HONGRIE INDÉPENDANTE
Lorsqu'en 1848, la Hongrie secoua la suzeraineté des Habsbourgs et proclama son indépendance, VEurope occidentale regarda du côté du Danube et ne comprit pas. La France elle-même s'inquiéta fort peu de cette nation qui ressuscitait à l'Orient. Elle ne sut point voir dans le triomphe de la liberté hongroise le triomphe de la Révolution, qui est la cause française par excellence. Elle ne reconnut pas une sœur, là-bas, aux portes de la Russie des autocrates, sur la frontière de l'Asie, endormie dans l'islamisme, au milieu même de ce vieux reste du passé, de cet immoral amalgame, que l'on nomme la monarchie autrichienne. Deux empires se ruèrent donc impunément sur une répubUque naissante et l'écrasèrent. Et celle qui jadis avait mérîté le beau nom de protectrice des oppri-
mes, la France de 1789, laissa faire et ne protesta même pas ! Abandon injuste, impolitique, fatal, mais dont nous ne pouvons guère accuser notre seconde république, pudsqu^elle ne connaissait point la Hongrie !
Avouons-le, nous autres Français, nous sommes par trop personnels. Nous devrions bien songer quelquefois que rhumanité est un ensemble de peuples et que nous ne sommes que Tun de ces individus. Souvent, plus souvent que les autres sans doute, nous avons prêché la vérité, nous avons combattu pour elle, nous avons guidé nos frères dans la voie de l'avenir. Mais ne nous est-il pas arrivé, à nous aussi, de nous arrêter en chemin, et d'être faibles?
Dans l'humanité, comme dans la nature, tout se tient. Les peuples sont soUdaires. Vaincue ici, la liberté sera là mohis invincible. Apprenons donc à nous connaître nousmêmes; c'est notre devoir. Mais, pour cela, ne négUgeons point d'étudier les autres, car c'est notre devoir encore.
Or voici comment, à l'égard de la Hongrie, notre déplorable ignorance s'est produite et perpétuée.
Depuis cent cinquante ans, presque toujoiu^ abandonnés par les princes occidentaux, les Magjars s'épuisaient à défendre l'insouciante chrétienté, à sauvegarder la civilisation, en empêchant le Turc de se précipiter jusqu'au centre de l'Allemagne, d'écraser l'Évangile sous le Koran, d'enfermer l'épouse une, libre et honorée, dans le liarem, où glt, multiple, la concubine esclave et méprisée. L'œuvre grande, Pœuvre humaine fut si féalement accompUe que la Hongrie, perdant goutte à goutte et sur mille champs de bataille son sang généreux, h la fin succomba dans les plaines de Mohàcs; et, trop faible poiu* exister désormais de sa vie propre, se choisit des protecteurs
PRËFACE. 5
royaux parmi les descendants de l'empereur Rodolphe I".
Néanmoins elle conserva son nom, garda son autonomie. Mais, dès lors, privée de «on rayonnement, isolée et brisée par une politique infernale, elle cessa d'exercer une action sur la marche des événements européens. Aussi ingrats que de simples hommes, les peuples s'empressèrent d'oubUer le frère au cœiff vaillant, qui s'était tué naguère pour les laisser tranquillement naître et progresser.
Et pourtant le cUquetis des sabres entrechoqués annonçait de temps en temps que l'on ne dormait point sur la rive daniibienne. Des lueurs, semblables à des éclairs, perçaient les ombres amoncelées autour de la nation martyre. On admirait de magnifiques exploits et l'on voyait se dresser, hautes et fières, d'héroïques personnahtés qui criaient d'une voix vibrante d'entliousiasme .
Nous sonunes la Hongrie ! La Hongrie n'est pas morte !
Mais un jour enfin, tout se tut. Encore une fois, folle de sacrifice, la Hongrie s'était laissé jouer par Marie-Thérèse, par les supplications d'une femme, par les larmes d'mie mère ! D'un élan chevaleresque elle avait sauvé la fille de Charles VI, et avec elle l'Autriche, toute la Ugnée de ses dominateurs allemands ! . . .
Advint^la révolution française. Le bruit que firent en croulant la Bastille et la féodahté fut répercuté par les échos des Rarpathes. A parth- de 1790, il se produisit dans le pays danubien de tels mouvements d'idées, qu'il était impossible que d'un moment à l'autre les Hongrois ne se relevassent point en acclamant la liberté. Il importait grandement à leurs souverains cpie ce cri ne fût point entendu sur les terres déjà émancipées. Ils firent comme toujours ils firent : ils mentirent par leurs ambassadeurs