CHAPITRE IV
Deux raisons militèrent en faveur de la candidature du comte Melchior Lônyay à la présidence du ministère ; il aurait pu paraître peu courtois à l'égard des Autrichiens de la part des Hongrois de détenir à la fois deux portefeuilles sur trois dans le ministère des affaires communes, et la croyance que les capacités financières et économiques incontestables de cet homme d'État, qu'il sut aussi très bien faire apprécier à Vienne, rétablirait promptement le crédit de la Hongrie sérieusement ébranlé par l'accroissement inattendu de ses déficits budgétaires. On comprend donc aisément qu'Andrâssy 1 eût désigné au souverain pour en faire son successeur comme président du Conseil hongrois et comme ministre des honvéds. Malheureusement, c'était par la base que ce choix péchait : le caractère antique de Deâk ne s harmonisait pas avec la manière de voir quelque peu ultramoderne de Lônyay. De là cette défiance de la fraction la plus orthodoxe du parti gouvernemental, composée des » indépendants » et vivant dans l'intimité du " vieux seigneur " ; de là cette crànerie affectée du nouveau président du Conseil, désireux de remplacer le règne de la sollicitude patriarcale jusqu'alors en vigueur par celui de 1 autorité bureaucratique. Crànerie que l'extrême gauche trouva exaspérante et qui la poussa à employer contre lui les moyens les plus anticonstitutionnels, — crànerie en grande partie feinte et destinée à cacher son malaise en face de Deâk, à cause duquel il aurait été prêt à se rapprocher aussi bien de l'opposition que des conservateurs.
Si l'on ne tient pas compte de cette situation psychologique extrêmement curieuse, il est impossible de comprendre quelque chose aux événements qui eurent lieu pendant la présidence de Lônyay. Car il paraissait avoir la confiance non seulement de la Hongrie, mais aussi de l'étranger, puisqu'un emprunt de 30 millions de llorins qu'il cherchait à contractera Londres, y fut presque dix fois couvert, et les élections de 1872 lui étaient personnellement favorables, permettant à un certain nombre de ses amis d'arriver à la Chambre dans les rangs notablement accrus du « parti- Deàk » . D'autre part, Lônyay ne se refusa à la présentation d'aucun de ces projets de loi de
réformes qui tenaient au cœur de la majorité. Le ministre de l'intérieur, Guillaume de Toth, soumit à la discussion de la Chambre des représentants, le G mars 1872, ceux qui se rapportaient à la modification de la loi électorale de 1848 et à l'augmentation de la durée du mandat législatif, devant être portée de trois à cinq ans. On leur attribua des tendances réactionnaires par le seul fait qu'ils pouvaient laisser supposer la perfectibilité des institutions créées à l'improviste par la dernière Diète nobiliaire de Pozsony, considérées comme sacrées par l'opposition. Aussi, pour barrer le chemin aux projets gouvernementaux, recourut-elle à l'obstruction, approuvée par M. Goloman de Tisza lui-même (Goloman Ghyczy, sans la soutenir, ne la combattit pas), sous prétexte qu'il n'avait pas été prévenu à temps de leur présentation. Elle ne cessa qu'avec 1 expiration de la législature, ayant nécessité le dédoublement des séances journalières et provoqué des scandales regrettables, que Maurus Jôkai essaya vainement d'empêcher (le 19 mars).
Quant à la gestion financière de Kerkâpolyi, elle ne fut pas plus heureuse sous les auspices de Lonyay que l'année précédente. Le budget monta à 270 millions de florins, dont 70 pour couvrir les dépenses extraordinaires, sur lesquels 15 à la charge de la caisse du ministère des travaux publics et 9 à celle du ministère des finances — au chapitre des chemins de fer et garanties de chemins de fer. Il en résulta un déficit prévu qui s'accrut sensiblement dans le courant de l'exercice.
Mais eût-il réussi sous tous les rapports, Lônyay n'aurait jamais pu longtemps garder la présidence, à cause de l'antipathie que les tendances utilitaires de son gouvernement engendrèrent à son égard dans le Parlement. On savait qu'il y avait des chemins de fer que l'on avait construits avec le seul prix des obligations, en gardant le capital souscrit. Et pour comble d'ironie, ce chemin de fer, destiné au rapprochement de l'Alfoeld (la Basse-Hongrie) et de Fiume, ne remplit nullement son office et détourna au contraire de la capitale le commerce de plusieurs départements. Les chemins de fer de