‹ La Hongrie littéraire et scientifiqueChapitre 4 sur 34 · IL — L"ÉC0LE LATINE · texte numérisé non relu

IL — L"ÉC0LE LATINE

La culture latine en Hongrie était toujours intense. Au moyen âge elle avait été un obstacle au perfectionnement de la langue nationale ; après la Renaissance on commença à se servir déjà du magyar, mais renseignement, l'érudition, Thistoire, employaient le latin, devenu au cours des siècles un véritable jargon : le latin culinaire. On lisait cependant les auteurs classiques, et les poètes essayaient d'imiter les hexamètres de Virgile, les strophes d'Horace. Les premiers échantillons d'une versification métrique remontent assez haut, puisque Erdosi a fait, dès 1541, quelques distiques. Malgré certains essais, notamment celui de Gédéon Ràday qui, en 1735, avait mis la Zrinyiade en hexamètres, les règles de l'application des rythmes anciens à la versification magyare n'étaient pas fixées et leur emploi était très rare. Mais au moment où l'École de Bessenyei imitait exclusivement les mètres français, notamment l'alexandrin, quelques professeurs,' jésuites pour la plupart, voulaient relever la poésie magyare par l'emploi de la versification des anciens. Les initiateurs de ce mouvement étaient David Barôti Szabo, Rêvai et Rajms, qu'on peut considérer comme des législateurs sans élan poétique; leur influence se montre chez Yiràg,

poète lyrique d'une belle envergure, et chez Berzsenyi, le Tyrtée magyar.

Les trois législateurs avaient de profondes connaissances de la langue et établirent avec beaucoup de précision les règles de la nouvelle versification. La langue magyare possède, en effet, seule parmi les langues de FEurope, une variété de voj^elles tellement riche qu'elle est capable de reproduire, jusque dans leurs moindres détails, les rythmes antiques; Thexamètre, le distique, les strophes alcaïque et saphique, voire même les mètres de Pindare, peuvent être rendus avec une précision et une élégance qui, en des mains habiles, ne laissent rien à désirer. Les Allemands ont, eux aussi, imité tous les poètes de l'antiquité dans la forme orio-inale, mais on n'a qu'à lire les strophes horatiennes de Klopstock, voire même les hexamètres de Gœthe et de Schiller, pour se convaincre de ce qu'il y a de faux et d'artificiel dans ces pastiches de l'antiquité. Xous n'avons pas besoin de rappeler les regrets de la critique allemande au sujet de Hermann et Dorothée où les vers raboteux ne se comptent plus. En effet, la longueur et la brièveté des syllabes en allemand dépendent de l'accent; telle syllabe est longue ou brève, selon qu'elle se trouve placée entre deux brèves ou entre deux longues. Tel n'est pas le cas en hongrois et le rythme n'y a pas l'allure gauche de la poésie métrique des Allemands. En magyar, chaque svllabe conserve toujours sa valeur; les règles de la prosodie latine sont appliquées avec une rigueur

digne des poètes antiques. Les strophes horatiennes de Yirag et de Berzsenyi, les épopées en hexamètres de Vôrôsmarty, la traduction d'Aristophane par Arany et celle de Sophocle et de Plaute par Csiky dans le mètre de l'original, observent strictement les règles de l'ancienne prosodie et se lisent très couramment. Nous ne voulons pas contester que le rythme national, réglé par l'accent et la rime, ne soit préférable à ces savants essais ; que ce rytlime n'exprime mieux le caractère magyar et ne parle plus distinctement au peuple, qui n'a pas reçu la culture classique ; nous constatons seulement la souplesse et la richesse de l'idiome, qui se prête merveilleusement à ces imitations et, du moins pour les traductions de Virgile et d'Homère, nous préférons même le fier hexamètre magyar aux essais en vers rimes qu'on tente de nos jours. David Barôti Szabô (1739-1819) a écrit des odes, des idylles, des épitres, des épigrammes et des églogues en trois livres avec un traité sur la nouvelle versification. Le traité est important, les poésies ne sont que des exercices à l'exception de l'ode en strophes saphiques : A un noyer tomlfè, oii le triste sort de sa patrie inspire au poète des accents sincèrement émus. Le principal titre de gloire de Barôti est la traduction en hexamètres de YÊnèïde et des Églogues de Virgile, par laquelle il a enrichi la langue de nombreuses formes nouvelles et fait pénétrer Virgile dans le grand public. — Rêvai (1749-1807), que nous rencontrerons parmi les grands grammairiens, a imité Barôti dans ses

Élégies (1778 et 1787j : il y donne quelques poésies originales, des traductions d'Ovide, de Tibulle, de Properce, de Moschos et de Bion, et le premier livre de Ylliade. Rêvai est plus heureux que son maitre dans lexpression de ses sentiments propres et souvent même il lui est supérieur sous le rapport de la forme. — Rajnis 1741-1812) a publié à Gyor, en 1781, son Guide de l'Helicon magyar, oii les règles de la nouvelle versification sont illustrées par ses propres poésies. Il a traduit également les Églogues et les Gèorgiques de Virgile. Ce fougueux théoricien a suscité, dans le sein même de récole, une violente querelle. La discussion portait sur certains détails de métrique ainsi que sur des rejets et des enjambements que se permettait Barôti et que Rajnis jugeait trop hardis.

Après les théoriciens vinrent les poètes qui, tout en slnspirant des modèles anciens, ont exprimé dans la forme classique les idées qui agitèrent leur temps. Le premier est Benoit Virâg (1752- 1830 , prêtre de l'ordre de Saint-Paul, disciple de Anj^os. Après la suppression de Tordre auquel il appartenait, il se retira à Bude où il mourut dans la misère. Lorsque le premier recueil de ses Poésies parut, en 1799, Virâg était déjà connu dans son pays, car, dès 1791, il avait lancé sur des feuilles volantes ses odes en strophes saphiques et alcaïques oii il fait entendre les craintes et les douleurs du patriote. La diète de 1790-1791, qui avait «beaucoup promis, n'avait pas rempli l'attente do la nation. La cour de Vienne devint de plus on plus autoritaire

et poursuivit, après la conjuration de Martinovics, tout ce qui lui semblait suspect. Virâg se fait l'écho des doléances générales; il exhorte au patriotisme, mais comme son modèle, Horace, il prêche aussi la paix de Tàme et la tranquillité de l'esprit. Au point de vue de la langue on peut le comparer à Klopstock. De même que les odes horatiennes du chantre de la Messiade ont opposé une digue à la platitude et au déluge de productions insignifiantes, dont la seconde École silésienne avait inondé le Parnasse allemand, de même les poésies de Yirâg ont donné plus de nerf et de précision à la langue. Sous ce rapport, sa traduction d'Horace est devenue classique et a exercé la plus grande influence sur les poètes. Ecrivain patriote, Virâg a fait revivre, dans son ouvrage historique Siècles magyars (jusqu'en 1526), la grandeur et les exploits de la Hongrie ancienne.

Dans le domaine cultivé avec tant d'éclat par Yirâg, la palme appartient au poète Daniel Berzsenyi (1776-1836 , le lYrtée des guerres contre Napoléon. Ce modeste propriétaire qui, au milieu de ses travaux d'agriculture, lisait Horace et s'en inspirait, est le plus pathétique de tous les poètes magyars. L'ardeur du patriotisme fougueux qui l'enflamme se montre surtout dans ses odes de jeunesse ; celle de ces odes qu'il a adressée à la noblesse prête à combattre Napoléon est d'une grande beauté. Jamais la poésie magyare n'avait fait entendre des accents aussi virils, jamais elle ne s'était exprimée avec tant de fermeté et de cou-

cision. En outre de ses poésies patriotiques, Berzsenyi a écrit des odes philosophiques et religieuses dont la simplicité et le naturel contrastent avec le ton plus tendu de ses poésies patriotiques et reposent des hauteurs vertigineuses où nous conduisent ses odes belliqueuses. Berzsenyi était un des premiers membres de l'Académie 'hongroise. En cette qualité il a pubHé un essai sur le" Beau dans Fart poétique; c'est une des premières études esthétiques écrites en hongrois. Des critiques trop acerbes de Kôlcsey attristèrent la fin de sa vie. Le même Kolcsey, d'ailleurs, chargé de prononcer son éloge à l'Académie, regretta de s'être aliéné pour toujours lamitié du poète et de lavoir blessé par ses observations. Berzsenyi est le premier de ses poètes auquel la Hongrie ait élevé un monument, distinction assez rare en ce pays où le marbre et le bronze ne sont guère prodigués.

Malgré les formes étrangères dont ces poètes revêtent leurs poésies, le fond est resté éminemment national. Ils suivent la vie nationale dans toutes ses phases et ne se perdent pas dans des rêveries sur l'ancienne Rome. Cependant une partie du public ne comprenait que ditïlcilement ces strophes aux mètres compliqués: lui parler une langue moins savante, se servir de ses locutions favorites et rendre le tour d'esprit du peuple : tel était le but d'une autre École, qui trouvait aux Français comme aux Latins une couleur trop étrangère, trop peu magyare.

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