La Hongrie occidentale
C'était une surprise pour tout le monde, lorsque le Conseil Suprême de Paris fut saisi par la demande de la délégation autrichienne de rattacher certaines parties de T Ouest de la Hongrie à la République d'Autriche.
Frappé de cette prétention inattendue, on se demanda, et non seulement en Hongrie, quel événement inconnu ou quel intérêt ignoré jusque là a pu faire surgir cette question qui, à coup sûr, allait créer une situation menaçant la paix de l'Europe centrale. En Hongrie, la stupéfaction fut générale, d'autant plus que, nous espérons le démontrer, les revendications autrichiennes ne sauraient être appuyées par aucun motif sérieux. Et en effet, il nous sera facile de réfuter tout ce que l'Autriche a allégué devant la Commission de la paix.
Aperçu des arguments historiques, géographiques et économiques.
La Délégation de la Paix de la République Autrichienne en demandant l'annexion des parties de la Hongrie Occidentale habitées
p. Teleki et A. Domanovszky
par une population allemande, appuie sa prétention par trois genres d'arguments:
1. Arguments historiques: ils parlent de possessions dont nous allons prouver la nature purement privée.
2. Ils prétendent que c'est là le territoire qui alimente les villes de Vienne et de Graz et les établissements industriels de la Basse- Autriche. Ce n'est pas exact, car ce territoire, étant lui-même passif au point de vue des denrées principales, n'est pas le producteur des aliments en question ; il n'en effectue que le commerce intermédiaire.
3. Ils constatent que la population du territoire est allemande et ils prétendent qu'elle désire se rallier à l'Autriche. C'était vrai au temps où le bolchévisme tenait la Hongrie à la gorge ; mais depuis que ce péril y a cessé et que, par contre, il devient imminent en Autriche, ce peuple, fidèle à la Hongrie depuis plus de mille ans, ne veut plus entendre parler de changer de patrie.
Les arguments historiques des Autrichiens peuvent être groupés en deux catégories:
1° Ils disent que les Hongrois, à l'époque de la conquête du pays (vers la fin du IX*' siècle), y trouvèrent déjà des Germains.
2° Ils prétendent qu'une partie de ces territoires furent donnés plus tard en gage à des princes autrichiens.
A répoque de la conquête de ce pays il n'y avait qu'une population très rare: en partie des tribus slaves, çà et là des tribus germaniques (Goths) et les débris des Avares (race touranienne apparentée aux Magyars), anciens maîtres de ce pays. Il n'y avait pas d'État, mais la population dispersée était jusqu'à un certain point dépendante des Francs. Le fait de l'occupation du pays par les Magyars a fait cesser cette dépendance sans guerres dignes d'être notées et jusqu'au XIIP siècle il n'y eut même pas d'escarmouches de frontière. Ceci prouve bien qu'aucun des princes allemands ne formulait de droit à ce territoire. La ligne des colonies magyares n'allait pas si loin à cette époque ; il y avait entre leurs limites et les frontières une zone à peu près inhabitée, couverte de forêts, comme c'était souvent le cas au moyen âge. C'est dans cette zone que nos premiers rois ont fait le plus de donations en obligeant les nouveaux seigneurs à ériger des forteresses pour la protection de la frontière.
Au cours du XIIP siècle, la population de cette contrée s'accroît successivement; l'organisation politique et religieuse s'étend aux territoires jusqu'à la frontière actuelle et audelà. Les frontières de la Hongrie Occidentale n'étant pas aussi naturelles et absolues qu'ailleurs et la population de ces contrées aug-
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mentant de plus en plus, il n'est que naturel qu'il y eut alors maintes occasions de faire la guerre. A la suite des petites guerres locales la frontière est souvent franchie, et par les Magyars, et par les Allemands, qui prennent des forteresses, occupent des territoires pour un temps plus on moins long.
Les princes allemands de FOstmark profitèrent volontiers des difficultés où la Hongrie se trouvait exposée lors des invasions des Cumans, des Tartares, etc. pour agrandir leur territoire aux dépens de la Hongrie momentanément affaiblie. C'est ainsi que l'empereur Henri força le roi de Hongrie Samuel Aba à renoncer aux territoires situés à l'Est du Lajta (Leitha) et que Henri IV essaya de profiter de la situation, quand le roi Salomon détronisé a cherché refuge dans le comitat de Moson ; c'est ainsi que le prince de Babenberg s'est fait donner en gage les comitats de Sopron, de Locsmând et de Moson, en abusant du malheur du roi de Hongrie Bêla IV qui s'était réfugié auprès de lui en fuyant les Tartares qui avaient dévasté son royaume.
Mais ce n'est que les Habsbourgs qui commencèrent à s'occuper méthodiquement de la pensée de l'annexion de la Hongrie Occidentale. L'habitude de se procurer des propriétés et des pays sous les prétextes les plus différents est devenue traditionnelle dans
la famille des Habsbourgs. Ils tâchent d'accaparer la Hongrie dès le premier Habsbourg, Rodolphe, qui dût sa grandeur à sa victoire sur le roi de Bohême Ottocar H, emportée avec l'aide des troupes hongroises. Rodolphe donne à son fils Albrecht la Hongrie, à laquelle il n'avait aucun droit. Ses successeurs, appuyés par différents seigneurs autrichiens, tâchent de se faire reconnaître un droit à plusieurs grandes propriétés et forteresses situées le long de la frontière. Quand les rapports entre l'Allemagne et la Hongrie étaient passables, ils se firent accorder des donations; quand il y avait guerre, ils tâchaient d'occuper des forteresses.
Il est naturel que ces domaines, fortifications et villes, situés sur la frontière, changèrent souvent de maîtres, car aussitôt pris, les Magyars se mettent à les reconquérir. Du reste, les Magyars ne font pas autrement ; ils vont à la conquête aussitôt qu'ils le peuvent. Ils possèdent tantôt le bassin de Graz, tantôt de vastes propriétés au-delà du Lajta, et leur roi Mathias se rend même maître de Vienne. Il serait, néanmoins, ridicule — de part et d'autre — de fonder des droits de possession sur ces conquêtes éphémères.
Les prétentions des Autrichiens sont pour la plupart fondées sur le fait que le roi de Hongrie Sigismond, toujours à court d'argent.
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avait donné en gage nombreux domaines et forteresses, situés le long de la frontière, à différents seigneurs autrichiens, entre autres au prince Albrecht de Habsbourg. Mais la paix de 1463 conclue entre Frédéric III et Mathias, roi de Hongrie, précise d'une manière exacte la nature de ces gages. Il est clairement précisé que Frédéric III, en tant qu'il garderait quelques domaines en Hongrie, les gardera comme propriétaire hongrois; il s'oblige à payer des impôts et contributions pour les guerres de la Hongrie contre les Turcs; il paye la dîme ecclésiastique à l'évêché de Gyôr; il doit faire rendre justice selon les lois hongroises, etc. etc. Par contre, le roi s'obHge à protéger les possessions de Frédéric contre les aggressions éventuelles des anciens propriétaires. Frédéric III déclare expressément (dans un exemplaire de cette convention datée de Wiener-Neustadt) que les endroits compris dans ce contrat sont en dedans des frontières de la Hongrie.
Un de ces points de départ des prétentions autrichiennes est que le texte du traité de 1463 ne précise pas le sort des domaines de Borostyânkô, de Kôszeg, de Kismarton et de Szarvkô. Il serait toutefois injuste de conclure de ces omissions à un droit sur toute la Hongrie Occidentale. En outre, le sort de ces domaines est réglé dans les contrats secrets
passés entre Frédéric et Mathias et enregistré par le délégué du Pape qui servait d'intermédiaire. Il appert de ces documents que Frédéric prend possession de ces territoires non pas au nom de l'Autriche, mais personnellement, pour lui-même et ses successeurs en ligne directe, en tant que désignés à la succession du trône de Hongrie, donc spécialement en qualité de souverains présomtifs du royaume. C'est dans ce même traité que le roi Mathias, n'ayant pas de fils légitime, reconnaît à Frédéric le droit de succession au trône de Hongrie, en échange de la Sainte- Couronne Hongroise que le roi hongrois Ladislas V avait remise à Frédéric.
Les Autrichiens relèvent encore que les sommes prêtées sur ces domaines n'ont jamais été remboursées. Nous devons faire remarquer que ces sommes n'ont jamais été dues à l'Autriche, mais à la famille des Habsbourgs. Les Habsbourgs ayant obtenu le trône de Hongrie, la question s'est trouvée résolue d'elle-même. En outre, les domaines ne sont pas revenus gratuitement en possession hongroise, car les seigneurs magyars, comme par exemple les Esterhâzy, ont dû payer de fortes sommes pour obtenir des donations sur ces territoires.
L'Autriche oublie que, si elle forme des prétentions territoriales moyennant ces som-
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mes prêtées, nous pourrions en former également, entre autres en raison des 400,000 florins que le traité d'Olmûtz (1478) assure à la Hongrie au cas où l'on voudrait reprendre, après la mort du roi Mathias, les provinces annexées de la Couronne tchèque. Et le droit de la Hongrie serait le plus fort, car le traité d'Olmûtz était un traité international et non pas un contrat privé comme celui qui fut conclu entre Mathias et la famille des Habsbourgs (et non l'Autriche!).
L'Autriche n'a donc aucun droit territorial; par contre, la Hongrie en a de réels: Il y a encore un territoire assez étendu en deçà du Lajta, qui jusqu'en 1491 avait toujours appartenu à la Hongrie et, quoique occupé par Maximilien, a été de droit rendu à la Hongrie dans le traité de 1491, bien que ce n'ait été jamais qu'une parole écrite et non tenue, car le territoire en question est encore toujours sous l'administration autrichienne.
La Hongrie a encore des prétentions fondées à faire valoir sur la frontière styrienne, dont les commissions compétentes s'occupèrent vers le deuxième quart du siècle dernier, mais l'Autriche est toujours parvenue à déjouer les efforts tendant à une décision valable.^
^ Quant aux arguments historiques, nous renvoyons au développement détaillé donné dans le chapitre IL
Passons au deuxième groupe, aux arguments économiques des Autrichiens. Les Autrichiens prétendent dans leur note précitée que la Hongrie Occidentale soit le jardin potager de Vienne. Il n'est pas possible de nier que ce territoire ne contribue fortement à l'approvisionnement de Vienne en légumes. Qu'il nous soit toutefois permis de poser la question: que deviendra Budapest, dont les légumes étaient fournis d'abord par les Serbes, et plus tard par la vallée du Vâg, par les contrées de Tôtmegyer et de Tardoskedd, occupées par les Tchèques, tandis que la Transylvanie lui fournissait les oeufs et la grande partie de la viande de boucherie, expédiée en Occident, entre autres au marché de Vienne 9
La Hongrie Occidentale exportait environ 300 à 350 wagons de fruits; le reste n'était que du commerce transitoire. Les comitats de Sopron et de Moson exportaient du vin (environ 900,000 hectolitres), tandis que le comitat de Vas en importait (environ 25,000 hectolitres).
Le fait est que le lait consommé à Vienne venait en grande partie de ces comitats ; mais les 800,000 litres que Vienne recevait du comitat de Vas, venaient exclusivement de la partie de ce comitat habitée par des Magyars. Par contre, le lait exporté du comitat de
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Moson venait des célèbres laiteries des domaines de l'archiduc Frédéric, de sorte que, aussitôt que la réforme agraire va être effectuée et les grands domaines parcelés, cette exportation va cesser d'elle-même. Pour la viande de boucherie, ce n'est pas les trois comitats en question (Moson, Sopron et Vas) et surtout pas leurs parties allemandes qui fournissaient le contingent le plus important à la ville de Vienne, l'exportation du comitat de Sopron p. ex. ne montant annuellement qu'à 7,000 têtes de bêtes à cornes, 12,000 porcs et 3,000 moutons en moyenne. La plus grande partie du bétail hongrois venait à Vienne des autres contrées du royaume, de toute la partie centrale et occidentale, et les centres principaux de cette exportation étaient depuis les temps les plus reculés les villes de Szombathely et de Gyôr.
La ville de Vienne reçut en 1221 un droit d'octroi qui lui permettait d'arrêter tout commerce direct entre l'Allemagne et les provinces autrichiennes, d'une part, et la Hongrie, d'autre part. C'est pourquoi le roi de Hongrie Etienne V donna en 1271 un semblable droit d'octroi à Gyôr pour modérer l'influence que Vienne commençait à exercer sur le commères de la Hongrie Occidentale. C'est ainsi que la forteresse de Gyôr, située à l'endroit où il est le plus facile de passer les maréca-
ges et les terrains d'inondation du Râba et du Danube, est devenue une ville.
La prépondérance de Vienne ne fit que s'accroître sous les Habsbourgs. Sous le règne de l'empereur Léopold P^ fut fondée la «Société Orientale de Commerce", qui, moyennant un contrat l'obligeant à pourvoir la Cour impériale de viande de boucherie à trois kreutzers la livre, reçut le privilège d'acheter le bétail en Hongrie. Les marchés furent déplacés de Vienne vers les contrées productrices, et c'est ainsi que Gyôr devint le principal marché de bétail de la Hongrie. Voilà ce qui prouve que dès le moyen âge le lieu de provenance du bétail hongrois expédié à Vienne n'est pas la Hongrie Occidentale, mais la contrée située à l'Est de Gyôr, situation qui n'a pas changé depuis.
Nous croyons avoir suffisamment prouvé que le déplacement de la frontière autrichienne vers l'Est jusqu'à la ligne ethnographique de la population allemande ne signifierait pour l'Autriche aucun profit au point de vue de l'alimentation ; bien au contraire, ce ne serait qu'une charge. Il en serait de même n'importe comment on tracerait cette frontière, excepté si on la mettait bien plus loin vers le centre de la Hongrie, au-delà du lac Balaton, ce dont il nous paraît superflu de détailler l'impossibilité.
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Tout au contraire, si l'on ne prenait que les raisons géographiques et économiques et si l'on essayait d'unir les territoires en question d'après ce point de vue, les frontières de la Hongrie devraient être déplacées non pas vers l'Orient, mais vers l'Occident, aux dépens de l'Autriche. Il ne nous faut attirer l'attention que sur le bassin de Graz, dont les débouchés ne sont pas dirigés vers les collines de la Hongrie Occidentale ainsi que vers la Plaine Hongroise. Dans ce cas il y aurait aussi l'argument du droit historique à notre avantage, argument que le Conseil Suprême paraît avoir pris en considération dans plusieurs questions de la paix. Le bassin de Graz, durant le règne de la famille des Arpadiens, appartint longtemps à la Hongrie. Finalement, la volonté de plusieurs communes autrichiennes (comme par exemple Aspang et Earchschlag en Styrie), ouvertement déclarée, de se rallier à la Hongrie n'est-elle pas une preuve évidente de cette gravitation économique ?
Il y a e'ncore le prétexte que c'est la Hongrie Occidentale qui alimentait les établissements industriels de l'Autriche et qui était leur marché le plus recherché pour les produits de leur industrie. Pourquoi la Hongrie doit-elle payer pour le fait que l'industrie autrichienne a, de tout temps, écrasé
l'industrie hongroise? Et pourquoi vouer les quelques établissements industriels, qui s'y sont quand même établis, à la faillite certaine, en les faisant concourir, malgré leur position moins avantageuse, avec llndustrie autrichienne bien plus forte? Et cela juste au moment où la Hongrie recouvre son indépendance qui lui permettrait de prendre un essor vigoureux.
L'Autriche, par l'annexion des parties en question, veut rendre et rendra impossible la concurrence des industries englobées avec les industries autrichiennes déjà existantes, — ou, en détruisant les derniers vestiges de l'industrie hongroise, rendra ce pays encore plus tributaire de l'industrie autrichienne la plus rapprochée de lui. C'est la manoeuvre employée par l'Autriche depuis quatre siècles; son insatiable cupidité, voulant imposer à main armée ce système d'exploitation aux petits pays des Balkans, a été une des causes fondamentales de la guerre de 1914. C'est pour écouler plus facilement ses produits industriels de qualité moindre et pour obtenir à des prix plus bas les denrées alimentaires lui permettant de donner un salaire moindre à ses ouvriers, que l'Autriche a forcé l'occupation et l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine ; c'est à cause de cela qu'elle a isolé la Serbie, lui coupant les communi-
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cations directes avec la mer et la forçant de lui fournir ses denrées à un prix ridicule. L'Autriche industrielle profitait de cette isolation de la Serbie, non seulement au dépens de cette dernière, mais aussi de la Hongrie, à laquelle l'importation serbe signifiait l'abaissement sensible des prix des produits de son agriculture.
En général, nous voudrions bien poser la question, si, pour décider du sort de la Hongrie Occidentale, c'est l'intérêt de cette contrée qui est le plus important, ou bien celui de l'Autriche? A l'époque du droit de „self-determination", la réponse ne devrait pas être douteuse.