‹ La Hongrie politique et socialeChapitre 1 sur 133 · DES SCIENCES · texte numérisé non relu

DES SCIENCES

Mon cher Ami,

II y a seize ans que nous nous sommes rencontrés. C'est une femme daco-romaine, celte illustre Dora d'Istria qui nous est chère à tous les deux et dont la plume illustre a consacré jadis des pages brillantes et sympathiques à ton pays, c'est cet esprit d'élite qui a été notre premier trait d'union. Si je ne me trompe, tu m'as raconté d'avoir trouvé sur sa table ma Revue Orientale et que l'Orient l'avait poussé instinctivement rers moi. Le premier mot que nous échangeâmes fut magique: depuis ce jour, nous nous appartenons l'un à l'autre: je me suis initié par toi à la vie hongroise, et fui commencé à aimer ton pays parce que je t'aimais. Tu m'as ouvert les portes de la Hongrie. Un beau jour je décidai d'y entrer, et ce jour seprolongea, comme en un rêve, pendant deux mois, que je n'oublierai de ma vie. Tu me suivais partout ainsi qu'un ange gardien, ou mieux comme un bon génie: je me sen-

tais protège par ion amitié. J'ai beaucoup regardé et attentivement écoute pendant mon voyage, et j'ai noté tout ce que j'ai vu et entendu. Ma première pensée était de faire servir ces notes à une série de lettres que je voulais adresser à M. Renan et publier en France. Ayant communiqué mon projet à M. Charles Buloz, l'èminent et aimable directeur de la Revue des Deux Mondes me répondit le 17 janvier par cette lettre flatteuse:

Monsieur,

Ce sera avec grand plaisir que nous insérerons un travail de vous ; mais je ne vous cache pas tout d'abord qu'il vaudrait mieux nous faire parvenir un travail d'ensamble sur votre voyage en Hongrie plutôt que des lettres écrites au jour le jour et bonnes pour un journal quotidien. Quand vous serez revenu de votre voyage, pourquoi ne pas écrire une véritable relation d'après vos notes et lorsque vous aurez eu le temps de mettre en bon ordre tous vos souvenirs ? Cela vaudrait mieux, donnerait à votre travail un plan plus suivi et lui retirerait le caractère d'observations prises au jour le jour. En un mot. je vous demande un article de Bévue ou même plusieurs, mais faits avec certains développements et un plan bien arrêté. Soyez bien certain que vous rencontrerez ainsi un véritable succès parmi nos lecteurs qui connaissent votre nom et votre talent.

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma haute considération.

Charles Buloz.

Le conseil de M. Buloz me par 'ut excellent, et je l'ai suivi. Toutefois, ce qui ne devait d'abord re-

présenter qu'une uite d'articles a pris les proportions plus vastes d'un livre.

Et à il"' pourrais-je offrir ce livre, si ce n'est à toi, mon cher ami? Tu as protège de ta personne l'auteur qui parcourait ton beau pays ; que ton nom inscrit en tète de ces pages protège mon œuvre. Et continuons, usque ad tumulum, à nous aimer ainsi, car, malgré toutes les inventions de l'esprit humain, personne n'a encore rien trouvé de mieux dans la vie ni rien déplus consolant qu'une furie et douce amitié.

Angelo De Gubernatis.

Florence, 15 juillet 1885.

AVANT-PROPOS

Le voilà debout au milieu de la vaste plaine, l'œil à demi fermé, qui regarde au loin. Drapé dans sa longue blouse blanche aux manches larges et flottantes, un manteau de fourrure jeté négligemment sur ses épaules, la tête couverte d'un petit chapeau rond en feutre, sous lequel dépasse une longue chevelure, une pipe à la bouche, il demeure immobile des heures durant, bien planté dans ses bottes à Técuyère, les deux mains appuyées sur un long bâton de pâtre. Son bétail gît à ses pieds ; dans la hutte voisine une femme endort un enfant sur son sein.

On dirait qu'il écoute et qu'il cherche ; qu'il veut évoquer un passé lointain, qu'il aspire vers une patrie mystérieuse. Qui est-il? D'où vient-il?

Cet homme est un fils de l'Asie; mais il a été élevé en Europe.

Sa taille est élancée, sa démarche lente et fière. Seulement, lorsqu'il parle, il y a dans sa voix comme

des tons plaintifs, qui donnent à ses discours, môme les plus animés, un caractère ëlégiaque.

De quoi se plaint-il ? Il n'a plus de maîtres, ou ses maîtres sont doux. Le pain ne lui manque pas; ses fils ne vont plus servir à l'étranger. Pourquoi cette mélancolie, ces cris de détresse, de désolation profonde?

Nous n'en savons rien et lui-même ne saurait pas nous le dire. La preuve en est que, soudain, le voilà transformé à nos yeux. Un éclair vient de sillonner son esprit mobile; son âme s'est réveillée à la joie; tout son corps est animé par un souffle puissant. Il ne soupire, il ne gémit plus maintenant; il chante. Il tressaille dans tous ses membres; le vertige s'est emparé de lui; le tourbillon de la danse l'entraîne; tout vibrant de la fièvre du plaisir, il s'oublie, il trépigne, il tourne, jusqu'à l'épuisement complet de ses forces.

Cet homme c'est le Hongrois.

Sa danse nationale, son csàrclàs exprime avec fidélité ces brusques mouvements de l'âme et de la vie hongroise. Aussi, voyons-nous cette danse d'auberge villageoise ' passer, peu à peu, dans les grandes villes où elle s'impose; et si elle est acceptée et adoptée môme dans les salons les plus aristocratiques de la capitale, soyons persuadés que le Hongrois civilisé

1 Csârcla est le nom qu'on donni à l'aubarge dans la steppe hongroise.

AVANT-PROPOS

s'y trouve à l'aise. Tout Hongrois de pure race est conservateur et fidèle aux traditions. Plébéien ou aristocrate, paysan ou seigneur, il aime à garder ce qu'il a reçu de ses ancêtres. Dans le csârdàs, les deux castes reconnaissent, inconsciemment, l'unité magyare de leur race. Entre l'une et l'autre il n'y a d'autres différences que celles des surfaces, de l'éducation et de la culture. Le fond du caractère est resté le même, et il ne s'en cache point. Essayons de le fixer, ainsi que nous avons cru l'avoir deviné, ou, du moins, tel que nous l'avons entrevu.

Dans son état normal, le peuple hongrois parait assez lent dans ses mouvements. Les dehors sont presque toujours tranquilles. Si on le regarde superficiellement, on pourrait le croire insouciant, indifférent, sceptique même parfois.

Mais gare à celui qui se laisse prendre à ce piège ! Le vrai Hongrois semble doué de cette souplesse grave qui caractérise la démarche du lion; mais ses bonds sont terribles; ses cris de joie et ses hurlements de rage percent les cieux. Au premier abord, le Hongrois se méfie tant soit peu de l'étranger; il le regarde soucieux, de crainte qu'il ne vienne l'épier et ne veuille se moquer de lui. Mais, aussitôt qu'il voit briller un sourire sur la lèvre de cet étranger, il se fie à lui, il lui ouvre son cœur, ses bras, sa maison.

Le Magyar est fier; il sent sa dignité d'homme; il se dresse contre tout ce qui peut humilier cette

suprême dignité; il demande seulement à être respecté. Dès qu'on lui accorde ce respect, qu'il mérite autant que tout autre, il devient bon enfant, se montre joyeux compagnon, oublie ses premières craintes, se grise de sa propre confiance et aide presque l'étranger à découvrir ses petits défauts nationaux, pour peu que son hôte en ait envie.

Le Hongrois est loyal, et, dès qu'il accueille dans son milieu un homme d'une autre race, il suppose généralement que cet homme reçu en toute confiance lui rendra cette même loyauté. Il a donc souvent lieu de s'étonner, lorsqu'il rencontre sur son chemin l'arrière-pensée, la ruse et l'intrigue, qu'il ne comprend pas.

Son plus grand malheur est qu'il n'a pas assez d'ambition. Drapé dans sa fierté instinctive, seigneur ou paysan, il regarde avec une sorte d'étonnement, presque avec mépris tout le mouvement que les hommes d'autres races mêlés à sa vie nationale se donnent pour améliorer leur sort matériel, monter plus haut, se créer des privilèges, décorer leurs maisons et leurs poitrines. Lui, le Magyar, se serait contenté de sa chère liberté. Il en avait assez pour vivre heureux. La vie moderne a dû lui paraître lourde et compliquée. Le travail forcé lui pèse. Tourmenter son imagination seulement pour résoudre le problème de l'existence lui semble dur, et il s'y habitue péniblement. Ce qui est facile pour un Allemand et pour un Juif, coûte des efforts à un Hongrois.

AVANT-PROPOS

Autrefois la vie était plus simple; elle n'était même pas un problème, n'exigeant de la part de l'homme aucune tension d'esprit. Les vaillants défenseurs de la patrie, après l'avoir délivrée du joug étranger, se seraient volontiers retirés de la lutte, les uns — les chefs, — â boire leur vin généreux dans la paix de leurs vieux châteaux en ruine, les autres — les honveds redevenus paysans, — à chanter leurs vieilles chansons magyares dans la vaste et libre solitude de la puszta.

Les Hongrois se sont réveillés â la vie nationale et à la vie moderne avec les sentiments chevaleresques, épiques et bucoliques d'un âge disparu. Les nécessités de la vie pratique contemporaine et la convoitise des autres races les harcèlent maintenant de tout côté; et ce ne sera que poussée par le plus ardent patriotisme que la majorité intelligente des Hongrois, pour l'honneur et pour la prospérité de la nation, quittera ses habitudes traditionnelles pour entrer à son tour dans le strugyle for life et prendre rang avec les autres races qu'elle doit guider et qui lui disputent le pas.

Cela ne manquera pas d'arriver, car le Hongrois est chatouilleux de l'honneur de sa nation comme de son honneur â lui. ^

Mais où se trouve-t-elle la patrie hongroise? Quels boni ses confins?

Elle n'a pas de confins proprement dits. Elle est partout où bat un cœur hongrois. Elle n'a d'autre

boulevard que la vaillance des poitrines hongroises. Elle peut s'étendre aussi loin que les sympathies pour le peuple hongrois lui permettront de s'avancer, ou bien s'abriter tout entière sous le toit d'une seule cabane, sous la voûte d'une seule église.

N'est-ce pas de la chaire de l'église calviniste de Debreczin que la diète hongroise proclamait, le 14 avril de l'année 1849, la déchéance de la maison de Habsbourg?

Et cependant, par la générosité de son caractère, le peuple hongrois se réconciliait avec cette même maison le lendemain de sa défaite à Sadowa. De même qu'autrefois les nobles magyars donnaient refuge à Marie-Thérèse, et brandissaient pour elle leurs vaillantes épées, de même, après l'année 1860, les nouveaux chevaliers de la Hongrie offraient, avec la couronne de Saint-Étienne, leur fidélité à un empereur chevaleresque pour le consoler de ses malheurs. Un pacte fut scellé entre le nouveau roi de la Hongrie et son peuple; et de part et d'autre, depuis dix-huit ans, on l'observe avec la même loyauté. L'archiduc Joseph, le commandant suprême des honveds, un noble cœur voué au devoir, adorant la Hongrie et très respecté par les Magyars, est le plus beau gage de cette union d'intérêts et de ce réciproque dévouement d'une dynastie et d'un peuple.

Malheureusement, les véritables chevaliers magyars ne sont pas nombreux.

AVANT-PROPOS

Dans les statistiques, on les chiffre par millions. Mais, les éléments étrangers qui ont pénétré dans le sang hongrois rendent assez difficile le dénombrenu ni des purs éléments magyars.

A différentes époques de l'histoire, les Allemands, les Slaves, les Turcs, les Italiens, les Daco-romains, les Arméniens, les Tziganes, les Israélites ont contribué, en différentes proportions et sous des formes diverses, à modifier dans plusieurs familles le type originaire des Hongrois; et nous ne tenons pas compte ici des alliances plus anciennes de cette race asiatique avec les derniers Celtes sur les plaines de la Pannonie et avec les derniers Daces dans les vallées de la Transylvanie. L'alliance des Celtes surtout a dû exercer une influence essentielle dans la constitution du type hongrois de la plaine ; elle lui a, peut-être, donné ce cachet spécial, cette mobilité toute celtique, ce caractère à la fois rêveur, poétique et chevaleresque qui le distingue des Finnois et des Turcs, avec lesquels il a cependant tant de rapports ethniques.

.Les purs Magyars ne sont pas nombreux. Il faut pourtant reconnaître que, dès qu'on entre en Hongrie et qu'on apprend à vivre avec les Hongrois, on se raagyarise aisément. Les premiers Hongrois qui ont occupé la Transylvanie et la Pannonie n'étaient sans doute pas nombreux; les milliers sont devenus des millions seulement par la force d'assimilation. Le Hongrois n'étouffe jamais son voisin; il le cap-

tive. Après un court séjour en Hongrie, on s'y acclimate. La seconde génération des Italiens et des j h Allemands passés en Hongrie est devenue magyare; y à la troisième génération on ne trouve presque plus de traces de leur origine étrangère. Un psychologue très attentif pourrait seul retrouver dans certains penchants individuels un indice de la première nationalité.

Dans la Haute-Hongrie et dans la Hongrie Centrale, tout le monde veut devenir et paraître magyar. Être Magyar signifie pour tous être noble. Ce qui n'est pas noble n'est pas hongrois ; une lâcheté, une bassesse, un mensonge trahirait chez un Hongrois une défection du caractère national.

Le Hongrois est quelque peu indolent et, parfois, légèrement étourdi. Il sait (peut-être) mieux dissiper que gagner son argent. Toujours fidèle à ses engagements, dès qu'il a engagé son honneur, s'il se crée des idoles, il ne les brise pas, il les garde ; s'il prête serment, il meurt plutôt que devenir parjure. Mais, dès qu'on lui laisse toute sa liberté, il est possible que la raison ne soutienne pas toujours sa volonté, que le caprice l'emporte sur le jugement et qu'il dépasse la mesure. Seulement, remarquons-le bien, si quelque chose de semblable peut arriver, au milieu de tous ses désordres, on ne verra jamais un Hongrois traître ou rampant ; cette impossibilité d'être vil, cette nécessité de sauvegarder sa noblesse et de se tenir toujours debout, la tète haute, constitue la

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véritable force et une supériorité morale incontestable du peuple magyar.

Cette force est d'autant plus remarquable que le Hongrois n'en tire aucune vanité, et n'en fait jamais parade. Le naturel qui distingue le geste et le langage du peuple hongrois ne lui permettrait jamais de faire étalage d'un sentiment aussi intégrant de sa nature: le jour où il se vanterait de sa noblesse, il ne se sentirait plus noble. Il a cependant pleine conscience de son être et cette conscience l'aidera un jour ou l'autre à faire de la Hongrie libre une Hongrie puissante. ^vvymi «yr^ /f«g

L'Allemagne envoie un très grand fleuve â la Hongrie qui le passe à l'Orient plus grand encore et plus majestueux. Ce fleuve est un symbole qui lui parle de sa mission civilisatrice, de son rôle de médiatrice, entre les peuples de l'Orient et ceux de l'Occident. ^W\ ^

Pour le moment, la Hongrie se sent comme prise entre deux colosses qui menacent de l'écraser : le colosse germanique et le colosse slave. 'Autrefois l'Italie se débattait également entre l'Autriche et la Franco. -Ûràce à In générosité de cette dernière, die s'esi délivrée de la double étreinte. Depuis elle a grandi; et voilà que, non seulement elle n'est plus l'objet d'aucune convoitise étrangère, mais qu'elle représente dans le monde civilisé un élément d'ordre et de paix. La Hongrie, placée au centre de l'Europe, nous semble destinée à une mission semblable.

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En attendant, il est peut-être providentiel que la région habitée par ce peuple qui se sent appelé dans l'avenir à une mission idéale, n'ait pas encore des confins bien définis. Si la fédération des peuples n'est pas un rêve de poète, tout fait présumer que, par l'aggrégation d'éléments homogènes et par l'influence pacifique de la civilisation, les confins actuels du domaine hongrois seront un jour portés beaucoup plus loin. / 7*^ é^ ^r X*j£;'

Lorsque le paysan hongrois, tourné vers le nord, lance au loin son regard dans la plaine immense, peut-être cherche-t-il le pays dont Louis-le-Grand et Etienne Bàthory ont été rois, la patrie de l'empereur-roi Sigismund et des anciens rois Jagellons. Lorsqu'il regarde les montagnes éloignées de la Transylvanie, qui dressent leurs cimes neigeuses du côté de l'Orient, peut-être a-t-il une vague conscience de la nationalité daco-romaine attribuée au grand roi Mathias Corvin. ' Lorsqu'il cherche du côté du sud le port éloigné de Fiume, à la fois italien, hongrois et slave, il peut songer que les

1 Cette nationalité est décidément affirmée par les écrivains valaques, qui se fondent sur le nom de Vuk ou Vaik porté par le père de Mathias, Jean Hunyade. Mais les écrivains hongrois objectent que saint Etienne aussi, dont l'origine magyare est indiscutable, s'appelait Vaik avant sa conversion. Le type de ce roi, d'après le portrait traditionnel, semble cependant être plutôt valaque que magyar.

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Slaves du sud aidant, l'Italie et la Hongrie se rapprocheront un jour. Le peuple hongrois n'a certainement pas besoin d'un accroissement de territoire ; celui qu'il cultive lui suffît. Il n'ambitionne donc point de devenir un plus grand propriétaire ; mais il ne veut pas non plus que ce beau domaine où il est libre devienne sa prison. Il faut lui ouvrir des débouchés, et plusieurs nationalités sont intéressées à faciliter au peuple hongrois ses sorties. La Hongrie est très accueillante pour ses voisins ; il faut donc, qu'à leur tour, ses voisins prennent â cœur de si grands intérêts; il faut qu'ils fassent taire leurs petites rancunes, qu'ils ouvrent au peuple hongrois toutes les voies et toutes les portes, et se rallient à cette force sympathique dont l'impulsion peut faire du centre de l'Europe un nouveau et puissant foyer de civilisation. Groupées, en vertu d'unjoacte fédéral, autour de la Hongrie, les différentes monarchies ou républiques slaves — le nom importe peu, — les Tchè-',- ' ques, les Polonais, les Serbes, les Croates, les Monténégrins, les Bulgares, et même les Saxons et les Daco-romains, pourront se développer rationnellement. Et le jour où, l'Allemagne absorbant fatalement l'Autriche, ces peuples se trouveront menacés d'une extinction complète, ce jour-là, la Hongrie deviendra leur point d'appui et de ralliement, elle sera leur refuge et leur boulevard. (

Ayant une confiance si entière dans l'avenir que nous croyons réservé, dans l'intérêt même des au-

tortn • f i < >

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très nationalités, à la Hongrie, nous avons désiré l'étudier de prés, la voir à l'œuvre et l'écouter.

Les pages qui vont suivre sont le fruit de nos observations pendant un séjour de deux mois dans ce pays captivant; un pays qui nous est devenu cher et a éveillé en nous plus d'un sentiment d'admiration.

Mais puisque parmi les qualités qui honorent le plus le caractère hongrois se trouvent la sincérité, le respect pour la vérité, l'horreur de la flatterie, nous tâcherons de mériter à notre tour l'estime de nos lecteurs hongrois en leur prouvant que nous ne sommes pas des admirateurs aveugles ou de parti pris.

Un étranger curieux ne manque d'ailleurs jamais de voir bien des choses qui échappent à l'observation des nationaux. La fable des deux besaces du vieil Ésope n'a rien perdu encore de sa signification. Nous l'invoquons donc ici pour notre excuse, tout en reconnaissant d'avance que le peuple hongrois ne saurait éveiller qu'un sentiment d'envie.

Les peuples de la Hongrie.

D'après le relevé statistique de 1880, la Hongrie proprement dite et la Transylvanie comptaient, sur une surface de 322,000 kilomètres carrés, 15,642,102 habitants.

Il ne faut pourtant pas s'arrêter à ce chiffre et le prendre pour base d'un calcul ethnographique ; car c'est seulement dans le centre de la Hongrie et spécialement dans les plaines entre le Danube et la fherés que les vrais Magyars se trouvent en majorité.

La statistique ne pourrait rien préciser si elle essayait de fixer les éléments exclusivement magyars de la Hongrie. Dès qu'un homme coupe sa barbe et relève ses moustaches d'une certaine façon, dès qu'il porte un nom hongrois et parle correctement la langue magyare, on est tenté de le prendre pour un fidèle représentant du type magyar. Pourtant, rien n'est plus facile que de se tromper.

Les statisticiens ne vont certes pas â la recherche des généalogies lorsqu'ils dressent leurs tableaux. Cependant, cette recherche serait indispensable en Hongrie. On peut fort bien adopter le type hongrois dans ses lignes extérieures, sans avoir, pour cela, une seule goutte de sang magyar dans les veines.

Une plaisante anecdote concernant l'illustre historien Mommsen renseignera mieux, â ce propos, que n'importe quelle dissertation. Pendant une visite au musée de Budapest, l'auteur de l'Histoire romaine y rencontra d'abord M. Erdy, conservateur de la section d'archéologie ; ensuite M. Màtraï, bibliothécaire ; enfin M. Toldy, secrétaire de l'Académie des sciences. Le soir, M. Mommsen causait avec le baron Eotvos, le célèbre ministre de l'instruction publique ; il aurait pu se contenter d'observer son interlocuteur, dont les traits dénotaient décidément le type hun; il se félicita, au contraire, d'avoir fait la connaissance, pendant la journée, de trois représentants du véritable type magyar. On comprendra aisément quel dût être son désappointement lorsqu'on lui apprit que le premier de ces Magyars, avant de s'appeler Erdy, avait porté le nom de Lutzenbacher, que le second s'appelait jadis Rotherebs et que le troisième s'était appelé Schadel. Les éléments allemands ont pénétré, depuis bien des siècles, dans la société hongroise, et, soit en gardant, soit en changeant leurs noms, ils se sont parfaitement magyarisés. Seuls les Saxons de la Tran-

sylvanie, ayant toujours formé une société à part, ont gardé intacte leur ancienne nationalité et montré une hostilité accentuée aux Hongrois.

Par contre, les Allemands fixés dans la Hongrie proprement dite ont non seulement fait cause commune avec les Hongrois, mais se sont entièrement identifiés avec eux. Les Allemands du comitat de Zips comptent parmi les meilleurs Hongrois ; c'est dans un village de ce comitat que deux illustrations hongroises, les deux Hunfalvy, ont vu le jour. Une partie de l'aristocratie hongroise elle-même est d'origine allemande. Certaines familles aristocratiques allemandes, disparues dans la mère patrie, continuent d'exister en Hongrie. Nous citerons, entre autres noms, ceux des barons jtauber von Plankenstein et des comtes Rindsmaul. Les familles Kont de Hedervàry proviennent des célèbres oligarques du XIII'"6 siècle, les Német-ujvari, qui avaient pris, dit-on, leur nom d'un château construit par des Allemands. EnHongrie et en Transylvanie, les Allemands ont toujours été, avec les Italiens, 1rs meilleurs constructeurs de maisons, d'églises ci de châteaux. Les villes de la Hongrie et de la Transylvanie les plus solidement construites sont des villes bâties par des architectes et des maçons allemands et italiens.

Parmi les familles hongroises illustres d'origine allemande, on peut encore citer les Flunt-pdzmàn, les Haller von Hallerstein qui habitent la Transylvanie, les barons Wenckheim, les comtes de Degenfeld.

Ces derniers ne se sont pas bornés à devenir d'excellents Magyars, mais ils ont rendu de grands services à la Hongrie. Le baron Bêla AVenckheim fut ministre dans le second cabinet constitutionnel, et représentait admirablement le type du chevalier hongrois. La même chose peut se dire pour le comte Éméric de Degenfeld, beau-père de M. Coloman Tisza.

D'après la statistique, les comitats où la majorité de la population est composée d'Allemands présentent le moins d'analphabètes. Avec l'amour de la science, les Allemands ont apporté en Hongrie des habitudes de travail. Le mélange de l'allemand avec le hongrois a profité aux deux nationalités.

Il est donc à regretter que les Saxons de la Transylvanie, doués d'intelligence, généralement instruits et actifs, continuent à s'enfermer dans un particularisme qui les éloigne de la vie nationale hongroise. Qu'espèrent-ils de cet isolement fâcheux? Pensent-ils sérieusement que les intérêts généraux de quinze millions d'habitants peuvent être absorbés par les intérêts particuliers de 200,000 individus ? Si leurs traditions sont respectables, si leurs privilèges sont anciens, si leur culture est incontestable, les Saxons des comitats transylvains sont, comme population, dans la proportion de 1 à 3 vis-à-vis des Hongrois et de 1 à 12 vis-à-vis des Daco-romains. Si même ils ne désirent pas se magyariser, ainsi que l'ont fait sans perdre aucun de leurs avantages plusieurs Allemands de la Haute-Hongrie, pourquoi

leur indépendance devrait-elle prendre une attitude hostile ?

Les Saxons sont établis en Transylvanie depuis la première moitié du XIIm0 siècle. Le roi Geza II les appela d'Allemagne pour habiter une partie dépeuplée de la Transylvanie et la défendre contre les invasions des Konmanes et des Byssènes. Mais une fois fixés dans leur nouvelle patrie, au lieu de se considérer comme les hôtes du pays, les nouveaux venus s'enfermèrent dans leur belle ville d'Hermannstadt * et dans d'autres villes, depuis dites villes saxonnes de la Transylvanie. Il s'y retranchèrent même comme dans des forteresses, le pays montagneux se prêtant à ce retranchement.

Les Saxons parlent volontiers d'une oppression ma- gyare et s'imaginent peut-être qu'un jour ou l'autre leurs frères d'Allemagne viendront les délivrer du joug. En 1848, lorsque les Magyars se soulevèrent contre l'Autriche, les Saxons de la Transylvanie se rallièrent aux Autrichiens. Quels bénéfices ontils tiré alors de cette défection ? En quoi et comment le Magyar est-il leur oppresseur ? Peut-on appeler oppresseur celui qui se défend et qui ne se

1 Villa Hermanni ou Cibinium; ainsi s'appelait-elle dans les documents latins du moyen-âge. Elle compte maintenant 19,000 habitants, dont 10,000 sont Saxons, 4,500 Valaques, 2,000 Magyars, 725 Tziganes, 145 Israélites, 130 Arméniens, plus un millier d'étrangers de différentes nationalités.

laisse pas dépouiller de tous ses droits ? Tant que les Saxons de la Transylvanie feront partie soit de leur royaume, soit de leur confédération, les Hongrois, en leur qualité de chefs de l'Etat, devront exiger que les Saxons, monarchiques ou républicains, reconnaissent et respectent la loi commune. Personne en Hongrie ne songe ni à les opprimer, ni à les supprimer, ni à les chasser du pays pittoresque qu'ils habitent ; mais, puisqu'ils font partie intégrante d'un grand État, ils doivent en bénéficier comme tous les autres citoyens, et en même temps accepter et observer la loi publique. Le jour où l'État hongrois sera lui-même plus indépendant, le jour où il pourra affirmer sans contestation sa suprématie morale, civile, politique, et modifier sa constitution générale, les Saxons pourront, à leur tour, dans un État plus libre et plus vaste, atteindre un degré de plus grande prospérité. Mais alors comme â présent ils devront reconnaître le droit des gens et ne pourront pas certes revendiquer pour eux-mêmes des privilèges capables de troubler l'économie générale de la nouvelle confédération.

Pour le moment, à l'exception de leur domination légale, les Hongrois ne pèsent pas autrement sur les Saxons. Quels sont donc les véritables griefs de ces derniers contre les Magyars ? Les impôts que les Saxons payent sont les mêmes que ceux auxquels le peuple magyar a dû se soumettre. Il faut en outre noter qu'une grosse partie de ces impôts

n'entrent pas dans les caisses du trésor national hongrois, mais sont destinés, comme contribution annuelle, à l'année, a, la flotte et à la dette autrichienne.1 Les Magyars n'ont jamais songé à se créer la part du lion dans leur constitution qui a pour base la plus parfaite égalité. C'est là tout ce qu'on pouvait raisonnablement exiger, et on ne voit pas comment les Saxons peuvent espérer des conditions meilleures sous n'importe quelle autre forme de gouvernement, savoir même sous un gouvernement allemand.

Les Saxons de la Transylvanie désirent être reconnus comme les médiateurs naturels entre la civilisation allemande et la civilisation hongroise. Rôle superbe, en effet, et digne d'une grande nation, mais qui exige la paix de l'âme et l'amour pour le peuple sur lequel on désire exercer une influence, et une connaissance intime et profonde de sa civilisation. Les plus envenimés contre les Magyars sont peut-être les prêtres saxons protestants. Excités par ces derniers et par les propres prêtres, les paysans valaques, auxquels les maîtres magyars avaient donné la liberté en 1848, tombèrent sur leurs bienfaiteurs comme des bêtes fauves déchaînées et en firent un horrible massacre. Le souvenir de ces jours sanglants fait

1 A propos de cette dette, il peut être intéressant •de savoir que la Hongrie s'est engagée, en 1867, à payer annuellement à l'Autriche trente-deux millions de florins, comme prix de sa délivrance.

encore frémir les Magyars qui survivent en Transylvanie. Et pourtant ce clergé saxon, maintenant si hostile aux Hongrois, a reçu des princes hongrois de la Transylvanie tous les larges privilèges dont il jouit de nos jours. Grâce à ces générosités, parmi les églises protestantes de la Hongrie et de la Transylvanie, celles des Saxons sont les plus riches. Pourquoi doit-on voir payer avec tant d'ingratitude de si grands bénéfices ?

Lorsque les Saxons célèbrent leurs fêtes patriotiques avec tant d'éclat, il n'y a jamais l'ombre d'une opposition gouvernementale. Ils ont leurs propres maîtres d'école : leur presse est libre ; leur vie est presque celle d'un pays en république. De quoi se plaignent-ils sérieusement ? Ils ont en Hongrie des frères aînés qui les surveillent et les protègent, plutôt que des maîtres. Ces frères sont-ils vraiment déjà de trop? Mais, on se demande ce que les Saxons pourraient faire, abandonnés à eux-mêmes, et comment ils résisteraient à l'invasion des Daco-romains qui avancent et les pressent de tous côtés.

Dans la seule Transylvanie on chiffre maintenant les Daco-romains par un million six cent mille individus. ' Si les chiffres sont exacts, il y aurait à

1 Des écrivains daco-romains ont fait monter ce chiffre jusqu'à deux millions quatre cent mille. Mais on sait combien l'imagination des patriotes valaques est fertile dans l'invention das données statistiques, historiques et géographiques. La livre de M. Huxfalvv, Die

cote des Hongrois transylvains plus que le double de J)a^OrTOJiiaius. La statistique ofliciellede 1880 compte en Hongrie et en Transylvanie 2,323,788 Valaques.-* J C'est ainsi que les Hongrois les appellent. Le peuple, qui ne manque pas d'intelligence, mais qui est pour le moment encore très ignorant, * ne se soucie guère du nom qu'on lui donne; toutefois les prêtres, les avocats, les médecins, les savants en somme, dédaignent le nom de Valaques. Ils s'appellent eux-mêmes « Romains » tout court ; ils se contentent cependant qu'en France on les appelle Roumains et en Italie Rumeni ou Rumani.

Nous avons adopté, pour ce peuple intéressant et, selon nous, destiné, par sa force expansive, à. un brillant avenir, une dénomination un peu plus longue, mais qui nous semble exprimer plus fidèlement et avec moins de détours sa double nationalité.2

Rumânen und îhre ansprûche, publié il y a deux ans à Vienne, révèle des faits qui ont dû faire rougir les véritables savants de la Romanie.

1 D'après la statistique, lu plus grand nombre d'analphabètes se trouve parmi les Rutkùnes de la Haute- Hongric et lus Valaques de la Transylvanie. Les chiffres parlent avec une triste éloquence. Comment les patriotes daco-romains peuvent-ils s'obstiner à représenter le Magyar comme un sauvage, comme un bai-bare vis-à-vis du Valaque? On peut lire avec profit l'étude de M. LANG sur les Progrès de la civilisation mugi/are, piibliée dans la livraison du 10 avril 1885 de la Revue Internationale.

2 M. de Cihac, dans son Dictionnaire étymologique dacoromain et autres écrivains nous avaient, d'ailleurs, donné l'exemple.

Les habitants de l'ancienne Dacie, après avoir reçu la culture romaine dos vétérans Tromanisés amenés sur les bords du Danube par Trajan et par ses successeurs, et tout eu s.; romanisant à leur tour, sont restés néanmoins des Daces. Ayant, plus que toul autre peuple, gardé avec ténacité les éléments de la langue romaine, ils méritent bien qu'on les appelle Daco-romains. L'importance que les Daces et les Macédoniens ont eue parmi les peuples de rantiquité.devrait rendre, il nous semble, les descendants légitimes de ces peuples jaloux de garder, même dans leur nom, le souvenir d'une origine aussi noble et aussi ancienne. Si la JJacie a fourni beaucoup d'esclaves à la Grèce et à Rome, si l'esclave de la comédie greco-latine s'appelait Davus- — au lieu de Dacus, — il ne faut pas oublier non plus que ce Davus jouait toujours le rôle d'un homme intelligent; qu'il était, en quelque sorte, le Beus ex machina de toute l'intrigue comique; qu'il se vengeait de sa dépendance par sa ruse et par son esprit; * que le maître devenait, par conséquent, presque toujours un jouet dans les mains de cet esclave habile et fourbe. Qu'on se console, enfin, en songeant que le noyau des troupes macédoniennes qui marchèrent avec Alexandre à la conquête de l'Asie était probablement composé de Daces, ainsi qu'on peut le voir par les monuments indo-macédoniens découverts

1 Spartacus lui-même, le chef de l'insurrection des esclaves, avait été un Tlirace nomade, peut-être un Dace.

dans l'Inde par .M. Leitner, illustre savant hongrois. L'artiste, dont le ciseau a taillé ces pierres, étaii peutêtre grec et se rappelait les grands modules de la sculpture de son pays; les détails de l'ornementation et la forme du culte auquel se rapportaient ces monuments étaient tirés du symbolisme et des cultes de l'Inde: mais le type ethnique que ces monuments ont le plus souvent reproduit est le typa d^r.p> rniffp.. Lorsque nous avons visité dernièrement le nouveau musée de Dèva en Transylvanie, contenant une centaine de morceaux jsculptés, tirés des fouilles de l'ancienne Sarmizegetusa (Ulpia Traiana) et se rapportant au culte de Mitlira, nous avons été frappé de stupeur. La ressemblance du type ethnique et du . *

^siunie dans certaines sculptures indo-maçédonien- •) neskvec le type et le costume phrygien des sculptures ) v; daces de Sarmizegetusa est saisissante; et on peut ç> se l'expliquer seulement en admettant qu'une grande partie des soldats d'Alexandre étaient des Daces et que les colonies des vétérans romanisés de l'Asie Mineure et des contins de la Perse, qui ont transporté en T)ncio. le culte de. ~Uit.bra. étaient composées en grande partie décuples de l'Asie Mineure ayant des rapports ethniques assez intimes avec les anciens

peuples de la Dacie. '

1 M. Duruy, dans sa grande Histoire romaine, IV, 756, après avoir cité les mots d'Eutrope : « Ex toto orbe « Romano infinitas eo copias hominum transtulerat ad

Toutes les découvertes archéologiques faites en Transylvanie nous portent à croire que L'ancienne civilisation de l'Asie Mineure s'est continuée dans la Dacie. Les héritiers les plus directs de cette vénérable civilisation seraient donc les Valaques ou Dacoromains. Après les nouvelles colonisations de Trajan et d'Aurélien, ayant adopté comme langue publique la laiigjjja.latine, ainsi que les lois et une partie des mœurs de l'ancienne Rome, une nouvelle nation s'est formée. Mais les fondements de cette nationalité, sa force et son avenir reposent sur des bases beaucoup plus larges que cet héritage romain de seconde main.

« agros et urbes colendas, » ajoute ce qui suit : « Les colons de provenance latine durent être de beaucoup les plus nombreux, puisque leur langue est r.estée dans le pays et que l'on y trouve des Augustales, qui ne se rencontrent que dans les provinces de l'Occident. Mais les inscriptions montrent des Asiatiques, des Galates, des Cariens etc. à Napoca (Kolozsvâr) à Sarmizegetusa ( Varliely) et des Dalmastes à Alburnus major ( Verespatak). Ce devaient être des vétérans ayant clé forcés d'apprendre Je latin an aerv/rc^ sans désapprendre leurs croyances religieuses. » Un écrivain daco-romain, M. Hurmuzaki, dans "ses Fragmenta dinisturia Bomànilor, I, Bucuresei, 1879, s'exprime ainsi : « Le territoire appelé ensuite VaJLacdiie, avait formé une partie de l'empire romain et appartenait à la province nommée Dacie. Lorsque les invasions des barbares devinrent trop fréquentes, sa population, un mélange de Gètes qui l'habitaient depuis longtemps et des nouveaux colons romains fut transférée sur la droite du Danube par l'empereur Aurélien, vers l'année 270 après J.-C. »

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0 ! ne conçoit donc pas trop commeni le patriotisme des Daco-romains, an lieu d'être fier d'une double origine qui donne au peuple valaque un cachet de grande originalité, slévertue à la dissimuler, [tour se parer d'une origine exclusivement romaine jjjk - lentes les données historiques ont démentie depuis bien des années. Les Daco-romains méritent une place à part parmi les peuples modernes, ainsi que toutes les sympathies des Latins, ayant, seuls entre les peuples dits barbares de l'antiquité, accepté et conservé la langue militaire de l'empire, c'est-à-dire la langue des vétérans placés par Trajan en Dacie, missione agraria. Mais on n'a qu'a regarder le paysan valaque pour se persuader qu'il a un type à lui, le même type de leur grand roi dace, l'illustre I)écébale, ' tel qu'il nous apparaît dans la belle tète du Briiish Musaeum.

La situation des Valaques ou Daco-romains vis-avis des Hongrois, et des Hongrois vis-à-vis des Valaques ou Daco-romains en Transylvanie est, sans contredit, fort difficile.

Les Székely ou Sicules, c'est-à-dire une tribu hongroise de la Transylvanie, diffèrent par leurs traditions, par leurs habitudes et par leur type des Hongrois

1 Le mot dêcébale, que les Romains ont cru un nom propre, n'était probablement qu'un titre indiquant la dignitâ rojTale du chef des Daces; balis, d'après Hésychius, signifie roL

de la plaine. Peut-être sont-ils aussi anciens que les Valaques eux-mêmes et ont-ils habité les alpes transylvaniennes depuis une antiquité reculée, résistant à la romanisation pour se transformer seulement à l'arrivée des Huns. Peut-être aussi, et c'est l'opinion la plus probable, sont-ils les véritables descendants des Huns restés comme race dominante dans une partie de la Transylvanie. Quoi qu'il en soit, nous trouvons les Székely établis en Transylvanie comme seigneurs du pays avant l'arrivée des Hongrois, c'est-à-dire avant le IXme siècle. Pendant le moyen-àge, ils furent les gardiens du sol hongrois, les sentinelles avancées, les guerriers, les chevaliers de la nation hongroise; ils obtinrent des privilèges et ils les gardèrent les armes au poing. Ils se considèrent encore tous comme nobles, et une grande partie du sol transylvanien, labouré par les Valaques, leur appartient.

Que deviendront-ils ces Székely, les plus anciens Hongrois de la Transylvanie, le jour où les Pacoromains demanderont sérieusement à être définitivement séparés de la Hongrie et réunis avec la Romanie? Se résigneront-ils à devenir les sujets de la Romanie? Êmigreront-ils en Hongrie? Étoufferont-ils, par la force, la révolution avant qu'elle ne se déclare?

S'il n'est pas imminent, un danger existe, et ce ne sera certes point par la haine que l'on parviendra à résoudre aucune question. Il serait donc sage, de part et d'autre, de le conjurer par une entente préalable entre les chefs daco-romains de la Transylvanie

et lo Gouvernement hongrois, en faisant des réserves pour l'avenir. L'appui de l'Autriche peut sauvegarder provisoirement les droits de la noblesse magyare; et, peut être, les hommes politiques les plus éclairés ont-ils raison de craindre que la Hongrie séparée de l'Autriche ne devienne tôt ou tard la proie de la Russie, et de considérer cette séparation définitive de l'Autriche comme un grand malheur; mais, puisque cette séparation est possible, il serait sage de s'assurer d'avance que tous les Valaques, ceux de la Romanie aussi bien que ceux de la Transylvanie, destinés un jour ou l'autre à se réunir, travailleront d'accord avec les Hongrois â la constitution d'un nouvel et puissant Etat fédéral.

Les discussions historiques ont peu d'importance en face de la réalité. La solution du problème actuel n'avance pas d'une ligne, lorsque d'un coté les savants hongrois soutiennent que la Transylvanie a toujours été le partage des princes magyars, ! ou

1 Certains historiens hongrois vont même plus loin ; ils tiennent à prouver qu'au moyen-âge il n'y avait point de Valaques dans toute la Transylvanie. Ainsi les Valaques seraient les usurpateurs du sol hongrois et non pas les Hongrois les usurpateurs du sol valaque. Mais nous demandons : qui labourait donc la terre transylvaine pendant le moyen-âge? Si le Valaque est l'usurpateur, pourquoi, au lieu de devenir le maître, est-il resté l'esclave de la glèbe? Nous ne contrastons point qu'à la suite de quelque invasion, d'autres Valaques se soient réfugiés, pendant le moyen-âge, de la grande Va-

bien lorsque les savants daco-romains déclarent que le sol transylvain a été possédé et gouverné jadis par des princes de leur race et toujours habité par un peuple latin.

Le fait est qu'à présent, Hongrois et Daco-romains se disputent en Transylvanie le droit de suprématie sur le même sol. L'hostilité des deux races est malheureusement très grande et éclate en toute occasion. N'avons-nous pas lu dernièrement dans les journaux hongrois, que la Romanie, invitée à présenter ses produits nationaux à l'exposition nationale de Budapest, où l'on avait préparé un pavillon exprès pour les y accueillir, a décliné avec dédain l'invitation? Le comité hongrois organisateur de l'exposition à répondu à cette fin de non recevoir par cette longanimité qui caractérise la nation, en employant une partie des fonds mis

lacliie dans les montagnes de la Transylvanie ; mais ce l'ait n'exclut point qu'un plus grand nombre de Valaques auraient pu se trouver déjà établis depuis le temps des Huns en Transylvanie, dans une condition à peu près servile. « La diète transylvaine qui se tint en 1291 sous les yeux d'André III, était une assemblée divisée, comme le pays lui-môme, on trois nations: les Hongrois, les Szeklers ou Szîkely, les Saxons. Celle des Valaques, bien que la plus nombreuse, n'avait pas d'existence légale, parce que les paysans qui la formaient presque en entier ne comptaient pas, et que les anciens Ivnèzes (princes) s'étaient confondus peu à peu avec la noblesse magyare. » Sayous, Histoire ffénérede des Hongrois, I, 292.

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â sa disposition par Le Gouvernement, pour acheter en Transj Ivanie et en Romanie les objets qu'on avait refusé d'envoyer. Ceci n'esl qu'un fait isolé, mais, comme indice de la disposition des esprits valaques en Transylvanie et en Romanie, il donne â réfléchir et. fait entrevoir un avenir plein de troubles. La tension des esprits parmi les Daco-romains est telle qu'elle ne leur permet plus de juger d'une manière équitable ce qui se passe en Hongrie. Les actes du Gouvernement hongrois sont tous blâmés de parti pris; la haine aveugle tout autre sentiment; la passion l'emporte sur la justice. Mais on ne voit assurément pas au nom de quel principe humain, la prospérité, la grandeur des Daco-romains, qui est dans les vœux de tous les amis de la Romanie, devrait entraîner la perte ou même seulement la diminution de la nationalité magyare.

Dans la statistique des peuples de la Hongrie, on a quelquefois grossi le nombre des Valaques, en y comprenant les Tziganes de la Transylvanie et de la Hongrie, qui forment ensemble un total de près de 150,000 individus. Mais l'on ne saurait faire un plus grand tort aux Daco-romains que de les comparer à des Tziganes, qui occupent dans l'échelle sociale des habitants de l'Europe un degré infime.

Certes, si l'on se bornait â les juger d'après les bandes de musiciens qui jouent dans les grandes villes hongroises, qui s'habillent, parlent et sentent, à peu près, comme des Magyars, on pourrait croire

qu'il n'y a plus de Tziganes proprement dits en Hongrie. Mais il faut les voir ailleurs que dans ces milieux où ils se raffinent forcément ; et nous, qui avons eu l'occasion d'en surprendre un certain nombre dans leur accoutrement villageois à la foire de Kolozsvàr, nous avons eu de la peine à croire que, sous une pareille enveloppe, dans une semblable dégradation, dans un état aussi voisin de l'état sauvage, pouvait se cacher un peuple d'artistes. Rien ne saurait donc consoler davantage au point de vue du progrès humain et de l'éducation qu'une comparaison entre le Tzigane à l'état de nature et le Tzigane civilisé.

En visitant les prisons de Szegedin, nous avons remarqué que, relativement au nombre, le plus fort contingent de malfaiteurs était fourni par les Tziganes. Il n'y a sans doute pas de peuple en Europe chez qui le sens moral soit moins développé que chez le peuple tzigane, tel qu'il croupit dans sa misère hideuse, dans certains villages de la Hongrie et de la Transylvanie. * Le Tzigane, à son état naturel, est ignoble et repoussant; mais, dans cet être couvert de haillons sordides brille cependant une étincelle divine. Dès que le Tzigane touche à l'art, dès qu'il dépose son éternelle pipe pour jouer et pour chanter, la brute se transforme en homme comme par enchantement.

1 D'après un conte populaire tzigane de la Transylvanie, c'est du diable même que le Tzigane a reçu le don incomparable de la musique.

C'est en 1415 que les Tziganes ont fait leur première apparition en Transylvanie. Ils arrivaient de la Valachie, où ils étaient établis depuis deux siècles; ce qui contribua, avec leur costume demi-valaque, à les faire passer auprès des Hongrois pour des Valaques d'une espèce inférieure. Un certain nombre de Tziganes passèrent bientôt de Hongrie en Allemagne, ce qui a pu donner lieu à cette autre opinion, tout aussi fausse, que la Hongrie était le pays originaire des Tziganes.

Il n'y a plus aucun doute maintenant que la véritable mère patrie des Tziganes est l'Inde. Leur langue et leur type, bien que dégénérés, le prouvent sufflsamment. Isjirs^unerace-nomaderappartenant à une caste maudite, chassés par les Mongols de leurs plaines asm^ioijiis,, la longue misère les a abrutis, le mépris et la persécution les ont avilis. Mais, aussitôt qu'ils se nourrissent mieux, qu'ils se soignent et se civilisent tant soit peu, on est frappé du changement qui s'opère en eux. Ainsi nous ne croyons pas avoir été l'objet d'une simple illusion, lorsqu'en examinant de près les musiciens des bandes tziganes qui jouent dans les grands restaurants de Budapest, nous avons été saisi par la ressemblance de certaines tètes de musiciens tziganes avec certaines têtes de marchands et même de princes maratli.es, tels que les dessins et les photographies nous les représentent.

Les Tziganes gardent-ils encore, parmi leurs traditions populaires, quelque souvenir de leur origine

indienne? On ne saurait jusqu'à présent l'affirmer. M. de Wlislocki a cru reconnaître une allusion au fleuve Gange dans le fleuve sacre mentionné par une ballade tzigane ; mais cette seule indication est trop vague pour permettre d'affirmer quelque chose de positif à ce sujet.

Dans les siècles passés, on croyait que les Tziganes étaient arrivés de l'Egypte ; et cette croyance leur valut en Hongrie le nom de peuple de Pharaon. Le nom qu'ils se donnent eux-mêmes est Roui, que l'on a rapproché de Romains, mais qui pourrait très bien avoir une origine indienne.1 Dans la Transylvanie ils parlent trois dialectes: l'un est un mélange de tzigane (c'est-à-dire d'indien) et de hongrois; l'autre de tzigane et de saxon ; le troisième de saxon et de valaque. C'est ce troisième qui prédomine. On peut même prévoir qu'avec le temps le dialecte tzigane sera entièrement absorbé par la langue daco-romaine.

11 y a deux espèces de Tziganes en Transylvanie. Les uns sont nomades et s'appellent Kortorar, les autres sont établis à demeure dans les villages et on les nomme Gletecore. Oe n'est que chez les premiers que l'on trouve encore le vrai type tzigane, pur de tout mélange, pittoresque et, malgré tout, poétique. Malheureusement, ils ne forment pas la

1 Le mot sanscrit rama signifie << celui qui se réjouit, qui s'amuse, qui jo\ie. »

pCft^i év^L

majorité du peuple tzigane, et les Gletecore, qui marquent un état de plus grande dégradation, sont beaucoup plus nombreux.

Ni les uns ni les autres ne créent, cependant, aucun embarras au Gouvernement hongrois. On prétend même que le Tzigane a autant de sympathie pour les Hongrois que d'antipathie pour les Juifs. Dans les villages où l'on a donné la chasse au Juif, les Tziganes faisaient office de meute. Était-ce par patriotisme? On a dit que le Tzigane en veut au Juif de ce qu'il a ruiné, par l'usure, un grand nombre de magnats hongrois, de ces grands seigneurs, qui, de tout temps, ont été prodigues de leur argent aux musiciens tziganes. Mais ceux-ci ont cependant de quoi se consoler, puisque, soit par goût, soit par vanité, les Juifs riches, ou plutôt les Juifs enrichis protègent à leur tour les bandes tziganes. D'après ce que l'on nous a assuré, et quoique nous hésitions à le croire, il y en aurait même qui sont en train de se ruiner, pour se payer, à leurs grands repas, le luxe d'un orchestre tzigane.

Le Juif non plus ne sape d'aucune façon la puissance de l'Etat hongrois. Loin de là ; car, trouvant son intérêt dans le statu quo, il travaille activement à sa conservation. Nous examinerons ailleurs et de plus près la question sémitique. En énumérant ici les différents peuples placés sous la couronne de Saint-Etienne, nous nous bornerons à indiquer qu'il y a en Hongrie à peu près un million de Juifs dont

un fort grand nombre se trouvent déguisés sous des noms magyars.

Le Gouvernement hongrois, en partie pour soustraire plus facilement les Juifs émancipés à la persécution, en partie pour faciliter leur magyarisation, les a autorisés, moyennant le payement d'une taxe minime, à changer de nom et à s'approprier un nom magyar. On avait d'abord laissé les Juifs maîtres de leur choix, et il va sans dire qu'au commencement ils n'avaient point manqué de s'affubler des noms les plus illustres et les plus ronflants de l'aristocratie magyare. On s'en amusa pendant quelque temps ; mais le Gouvernement ne tarda pas à voir les inconvénients de cette confusion créée par l'usurpation des grands noms de la part des Israélites. Aussi, pour l'avenir, se chargea-t-il lui-même de la besogne. Maintenant c'est le ministère de l'intérieur qui désigne aux familles juives, qui en font la demande, les noms magyars qu'elles devront prendre et qu'on tire le plus souvent de quelque localité hongroise ou transylvaine.

A un Juif qui portait le nom d'une petite ville transylvaine, quelqu'un demandait un jour, ignorant sans doute l'origine ethnique de son interlocuteur :

— Votre famille, monsieur, provient certainement de la Transylvanie '.

— Non pas, répondit l'Israélite; elle provient du ministère de l'intérieur.

r. — LES PEUPLES DE LA HONGRIE. 35

Une autre anecdote amusante et caractéristique servira à montrer quelle foule de Juifs déguisés ■sous des noms magyars pullule dans la ville de Budapest.

Un Juif de la Bohème arriva un jour dans la capitale de la Hongrie et apprit, à son grand étonnenàent que tous ses corréligionnaires, dont quelquesuns étaient de sa connaissance, avaient troqué leur ancien nom judaïque contre un beau nom magyar. L'un d'eux lui fit les honneurs de la ville et passant devant l'Académie des sciences il s'arrêta, avec son compagnon, en face de la statue ,de son illustre fondateur :

— Qui est cet homme ? demanda â son cicérone le Juif de la Bohème.

Le Juif magyarisé s'empressa aussitôt de répondre:

— C'est notre grand Szétchenyi.

Sur quoi l'étranger :

— Bon ! mais comment s'appelait-il auparavant ? Ce fils d'Abraham, tombé de la Bohème dans le

nouveau Pest, n'y avait remarqué guère autre chose que des Israélites magyarisés. Il se crut arrivé dans la Terre-Promise. Pourquoi le vieux Pest devait-il dessiller ses yeux et faire tomber dans les eaux du Danube son rêve grandiose ? Quoi qu'il en soit, la seule possibilité d'une pareille illusion, le jour où en arriva la nouvelle au ministère de l'intérieur, •dut donner lieu à de graves réflexions; et qui sait si M. Tisza ne se dit point tout bas qu'on avait peut-

être poussé un peu trop loin ce beau zèle pour la magyarisation des Juifs.

Cependant, nous le répétons, la constitution de l'État hongrois n'a rien à craindre de la part des Juifs. Ceux-ci peuvent introduire dans la société magyare quelques éléments moins purs, mais, étant redevables au Gouvernement hongrois de tous leurs bénéfices,. ils s'efforceront de conserver le plus longtemps possible le gardien suprême de leurs intérêts.

Ceux qui minent véritablement les bases de l'État hongrois ce sont les peuples qui, attirés par d'autres centres de vie nationale, tendent à se détacher des Magyars.

Nous avons déjà indiqué quelle est la situation actuelle des Daco-romains vis-à-vis des Hongrois : ces derniers n'ont pas lieu non plus de se réjouir de l'attitude des Slaves.

Il y a en Hongrie cinq peuples slaves, savoir : à

ffàv peu prés un demi million de Ruthénes et à peu

près deux millions de Slovaques au nord ; environ

300,000 Serbes, 200,000 Croates et quelques milliers

de Slovènes au sud.

Les Serbes demeurent actuellement en Hongrie comme des hôtes. Leur cœur est certainement en Serbie; mais, puisqu'ils ont choisi de vivre en Hongrie. ils comprennent parfaitement qu'ils ont des devoirs envexa le peuple hospitalier qui les a si cordialement îvrus.'Le jour où il y aura une constitution fédérale entre les peuples de l'Europe centrale, les Ser-

bes ne sentiront pas le besoin de quitter le pays qu'ils habitent pour rentrer en Serbie, pas plus qu'ils n'invoqueront les armes de leurs frères de Serbie pour être délivrés des Hongrois. Ces Serbes prouvent, au contraire, la possibilité du contact de plusieurs nationalités en Hongrie, sans qu'il y ait conflit entre elles. Aussi comprennent-ils parfaitement la nécessité d'apprendre la langue hongroise, puisqu'ils veulent vivre et travailler avec les Hongrois. ' Le même esprit libéral porte les Serbes de la Hongrie à apprendre dans leurs écoles, indépendantes et surveillées par des inspecteurs serbes, l'allemand et le français. Les Serbes de la Hongrie sont généralement des ouvriers. Dans les comitats du sud, leur nombre est assez grand et une des villes industrielles les plus florissantes de la Hongrie, Szabadka, 2 est habitée spécialement par des ouvriers serbes et dalmates, qui par-

1 Nous devons signaler ici particulièrement le nom de M. Frédéric Szarvacfy, un des anciens pai'tisans de Kossuth, qui a le plus et le mieux travaillé pour amener à une entente les Serbes et les Magyars. C'est le même patriote qui en 1849 conclut, au nom de Kossuth, un traité d'alliance avec la république de Venise, et qui porta plus tard, au nom de l'ex-dictateur, les offres d3 la Hongrie au comte de Cavour.

1 C'est un magnat hongrois, le comte Eugène Zichy, surnommé h comte de l'industrie, qui, par la création d'une grande école industrielle, a peut-être le plus contribué à éveiller des sympathies pour la Hongrie parmi les Serbes de la ville et des environs de Szabadka.

lent le hongrois comme leur propre langue et qui sont animés des meilleurs sentiments pour la Hongrie. On pourrait vraiment dire des Serbes hongrois qu'ils ont le cœur assez grand pour aimer deux patries. Nous avons visité à Budapest l'institut TOkolien fondé par un ancien bienfaiteur. L'inspecteur des écoles serbes, M. jgtienne Popovics, un écrivain pédagogique très estimé en Serbie, nous accompagnait.

A notre entrée, les dix-huit étudiants qui habitent

l'institut, nous ont accueillis avec un eljen qui nous

donna pour un instant l'illusion d'être entrés dans une école magyare. Cependant ces dix-huit étudiants étaient tous des Serbes arrivés de leur province dans la capitale, où ils reçoivent le logement et 300 florins par an, pendant tout le temps qu'ils fréquentent les différents cours à l'Université de Budapest. Le logement est fort modeste; chaque chambrette a pour tout mobilier deux lits, deux chaises, deux table?. C'est le tout ; et ce tout est assez mesquin. Les étudiants sont pauvres et l'on n'a pas voulu sans doute les habituer au luxe. La vie sera peut-être rude pour le plus grand nombre d'entre eux ; ils doivent donc se préparer dès le début aux privations. Mais, comme l'essentiel ne leur fait pas défaut, non seulement ils ne se plaignent jamais, mais ils ont tous l'air fort satisfaits de leur sort. Une petite bibliothèque composée de deux mille volumes est à leur disposition, ainsi qu'une salle de lecture où se trouvent des revues nationales et étrangères et des

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journaux serbes et hongrois. L'église serbe est à coté. Tous les dimanches les étudiants et les ouvriers serbes de la ville de Budapest s'y donnent rendezvous. Pendant <nie leurs prières montent vers Dieu, une pensée vole sans doute du coté de leurs frères éloignés, là-bas dans la Serbie. Ils sont en terre d'exil ; mais cet exil est volontaire et, grâce à la cordialité de leurs hôtes, l'amertume est mêlée d'une certaine douceur.

Les Serbes n'ont d'ailleurs pas oublié que le plus grand poète hongrois, Petofi Sandor, était de leur race, et que le père de Petofi, un Serbe de la Hongrie, ' s'appelait Petrovics.

On confond aisément à l'étranger les Slovaques avec les Slovènes; en effet, il est plus que probable que, dans l'antiquité, ces deux peuples n'en aient formé qu'un seul ; 2 mais, depuis que les Huns et les Avares, et, quelques siècles après, les Hongrois arrivés aux Karpathes de la Transylvanie et' de là aux plaines de la Pannonie eurent refoulé une partie de

1 Petofi naquit au milieu de la grande plaine hongroise, dans l'Alfôld, et il l'a chantée avec émotion: « Sur cette plaine, unie comme la mer, je me sens chez moi. Mon âme, semblable à l'aigle envolée de son aire, peut en embrasser l'infini.... Tu es magnifique à mes yeux, Alfôld ! C'est là que je suis entré dans la vie ! »

s Les Slovaques s'appellent aussi Ougro-Slovènes. Une chanson populaire appelle la ville de Nitra, au nordouest de la Hongrie, la mère des Slovènes. '?£**■

Slaves au nord-ouest et une autre partie au sudouest, ces Slaves ont pris une physionomie distincte et formé un peuple à part. L'élément slovaque prédomine dans les comitats les plus septentrionaux de la Hongrie occidentale ainsi que dans les comitats de Presbourg, Hont, Gomor, Zemplin et Ung.

Les Slovènes s'étendent du sud-ouest de la Basse- Hongrie jusqu'à la Vénétie.

Les Slovaques s'unirent aux Tchèques pour repousser l'invasion des Avares. Grâce à cette alliance, il leur fut possible de demeurer sur le sol de la Pannonie jusqu'au IX'"e siècle. Mais, à l'époque de l'invasion des Hongrois, ils se virent forcés de reculer et ils marchèrent vers le nord-ouest, attirés, sans doute, par leurs sympathies pour les Tchèques, dont les rois étendaient à cette époque leur domination sur la Pannonie. Les Tchèques et les Slovaques ne semblent d'ailleurs qu'une variété du même peuple. La littérature tchèque s'impose aux Slovaques, de même que la littérature croate s'efforce d'exercer son influence sur les Slovènes. Seulement, que les Tchèques et les Croates, qui ne cessent de miner la puissance des Magyars, prennent garde; il n'est pas bien certain que le jour où les Slovaques et les Slovènes se détacheraient de la Hongrie, ils se joindraient à eux. Grâce à l'influence de leur clergé catholique, on remarque déjà chez les uns et chez les autres un mouvement séparatiste. De séparatisme en séparatisme, on no sait pas où l'on peut

finir par arriver. Nous no saurions oublier l'aveu d'un savant slovaque, Kollar, placé au premier rang parmi les écrivains de la Bohême : « Un des principaux obstacles au progrès de l'instruction chez les Slaves, disait-il au commencement de ce siècle, c'est la multiplicité des dialectes. Chez les Slovaques de la Hongrie il y a presque autant de dialectes que de grands centres et de comitats. Cette diversité, qui résulte de la situation géographique du pays et du voisinage de peuples étrangers, est encore plus frappante par suite de la décadence de la littérature et des tendances nouvelles de quelques écrivains qui veulent élever le patois de village à la hauteur d'une langue littéraire. Ces malentendus les perdent; mais ils mériteraient en outre un châtiment public, car ils entravent le développement de trois à quatre millions d'hommes pour cinquante ans ou un siècle; ils les fractionnent à l'infini et produisent une vaine confusion dans les esprits. Chacun croit qu'il écrit et parle le mieux le slovaque. »

Les patriotes tchèques se plaignent aujourd'hui encore de ces tendances séparatistes des Slovaques ; ayant travaillé à les séparer des Hongrois, il se trouve maintenant que les Slovaques ont tout aussi grande envie de rester séparés des Bohèmes. Mais dans ce contraste haineux des races, les Magyars doivent en tout cas et toujours avoir tort aux yeux des Tchèques qui, d'ailleurs, pour fortifier leur nationalité si menacée, ont parfaitement raison de vou-

loir grossir leur nombre par les Slovaques de la Hongrie. Les Hongrois sont donc accusés d'être eux-mêmes les auteurs de ces tendances séparatistes des Slovaques, dans le but de les détacher des Tchèques et d'en avoir ainsi plus facilement raison.

En Hongrie, les Ruthènes, au nombre de 500,000, forment la majorité de la population dans les comitats de Bereg, d'Ugocsa et de Marmaros. Le centre d'attraction des Ruthènes, une race très petite, pas belle du tout et excessivement arriérée, mais bonne et douce, se trouve du coté de leurs frères ruthènes de la Galicie et de la petite Russie. Cependant il n'est pas impossible que la situation actuelle change et que la liberté dont on jouit en Hongrie n'y attire, au contraire, dans l'avenir les frères de l'Orient.

Lesjslovènes proprement dits, ces Slaves que les Allemands appellent Wendes et quelques savants Korutanes, se trouvent en nombre à peu près insignifiant dans le pays des Magyars. Ils méritent cependant d'être pris en considération dans cette étude, parce que le sud-ouest de la Hongrie est la dernière limite au nord, ainsi que le Frioulestla dernière limite au sud de cette nationalité ; ils le méritent plus encore, en raison de la confusion habituelle et intentionnelle que l'on fail entre ces Slovènes proprement dits et les Slovènes du nord ou Slovaques, dans l'espoir d'augmenter ainsi le nombre des ennemis des Magyars. Ce que nous avons dit pourtant des Tchèques par rapport aux Slovaques, peut être

répété à propos des Croates par rapport aux Slovènes. Les Croate-, en voulant forcer la main pour s'assimiler les Slovènes, provoqueront le sentiment contraire; ils rapprocheront de plus en plus des Hongrois ces Slovènes qui n'ont point oublié leurs chansons populaires, où le glorieux Mathias Corvin, roi de la Hongrie, après avoir délivré son épouse des mains des Turcs, pousse son cheval dans la Sava et arrive, à travers la large rivière, sur la belle (erre hongroise.

Les Croates ne sont pas nombreux en Hongrie, no dépassant pas de beaucoup le nombre de 200,000. Le voisinage de la Croatie suffit cependant à les tenir en émoi. Un jour ou l'autre ils seront, sans doute, attirés vers leur centre de gravitation; c'est la loi de nature, et c'est aussi tout ce que les patriotes de la grande Croatie ont le droit d'espérer de toute cette agitation antihongroise. Mais ne pourrait-on pas y arriver sans une agitation si peu chrétienne? Cela serait d'autant plus facile qu'un illustre évèque, qui est à la fois un grand savant et un bienfaiteur pour son peuple, se trouve â la tète du mouvement. Ne pourrait-on pas faire plus grande et plus libre la Croatie sans diminuer en rien les mérites et la gloire des Magyars ? Que deviendraient les Croates si les Hongrois, outrés par une hostilité si déraisonnable se mettaient en tête d'isoler entièrement cette Croatie devenue incommode et cherchaient leur point d'appui pour atteindre l'Adriatique dans le pays habité par les Slovènes?

Ne se doutent-ils point que les Hongrois pourraient aussi travailler à rattacher l'Esclavonie non pas à la Croatie, mais à la Serbie, autrement sympathique aux Magyars à l'heure actuelle ? 1

En général, on trouve que les Valaques et les Croates qui vivent à Budapest et se familiarisent tant soit peu avec les Hongrois montrent un esprit conciliant; c'est seulement en rentrant chez eux qu'ils retrouvent leurs haines assoupies et qu'ils reprennent leurs propos intransigeants. Ceci prouverait que l'antimagyarisme, chez les Valaques comme chez les Croates, n'est pas un sentiment inné et néces-

1 La position réciproque et les droits de la Croatie vis-à-vis de la Hongrie viennent d'être examinés par le docteur George Jellinek professeur à l'Université de Vienne et par le docteur Joseph Pliveric dans une brochure importante tirée de la Gazette d'Agram et intitulée: Das reehtliche VerhcLltniss Kroatiens zu Ungarn. Dans son ouvrage intitulé : Die Lehre von den Staatenverbindungen, le prof. Jellinek avait soutenu la thèse que la Croatie n'est point actuellement un Etat légalement constitué, mais une province hongroise autonome. Le prof. Pliveric entreprit à son tour de combattre cette théorie et de prouver que le Croatie est vraiment un Etat qui se trouve avec la Hongrie dans les rapports d'une union réelle. La question financière est spécialement débattue dans cette brochure qui mérite l'attention des hommes d'Etat hongrois, d'autant plus que le professeur Pliveric se place à un point de vue exclusivement scientifique et au-dessus de toutes les passions des pari is.

saire, mais seulement le produit factice d'une certaine agitation d'esprit, trouble qui se déclare seulement dans un milieu remuant. Dès qu'on approche le Magyar, on se trouve forcément porté à l'aimer et à le respecter; mais de loin on se gène moins, et on ne lui épargne aucune injure. En hommage à la bonne chevalerie, ne serait-ce pas le contraire qui devrait arriver ?

Malgré tout, le tableau ethnographique que nous venons de tracer n'est pas réjouissant. La Hongrie doit lutter, pour vivre et pour vaincre, contre des difficultés immenses. La statistique a beau être complaisante et persuader les Magyars que la moitié des habitants du royaume appartient à leur race. On ne gagne rien à se donner de pareilles illusions; loin de là, car on court le danger de s'endormir au bord d'un précipice. Aussi les hommes marquants, les esprits sérieux de la Hongrie sont-ils soucieux, de l'avenir, et travaillent-ils non pas au jeu enfantin et inutile de faire paraître le nombre des Magyars plus grand qu'il ne l'est en réalité, mais à améliorer leur situation économique, à civiliser de plus en plus et à cimenter tout ce qui est magyar, à élever le niveau intellectuel du peuple, â le fortifier, à lui créer des sympathies, â lui assurer la considération de l'Europe. Quelle que soit la forme définitive de la future confédération politique qui se formera inévitablement sur des bases libérales au centre de l'Europe, le triomphe dans cette lutte des

nationalités pour l'existence, pour l'indépendance et pour l'hégémonie, sera réservé, non pas à la nation la plus nombreuse, mais à la nation la plus civilisée- Pour le moment, le prix n'est pas encore à adjuger. Dans tous les cas, il ne pourrait jamais être que le fruit d'un long travail économique sans convoitise, d'une longue préparation intellectuelle, d'une supériorité reconnue qui s'impose naturellement, sans aucun effort et sans aucune violence, à la sympathie et à la reconnaissance publiques. Le jour où l'un des peuples de l'Europe centrale qui ambitionnent l'hégémonie aura atteint cette supériorité légitime, tous les autres éléments apaisés, domptés ou assimilés viendront se ranger, bon gré mal gré, autour du vainqueur. Le nom du peuple destiné à être couronné dans cette joute de la civilisation ne saurait encore être proclamé définitivement. Tant que ce nom se cache, tant que chacun de ces peuples a la possibilité de devenir par la lumière et par le travail le peuple roi, nous demandons à tous une trêve et le respect réciproque.

Les rapports entre la Hongrie et l'Italie.

On a l'air de s'étonner en Romanie de l'étroite sympathie qui lie les Français et les Italiens civilisés avec les entants d'Attila, les fils de l'Asie, les farouches descendants des hordes ouraliennes. La langue, les mœurs, les traditions, les constitutions politiques isolent entièrement les Hongrois de la société latine. Comment peut-il se faire qu'un Hongrois arrivant à Paris ou à Florence y soit toujours fêté?

C'est qu'au-dessus de cette superfétation de Famour sacré de la patrie qui s'appelle chauvinisme, il existe dans chaque peuple un sentiment plus naturel et plus élevé, que le christianisme a contribué à développer. On sent dans l'homme une étincelle divine commune et, dès que cette étincelle se communique, la sympathie s'éveille. Les Français, les Italiens, les Hongrois ont peut-être dans leur esprit une même dose et un même genre d'électricité. Dès qu'ils se

rencontrent, leurs yeux brillent, leurs âmes s'ouvrent, leurs mains se serrent par l'effet d'un seul regard qui leur fait dire : « Nous sommes frères. » Si nous ne nous touchons pas en raison de l'affinité latine, Français, Italiens et Hongrois, nous avons tous connu les Celtes. Ce feu celtique commun qui nous a touché un jour et que nous conservons est, peut-être, la cause secrète et indéfinissable de nos sympathies.

Quoi qu'il en soit, le fait de ces sympathies est réel et indéniable. Les esprits sérieux de la Romanie qui s'occupent de politique doivent en tenir compte dans leurs calculs de probabilités pour l'avenir. Les Italiens ont des sympathies évidentes pour les Dacoromains et pour leur cause; et, à l'occasion, ces sympathies pourront devenir actives. Le lien de la civilisation romaine qui unit les fils latinisés de l'ancienne Dace avec le peuple italien, les souffrances endurées, la bravoure, les efforts passés et présents des Dacoromains pour reconquérir cette complète indépendance qui seule peut leur faire atteindre une nouvelle grandeur, toutes ces causes ensemble nous feront toujours suivre avec sympathie le mouvement ascendant de la Romanie. Mais, tout en nous associant de cœur aux: vœux légitimes des Daco-romains, nous tenons à déclarer que ce serait de leur part une illusion funeste de. croire qu'ils pourraient parvenir, par leurs violentes réclamations contre le peuple magyar, à nous le rendre odieux.

Dans le passé, nous avons malheureusement lait

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