ordinaire et puise largement dans les dictons populaires. Ni ses successeurs ni ses adversaires n"ont montré tant de force et d'énergie. — Un autre jésuite, Georges Kaldi, a donné de la Bible une traduction qui a servi jusqu'à notre siècle aux catholiques.
Parmi les polémistes protestants, nous voyons Pierre Alvinczi, pasteur de Kassa, dont Yltinerariura était la réponse virulente au Guide de Pézmany; Georges Csipkés de Komarom Comorn), qui a traduit la Bible à l'usage des protestants. Cette traduction, nommée la BMe de Coraora, n'est pas faite comme celle de Kâroli, au siècle précédent, sur la Yulgate. mais sur les textes originaux. Elle fut imprimée à Leyde et la plupart des exemplaires furent brûlés. Chez ces polémistes, le ton quoique acerbe ne dépasse pas les limites des convenances; il n'en fut pas toujours ainsi dans la suite.
Vaincus sur le terrain de la politique, les protestants ont continué à porter tous leurs efforts vers l'école et l'érudition. Dans ce domaine ils conservent leur supériorité ; la gloire d'un Albert Molnàr de Szencz, d'un Etienne Katona de Gelej et d'un Jean Csere de Apacza peut contrebalancer celle d'un Pézmany et d'un Kâldi. Albert Molnâr est au nombre de ces érudits que la soif de la science pousse à quitter leur pays pour chercher dans la docte Allemagne un supplément dinstruc-
lion. Beaucoup plus instruits que leurs compatriotes, ils luttent néanmoins pour leur pain quotidien et mènent une vie errante. A Tàge de quinze ans, Molnâr quitte la Hongrie, passe sa jeunesse dans les universités allemandes, suisses et italiennes, devint, en 1595, bachelier en théologie à l'université de Strasbourg, puis prote à Francfort et plus tard précepteur. En 1004, il publie à Nuremberg un Dictionnaire hongrois-latin et latin-hongrois, puis son ouvrage capital, la traduction en vers des psaumes (Herborn, 1607), qui a eu plus de cent éditions. Cette traduction est pour la Hongrie protestante ce qu'est la traduction de Clément Marot pour le protestantisme français. Marot, d'ailleurs, a servi de modèle à Molnar dont les Psaumes marquent une date dans la i)oésie magyare. Celle-ci^ à cause de ses vers trop longs, de son rythme saccadé, s'adaptait difficilement au chant. Molnar, avec une finesse musicale inconnue jusqu'alors, modela ses vers sur le chant de l'Église, et sa traduction, écrite sur cent trente airs, représente autant de r^ihmes. La langue est souple et ces l^saumes respirent un profond sentiment religieux. Avec la protection du duc de Hesse , Molnar a donné une édition améliorée de la Bible de Karoli (Hanau, 1608) et une Grammaire hongroise (1610), qu'il croyait la première, ne connaissant pas celle de ErdOsi. Molnar emploie les divisions alors usitées dans les grammaires latines, mais saisit néanmoins le génie de la langue. Gabriel Bethlen l'appela à l'école de Gyula-Fehérvâr (Karlsburg), mais
la guerre le chassa de la Hongrie et nous le rencontrons à Oppenheim, puis à Heidelberg où les soldats de Tilly dévalisent sa demeure. Il traduit encore les Postula de Scultetus et les Institutions de Calvin, revient en Transylvanie et meurt dans la misère en 1634. « Musa mihi favit, sed non Fortuna; fuitque | Teutonia auxilium, sed Patria exilium », dit répitaphe de Bisterfeld sur le tombeau de cet érudit et de ce poète qui est le fondateur de la philologie magyare.
Un autre écrivain protestant notable est Etienne Katona, aumônier de Bethlen, qui combattit avec ardeur les sectes nées dans le sein du protestantisme , particulièrement en Transylvanie. Outre ses remarquables chants d'église, Katona a publié, en 1045, une Petite Grammaire hongroise, oii nous trouvons les premières traces de la science éty^ mologique magyare. L'orthographe , dit-il , doit suivre les origines, les racines des mots; d'autre part, la connaissance des racines doit amener à la formation de nouveaux mots. Il se plaint des caractères romains, qu'il déclare incapables de rendre tous les sons du magyar, et leur préfère l'alphabet des Sicules, dont il s'est encore servi.
Au milieu des luttes religieuses et politiques nous voyons le commencement de la science hongroise. La philosophie cartésienne trouve un adepte ingénient qui compose la première ËncyClo- Jîédie dés Connaissances humaines en Inagyar. t^il dés titres de gloire de Descartes est d'avoir employé la langue nationale au lieu du latin dc>ni
Fusage exclusif s'imposait alors pour les ouvrages philosophiques. Les Allemands de leur côté rappellent avec orgueil, que Thomasius a enseigné la j)hilosophie en allemand en 1686; or, Jean Cseri de Apâcza a emploj^é la langue hongroise pour son ouvrage philosophique dès 1655. 11 fit ses études à Gyula-Fehérvar , fut envoA^é ensuite à Utrecht dont l'université était alors un foyer intellectuel de premier ordre. Cseri s'y familiarisa avec la nouvelle philosophie. Émerveillé du grand essor qu'avaient pris la science de l'antiquité, l'historiographie, sous l'impulsion de l'école hollandaise dont les chefs étaient alors les Yossius, Meursius, Graevius et Gronovius, le pauvre étudiant hongrois comprit avec tristesse quel abîme séparait ce petit pays riche et actif du sien. Il se proposa alors d'écrire un résumé de toutes les sciences dans le but de rendre ainsi la langue hongroise apte à exprimer même des idées philosophiques. Après avoir donné, en 1654, la Logique magyare, il publia l'année suivante V Encyclopédie Jiongroise, en onze parties. Les trois premières parties traitent de la l^hilosophie, la quatrième et cinquième de l'arithmétique et de la géométrie, la sixième de l'astronomie, la septième de la géographie phj'sique, de la physique et de l'histoire naturelle qui comprend la physiologie et la psychologie, l'hygiène , la pathologie et la médecine, la zoologie, la botanique et la minéralogie et, dans deux chapitres, la théorie des remèdes ; la huitième de Tarchitecture, surtout de la construction des forteresses et des
villes, et de réconomie politique ; la neuvième de l'histoire, mais sous la forme d'une simple énumération chronologique des faits mémorables ; la dixième de la morale, de la jurisprudence, de la sociologie — la famille, la communauté ecclésiastique et civile — et de la pédagogie ; la onzième enfin de la théologie chrétienne. Pour comprendre l'importance de cette œuvre, il faut se rendre compte de l'état de la langue d'alors : les termes techniques n'existaient pas ; Cseri dut les créer. Disciple fervent de Descartes qu'il appelle « le rénovateur de toute la philosophie, la gloire de son temps, le plus noble entre les nobles que Dieu a donnés aux hommes comme preuve de sa bonté )>, il considère toutes les branches de la science comme formant un tout indivisible. Il attend le salut de son pays de sa force intellectuelle : il demande une prompte réforme des méthodes d'enseignement qui doivent avoir un caractère pratique ; il désire avant tout que la langue nationale remplace le latin dans les écoles. Ses disciples à Fehérvâr l'adoraient, mais ses ennemis s'acharnaient contre lui, surtout son collègue IsaacBasire, l'ancien chapelain de Charles P"", roi d'Angleterre, qui, après la mort du souverain, était venu en Transylvanie et exerça beaucoup d'influence sur Georges II Rakoczy. Lors d'une discussion publique dans une église, la foule, ameutée par les ennemis de Cseri, voulait le précipiter du haut de la tour. On le déplaça enfin et on l'envoya à Kolosvâr où son discours d'ouverture sur la réforme de l'ensei-
gnement eut un grand retentissement. Mais déjà la phtisie minait son corps chétif et, après trois ans d'enseignement, elle mit fin à ses jours (1660). S'il avait vécu plus longtemps et si les circonstances eussent été plus favorables, la science hongroise se serait sans doute développée, grâce à lui, de pair avec celle des autres pays de l'Europe. Dans un Mémorandum adressé au prince Barcsay, Cseri avait tracé le plan d'une université élevée sur le modèle de celles de l'étranger et qui aurait été un centre littéraire et artistique. Mais ce projet, ainsi que les autres réformes rêvées, sont restés un pieux désir et la Hongrie n'a pu réaliser qu'au XIX' siècle les idées de ce grand esprit ^
A côté de ce premier essai de Cseri dans le domaine de la philosophie, quelques historiens écrivent tantôt l'histoire du pays depuis les Huns, tantôt l'histoire de leur temps. Leur valeur consiste dans la simplicité et la fidélité de leur récit et dans les documents qu'ils nous ont conservés. Comme écrivains et artistes, ils ne montrent aucune originalité. L'ouvrage le plus lu de ce temps est la Chi'omqiie Jiongroise de Grégoire Pethô (1660),
1. Ce mémoire intitulé : « Modus fundandi Academiam Transylvaniae serenissimo principi Achatio Barcsay exhibitus », fut édité par rhistorien, Charles Szabô, en 1872, l'année où le projet de Cseri fut réalisé par la fondation de l'université de Kolosvâr; le discours d'ouverture : Sur la suprême nécessité des écoles et sur les causes de leur barbarie en Hongrie, fut imprimé pour la première fois, en 1894, par le pédagogue Felméri.
depuis les Huns jusqu'au couronnement de Rodolphe II, d'après les meilleures sources pour l'époque des Arpad et d'après Tinôdi et Heltai pour les temps postérieurs à la bataille de MoMcs. L'auteur est catholique et manifeste souvent ses opinions religieuses. Les protestants de Transylvanie, parmi eux beaucoup de princes, ont écrit leurs mémoires et des autobiographies : autant de sources précieuses pour l'appréciation de leur temps. François IIRàkoczy est le fondateur du premier journal politique : Mercurius Hungariciis, dont il ne reste que deux numéros dans les archives de Berlin.
Les traductions de la Bible tantôt sur l'original, tantôt sur la Vulgate, ont donné une impulsion aux études philologiques. Cseri avait appris à Utrecht l'hébreu, le syriaque, le chaldéen et l'arabe. La connaissance du grec était plus rare en Hongrie qu'en Occident ; il ne faut pas oublier que, même en Allemagne, l'étude systématique du grec dans les lycées ne date que du milieu du xviii'' siècle, lorsque Damm et Gesner ont écrit les premiers livres méthodiques. Mais la philologie magyare, la science des étymologies commencent à naître. Outre Molnâr de Szencz et Csipkés de Komârom, déjà mentionnés, François Foris de Otrokocs, dans ses Origines Hungarlcse, a voulu démontrer la parenté du hongrois avec l'hébreu, Niclas Kis de Tôtfalu et Jean Tsétsi (1708) ont écrit sur l'orthographe ^
1. Tous les traités des grammairiens depuis Erdôsi jusqu'à Tsétsi ont été réunis et publiés par Toldy (18C6;.
Au xvii^ siècle furent fondées la plupart des écoles d'enseignement supérieur qui existent aujourd'hui. En général, les protestants conservent la suprématie dans ce domaine. Sur les huit cent cinq écoles sept cent cinquante étaient protestantes, quarantesept catholiques et huit uniates. Même dans renseignement supérieur les protestants font des efforts inouïs pour enlever la palme aux catholiques. Non contents d'envoj'er les jeunes gens laborieux et bien doués dans les universités allemandes et hollandaises, ils appellent quelques grands savants allemands en Hongrie pour donner plus de lustre à leurs écoles. Ainsi nous voj'ons le i^édagogue Amos Comenius pendant quatre ans (1650-1654) à Técole de Sârospatak où il organise renseignement sous la protection éclairée de Suzanne Lorantfi ; Martin Opitz, le poète allemand, le chef de la première École silésienne, vint en Transylvanie sur l'invitation de Bethlen; il y enseigna pendant deux ans à Gyula-Fehérvar et y écrivit son poème didactique Zlatna. Le savant allemand Jean-Henri Bisterfeld vint également de Heidelberg en Transylvanie, où il enseigna la théologie et la philosophie ; Cseri était son élève. A Nagy-Enyed et Debreczen l'enseignement supérieur était entre les mains des protestants; dans cette dernière ville Régis-Pierre Sylvanus (Leroy) introduisit la philosophie cartésienne dans les écoles.
Le cardinal Pazmâny fonde l'université catholique de Nagy-Szombat en 1635, après avoir institué, près la faculté de théologie de Vienne, le Paz-
maneum, où les meilleurs élèves des séminaires hongrois recevaient nn supplément d'instruction, établissement qui existe encore aujourdhui. L'université de Nagy-Szombat, transférée en 1777 à Bude, fut encore dotée par les archevêques Lôsi et Lippai et augmentée d'une faculté de droit. Le caractère catholique de cette école s'explique donc par son origine et quoique l'ancien fonds ne suffise plus aujourdhui à son entretien, il fallut une loi spéciale pour y admettre les professeurs protestants; quant aux israélites on les autorise à y faire des cours libres, on leur accorde même le titre de professeur, mais sans rétribution. Il faut espérer que la nouvelle loi sur la réception du culte juif mettra fin à cet état des choses.
L'université de Kassa, fondée en 1657 par Tévêque Kisdi, l'Académie de Bude, fondée par l'archevêque Szelepcsényi vers 1687, celle de Kolosvâr, fondée par le roi Léopold P"", n'eurent pas une longue durée. L'enseignement catholique était entre les mains des Jésuites qui avaient installé à côté de l'université de Xag^'-Szombat la plus grande imprimerie du pays, qui contribua puissamment à l'essor de l'école. A son tour, Apafi, prince de Transylvanie, dota les écoles protestantes de Kolosvâr et de Nagy-Enyed d'une imprimerie.
Quant aux arts, il faut arriver au xviii*' siècle pour retrouver la trace perdue depuis la Renaissance hongroise sous Mathias. Deux siècles étaient ainsi perdus pour l'art national qui a reçu le contrecoup des luttes religieuses et politiques.
V (1711-17721. — La période qui s'étend de la paix de Szatmâr jusqu'au renouveau de la littérature hongroise est une période de décadence, pendant laquelle les circonstances politiques et sociales ont étouffé le génie national. Jamais, même après le désastre de Mohàcs, l'éclipsé n'avait été aussi complète. A la paix de Szatmâr l'indépendance de la Transylvanie disparait; son dernier prince François II Râkôczy végète dans Texil de Rodosto ; le pays devient une province autrichienne. La Hongrie, délivrée du joug des Turcs en 1718 par la paix de Passarovicz, a été épuisée par une dommation de plus de cent cinquante ans, par des luttes continuelles entre protestants et catholiques, par les guerres des princes de Transylvanie contre la maison d'Autriche, guerres particulièrement sanglantes vers la fin du xvii^ siècle. La nation était lasse, elle se reposa pendant soixante ans. Mais l'oisiveté et la nonchalance conduisent à l'abandon de la culture nationale, à l'invasion des mœurs étrangères, à un antagonisme profond entre les nobles que germanise la cour de Vienne et le peuple qui s'insurge contre les mœurs et la langue allemandes. L'école, dont les Jésuites ont la direction, ne cultive que le latin, employé par tous ceux qui ont passé quelques années sur les bancs du collège; c'est la langue usitée dans les délibérations des comitats et devant la justice. Les érudits l'emploient presque exclusivement et ainsi l'essor d'une littérature nationale que nous avons vu commencer
INTRODUCTIOX 47
dans la période précédente, s'arrête complètement. Ceux qui se servent de l'idiome national l'ont affreusement mélangé de locutions latines et allemandes ; la langue a ainsi perdu de sa pureté et de son harmonie. Les vigoureux accents d'un Zrinji et d'un Pâzmany ne sont presque plus compris ; par contre on réimprime fréquemment les œuvres de Gyongyusi. Le seul progrès que l'on puisse constater se manifeste dans la multiplicité des écoles, dans les soins qu'apporte Marie-Thérèse à organiser l'enseignement primaire et dans l'apparition de quelques ouvrages d'érudition. Certes, les imprimeries n'ont pas chômé; le nombre des imprimés est même plus grand que dans la période précédente ; mais ce sont les manuels et les livres d'enseignement qui augmentent en nombre ; la prose ne se maintient pas au niveau qu'elle avait acquis au xv!!*" siècle; l'élan poétique fait défaut.
Déjà, vers la fin du xvir siècle, la Hongrie avait renoncé à son droit d'élection et garanti la couronne aux Habsbourg. La Pragmatique Sanction ' IT'23) resserra plus encore les liens entre le souverain et la nation; celle-ci obtint en échange certaines garanties d'autonomie dans les comitats. Aux anciennes vexations et aux cruautés de jadis succédèrent des procédés non moins autoritaires, mais plus doux et plus bienveillants. La bureaucratie viennoise poursuivit la germanisation dans tous les domaines. Les nobles, bien vus à la cour, furent gagnés par (k^s titres sonores, par des emplois lucratifs, quelquefois par de riches mariajies. Les contrées dévastées
dont la misère navranie avait tant frappé Lady Wortley Montagu qui, en 1717, traversa la Hongrie pour se rendre à Constantinople, furent peuplées de colons allemands, de sorte que des comitats tout entiers perdirent le caractère hongrois. L'esprit magyar ne se maintenait vivace que sur les bords de laTisza, mais il fallut plus d'un demi-siècle avant qu'il se manifestât dans la littérature.
Qu'on joigne à ces considérations politiques et sociales l'esprit cosmopolite qui caractérise le XVIII® siècle en général, et l'on comprendra facilement qu'un petit peuple comme les Hongrois, exténué par une lutte de deux siècles, fut vite envahi par ces tendances ànti-nationales, et que, la paresse touranienne aidant, il ne fit guère d'efforts pour s'en affranchir ^
C'est dans le domaine de la poésie que la décadence est la plus complète; à peine y peut-on relever les trois noms de Faludi, d'Amàdé et de Râday. Le drame n'est cultivé que dans les écoles ; la prose a encore un digne représentant dans la personne de Mikes, dernier débris du mouvement patriotique qui se rattache aux Ràkôczy. L'histoire fait peu de progrès, par contre on assiste aux débuts de l'histoire littéraire et, longtemps avant l'école germanique, à ceux de la grammaire comparée.
François Faludi (1704-1779) représente la poésie
1. Le meilleur ouvrage sur la vie sociale de cette triste époque est celui de B. Griinwald {V Ancienne Hongrie ITU- 1825), le malheureux député hongrois qui a fini, il y a quelques années, d'une manière si tragique à Paris.
lyrique, le drame scolaire et la prose de cette époque. La vie et l'œuvre de ce jésuite sont un exemple frappant de cet esprit cosmopolite qui résine alors en maitre. Il fit ses études à Vienne et à Gratz, séjourna à Rome comme confesseur en langue magyare dans la basilique de Saint-Pierre, devint professeur à Vienne, puis directeur de l'imprimerie des Jésuites à Nagy-Szombat et rentra dans la vie privée, lorsque son ordre fut dissous en Hongrie '1773). La poésie populaire, si florissante au XVII' siècle, l'inspire à peine; ce sont des rythmes français et italiens qu'il adopte ; il se complait dans l'églogue et l'idylle que Gessner avait mis à la mode. Il faut cependant reconnaitre que la facture de ses vers est supérieure à tout ce que la poésie lyrique hongroise avait produit jusqu'alors. Le fond ne vaut pas la forme ; ce sont des badinages assez légers, bien légers même pour un jésuite. Les Poésies ne furent publiées qu'après sa mort par Rêvai en 1786-1787. De son vivant il était surtout lu et admiré à cause de ses œuvres morales et philosophiques qui, tout en imitant les meilleurs ouvrages français de ce genre, ont néanmoins un tour original, beaucoup de saveur et un certain poli qui dénote à chaque page l'influence française. Malheureusement cette belle prose n'a pas eu de continuateurs et il faut arriver jusque vers le milieu de notre siècle pour en trouver l'équivalent. P'aludi s'est exercé aussi dans ce drame : cependant îionConstantinPorphij/'ogencfc et César cii Egypte ne sont bons qu'à être joués dans les écoles. Le
drame hongrois n'était nullement créé ; ce n'est qu'au commencement de notre siècle que nous pourrons parler d'un théâtre national hongrois.
Un autre poète lyrique, le baron Ladislas Amâdé (1703-1764), qui a vaillamment combattu dans la guerre de Sept Ans, chante dans ses poésies lyriques les chagrins de l'amour, la paix du ménage, les grandeurs et les servitudes de la vie militaire. Tout y est lestement enlevé, sans grand souci de la forme, mais avec beaucoup de sentiment. Ces chansons se transmettaient oralement dans tout le pays et on les entendait encore chanter au début de notre siècle. Un des descendants du poète en a publié le recueil en 1836. Amâdé n'a publié de son vivant que ses chants religieux (1755), mais dans ce domaine, la palme appartient sans contestation à Paul Râdaj^ (1677-1733), le fidèle serviteur et ambassadeur de Râkôczj^ IL Râday fut envoyé comme négociateur en Pologne, en Prusse et en Suède et même au camp de Bender, pour servir d'intermédiaire entre Charles XII et le tzar. Mais après la paix de Szatmàr, voyant que toute velléité d'indépendance serait inutile, il se soumit à l'Autriche et devint un des promoteurs de la Pragmatique Sanction. Ses chants d'église, publiés sous le titre : Soumission de rame, comptent parmi les plus beaux de l'Église protestante. L'esprit national, à cette époque, se réfugie dans l'Église ; les mélodies des hjannes sont souvent empruntées à la chanson populaire. L'Église catholique, avec son culte des saints hongrois (Etienne, Ladislas, Emerich) et ses
hj-mnes à la Vierge, rivalise alors au point de vue national avec les protestants. La Lyra coelestis du poète et compositeur Georges Nâray, les mélodies hongroises des psaumes d'Etienne Ilyés valent mieux, au point de vue poétique, que les œuvres profanes.
La prose compte encore moins de représentants que la poésie. Les œuvres morales et philosophiques de Faludi, d'une langue riche et souple, ont introduit beaucou^o de termes nouveaux. Un seul ouvrage, les Lettres de Turquie de Clément Mikes (1690-1761^ montre la prose du xvii'' siècle dans tout son éclat, que rehaussait encore un certain charme mélancolique. Dévoué, cot\)^ et àme, à François II Râkôczy, Mikes a suivi son maitre, après la paix de Szatmâr, d'abord en Pologne et en France, puis en Turquie, où le prince, avec ses fidèles, fut interné à Rodosto. Il y resta même après la mort de son chef vénéré (1735). Il vit mourir l'un après l'autre les derniers survivants de la cour de Râkoczy. Nommé Ijasbug, c'est-à-dire préposé aux émigrés magyars, en 1758, il remplit ces fonctions jusqu'à sa mort. Pour charmer les ennuis de l'exil, il adressa à une de ses tantes une série de Lettres qui sont un des chefs-d'œuvre de la prose honuToise. Les détails sur l'insurrection deRâkoczv, les souvenirs de la Transylvanie, la vie sociale et politique de la Turquie d'alors : tout cela mêlé avec ses propres pensées, sa résignation stoïque, et sa douloureuse attente d'un retour dans ses foj'ers, fait de cette œuvre le digne monument
d'une àme héroïque et fidèle. Mikes a traduit les Jowmèes mnusantes de Madeleine Gomez-Poisson, dont les romans étaient très goûtés dans la première moitié du xviir siècle. L'ouvrage lui avait été donné par la marquise de Bonnac, femme de Tambassadeur français à Constantinople.
La langue des historiens ne s'est pas élevée à la même hauteur. La Chronique de Pethô fut continuée jusqu'à Tannée 1742 ; un chef des Kurucz a écrit ses Mémoires pour son fils. En général, les autobiographies et les mémoires abondent ; dans le nombre, il en est deux qui méritent une mention spéciale : YHistoire de la Transylvanie de Cserei et les Mètaraorplioses de la Transylvanie, par Apor. Michel Cserei (1668-1756) combattit d'abord dans les rangs des insurgés, mais il fit sa paix avec les impériaux et devint bureaucrate. Son Histoire relate les faits de 1661 à 1711, non sans jeter un coup d'œil sur l'ancienne histoire du pays. Ses souvenirs personnels occupent la plus grande place, mais il caractérise aussi en quelques traits les principaux personnages de son temps. Son style, quoiqu'il ne soit pas irréprochable, est d'un grand charme à cause de sa franchise et de sa naïveté. Pierre Apor (1676-1755), dans son Mefamorj)hosis Transylvaniae S nous oftre le premier exemple d'une histoire des mœurs et des conditions sociales. A l'ancienne Transvlvanie, de caractère essentiel-
1. Les titres latins étaient très en vog"ue, quoi(iue les ouvrao-es fussent écrits en bonsTois.
lement magyar, il oppose la nouvelle, telle que la domination autrichienne l'a faite après l'abolition de l'autonomie du pays. L'ouvrage est une source précieuse pour les historiens et pour les romanciers qui, comme Jôsika et Jôkai, ont décrit la vie sociale de l'ancienne Transylvanie.
Les premiers éléments d'une histoire littéraire se trouvent dans le Spècirnen 1711, de l'avocat David Cz\Yittinger. qui a donné dans un ordre chronologique, mais avec peu de critique, les biographies des écrivains, savants et Mécènes magyars, et dans l'ouvrage de Michel Rotarides : Historiae Hungariae literario.e Une a nient a il745^, introduction à un grand ouvrage où le jeune auteur réfute les attaques des étrangers qui niaient la civilisation et la vie intellectuelle hongroises.
Les grands érudits de cette époque sont Pierre Bod et Mathias Bel. Bod (^1712-1709 a étudié à Nagj'-Enyed et fut envoyé de là, grâce à la protection de la comtesse Catherine Bethlen, à l'université de Leyde, où il passa trois ans. Son activité déployée dans le domaine de l'histoire de l'Église hongroise, de la grammaire, de la géographie et du droit ecclésiastique, est unique dans ce siècle. Quoique ses écrits soient pour la plupart en latin, il est le seul qui ait le sentiment de l'ancienne grandeur de son pays et s'efforce d'éveiller l'esprit national en lui montrant les trésors littéraires du passé. Il dresse la bibliographie magyare; beaucoup de livres et de noms d'auteurs ne nous sont parvenus que grâce à lui. Il fait connaitre les an-
ciennes traductions hongroises de la Bible, retrace riiistoire de l'Église protestante en Hongrie, travail que des savants hollandais ont réimprimé de nos jours ^ ; il donne la biographie des évêques réformés de la Transylvanie, recherche les traces de l'historiographie magyare depuis les temps les plus reculés et fournit des détails intéressants sur l'histoire de l'imprimerie en Hongrie. Il publie enfin le premier Dictionnaire d'histoire littéraire sous le titre : Athenas raagyar (lîôô), oii il nous fait connaître la vie et les œuvres de six cents écrivains. Mathias Bel (1684-1749), philologue, historien et topographe, s'occupe de recherches linguistiques sur le magyar. Ses mémoires sur l'écriture scythohongroise et ses grammaires étaient fort estimés '. Cependant la méthode inaugurée par lui ne pouvait aboutir, puisque, comme ses contemporains, il considérait l'hébreu comme la source de toutes les langues et cherchait des affinités entre le hongrois et la langue de la Bible. Les grammairiens Kalmâr, Tsétsi sont encore les adeptes de cette erreur. Cependant le jésuite Jean Sajnovics, arrive à des idées plus justes. Astronome distingué, il se rendit en Norvège avec Maximilien Hell pour y observer
1. Historia Hungarorum ecclesiastica, éditée par Rauwenhofî et Prins, avec le concours de Szalay. — Leyde, 1888.
2, Le fils de Bel, Charles-André, était professeur de poésie à Leipzig" et rédigea les Acta eruditorwin et le Journal savant de Leipzig de 1753 à 1781. On lui doit l'ouvrage : Le vera origine et epoclia Huniiorum. Avarum, Hungarorum in Pannonia, 1757.
le passage de Vénus devant le soleil; il fit une excursion en Finlande, visita les Lapons et fut frappé de la ressemblance de la langue de cette peuplade avec celle de son paj^s ; il découvrit la parenté du finnois et du magyar, parenté établie de nos jours sur des bases scientifiques. En 1770, Sajnovics présenta à la Société savante de Danemark, un mémoire intitulé : Deraonstratio icUoriia TJngcirorum et Lapponura idem esse (Nagj'-Szombat, 1772) ef devint ainsi le fondateur de la philologie comparée hongroise, longtemps avant Bopp. — En dehors de l'histoire et de la grammaire, diverses branches de la science comptent quelques représentants, mais sans grand relief. Le philosophe Cserin'a pas trouvé de successeurs. La géographie, les sciences naturelles, les mathématiques, la médecine et le droit sont cultivés, mais les écrivains essaj^ent seulement décrire les premiers manuels hongrois et ne dépassent pas le seuil des écoles.
Celles-ci montrent une grande activité. L'enseignement supérieur, favorisé par Marie-Thérèse et les évêques, avait trouvé son foyer à Nagy-Szombat; en 17G9, la reine dota cette université d'une faculté de médecine et la transféra, en 1777, dans la capitale du pays, à Bude. De 1770 à 1780, cette école trouve son organisation définitive. Il y avait en outre des écoles de droit à Pozson}', Kassa, Gy(>r, Nagy-Yârad et Zagrâb (Agram). Les évoques Patachich, Foglâr, Batthâny, Volkra et Bakô dépensent des sommes énormes pour fonder ou favoriser
ces établissements. L'enseignement catholique est entre les mains des Jésuites qui possèdent les établissements les plus florissants ; quelques membres de cet ordre sont des savants très distingués. Lorsque Marie-Thérèse les expulsa de la Hongrie, ils avaient trente gymnases, douze séminaires et internats. Leur place fut prise par d'autres ordres, tels que les Piaristes, venus de Pologne en 1660, puis les Bénédictins, le plus ancien ordre établi en Hongrie, les Paulins et les Franciscains. La méthode d'enseignement était celle de la Ratio SturUorum des Jésuites : apprendre par cœur est la devise; le style, la composition, la réflexion personnelle n'entrent pas en ligne de compte. Les établissements de ces ordres religieux ont conservé jusqu'à nos jours quelque chose de cette méthode. Pour amuser la jeunesse, les Jésuites font jouer des comédies et des tragédies et, chose singulière, ces productions scolaires composent toute la littérature dramatique de cette époque. Les Pères, parmi eux Faludi, écrivent des pièces jouées par les élèves, dont quelques-uns sont devenus les i:)remiers comédiens hongrois.
Les protestants, dont les écoles ont été florissantes surtout après la paix de Vienne, font de grands efforts, malgré les malheurs des princes de la Transj'lvanie : Debreczen, Sârospatak et Pozsony où le savant Bel avait enseigné, conservent toujours leur supériorité. Le collège de Sârospatak compte, en 1765, mille deux cent soixante-dix élèves; en 1770, mille trois cent quarante-six. Vers le milieu
du xviir siècle, on y enseignait déjà la physique avec des expériences. L'enseignement théologique et philosophique était organisé sur le modèle de l'étranger. De 1742 à 1761, plus de sept cents étudiants protestants reçurent leur instruction dans les universités allemandes et hollandaises. La grande école de la Transylvanie, Nagy-Enyed, subit un désastre : elle brûla avec la ville entière en 1704, mais elle reprit son activité dès 1709. A côté d'elle prospèrent les collèges de Kolosvâr, de Maros- Vâsârhely et de Udvarhely ^ — C'est au xviir siècle que se fondent les grandes bibliothèques. La première est celle de l'université de Nagy-Szombat, transférée avec l'université à Bude ; elle devint, dans notre siècle, la bibliothèque de l'université de Budapest; celle du comte François Széchenyi, aujourd'hui la bibliothèque du Musée national à Budapest; la bibliothèque des Bénédictins à Panno nhalma (Martinsberg; , une des plus riches du pays; celle des Râday à Péczel, aujourd'hui propriété de l'Église réformée du district du Danube, puis les bibliothèques des grands collèges à Debreczen, Sàrospatak, Nagy-Enyed et Kolosvâr.
Les arts sont représentés par quelques noms connus, mais les artistes sont forcés de gagner leur vie à l'étranger. Le style de l'époque est le rococo ; les architectes sont pour la plupart des
1. Sur l'instruction publique en Hongrie au xviue sif'-'clé, Touvrage d'Aladâr Molnâr, édité par TAcadémie en 1881, donne le plus de détails.
étrangers. On peut citer deux peintres de valeur : l'un est Jean Kupetzky, excellent portraitiste, né en 1667. Il se forma à Rome sous la protection du peintre suisse, Mathias Fussli, s'établit à Vienne où la cour le favorisa, mais dut finalement se réfugier, à cause de sa religion, à Nuremberg où il mourut en 1740. L'autre est Adam Manyoki, né en 1665, mort en 1757, à Dresde, qui était alors le principal centre artistique de T Allemagne. François II Ràkoczy avait envoyé Manyoki à ses frais en Hollande et le fit travailler pendant un certain temps à la cour, avec Mindszenti, Mediczky, Bogdân. En 1718, Manyoki fut appelé à la cour d'Auguste, roi de Pologne. La vie de ces deux peintres dit assez l'état pitoyable des beaux-arts en Hongrie. Longtemps encore les jeunes gens qui se sentent une vocation artistique émigreront et chercheront à l'étranger un milieu favorable pour y déployer leur activité. C'est de nos jours seulement que les artistes hongrois peuvent demeurer dans leur pays ; encore en est-il parmi eux, et non des moindres, qui vivent à l'étfanger.
Nous àvohs retracé les grandes ligues du développement intellectuel du pieilple hongrois depuis son arrivée en Europe ; iious sommés maintenant au moment où la Hongrie s'ouvre davantage encore
aux idées de rOccident et prend enfin place parmi les peuples civilisés. Jusque-là elle a été très peu connue en Europe, quoique la jeunesse studieuse se pressât dans les universités étrangères depuis le xiiF siècle, et surtout depuis la Réforme. La Hongrie elle-même, au xviii'^ siècle, semble renoncer à son caractère propre ; elle devient sous tous les rapports une province autrichienne. Ce n est que vers la fin du règne de Marie-Thérèse qu elle prend son essor ;■ depuis le commencement de notre siècle elle a créé une littérature digne d'elle-même, littérature nationale au plus haut degré, riche en chefs-d'œuvre qui peuvent rivaliser avec ceux des autres peuples. Les âges précédents peuvent être regardés comme une longue préparation à cette vie nouvelle dont l'épanouissement fut retardé par les circonstances politiques. La Renaissance, on Ta vu, s'annonçait sous des auspices favorables ; si le pays eût pu se développer régulièrement depuis lors, il est à présumer qu'il aurait marché de pair avec les autres pays civilisés ; mais deux siècles de luttes contre les Turcs ; les discordes religieuses plus violentes ici que partout ailleurs et envenimées par les discussions politiques; là perte de l'autonomie; les persécutions de l'Autriche, toutes ces causes ont retardé la vie littéraire dé là nation- La Transylvanie fut, il est vrai, au xvi^ et au xvii*" siècles, un foyer intellectuel brillant d'un vif éclat, mais ce foyer était étouffé, tantôt par les invasions des Turcs qui considéraient cette province comme un fief, tantôt par les guerres avec la maison
des Habsbourg. On peut dire hardiment que si la Hongrie n'a pas encore rempli toute sa mission dans le domaine intellectuel, elle a au moins été le boulevard de l'Europe contre les invasions ottomanes. Si les autres nations ont pu se développer sans être inquiétées par les Musulmans, c'est grâce à la Hongrie qui a payé de sa liberté pendant cent cinquante ans la rançon de l'Europe occidentale. L'heure de la délivrance une fois sonnée, elle s'est efforcée de se mettre au niveau des autres pays. Les pages suivantes montreront jusqu'à quel point elle y a réussi.
Le mouvement littéraire et artistique en Hongrie, jusqu'au milieu du xvm® siècle, ne peut évidemment être comparé à celui des pays de l'Occident pendant la même période. Nous nous sommes efforcé d'indiquer les motifs de ce retard, d'en indiquer les causes politiques et sociales. Il faut maintenant montrer l'épanouissement très complet et très rapide de la vie intellectuelle chez les Magyars dans la période la plus récente. Rarement on a vu des efforts pareils. La poésie, la prose, rérudilion, les beaux-arts, l'enseignement : tout se renouvelle, acquiert des bases solides et marque un progrès continu. Pourtant cette période, qui embrasse un peu plus d'un siècle, n'est pas exempte de troubles intérieurs ; la marche en avant est parfois interrompue, et, à deux reprises, la vie natio-
nale subit des arrêts considérables. L'un de ces arrêts se produit après Waterloo, pendant le règne de la Sainte-Alliance ; Fautre, après la Révolution de 1849. Mais le génie magyar a yictorieusement triomphé de ces obstacles. De même que le renouveau littéraire au xyiir siècle a succédé à l'état de somnolence dans lequel la politique de Marie-Thérèse avait plongé la nation, de même Tesprit politique des hommes d'État et des orateurs magyars a su vaincre les difficultés suscitées tantôt par les réformes tjTanniques de Joseph II, tantôt par le système de Metternich ou le gouvernement de Bach. Dans ces luttes les écrivains ont leur place marquée ; en un temps où les diètes sont rarement convoquées, où les discussions politiques ne franchissent pas le seuil de Tenceinte parlementaire ils sont les porte-paroles de la nation. Ce sont eux qui jettent le cri d'alarme dès qu'ils sentent que la sauvegarde de la nation, sa langue, est exposée au danger ou menacée par l'allemand dans son existence même. Que de combats ne fallut-il pas soutenir jusqu'en 1867, pour ce trésor jalousement gardé, pour les droits constitutionnels, pour ces mille détails qui constituent la vie propre d'une nation ! Est-il surprenant que le pays perpétuellement menacé de voir ses droits méconnus et lésés, n'ait pas donné toute sa mesure dans les différents domaines de l'activité humaine? Et pourtant, on dirait que c'est la lutte même qui a produit les grands écrivains, car depuis que la Hongrie a conquis son entière indépendance, c'est-à-dire depuis
1867, peu de grands noms se sont révélés; la jeune génération tâtonne et cherche ses voies. On dirait que les grands sujets d'inspiration manquent. Le patriotisme, qui est l'essence de la poésie magyare, a perdu de son ardeur depuis que le paj's a obtenu tout ce qu'il pouvait espérer; la poésie cosmopolite, malgré quelques beaux talents, n'a pas encore trouvé un poète de premier ordre. Par contre, les arts, l'instruction publique et les sociétés savantes ont l'ait, depuis lors, en Hongrie, des progrès considérables.
La vie littéraire, pendant cent vingt-cinq ans, ne s'est pas ralentie un instant. On peut cependant remarquer que la fondation de l'Académie hongroise 1830 ', qui représente les belles-lettres, l'érudition et les sciences, a donné une direction plus sûre aux écrivains. Elle comptait et compte encore parmi ses membres, les meilleurs littérateurs du pays ; par les concours qu'elle institue et les encouragements qu'elle donne, elle est le foj^er non î^culement de la vie scientifique, mais aussi de la littérature proprement dite. Il convient donc de distinguer deux périodes : celle qui va de 1772 à 1830 et celle qu'a inaugurée la fondation de l'Académie. Nous ne prétendons pas passer en revue tout ce que la littérature a produit d'intéressant pendant ces deux périodes, ce serait dépasser les limites que nous nous sommes assignées; mais nous voulons marquer du moins les courants littéraires et indiquer la part qui revient aux initiateurs et aux chefs de ces mouvements.
Marie-Thérèse avait à peu près réussi à germaniser la Hongrie par la douceur, lorsque son successeur, Joseph II, excita par ses réformes intempestives la plus vive opposition. Il promulgua, en 1784, la fameuse ordonnance sur Tusage exclusif de la langue allemande dans toute l'administration de la monarchie. C'était un coup de foudre. Les comitats, qui jusqu^alors discutaient leurs affaires en latin, furent réveillés de leur somnolence; dans les diètes on protesta tant qu'on put. Rien n'y fit. Joseph II, qui ne voulut même pas se faire couronner roi de Hongrie et fit transporter la couronne de saint Etienne à Vienne, continua par ses mesures vexatoires à exaspérer la nation. La Hongrie, qui avait sacrifié son sang et son argent pour sauver le trône des Habsbourg, la Hongrie toujours si soumise quand on lui accordait le libre exercice de ses droits, se révolta contre la maison d'Autriche. L'empereur, bien que guidé dans ses réformes par le^ meilleures intentions, s'aperçut, à son lit de mort^ que son règne fiévreux et agité n'avait pas assuré^
le bonheiir de ses peuples. D'un trait de plume il effaça toutes ses réformes. Mais la Hongrie, craignant sous Léopold II un retour des prétentions impériales, demanda, dans la diète de 1790-1791, que la langue nationale fût protégée par des lois, qu'on rintroduisit comme matière d'enseignement obligatoire dans les écoles, qu'elle devint la langue des délibérations politiques, de la justice et de l'administration. Tout fut accordé, car la cour avait des préoccupations plus graves : les progrès de la Révolution française devenaient inquiétants. De même que Marie-Thérèse, à son avènement au trône, eut recours aux Hongrois pour protéger la monarchie héréditaire contre Frédéric II, de même l'empereur François s'adressa au pays magyar, encore féodal, pour arrêter le mouvement révolutionnaire. La Hongrie s'imposa, pendant vingt ans, de nouveaux sacrifices. Elle prit une part active aux guerres de la Révolution et de l'Empire et resta sourde à la proclamation de Napoléon qui lui promettait son autonomie. Mais à peine l'orage était-il passé, que la cour de Vienne cessa de convoquer la diète, leva des troupes et des impôts sans le consentement du pays, exerça par la censure un contrôle néfaste sur la littérature. Enfin, après de nombreuses réclamations, on convoqua la diète de 1825, qui siégea pendant deux ans. De cette diète et de celles de 1830, de 1832 et de 1839, est sortie la Hongrie moderne. Les hommes d'État qui ont plus tard dirigé les destinées du pays, Széchenyi, Kossutli, Deâk, ont commencé leur carrière poli-
iiqiie dans ces assemblées. L'Académie fut fondée par la libéralité de Széchenyi et d'autres magnats. (( Le plus grand des Magyars » lança alors ses célèbres pamphlets : Hitel (Crédit), Vilâg (Lumière), StacUon (Le Stade), que le poète Arany compare aux colonnes de feu qui ont guidé les Juifs dans le désert et dans les ténèbres.
Les idées de la Révolution française avaient déjà bouleversé le reste de l'Europe. Il est intéressant d'observer leurs effets sur les Hongrois. Longtemps avant 1789, les œuvres de Voltaire et de Rousseau avaient pénétré dans le pays. Une partie de la noblesse en faisait ses délices ; on commentait les attaques contre les autorités établies sans se douter de la portée ni des conséquences que pouvaient avoir ces doctrines. Mais les masses restaient indifférentes. Il n'y avait pas alors en Hongrie de bourgeoisie éclairée. La littérature était cultivée par la haute noblesse ou par le clergé ; la petite noblesse dans ses terres s'intéressait peu au mouvement des idées en Europe. Les petits bourgeois des villes royales menaient depuis la réaction catholique du xvir siècle une existence misérable ; et les serfs attachés à la glèbe savaient à peine lire. Les idées libérales et égalitaires se propageaient cependant. Les premiers pionniers du renouveau littéraire, son chef, Bessenyei et ses membres les plus autorisés, appartiennent à l'école dite française. Il est A^rai qu'il s'agissait pour ces écrivains plutôt de littérature que de politique, mais l'impulsion était donnée. Sous le règne de
Joseph II (1780-1790 ) , nous voyons , en effet , bon nombre de nobles et d'écrivains prêts à applaudir aux idées libérales et aux réformes dont l'empereur était partisan : ils approuvaient la guerre déclarée au clergé, la libération des serfs, la laïcité de l'école. Ils faisaient bon marché des griefs de la nation, pourvu que l'ancien état féodal disparût. Pendant les guerres de la Révolution, ils formèrent à Kassa un cercle littéraire éminemment politique et tout pénétré de l'esprit jacobin. Ses membres furent presque tous impliqués dans la soi-disant conjuration de l'abbé Martinovics, dont le procès et la condamnation arrêtèrent le mouvement révolutionnaire. Plus tard, pendant la période de la réaction, après 1815, lorsque la censure défendit même l'entrée des livres et des journaux étrangers dans le pays, lorsque la Constitution fut violée à chaque instant, les comitats eux-mêmes, ces citadelles de l'esprit conservateur, protestèrent et s'insurgèrent contre les mesures budgétaires et militaires de la cour de Vienne.
Nous pouvons ainsi constater en Hongrie, d'une part, un grand enthousiasme pour la Révolution française; de l'autre, une certaine méfiance contre ses excès. Les écrivains, à de rares exceptions près, lui sont plutôt favorables ; mais ce sont des enthousiastes pratiques, désirant avant tout que les idées libérales profitent à leur pays. La poésie magyare, est, on l'a dit, surtout depuis les guerres do la Révolution, essentiellement patriotique. Aucune nation n'a tant chanté son glorieux passé.
avec ses victoires et ses deuils, ses espérances d'avenir. Depuis Yerseghy, qui traduit la Marseillaise, jusqu'à Petôfi et Arany, c'est l'amour de la patrie que fait retentir la lyre magyare. Les poètes mêlent même à leurs sentiments intimes ceux de la nation, ou bien ils tâchent d'éveiller la fierté nationale pour susciter la résistance contre l'oppresseur qui est toujours l'Allemand, l'Autrichien. Les épopées chantent les épisodes de la conquête du pays par Arpàd, pour montrer l'ancienne grandeur et la décadence présente, ou bien quelque héros populaire qui contraste avec la cour étrangère installée à Bude. Le poète de la première tragédie nationale, Katona, s'inspire d'un de ces épisodes, si fréquents dans l'histoire des Hongrois, où l'élément étranger intervient dans les affaires du pays, au grand détriment de la cause nationale. Ce qui est humain et général se rencontre rarement dans cette poésie; les idées philosophiques font défaut. Tout se rapporte au pays, au terroir; chaque poème est un acte de patriotisme et ce n'est que depuis 1867 que les idées cosmopolites et humaines se font jour.
Dans la période qui nous occupe, la littérature se développe sous |de multiples influences. C'est d'abord l'influence de la littérature française, surtout de Voltaire ; elle est contrebalancée par celle d'Horace et de Virgile, modèles de l'École des latinistes qui imitent les rythmes anciens, dont la langue hongroise peut rendre toutes les finesses. Cette école est favorisée par la culture latine du
pays et par le penchant oratoire et déclamatoire de la nation. A côté de ces deux influences qui ne se combattent pas toujours, Fesprit latin et l'esprit français n'étant pas des ennemis irréconciliables, se fonde l'École classique, pénétrée des œuvres de Gœthe et de Schiller, qui paraissaient alors. Par leur intermédiaire, la Hongrie fait connaissance avec les Grecs. A côté de ces écoles toutes inspirées par des littératures étrangères, il existe une École nationale qui remonte jusqu'à Gyongyosi, cultive des sujets exclusivement magyars et en adopte les rythmes. Son triomphe final sur les écoles étrangères est l'œuvre de la période suivante.
i; — L'École française.
Le renouveau de la littérature nationale s'est effectué grâce à une petite société qui habitait Vienne. Marie-Thérèse y avait fondé, en 1760, un établissement pour les jeunes nobles hongrois^ parmi lesquels se recrutait la garde royale magyare. Chaque comitat envoyait quelques jeunes gens dans la capitale où ils recevaient une instruc^ tion gratuite et entraient ensuite au service de la cour. Georges Bessenyei (1742-1811), qui, comme la plupart des nobles de son pays, n'avait reçu qu'une instruction insuffisante, se trouva tout à fait dépaysé dans ce milieu où les littératures française et italienne étaient très connues. Il s'adonna donc avec beaucoup d'ardeur à l'étude des langues et devint par ses œuvres, imitées en grande par-
tie du français, le régénérateur de la littérature nationale, qui date — peut-être un peu trop tôt — son ère nouvelle de l'année 1772, oii Bessenyei publia sa tragédie Agis. Voltaire était son modèle, aussi bien pour ses drames que pour ses épopées, ses poèmes didactiques et philosophiques, tandis que les revues morales anglaises et allemandes ont inspiré ses œuvres en prose. Ces travaux n'ont pas en eux-mêmes une grande valeur littéraire, mais ils ont exercé sur leur temps une influence considérable. Bessenyei avait assez de jugement pour n'imiter la littérature française que dans ses formes, et par là il put donner à la langue la précision nécessaire. L/élégance de sa diction, un certain pathos, quelques idées morales développées dans ses écrits, font parfois illusion sur la faiblesse de la composition et l'absence d'un vrai souffle poétique. Ses deux tragédies nationales : Ladislas Himyadi, dont le héros est le malheureux fils du grand Hunyadi, décapité par Ladislas V, en 1457, Attila et Buda, sont des essais assez médiocres, mais sa comédie le Philosophe eut un succès énorme, dû surtout à la figure de Pontyi, représentant de la petite noblesse hongroise, qui ne veut rien connaitre de l'étranger, ni de sa littérature ni de ses mœurs, et qui reste sur sa terre, sans s'occuper du monde ni de ses progrès. Bessenyei voulut justement réagir contre cette tendance ; il souhaitait une civilisation nationale qui, tout en puisant aux sources étrangères, correspondit aux besoins du pays. C'est pourquoi
il réclamait dès 1781. une Académie pour cultiver les lettres, les sciences et surtout la langue nationale. Il recruta ses premiers disciples parmi les nobles qui faisaient partie de la garde. Dans un recueil poétique publié en collaboration, nous trouvons, à côté de son nom, celui du baron Laurent Orczy (1718-1789), qui n'était pas inconnu au Parnasse magyar et qui partageait les idées littéraires de Bessenyei. Orczy est un fervent disciple de Rousseau. Il aime la nature et vante la vie simple du paysan dont il voudrait améliorer le sort. Mais d'autre part, il craint que l'invasion des mœurs étrangères ne corrompe la simplicité des Magyars Un autre camarade de Bessenyei, Abraham Barcsay (1742-1806;, de la famille des princes transylvains, était colonel dans l'armée autrichienne II a adressé des Épitres à Orczy et à Bessenvei et a écrit quelques Élégies. IuQ quatrième membre de ce cénacle, Alexandre Bâroczy (1735-1809), s'est tait surtout connaître par ses traductions, parmi lesquelles les plus goûtées sont la Cassandre de la Calprenede en sept volumes et les Contes Moraux de Marmontel.
L'influence de Bessenyei ne se manifesta pas seulement dans la garde royale; en Hongrie, les œuvres originales et les traductions écrites par ces jeunes gens excitaient l'émulation. Si les talents origmaux sont rares, on traduit tout ce qui peut ennoblir le goût et élargir l'horizon intellectuel, notamment Le Ciel de Corneille, quelques tragédies de Racine et de Voltaire, le Lutrin de Bo'ileau.
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Molière est très goûté, mais les difficultés qu'on rencontre pour traduire ses comédies sont considérables. Aussi faut-il attendre jusque vers le milieu de notre siècle, pour voir les membres de la Société littéraire /O^ra^tf^/// les traduire dignement. Les romans, les héroides, la petite poésie du xviir siècle : Colardeau, Dorât, tout est traduit et imité. Cette ardeur avait de bons résultats; les idées françaises pénétrèrent dans le public; la technique des vers devint plus précise et surtout la prose plus apte à rendre avec bonheur les chefs-d'œuvre de Tétranger; la diction, le style devinrent plus simples tout en restant un peu oratoires.
Le meilleur traducteur de cette école est Joseph Péczeli (1750-1792) qui, après la retraite de Bessenyei, réunissait autour de lui les jeunes talents. Il a traduit Zaïre, Alz4re, Mèrope et la Henriade en vers et a imité les Fables de La Fontaine. A côté de la littérature française, la poésie sentimentale, qui régnait alors un peu partout, a trouvé quelque écho en Hongrie. Ossian et Young, suivis par les Bardes de Vienne, y ont laissé leur trace. Les Nuits de Young, traduites par Péczeli, ont excité un véritable enthousiasme. Elles ont exercé une grande influence sur le seul poète lyrique de cette école, Paul Anyos (1756-1784). Ce jeune prêtre, mort à 1 âge de vingt-huit ans, avait été envoyé par ses supérieurs au couvent du comitat Nyitra, où il vivait incompris de son entourage, isolé du reste du monde parmi de hautes montagnes boisées. Il
exprima dans ses élégies ses déceptions, ce désir de la liberté que sent tout prisonnier et devint le premier poète pessimiste de la littérature hongroise. Le néant des choses, le vide effrayant du tombeau, voilà ce qu'il chante dans des vers d'une grande pureté de facture et d'un style élevé; il y mêle parfois quelques accents patriotiques. Comme les Bardes, il exhale ses plaintes à la lueur pâle de la lune et désire la mort.
Deux Teleki, illustres ancêtres d"un homme cher à la France, appartiennent également à ce groupe. Joseph Teleki de Szék (1738-1796), disciple de Pierre Bod, a publié, à l'âge de vingt-quatre ans, en français, son Essai sur la faiblesse des espr-its forts dont J.-.J. Rousseau voulait se faire l'éditeur et le commentateur. Ami de Kaunitz, Teleki devint gardien de la couronne et intercéda souvent pour les protestants. Sa meilleure élégie est celle où il pleure la mort de sa sœur Esther : Monument de Vamitié d'un parent. Son fils Ladislas Teleki a imité Pope dans ses écrits philosophiques et moraux sur l'Immortalité de l'àme, sur la Superstition et sur l'Incré- 'lulité. Les Prières, qu'il a adressées à son pays pour l'érection d'une académie hongroise, consiituent son ouvrage principal.
La France a donc fait office de marraine auprès de la littérature naissante des Hongrois; si elle est éclipsée pour un certain temps par les Latinistes et les adeptes de Gœthe et de Schiller, nous retrouverons de nouveau son intluence prépondérante vers 1840, où elle inspire le roman et le théâtre ;
depuis, sa littérature et ses idées n'ont pas cessé de préoccuper les meilleurs esprits.