CHAPITRE IV
tère autrichien fédéraliste et clérical, sous la présidence du comte de Hohenwart, remplaçant celui du ,comte Potocki (le 4 février 1871). Si la manière dont il fut nommé à l'insu du comte de Beust indiqua clairement que les jours de son gouvernement étaient comptés, sa composition prouva que Ton voulait acclimater en Autriche le système foncièrement antiparlementaire de placer le gouvernement au-dessus des partis. Après ce préambule pouvant déjà passer en guise d'humiliation réelle pour le parti libéral allemand, très sûr encore de son ascendant, l'apparition des articles fondamentaux des Tchèques fit néanmoins 1 effet de la foudre tombée d'un ciel serein. Car ils attaquaient non seulement les conquêtes modestes, mais pourtant heureuses, du parlementarisme autrichien, mais le dualisme lui-même, puisqu'ils n'envisageaient le " Reiclisrath " que comme un Sénat composé des délégués des dix-sept Diètes provinciales, et ils voulaient attribuer l'élection des membres des délégations, au nombre de quinze pour la Bohème, — non pas au » Reichsrath » , mais à la Diète de Prague elle-même. Quant à la participation de la Bohème aux dépenses de l'Autriche et à plus forte raison aux dépenses communes de la Monarchie, elle devait avoir lieu sous forme de quote-part. En outre, la Diète de Prague se serait réservé le droit de voter les impôts directs, le contingent annuel pour l'armée commune, les lois concernant l'instruction publique, le Code civil, les voies de communication, les chemins de fer, les canaux, la police et l'administration de la Bohème. On aurait créé une chancellerie pour elle sur le patron de la chancellerie hongroise d'autrefois, et son gouvernement n'aurait été responsable qu'envers la Diète du pays. Les articles fondamentaux ne laissaient au «i Pieichsrath » , composé des délégués des dix-sept Diètes provinciales, que la législation ayant trait à l'organisation de la justice militaire, au monopole et aux droits régaliens, aux douanes, au commerce et à la marine. Les impôts indirects des pays héréditaires auraient été administrés en commun, et ils auraient servi premièrement au payement des dépenses communes de la Monarchie. Pour l'administration des affaires communes de l'Autriche fédéra-
lisée, on se serait servi des ministres spéciaux et des chanceliers des diverses provinces. On voit qu'il s'agissait là de la destruction de l'unité de l'Autriche proprement dite et il en serait résulté non seulement un dualisme austro-tchèque, dégénérant avec la Hongrie dans un véritable trialisme, mais la division des pays héréditaires en dix-sept fractions et la réduction du « Reichsrath » en Congrès fédéral (1).
Tant que l'action du ministère Hohenwart et l'agitation des Tchèques restaient sur le terrain spéculatif, la Hongrie n'avait aucun droit de se mêler des affaires intérieures de l'Autriche. Y mettre le holà eût plutôt incombé au chancelier de la Monarchie, le comte de Beust, qui les endura au contraire stoïquement, malgré ses attaches intimes avec le parti libéral allemand, complètement évincé par l'arrivée au pouvoir des fédéralistes. Par bonheur ceux-ci ne surent pas se modérer, et sans attendre la consolidation de leur pouvoir, ils défièrent le dualisme dès le 12 septembre suivant par un rescrit impérial adressé à la Diète de Prague. On y plaçait, avec la Constitution autrichienne, la reconnaissance de la situation politique exceptionnelle du royaume de Bohême sur le même plan et on y promettait le couronnement de l'empereur comme roi de Bohême, en ajoutant toutefois que ces transformations ne pourraient avoir lieu qu'en respectant les droits des autres royaumes et les lois fondamentales de 1861 et de 186 7. La Diète y répondit en présentant à l'empereur les articles fondamentaux tchèques dont il fut question plus haut. Alors le moment arriva pour la Hongrie d'intervenir. Les Tchèques avaient beau prétendre que cette dernière ne devait pas s'occuper de la manière dont on composerait en Autriche les délégations, pourvu qu'elles se présentent dans le nombre voulu et aux époques convenues, l'auteur du dualisme ne pouvait pas admettre qu au lieu d une Autriche unie, on puisse être obligé de s'entendre avec un pavs divisé en dix-sept fractions suffisamment indépendantes pour empêcher la marche régulière des affaires communes. C'est avec le « Reichsrath » que le compromis a été fait et non pas
(1) Beksics, GiSZTAV, / Fereucz-Joz\ef es Kora. Page 688.
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avec les délégués d'une confédération avec qui on ne leût jamais conclu.
Cette condamnation par les Hongrois des projets autonomistes des Tchèques les exaspéra au suprême degré. Pour se venger, ils s'allièrent aux éléments antimagyars, à cette époque encore nombreux, de la Croatie, pour y organiser un parti prêta répudier le compromis avec la Hongrie et à proclamer l'autonomie complète de leur pays. On réclama à Zagrab, comme à Prague, un ministère responsable et on y prétendit également que ce soit directement la législature croate elle-même qui envoie ses membres pour siéger aux délégations.
Les mêmes influences hostiles à la Hongrie s'agitèrent aussi dans les Confins militaires, dont la dissolution et l'incorporation dans les départements hongrois et croates devaient s'effectuer à la fin de l'année 1871. On s'y montra récalcitrant contre la démilitarisation, et on y prétendit avec le général Grivisitch, le même qui s'était déjà si mal comporté à la réunion de la première délégation, que c'était pour les livrer à la vengeance des Hongrois que l'on désarmait maintenant les Confins militaires, en guise de gratification pour leur attachement à la maison des Habsbourg pendant la guerre constitutionnelle de 1848 et 18 49. L'effervescence de la population s'y accrut à mesure que le ministère hongrois procéda à l'introduction graduelle de l'administration civile. Après avoir longtemps fermenté, le mouvement se transforma en soulèvement ouvert : dans la compagnie du régiment d'Ugolin, qui se recrutait à Rakovicza, le 8 octobre on courut aux armes. On y pilla le dépôt de fusils et, ayant désarmé et mis en prison les officiers, trois cents hommes se portèrent contre Kârolyvaros, — petite ville du département de Zagrab actuel (Croatie). Un coup de tète semblable ne pouvait qu'avorter. Les révoltés furent cernés par les généraux Molinâry et Ruszt, et on les traduisit devant un Conseil de guerre.
Cette attitude déplorable des Croates facilita singulièrement la tâche du comte Andrassy au grand Conseil qui eut lieu sous la présidence de François-Joseph vers la fin du mois d'octobre. Il y sut clairement exposer le point de vue hongrois et définir
que le système qu'il représentait était le dualisme, tandis que celui du comte Hohenwart était le fédéralisme. Le général Kuhn, le ministre de la guerre d'alors, le soutint énergiquement en déclarant que faire voter le contingent militaire annuel, ainsi que les dépenses de l'armée commune, par la Diète de Bohême, équivalait à la dissolution de l'armée et conséquemment à celle de la Monarchie aussi. Pris entre deux feux, Hohenw^art aurait été très enclin à faire des concessions, mais ayant affirmé que les articles fondamentaux des Tchèques n'étaient pas réductibles, puisqu'ils formaient le résultat d'un accord avec les personnalités tchèques les plus importantes, il préféra sa chute à une transaction.
Entre la démission du ministère Hohenwart et la nomination du ministère Kellersperg, on fit paraître un nouveau rescrit impérial adressé à la Diète de Bohême, dans lequel il n'y fut plus question ni de couronnement, ni de situation particulière de ce pays, mais d'une simple prise en considération de toute réclamation légale. Signé par le seul baron Holzgethan, membre du ministère démissionnaire, ce document était aussi un avertissement pour le comte de Beust, qui, par suite de ses démêlés d'autrefois avec le prince de Bismarck, n'avait nullement les conditions requises pour renouer les relations de bon voisinage entre l'Autriche-Hongrie et le nouvel Empire d'Allemagne. Il fut donc invité à donner sa démission, que le souverain accepta le 1" novembre, dans une lettre autographe que François-Joseph termine avec l'affirmation qu'il n'oubliera jamais les services que le comte de Beust a rendus pendant cinq années fertiles en événements, tant à lui-même qu'à la dynastie et à l'État. En même temps il reçut sa nomination de membre à vie de la Chambre des seigneurs autrichienne et d'ambassadeur d'Autriche-Hongrie à Londres.
Pour lui succéder au ministère des affaires étrangères et de la maison impériale, — le titre de " chancelier de l'Empire » étant supprimé comme inexact depuis l'introduction du dualisme, — le comte Andrâssy était depuis longtemps le candidat de l'opinion publique, non seulement à cause de ses facultés intellectuelles exceptionnelles qui prenaient parfois