VARNA
La diète de Szeged avait décrété l'abolition de la paix conclue avec les Turcs, et aussitôt Julien Césarini avait fait jurer au roi et à ses conseillers d'entamer immédiatement les hostilités contre les ennemis du nom de Jésus.
Quoique des pressentiments sinistres s'agitassent en son esprit, sans cesse excisé par l'ardent cardinal, Wladiskis reprit aussitôt les préparatifs interrompus. Par malheur les volontaires se présentèrent en fort petit nombre : la divulgation de la trêve, si \ite violée, nuisait à l'enthousiasme; et un tremblement de terre, survenu le jour même où la diète votait la guerre , épouvantait la crédulité pubUque (1). De plus, les Polonais et les Valaques, qui avaient été congédiés après la conclusion de la paix, ne s'empressaient guère de quitter leurs familles et de reprendre les armes. Le roi eut donc beaucoup de peine à rassembler plus de dix mille soldats (2).
Cette armée, très-inférieure en nombre à celle qui avait mené à fin la victorieuse campagne de 1443, mais entièrement composée de troupes d'élite, partit de Szeged au commencement du mois d'octobre (3). Elle tralnciit der-
(t) Callimacbi, L. \\\. — Teleki, 1. 1, p. 430-440. (3) Hammer^ !.. XI.
(3) Voyez la discassion à propos de la date da départ des Croisés, dans Katona, t. Xni, p. 335. Le jour o'en peui pas être déterminé.
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rière elle, selon la coutume de l'époque, une énorme quantité de bagages, amoncelés dans deux mille chariots J .
Le 4 novembre , les croisés arrivèrent à Orsova et traversèrent le Danube. De là ils gagnèrent Widdin et se dirigèrent sur Gallipoli , où ils espéraient opérer leur jonction avec les auxiliaires promis par l'empereur byzantin. Ils s'abstinrent de toute attaque contre les garnisons ottomanes et ne dévastèrent que très-peu les campagnes, parce qu'ils ne voulaient pas riscpier leurs forces avant d'avoir commencé sérieusement la lutte, de concert avec leurs alliés de la flotte pontificale. En chemin, Hunyadi les rejoignit avec cinq mille cavaliers qu'il avait levés en ses possessions particuUères et dans son vajvodat transylvain. Ainsi augmentée, l'armée polono-hongi'oise, afin d'éviter les difficultés d'une marche à travers les défilés du Balkan, s'engagea le long de la vallée du Danube, entre le fleuve et les montagnes, et se dirigea à petites journées ,vers la côte de la mer Noire (2).
Arrivés en face de NicopoUs, les chrétiens ne purent s'empêcher d'attaquer l'opulente capitale de la Bulgarie. Ik pillèrent et incendièrent les faubourgs, mais ne pénétrèrent pas jusque dans la ville. Les quelques Osmanlis qui la gardaient la défendirent vaillamment. Wladislas s'empressa d'ordonner la levée d'un siège qui menaçait d'être long et coûteux ; puis il poursuivit sa route à travere les prairies bulgares.
Non loin de NicopoUs, Drakula, vajvode de Valachie, vint présenter ses hommages au roi de Pologne et de Hongrie. 11 s'excusa d'avoir dû céder à la force, d'avoir été contraint de conclure la paix avec les Turcs, et de ne pas pouvoir accompagner son suzerain à la guerre sainte,
(1) L. Chodzko, Iji Pologne, t. I, p. H8.
(2) Cgllintaclii, HaniDier, Chodiku, l. c. — Thurocii, l\ IV, cap. xlii. Teleki, l. I. p. a».
CROiaADK VARNÊNIENNE. aitt
rennemi lui ayant laissé à peine assez d'hommes pour cultiver ses terres. Ensuite, considérant l'armée magyar©polonaise, il s'aperçut de su faiblesse, et tristement prononça ces paroles :
a Mes malheurs m'ont qssez et trop appris combien est « grande la puissance du sultan. Quand il va chasser, il a « coutume de réunir autour de lui plus de serviteurs que K vous n'avez de soldats , vous qui allez combattre. Oh! « abstenez-vous d'une entreprise aussi téméraû^e, aussi « périlleuse, et réflécldssez aux moyens de rendre vos « forces égales à celles de votre ennemi. En attendant, « je n'ai rien de mieux à vous conseiller que de réserver tt vos troupes pour une occasion meilleure; car, lors a même qu'elles suffiraient à la guerre que tout à l'heure tt vous entreprendrez, lors même que les événements ré- « pondraient à vos vœux, à cette époque de l'année, elles « seront anéanties par les rigueurs de l'hiver, qui menace, « et par les autres calamités qui en découlent. »
Ce prudent conseil produisit un grand effet sur le roi et sur ceux qui l'entouraient. Mais si quelques-uns en reconnaissaient la justesse et la profondeur, d'autres croyaient que le valaque n'émettait une teUe opinion que parce qu'il avait traité avec les Turcs. Néanmoins, la confiance générale était ébranlée, et, pour lui rendre sa force première, son aveuglement, Césarini dut déployer toute son éloquence. 11 assura de nouveau (jue le pays se trouvait presque sans défense, que les Turcs étaient excessivement occupés par les insurgés karamaniens, qu'ils ne pouvaient point arriver en Europe, grâce à la flotte itaUenne en croisière dans Tllellespont; enfin que bientôt allait apparaître la puissante armée des Grecs de (lonstantinople. Discutant plus directement les idées de Drakula, il déclara que le vajvode ne parlerait pas ainsi s'il avait vu les vaisseaux du pape , des Itidiens et des Bourguignons, et les
316 JEAN DE HINYAD.
troupes de Jean Paléologue. Il l'engagea à se tranquilliser, parce que Dieu, qui déjà avait béni les défenseurs de la sainte cause, continuerait à étendre sur eux sa main protectrice.
Drakula se tourna vers le roi et reprit :
« Puisque la fortune , qui n'a point jusqu'à ce jour « trompé ton audace; puisque l'espérance des secours (c étrangers dont je te souhaite la réalisation ; puisque la « nécessité occulte des destinées t'entraînent à un avis « contraire au mien, tes desseins, que ma raison n'a pu « faire changer, quels que soient la longueur et le résultat « de l'entreprise, je les aiderai autant que je le puis « faire. »
Et il adjoignit aux troupes royales quatre mille cavaliers rangés sous la bannière de son fils.
Avant de quitter le roi, qu'il engagcni" encore et a\oc insistance à se retirer, Drakula lui offrit deux jeunes guides, très-intelligents, connaissant parfaitement le pays, et deux chevaux d'une extraordinaire agiUté :
« Voilà, s'écria-t-il en pleurant, des instruments de a salut , si le malheur, — cela me répugne à penser, — « si le malheur te forçait à te défier de les forces. Je pi*é- « férerais t'avoir fait un présent inutile , si mes vœux se « réaUsent, si mes prières ne sont pas vaines. Mais si « jamais la nécessité te contraint à t'en servir, tu sentiras « alors tout le prix de ce don. »
Ensuite, le vajvode prit congé de Wladislas. Avant de quitter le camp des chrétiens, il enga,c:(»a secrètement son fils à ne pas se hasarder trop (iaiis la bataille s'il voyait les chrétiens plier. Une sorcière bulgare, qu'il avait consultée , lui avait prédit : « Le roi combattra malheu- « reusement, mais les restes de l'armée vaincue auront c< plus de bonheur, et il se peut que les choses tournent à tt mieux. » Le Valaquc», tres-superstitieux, crut à cette
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prophétie, et, plus habile que loyal, il se mit. à même de profiter de tout ce qui pourrait advenir (1).
Malgré ce conseil , qu'ils auraient du considérer comme un avertissement du Ciel, les Hongrois et les Polonais poussèrent en avant. Bientôt ils entrèrent sur le territoire de l'ancienne Thrace. Sur le Kamdschik, petite rivière qui descend du Balkan , ils incendièrent vingt-huit bâtiments de transport appartenant aux Tmxs. Un peu plus loin, il leur fallut traverser la montagne, et ils prirent la route la plus commode. Alors, de crainte d'une surprise, ils se divisèrent en deux coi'ps : en tète, Hunyadi, ses cavfdiers et les Valaques; au miUeu, les chariots, les munitions, les bagages; derrière, le roi, JuUen Césarini et It^s croisés. Les défilés furent facilement francliis, et l'on eut soin de détruire tous les ouvrages miUtaires qui auraient pu, en cas de retraite, être utiUsés par l'ennemi. Plusieurs forteresses se rendirent. D'autres furent enlevées. Wladislas donna la liberté à nombre de Turcs faits prisonniers, les chargeant de lettres, par lesquelles la vie sauve el les honneui^ de la guerre étaient promis à ceux qui consentiraient à se rendre sans combattre. Cette poUtique produisit assez de résultats. Cependant, plusieurs places résistèrent avec vigueur, entre autres Baldschik. Baldschik fut emportée d'assaut, et cinq mille Ottomans périrent, tués pendant la lutte ou précipités du haut des rochers après la victoire.
En parcourant la Bulgarie, les croisés ne purent pas résister toujours à leur habitude de piller et de ravager. Même ils dévastèrent plusieurs sanctuaires du rit grec, les
1) Calliniacbi, L. lU.
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considérant cooune des temples profanes. Le roi interdit ces sacrilèges, mais il eut beaucoup de peine à persuader à ces trop zélés catholiques que les Grecs n'étaient point d'infâmes païens, et de plus se trouvaient être leurs alliés. Déplorables effets de cette folie qu'on nomme le fanatisme religieux !
Les Polono-Magyars approchaient de la mer Noire. Tout à coup survint une terriblenouvelle. Quarante mille Turcs, commandés par Amurath en personne, au heu de gagner l'Hellespont, où croisait la flotte pontificale, s'étaient embarqués sur le Bosphore, et, portés par des bâtiments génois, qu'ils avaient payés un ducat par homme, avaient atteint le sol européen. Des chrétiens ont trahi la chrétienté ! L'action de la flotte italienne désormais est nulle ! Toute réunion est impossible entre les troupes du roi de Hongrie et celles de l'empereur de Byzance! Effrayante situation.
Wladislas tient conseil. Les uns proposent de battre en retraite au plus vite ; les autres veulent qu'on se retranche et qu'on attende. Ce dernier avis est adopté. L'armée s'élabUt entre Varna et Galata, et, après s'être emparée des forteresses voisines, dont les diversions pouvaient devenir dangereuses, se fortifie dans un marais.
Cependant Amurath réunissait les troupes amenées d'Asie aux troupes européennes, qui s'étaient retirées devant l'ennemi, se portait d'abord sur Andrinople, que Ton disait menacée, et, s'avançant à marche forcée, ses soldats rangés en bataille, campait quelques jours après à quatre mille pas du Ueu où déjà s'étaient étabUs les Hongrois et les Polonais.
Des espions, puis des feux de bivouac annoncèrent leur arrivée. Wladislas fit doubler les postes, et ordonna que la nuit fût employée aux préparatifs du combat.
Le lendemain, 10 novembre i444, au point du jour, Jean de Hunyad, JuUen Césarini, Georges Brankovicb, les
CROISADE VARI^ÉNIENNE. StO
évéques de Varâd et d'Egor, et les autres prélats, barons, magnats et comtes, chefs de l'armée chrétienne, se réunirent en conseil de guerre dans la tente royale. La déUbération s'engagea aussitôt sur le plan à suivre pour attaquer, attendre ou éviter l'incommensurable armée des 0»manlis.
Julien Césarini voulait qu'on se retranchât, en barricadant le camp avec les bagages et les chariots, en disposant derrière cette muraille factice des machines de guerre destinées à effrayer et à chasser l'ennemi s'il osait s'approcher ; pendant ce temps-là, les troupes dé mer, devenues inutiles dans l'Hellespont, et les troupes attardées de Jean Paléologue arriveraient, surprendraient les musulmans et délivreraient les assiégés.
Ce plan, prudent en lui-même, mais basé sur des éventuaUtés par trop problématiques, fut vivement repoussé par Hunyadi. Le fougueux vajvode conseilla l'offensive. Selon lui, l'issue d'une lutte dépend de l'énergie développée dès le commencement. Il ne faut pas montrer que l'on a peur ni aux siens, ni à l'ennemi. Les plans savamment combinés ne décident de rien. C'est l'audace qui terrifie et qui triomphe. D'ailleurs, si l'on écoutait le cardinal, qu'arriverait-il? Les Turcs attaqueraient le camp, et les chrétiens, entourés, affamés, ne pourraient résister que durant quelques jours. C'est une folie que de compter sur les troupes de mer. Les marins ne sont pas plus utiles dans une bataille terrestre que les cavaUers dans une bataille navale. Et puis, quitteraient-ils leur flotte, et, s'ils la quittaient, n'arriveraient-ils pas trop tard? La flotte aurait pu empêcher l'arrivée des Turcs. Elle n'y a point réussi. Donc, on ne doit désormais compter que sur soi-même. Ou'importe la force numérique des Ottomans ? Malgré leur nombre, on les a déjà vaincus tant de fois ! Ne serait-ce pas le comble de la honle pour des hommes courageux , de se fier davantage
diO JEAN DE HL?iYAD.
à des chariote el à des retraiichemeiits qu'à leurs brillantes épées. Donc, eu avant !
L'opinion de Himyadi, réfutée par les évèquesde Yarid et d'Ëger, fut appuyée par Georges Brankovich, et obtint l*aè^ntimeut du jeune roi et des plus braves chevaliers magyars et polonais. 11 fut décidé que Ton s'élancerait contre les Turcs, et le commandement en chef fut confié au vainqueur de Szeben, de Vàskapu et de la Porte de Trajan. Puis, le conseil étant clos, chacun se porta à son poste, et l'armée chrétienne sortit de son camp (1).
L'un des côtés de la vallée de Varna était ouvert : Hunyadi le ferma à l'aide de palissades et de chariots amone(»lés. L'autre côté avait pour défense naturelle un marais bordé de rochers à pic. Hunyadi y appuya cinq banderies hongroises. A droite, du côté de la petite ville de Varna, à l'extrémité de la plaine, un corps de cavalerie, sous les ordres de Franco Ban et de l'évèque d'Eger, se tint prêt à repousser l'attaque principale, qui se dirigerait sans doute sur ce point découvert. Au centre, se posèrent le roi, Juhen Césarini et les croisés : Wladislas était entouré de cinquante cuvaUers, tous de haut rang, et à sa droite Etienne Bàthori portait la royale bannière de saint Georges. Kon loin, derrière, près des retranchements, l'évèque de Varâd commandjût une réser\e de Hongrois, rangés sous l'étendard de saint Ladislas, et près de lui Lasko Robnitz dirigeait une faible division polonaise. Quant à Jean de Hunyad, il ne s'attribua aucmi poste déterminé ; sa place était partout, au fort du danger.
Les Turcs s'échelonnèrent à l'extrémité opposée de la
(1) Calliniachi, L. UI. — Hammer, L. XI. — Cbodzko, 1. 1, p. 118.
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vallée, et sur les collines qui lui composent un amphithéâtre : Taile droite suivait la direction du beglerbeg de Roumélie, Thura-Khan; l'aile gauche, celle de Karadscha, beglerbeg d'AnatoUe. Au milieu, un large fossé, une énorme barricade ; sur cette barricade resplendissait à la pointe d'une lance, fixée sur l'Evangile, la copie du traité violé. Derrière, Amurath avec la formidable infanterie des janissaires, des rangées de chameaux, des amas de bagages, le camp.
Dès la première heure, de sinistres augures firent tressaillir les chrétiens, contempteurs de la foi jurée. Quand Wladislass'armapourlabataille, son casque tombadesmains de l'écuyer. Quand il voulut sauter en selle, son cheval se cabra. Enfin, lorsque les deux armées se furent établies l'une en face de l'autre, un vent violent, soufflant tout à coup, lacéra plusieurs drapeaux chamarrés d'or, de peintures et de broderies , entre autres celui du roi, qu'il arracha de sa hampe; et puis, aussi subitement, il s'apaisa (1).
Le son aigre des trompettes et des cris épouvantables annoncèrent le commencement de la bataille.
D'abord six mille spahis se présentèrent, plutôt afin de reconnaître les forces chrétiennes que pour engager une lutte. Arrivés à peu de distance de l'armée hungaro-polonaise, lesTurcs lui lancèrent des flèches. Le petit nombre de leurs adversaires les excitait à oser immédiatement. L'aile droite, ainsi harcelée, enfreignit les prescriptions de Hunyadi, se rua sur l'ennemi et le contraignit à reculer. Survinrent des masses de cavalerie ottomane : les chrétiens, arrivés sur le penchant d'une colline, rebroussèrent chemin. Remis en ordre , ils s'élancèrent de nouveau, et engagèrent un rude combat à l'arme blanche. Les Turcs furent repoussés.
Cependant Ilunyadi, en même temps que les Valaques chargeaient les troupes roimiéUennes, avec son impétuosité ordinaire , entraînait ses cavaliers contre le beglerbeg d' Ana-
(1) Callimachi, L. Hl. — Thuroczit Chnmica. P. IV, cap. lut.
lolieet enfonçait les Asiatiques. Ce premier succès remporté, Jean revient en toute hâte vers le roi, et l'engage à se tenir ferme à son poste, à arrêter la poursuite des fuyards. Puis, se croyant soutenu par le coi'ps de réserve, il tente une seconde charge et bouleverse Tarmée ottomane (1).
Enivrés d'espoir, les chrétiens oublient alors les prescriptions de leur général en chef, et de toutes parts tombent sur les Osmanlis. Lesévéques d'Eger etde Vârad, Franco Ban et Robnitz s'éloignent à d'énormes distances des endroits où ils avaient été postés, et bientôt il n'y a plus en place que le corps d'armée de Wladislas. Les Turcs, un instant troublés, parviennent, gi'àce à leur nombre, à refaire masse, et peu à peu regagnent le terrain perdu. Alors Juhen Césarini et les ecclésiastiques qui entourent le roi l'excitent à donner avec ses chevaliers, s'il veut vaincre et s'acquérir une gloire immortelle. Etourdi par leurs insinuations, désireux d'attester sa vidllance, le jeune prince polonais ordonne le mouvement.
La lutte est ranimée. De plus eu plus générale, elle se change en une effroyable mêlée. On lutte corps à corps avec une furieuse énergie. Les hommes, les chevaux, les épées, les sabres et les lances accomphssent partout leur devoir. On meurt, mais on ne cède pas. Il y a des cadavres à terre. Les vivants sautent par-dessus. La sanglante ivresse gagne tous les cerveaux. Des orateurs les exaltent encore.
c< — Vous combattez pour votre croyance, pour vos aua tels, pour Christ, criaient Césarini et les prêtres catho- « liques. Déjà les infidèles ont reculé ! En avant ! Si vous « triomphez, quelle ovation l'Occident vous réserve 1 Le « salut de la chrétienté dépend de l'issue de cette bataille ! »
et — Courage 1 disait-on aux Turcs. Si vous renoncez à «( vaincre, vos possessions d'Europe sont à jamais perdues!
(1) Cbalcondjrle, Bist. Turc.t l. VU» i il
CROISADE VARNÉNIENNE. 9»
f< Songei que la mer est gai^dée par les chrétieuB ! Défaits, c< vous ne pourrez repasser en Asie ! Sans asile, la captivité, « les tortures, la mort vous attendent ! Ces infâmes giaours ! tt \ous êtes plus braves et plus forts qu'eux ! Leur cause est « mauvaise ! Ce sont des parjures ! Combattez ! combattez ! tt Allah, témoin de leurs serments violés, les terrifiera ! »
L'issue du combat longtemps demeure indécise. Les Turcs enfin cèdent. Les chrétiens arrivent jusqu'à la barricade. Un certain nombre d'entre eux évite cet obstacle, pénètre dans le camp des Osmanlis, s'arrête à piller les chameaux chargés de trésors. Cette fausse manœuvre jette du trouble parmi les croisés, qui plient àleur tour. MaisHunyadi réapparaît, et la lutte compromise au centre de la vallée tourne bientôt à l'entier avantage des défenseurs de Jésus (1 ) .
Eu ce moment-là le sultan Amurath, croyant tout désespéré, se disposait à tourner bride (2). Karadscha l'arréle. Alors Amurath tire de son sein l'acte du traité, le déplie, lève les yeux vers le ciel et s'écrie :
« — 0 Jésus-Christ! Voici l'dlUance que les chrétiens tt ont conclue avec moi, en jurant par ton nom sacré. Si « tu es Dieu, venge mon injure, qui est tienne (3). »
Et calme, rempli de confiance, le sultan, fidèle à sa foi, demeure à son poste. Sa cause est juste, il vaincra.
A l'appel d' Amurath, les Turcs ont recouvré l'espérance, la foi- Péniblement ils reconstituent leur ordre, et par contre désorganisent l'armée polono-hongroise. De plus en plus excité par ses courtisans (4) et par les ecclésiastiques prêchant à ses côtés (5) qui, jaloux de Jean de Hunyad, veulent enlever au vajvode magyar l'honneur de
(1) Callimacbi, L. UI.
(2) Hammer, L. XI, d*après les Orieitaox.
(3) Ronfiuii, decad. m, L. VU. — Histoire ecclésiastique, T. XXU, p. 436.
(4) Pétri de Rewa, Corona, Gentnria V, p. 37. (5)Chalcoiid7le, L.Vn,tij.
M9 IIAK DB mniTAD.
jour8« JRnem SyMus (1), ce pape érudit, et Dlogoss (2), le chroniqueur polonais, accusent Hunyadi d^avoir causé la perte de la bataille de Yama, d^ayoir donné l'enemple de la fuite, d'avoir lâchement abandonné l'infortuné Wladislas. Lors de la guerre entre Frédéric II! et le Gouverneur du royaume de Hongrie, et surtout lors de la rivalité entre le comte perpétuel de Besztercze et Ulric de Cilley, l'odieux conseiller de Ladislas le Posthume; cette allégation fut plus d'une fois émise, et même pubhquement proférée. Des historiens postérieurs respectés, entre autres le continuateur de Fleury, Jacques Lenfant, et Gibbon, ii'ont point hésité à accepter comme valable une pareille accusation.
Rien de tout cela ne nous semble véridique. On l'a vu, depuis le commencement jusqu'à la fin du combat, Jean de Hunyad a agi comme il le devait, en brave Magyar, en habile général. Si le succès n'a pas répondu à ses efforts, — le succès est souvent refusé aux plus grands, — cela ne tient-il pas surtout à la désobéissance de ces lieutenants étourdis, qui enfreignirent les prescriptions du commandant en chef; à l'envieuse inexpérience de ce cardinal, de ces évèques et de ces prêtres, qui firent agir le roi à contre-sens, et partant compromirent tout ce qui était alors gagné? Vainqueur à plusieurs reprises, Hunyadi l'eût été peut^tre définitivement. Une seule chose, si la défaite était arrivée, l'armée entière suivant passivement ses ordres, une seule chose pourrait lui être reprochée: l'erreur d'avoir proposé à dix-neuf mille chrétiens d'attaquer en rase campagne plus de cinquante mille Ottomans. Jean Convint, après le désastreux événement, qu'en donnant ce conseil, il avait commis une faute (3). Cette faute, c'était
(1) Ap. Pray. Annales, P. HI, p. 31.
(2) Hvdoria Polonifp, L. XU, col. S03-819. — Là, se trouve le récit de la bataille de Varna. La conduite de Hunyadi est aluquée a?ee nne extrême partialité.
(3) Teleki. t. I, p. 4â8.
GR0I8ADE VARNÉMlE7f!VE. 3f7
d'avoir cru que tous ses frères d'armes, comme ses cavaliers et lui, se conduiraient en héros.
Après la mort du roi et le départ du vajvode, les Turcs pourchassèrent les fuyards et en tuèrent im nombre énorme. La nuit venue, harassés de fatigue, ils rentrèrent sous leurs tentes, en s'étonnant d'avoir vaincu. Ils étaient si peu sûrs d'avoir remporté un avantage décisif que, le lendemain, ils restèrent armés entre leurs retranchements, se demandant où se cachaient les chrétiens, et n'osant point, de peur d'une surprise , aller piller leur camp silencieux.
Mais le jour suivant, ils risquèrent une sortie, s'avancèrent avec précaution, ne rencontrèrent partout que la so- Utude, sauté rtuit par-dessus les fortifications élevées par les croisés, massacrèrent ou firent prisonniers les quelques Hongrois et Polonais qui s'y trouvaient et qui se défendirent valeureusement, et revinrent le soir chargés de butin, n'ayant éprouvé que des pertes insignifiantes. Deux cent cinquante chariots, rempUs d'or, d'argent, d'efTets précieux et d'armes de toutes sortes, tombèrent en leur pouvoir.
Le succès d' Amurath lui avait coûté cher : plus de la moitié de l'armée ottomane ! 11 est vrai que l'armée chrétienne à peu près entière avait succombé. La plaine de Varna et les colUnes d'alentour étaient couvertes (i(^ cadavres. Parmi les morts, on releva l'évèquc» de VArad, ({ui s'était noyé dans le marais; r^Héque d'Eger, qui avait disparu pendant la bataille; Etienne Béthori, le porte étendard du roi, et beaucoup d'autres prélats, barons et nobles illustres (1).
Le cardinal Césarini était parvenu à s'enfuir. Rencontré par des cavaUers valaques ou hongrois, il fut sabré, soit parce qu'on voulait s'emparer des richesses qu'il n'ouhUait
(3i Calliniachi, L. \\l. — Pour la mort de Césaritii, Histoire ecclésiastique ^ t. XXil, p, 4JH et 4^. — L'épilaphe de Wladislas-le-Varnéoien» attribuée à JaDus PaoDonius, est citée par Pierre de Rêva, Corona , Cent. V, p. 27.
a» JEAN DE HUNYAD, CROISADE VARNÉNIENNE.
pas d^emporter avec lui, soit parce qu'on le considérait conime coupable de la défaite. Peu après, un chevalier Payant trouvé blessé, presque nu, l'accabla d'imprécations, et passa son chemin sans daigner le secourir. Césarini peu après rendit son àme à Dieu, victime de son dévouement ultra-catholique, puni parce qu'il avait assumé sur lui la responsabiUté du parjure de deux peuples.
Pour annoncer sa victoire à ses sujets, Amuralb fit porter au gouverneur de Brusa la tète de Wladislas conservée dans du miel. La foule se porta à la rencontre du courrier du sultan, lui enleva la tète royale, la lava dans les eaux du Niloufer, et la promena triomphalement.
Le vaincu de Varna, Wladislas 111 de Pologne, !*' de Hongrie, était à peine âgé de vingt et un ans. Jeune homme de bonnes mœurs, modeste, travailleur, brave, juste et libéral, il était le type \Tai du chef polonais. Les Turcs euxmêmes honorèrent son mallieur : sur le champ de bataille, à l'endroit où le corps du roi avait été retrouvé, ils élevèrent une colonne de hauteur médiocre, avec une inscription conmiémorative. L'Europe savante déposa dans l'histoii'e ces quatre vers profonds, épitaphe méritée duVaméiiien:
ROMULIDiE CANNAS, EGO VARNAM CLADE NOTAVI;