‹ La Hongrie, son génie et sa missionChapitre 33 sur 57 · LUTTE CONTRE FRÉDÉRIC RI ET GUERRE CONTRE LES TURCS · texte numérisé non relu

LUTTE CONTRE FRÉDÉRIC RI ET GUERRE CONTRE LES TURCS

Des ({u'elle vwi appris le désastre de Varna, la Hotte pontilicale, mouillée daus rilellespont , s'empressa de lever l'aucre et mit à la voile pour l'Italie, où elle répandit la lugubre nouvelle (1).

Epouvantée, l'Europe chrétienne se désespère et renonce à combattre le trop puissant ennemi de sa civilisation et de son Dieu : pale et tremblante elle se blottit dans ses foyers, espérant tout de la Providence ou du hasard. Ilunyadi a donc heureusement agi en dérobant sa tête au cimeterre des OsmanUs. Il pourra lutter encore. Plus que jamais l'humanité a besoin de sa vaillance.

.1; BoDtiiiii, decad. m, L. VI, p.4ffl.

390 JEAN DE HUNYAD

Cependant la Hongrie est en proie à une indicible agitation. Les Turcs ne profiteront-ils pas de leur victoire? Chaque jour on croit apercevoir au loin leur innombrable armée, qui ravage et qui égorge. Les contes les plus effrayants se propagent. Les populations se préparent à fuir en masse.

En même temps Frédéric III , — excellent catholique, — s'empresse d'utiliser l'anxiété générale au profit de ses desseins secrets. Jean Giskra, son frère Georges et Axemith, occupent toujoure et dévastent sans cesse la Hongrie supérieure, au nom de Ladislasle Posthume. De plus, les bruits les plus étranges sont répandus conmie à plaisir, et pendant que la créduUté pubUque s'en repaît, les hauts seigneurs nouent d'égoïstes intrigues et se préparent le partage de l'Etat troublé. Ainsi l'on invente que Wladislas n'est pas mort, qu'il est arrivé sain et sauf dans le royaume de son père ; tandis qu'en Pologne on le prétend errant à l'aventure, on ne sait où, comme autrefois Richard Cœur de Uon.

Saisissant aridemment ce prétexte, le Palatin Laurent de Hédervâra s'oppose à la réunion d'une diète, au choix d'un roi nouveau, sème la division parmi les barouî^ et magnats et se compose un parti (1). Le patriote pacificateur, Hunyadi, n'a point encore reparu !

Après avoir abandonné le champ de bataille de Varna, Jean s'était dirigé vers le Danube, l'avait traversé, et, presque seul, était entré enValachie. Le Drakula, en qui il croyait trouver un ami, avait tout d'abord voulu le tuer; mais ensuite, préférant une riche rançon à une cruaut»'* «jui sans nul doute aurait été vengée, il s'était contenté de le retenir prisonnier. En face de la patrie péricUtante, les nobles hongrois comprirent qu'ils avaient besoin de l'héroï-

(\) .♦:neff Sykii Epi^tnln lxx\i — Katona , t. XHI, p. 403-413.

que vajvode, dont le jugement était si sain, la voix tant écoutée. Ils le réclamèrent, menaçant le Valaque félon d'une guerre impitoyable s'il ne le leur rendait sans retard. Aussitôt Drakula mit Hunyadi en liberté, le combla de présents, et, avec une escorte brillante, le conduisit lui-même jusqu'aux frontières transylvaines (1).

Le retour de Jean de Hunyad ne tarda pas à faire sentir son influence. Malgré l'opposition du Palatin, une diète fut convoquée à Albe-Royale. Mais les intrigues de Hédervéra et de ceux qu'il avait gagnés ou trompés, entravèrent toutes les discussions. Les plus puissants bai*ons et magnats, fort peu zélés pour le bien général, voulant confisquer à leur profit la puissance souveraine et les libertés publiques, étourdirent les esprits en lançant mille propositions pli»s impossibles les unes que les autres, notamment la nomination d'un roi mag^^ar choisi parmi eux, ou bien le changement du gouvernement monarchique en répubUque aristocratique. Hunyadi et les patriotes, — c'est-àdire la petite noblesse, les soldats, — s'y opposèrent avec vivacité et persistance ; ils apercevaient le but antiUbéral que voulaient atteindre les hauts seigneurs; ils. comprenaient qu'une révokition en faveur de ces oHgarques serait faite au détrinicMit de» tous, n'aboutirait qu'à semer à l'intérieur (les troubles interminables, qu'à attirer de l'extérieur d»*s atta(jues perpétuelles, qu'à mettre l'Etat à la merci de Frédéric etd'Amurath; conséquemment, ils d('»claraient vouloir s'en tenir aux francliises contenues dans la constitution de saint Etienne et n'accepter rien qui lui fût opposé eu deçà ou au delà. La diète de Székesr-FehérvAr se sépara sans avoir conclu (2).

Hunyadi ne se découragea point. Développant toute son

(1) Chalcondyle, L. VH. % m.— Thuroczi, P IV, cap. xuii.

(2) i€neœ Sylvii Epist. Lxiii et lxxxi. — LUierœ Fridcrici Ul, ap. Kaiona, t. IHI, p. 416.

3S2 JEAN DE HUNYAD

activité naturelle, il secoua les nonchalants, il excita ceux dont il connaissait le bon vouloir à s'occuper des affaires publiques, et par\int à provoquer la réunion d'une nouvelle diète, plus complète et plus décidée que la précédente. Cette assemblée, convoquée à Bude au mois de mai 1445, ne put y siéger, le Palatin ayant fermé les portes de la ville. Elle passa le Daimbe, et, de l'autre côté, à Pesth, commença ses délibérations.

La vraie question fut posée dès l'abord : Qui sera roi î — Ladislasle Posthume, répondit Hunyadi. Lui seul peut ôter tout prétexte aux guerres civiles, ruiner les ambitions. Lui seul, en restituant à la Sainte Couronne ses frontières et ses villes mises en gage, peut rendre au royaume hongrois sapuissance et sa splendeur. Ladislas roi, et partant la paix intérieure assurée, il sera possible de s'occuper de l'ennemi extérieur, de tourner contre les Turcs les forces augmentées de la nation ! — L'opinion émise par le vajvode transylvain fut immédiatement adoptée. Les Ordres décrétèrent que Ladislas, fils d'Albert et d'Elisabeth, serait roi, et qu'ils ne désiraient aucun autre souverain. Ainsi d'un seul coup furent ruinés le double péril, les machinations des princes voisins et les complots de la haute aristocratie. Mais Ladislas était trop jeune pour régner; il se trouvait hors du royaume et nul ne pouvait déterminer l'époque de son retour. Il importait donc de composer un gouvernement qui pût, en son nom et à sa place, administrer la chose pubUque. La diète se réserva la plus grande part de la besogne, et provisoirement nomma Jean de Hunyad « Capitaine général de la Transylvanie et des parties transtibiscaines. » C'était donner à ses décisions un inflexible exécuteur. En même temps elle députait Jean Giskra, Georges de Croatie, Osvald de Roszgôny, l'archevêque d'Esztergom, Denys, et plusieurs autres auprès de Frédéric m, afin de lui réclamer, au nom du peuple bon-

GouvjiiRMLiH. aja

grois, le roi Ladislas et la couronne d'Etienne le Saint (I). De la sorte elle marchait au-devant du péril occidental et le reiulait moindre eu le contraignant à se dessiner.

Pendant que la diplomatie agit en Autriche auprès de Frédéric, Hunyadi, investi de pleins pouvoirs militaires, s'appUcpie activement à préserver la Hongrie de l'invasion ottomane. Il écrit au pape, lui annonce avec détails la défaite de Varna, l'engage à ne point désespérer cependant, et le supplie de lui envoyer au plus tôt des subsides. Le pontife répond qu'il fera tout son possible (2). Aucun secours n'arrive.

Ainsi abandonné, le Capitaine magyar n'en songe pas moins à attaquer les infidèles. Etonné de leur inaction, mais ne s'y fiant pas, il se prépare. Soudain on lui signale qu'une armée ottomane s'est avancée jusqu'à la Save. Aussitôt il rassemble quelques escadrons, traverse la rivière au milieu de la nuit, surprend les OsmanUs endormis et les taille en pièces en deux hewes (3).

Après ce succès, qui efiaçait un peu la honte varnénienne, ■

Hunyadi retourne dans la basse Hongrie et n'y séjourne que peu de temps. Se souvenant de l'injure dont Drakula ,

s'est rendu coupable envers la Sainte Couronne en le re- i

tenant prisonnier, conformément à un décret spécial de la i

diète, il entreprend une expédition contre la Valachie. Du reste, Drakula n'en était pas à sa première traîtrise : plus d'mie fois il avait guidé les Turcs vers la Transylvanie et les avait aidés à la dévaster. Jean réunit des troupes, et sans pitié ni merci ravage les terres valaques. Drakula et

(1) iEDeas SyWius» I. c. — Teleki, 1. 1, p. 400.

(2) Pray, Annales, P. lit, p. 3K.

(3) Pray, P. ni, p. iO. — Tcleki,t. I, p. 477, 478.

334 JEAN DE UIJMYAD

60U fils aine sont pris et mis à mort. Dan est créé Tajvode à sa place, et la soumission de la Valachie et de la Moldavie à la suzeraineté hongroise est confirmée (1).

Hunyadi prenait im peu de repos sur les bords du Danube, lorsqu'il fut rappelé par la diète, qui le nomma CAPITAINE GÉNÉRAL DU ROYAUME, étendit ses pouvoirs militaires, bornés à une partie de la Hongrie, à la Hongrie entière, et le dirigea contre Ulric de Cilley (2).

Cet oncle, par alliance, de Ladislas le Posthume excitait des troubles en Croatie, et ces troubles menaçaient de devenir très-sérieux. A la mort de Tailoczi, ban des Croates, Uhic avait envahi Tévéché de Zagràb et s'était emparé d'Auràna. Toujours sous prétexte de défendre la légitimité royale du fils d'Elisabeth, il saccageait les environs. Affamé de jouissance et souvent à court d'argent, le noble comte ne se faisait pas faute de piller, d'inceiuUer les châteaux et de détrousser les citoyens paisibles. D(' plus, agent poUtique de Frédéric IH, il lui remettait plusieurs des points militaires dont il s'était emparé pendant la lutte entre Wladislas et la reine mère, entre autres GyOr (Raab). Ces brigandages et ces trahisons de\aient avoir une fin. Le Capitaine général se jeta subitement sur les propriétés particulières de Cilley, y mit tout à feu et à sang. Ulric s'empressa de venir implorer la paix. Jean la lui accorda en lui faisant jurer de se soumettre absolument aux décisions de la diète et de ne plus jamais rien tenter conti-e l'ordre existant. Ulric jura sans vergogne, bien décidé à enfreindre son serment le plus tôt possible. Croyant à la sincérité du comte, le Capitaine poussa la clémence jusqu'à lui restituer intégralement toutes les propriétés dont il venait de se rendre maître. Eu revanche, Ulric voua à

(IJ Johann, de Zrenda, Epislolœ Hunyadi., xiv. — Pray, P. HI, p. 44. Katona» t. XUl, p. ii03. — Teleki, 1. 1, p. 466. (2) Teleki, t.I^p.tt03.

SOU vainqueur uue de ces haioes implacables qui ne s'ass()u\isseut que dans le sang. Nous en verrons plus tard les funestes effets (1).

dépendant les ambassadeurs de la diète de Pesdi étaient arrivés auprès de Frédéric 111. L'empereur se préparait à reprendre les hostilités, au nom du Posthume. Quand les .lUibassadeurs le saluèrent, lui annoncèrent l'élection de son l)ien-aimé pupille, il se montra tout joyeux et loua fort le zèle déployé par la nation hongroise en faveur de son roi l»*gitime. Le voyant en aussi belle humeur, les délégués ^ empressèrent de lui soumettre les désirs de k diète. Aushitùt Sa gracieuse Majesté se montra moins expansive ; elle i)aibutia des excuses, longuement raisonna et répondit en termes vagues. A la demande de rendre Ladislas, le prudent roi des Romains objecta que le prince avait cinq ans ù peine ; que lui, son tuteur responsable, choisi par Elisabeth, il ne pouvait l'exposer hors de sa cour à des incertitudes, à des dangers : que, par conséquent, Ton ferait beaucoup mieux d'agréer son pacifique protectorat, de lui abandonner la conduite des peuples et l'administration des provinces, qui obéissaient et appartenaient à son pupille. Quant à la Sainte Couronne, les Hongrois n'en ont pas besoin, puisque leur roi a été inauguré depuis longtemps déjà : à quoi bon la leur rendre ?

Les ambassadeurs, peu satisfaits de pareilles finasseries, revinrent à la charge. Mais les conférences se succédèrent, et l'empereur continuait à tergiverser. Il devenait évident qu'il ne voulait rien conclure. Les ambassadeurs perdirent donc patience et se retirèrent, sans trop savoir comment ils rendraient compte de leur mission. Trois faits néanmoins semblaient ressortir des nuageuses réponses de Frédéric : l'entière légitimité de la pre-

(i) Zrenda, Epist» Hunyadi, u. — Bonfioii, de€ftd. lu, L. VU.

mière inauguration du Posthume devrait être constatée par décret ; la Sainte Couronne serait gardée en Autriche ; Posouy (Presbourg) serait Uvrée à l'empereur, qui y ferait élever Ladislas jusqu'à sa majorité (1). Les députés rapportèrent ces trois faits à leurs commettants, qui, ne les trouvant guère acceptables, restèrent, conmie par le passé, indécis et divisés.

En cette occurrence difficile , les grands seigneurs de Hongrie se remirent à intriguer chacun pour son propre compte. Mais, ne réussissant point à s'acquérir l'appui popijdaire, comprenant d'ailleurs de quel côté l'opinion publique se dirigeait, ils firent quelques avances à Hunyadi. Hédervâra lui proposa la dignité de « Gouverneur, » c'està-(Ure de vice-roi. Hunyadi accepta, pourvu toutefois que l'agrément des Ordres fut obtenu; mais il s'engagea, si cette dignité lui. était conférée, à la partager avec Nicolas (le Ujlak, déjà son collègue au vajvodat de Transylvanie (2). Cet arrangement entre particuUers aboutit à la convocation d'une diète générale.

L'assemblée des Magyars se réunit solennellement en plein soleil, à cheval et armée , dans la large plaine du Ràkos, le 5 juin 1446.

Ouand les ambassadeui-s accrédités auprès du roi des Romains eurent exposé le résultat négatif de leur mission, ne voulant, en aucun temps et sous aucun prétexte subir le gouvernement de Frédéric 111 , — la domination allemande, — mais tenant aussi à ne point se mettre en guerre jnre l'Empire, les Ordres proclamèrent de nouveau et

! I j Pray, P. Hl, p. 4^47. - Mnea SyWii, Epist. lxxxi. CÎ) Telèki, t. I, p. 497 el suiv.

GOUVERNECR. ^37 >

d^une manière déflnitiye Ladislas le Posthume <k roi élu et né, » et déclarèrent qu'il fallait, en attendant son arrivée consentie ou sa délivrance forcée, nommer un <c Gouverneur, » qui en son nom et à sa place administrerait la république (1).

Avant de procéder au choix de l'homme qui serait promu à cette dignité, la diète s'occupa de bien préciser quelle serait l'étendue des pouvoirs du magistrat suprême, quels seraient les droits et devoirs corrélatifs des Ordres. Voici ce qui fut décrété :

Le Gouverneur jouirait d'une autorité à peu près égale à celle qu'attribuaient au roi les anciennes constitutions. Seulement, il ne déclarerait la guerre , ne concluerait les alliances, ne sanctionnerait les trêves et traités, ne conférerait les prélatures, charges de baron, dignités et honneurs ecclésiastiques, civils et militaires, qu'après avoir préalablement consulté la diète et obtenu son approbation. Il lui serait permis de décerner des récompenses nationales, de faire des donations à ceux qui auraient bien mérité de la patrie, soit par leur courage à la guerre , soit par leurs services dans l'administration, ou bien par lem*s talents dans les sciences, les lettres et les arts. Mais ces donations ne pourraient excéder trente-deux c< sessions, » c'est-à-dire trente-deux lots de terre sei^vis chacun par un paysan; et les possessions, ainsi distribuées, en cas de trahison du donataire ou de crime noté d'infamie , ou bien encore en cas d'extinction de sa famille, reviendraient de droit au domaine royal. Comme sauvegarde de la majesté du prince absent, tous les dons du Gouverneur devraient être confirmés par Ladislas, dès qu'il aurait pris possession de son trône (2). Pour empêcher la falsification des monnaies et

(1) Tbaroczi, P. IV, cap. ilit. — Pray, P. III, p. 4546.

(2) Ce respect pour le roi absent apparaît dans tons les aetes pablies. Tont le temps que Hnnyadi orcnpa le pouToir en qualité de Gouverneur, il

338 iSAR DB HUMTAD

des actes légaux y le Gouverneur jouirait de la faculté d'y appliquer son sceau particulier^ ses armes; cependant, pow les affaires judiciaires, le sceau ordinairement employé, le roi présent , serait en usage, même le roi absent. Enfin, dans les tribunaux supérieurs, dits « judicia octar valia, » qu^il appartenait au souverain de présider en personne, son tenant lieu, le Gouverneur, serait obligé de s'adjoindre, — non compris le Palatin, le juge de la cour, deux prélats, deux barons, six nobles, siégeant d'après la loi, — quatre nouveaux juges : un prélat, un baron et deux nobles. La puissance du Gouverneur serait aussi absolue que possible en cas d'invasion ou de trouble, pour tout ce qui concernerait la conduite de la guerre.

La nouvelle magistrature définie et linfiitée, la diète s'occupa de détruire les obstacles qui pourraient en gêner l'exercice. Grâce à l'influence de la petite noblesse, ennemie de l'oligarcbie des magnats, deux lois très-importantes furent rendues de prime-abord. En vertu de la première , les conventions particulières passées entre les grands étaient déclarées nulles et sans effet, en tant qu'elles fussent contraires au bien public ou aux volontés de la diète. Par ce fait seul, les arrangements de Hédervâra et de Nicolas Ujlaki avec Jean de Hunyad se trouvèrent anéantis (1), En vertu de la seconde loi , les barons du royaume abdiqueraient ensemble leUrs dignités pendant la durée de la session, afin qu'ils pussent être réélus ou cassés par le suf-

pubUa les décisions des diètes et rédigea ses propres décrets administratifs an nom de Ladisias de Posthome. ~ Nos, Johannes de Hunyad, nomine et in persona incli(j domini Ladislai Electi nati quondam domini Alberti régis Hungarie ejusdem regni gubeniator. , , . (Voyez le tome X de Hunyadiék hora, tout entier consacré k des pièces JustificatiTes; parcourez aussi les compilations de Pray, de Katona, de Kaprinay, Ladislai Pasthumi historia diplomatica, et le Corpus juiis,) — Remarquez bien Tordre de ces deux mots Electi nati. Lk gtt tout le génie de la constitution hongroise : Élection d*abord, race ensuite.; (l)Telaki»t.l,p.80a.

GOUYERMEIIR. S»

f rage des Etats. Plusieurs furent cassés, parce qu'ils avaient mal géré les finances, et plusieurs autres furent réélus, parce qu'ils ayaient jusque-là strictement rempli leurs devoirs.

Une autre clause du décret diétal avait pour but de mettre fin aux déprédations des Bohémiens appelés par Elisabeth au secours de son fils : il ordonnait aux capitaines hussites, tels que Jean et Georges Giskra, Pierre Komorowski, Axemith et autres, d'évacuer et de restituer à la Sainte Couronne les villes et territoires dont ils s'étaient emparés; il commandait la démoUtion immédiate des forteresses élevées par eux; il prescrivait sévèrement que les possessions occupées illégalement durant la guerre civile fussent sans retard restituées à leurs propriétaires légitimes (1).

Cela bien et dûment délibéré et voté , les nobles magyars jurèrent d'observer saintement, et dans leur plus extrême rigueur, les décisions de la diète : fut déclaré ennemi de la répubUque quiconque oserait les enfreindre. Ensuite, on procéda h la nomination du Gouverneur. Jean de Hunyad, ban de SzOreny, vajvode de Transylvanie, * Capitaine du royaume, fut élu à l'unanimité (2). D'abord il refusa. Puis, cédant aux instances de l'assemblée , il se soumit à ses décrets (3).

Alors le président de la diète, le Palatin, lui dit :

(( Afin que Dieu t'assiste , afin que la très-sainte Vierge « Marie implore pour toi la miséricorde divine, afin que « tous les saints intercèdent en ta faveur, afin que le trèsce saint corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ assure top (( salut à ton heure dernière, afin que la terre reçoive tes

(1) Decreium, ▲. 1440.

(2) Teleki, 1. 1, p. 513.— LenCut, Guerre des Hussites, i. Il, p. 4SM0.— Tboroczi, Bouanio, Pny» Kitona» 1. j. e.

(3) Teleki» t. I»p.518.

340 JEAN DE HUNYAD

« ossements et ne les rejette pas le troisième jour, afin que « ta race ne soit pas anéantie, afin que lors du Jugement « tu mérites de considérer le sacré visage de Dieu, afin a que tu ne sois pas enseveli dans les flammes étemelles « de l'enfer,

« Tu emploieras tous tes efforts à l'exécution de toutes « les clauses de ce traité , rédigé pour le profit et l'utilité c( du royaume ; tu ne feras ni ne feras rien faire contre « aucune d'elles (1). »

Hunyadi étendit la main droite, et, la voix haute, répéta la formule sacramentelle :

c< Afin que Dieu m'assiste..., afin que la terre reçoive « mes ossements et ne les rejette pas le troisième jour, c< afin que ma race ne soit pas anéantie.,., afin que je <( ne sois pas enseveli dans les flammes éternelles de a l'enfer,

« J'emploierai tous mes efforts à l'exécution de toutes a les clauses de ce décret, rédigé pour le profit et l'utilité <( du royaume ; je ne ferai ni ne ferai rien faire contre a aucune d'elles. »

En remettant au Gouverneur élu les insignes et prérogatives de sa charge, les sceaux de l'Etat et le commandement des forteresses, l'assemblée le pria de vouloir bien employer tout son pouvoir pour arracher Ladislas le Posthume des mains de l'empereur, et , s'il n'y réussissait pas, pour reconquérir au moins Gyôr, Soprony et les autres places au pouvoir des révoltés ; en un mot, pour rendre au

(1) Dcus te ita adjuvet, Beata Virgo Maria tibi ita niisericordiam iiupetret , omiies Rancti sic pro te intercédant , dei sanctissimum corpus in extremo tuo die ita saluti tn» consulat , terra tua ossa ita suscipiat , et sic die tertia non ejiciat, in universum semen tuum sic non deficiat, in die Judicii ita sanctum DU vultum conspicere valeas, in stemo infcrno ita non sepeliaris, sicut universa hoc regesto contenta, in profectum et utilitatem regni conscripta, toto Gonatu determinate retinebis, nibil in contrarium eorum faciès, neque fieri procurabis. — (De Monarchia et Sacra Corona regni Hungnriœ, auctore P. de Rewa, ceutoria V, éd. Francoforli, 1658, p. 37).

royaume ses provinceS'démembrées et ses antiques frontières (1).

Cette prière, qui n'avait point la brutalité d'un ordre, définissait dans quel but spécial Jean de Hunyad avait été investi de pouvoirs extraordinaires : il devait ramener dans la patrie troublée le roi, probablement pacificateur, ruiner les influences allemandes, antinationales, et en même temps veiller à la paix publique , à la conservation et à la gloire de la monarchie sans monarque. L'œuvre était grande, mais difficile, ingrate ; beaucoup d'inquiétudes, beaucoup de haines à recueillir, peu ou point de gloire. Jean de liunyad l'osa et la paracheva, malgré les obstacles, inspiré par sou patriotisme, fortifié par sa probité.

L'élection du Gouverneur, proclamée sur le Râkos, fut accueillie par la nation entière comme une espérance de jours plus heureux. La joie se répandit jusque dans les classes les plus infimes de la société, jusque dans le petit peuple des villes et le serf des campagnes. On entonna des cantiques d'actions de grâces; on se livra partout à des réjouissances enthousiastes. Plusieurs jours durant, la Hongrie fut eu fête (2;.

lY.

Aussitôt installé au gouvernement, se conformant au dernier décret rendu parla diète du Rdkos, Hunyadi déclara la guerre à l'empereur Frédéric lU et appela les habitants de Vienne à s'aUier aux Hongrois pour la déUvrance de leur prince commun, Ladislas le Posthume, injustement retenu par son parent, usurpateur de ses droits. Frédéric se hâta d'écrire une lettre insidieuse, adressée aux Ordres de Hongrie, dans laquelle Jean de Hunyad était directe-

(1) Paluia, yotaia, P. il, p. 263.

(!2) Tharocti, P. IV, cap. uit.

94Ê JEAN DE HOlfTAD

ment attaqué. Hunyadi n'eut que quelques mots à prononcer, et les Ordres passèrent outre. Alors Frédéric accusa le Goutemeur par-devant te pape. Hunyadi s'empressa de soumettre au souvemn pontife les motifs de la querelle, abandonnant à sa justice irréfragable de décider en^*e Faccusateur et l'accusé. De plus, afin que chacun sût à quoi s'en tenir et pût juger de quel côté se trouvait la justice , il adressa d'autres épltres à tous les princes voisins, et notamment au doge de Venise (1).

Ces précautions diplomatiques étant prises , le Gouverneur réunit 10,000 soldats, et aussitôt après la dissolution de la diète, quoique l'hiver fût imminent, il se mit en marche. 11 campa à Sarvâr, s'y arrêta quelques semaines, puis se dirigea vere les frontières autrichiennes, qu'il franchit sans coup férir. Avant de commencer les hostilités , il manda de nouveau aux Yiennois qu'ils eussent à venir joindre leurs forces aux siennes. Ceux-ci n'arrivant point et ne lui offrant que des promesses évasives, il dévasta la Carniole, la Carinthie , la Styrie , l'Autriche elle-même , et s'avança jusqu'aux portes de Vienne. L'hiver était venu. Malgré ses rigueurs , les Hongrois continuèrent l'expédition, tant était réel le désir du général et des soldats de ramener leinr roi. Ils se dirigèrent sur Neustadt, que Frédéric habitait. L'empereiur avait en vain imploré les secours de l'Empire et n'avait pu rassembler sur ses propres possessions que des troupes insuffisantes. Attaqué à l'improviste, presque sans soldats, il se tenait caché, tout tremblant, derrière les murailles de sa forteresse. Hunyadi, après avoir ravagé le territoire circonvoisin , n'osa pas tenter contre Neustadt un siège en règle , parce que la saison était déjà trop avancée. Il s'en retourna donc en Hongrie avec un butin énorme, bien résolu à revenir au

(I) Pray.lMII,p. 40-49.

GOUVIRlIEUft. ai8

printemps. Mais avant de sortir de rAutriche, une troisième fois il dénonça sa cause au sénat de Vienne , et ensuite ramena ses compagnons d'armes en leurs quartiers d'hiver (1).

Effrayé de la touniure par trop belliqueuse que prenaient les choses, l'empereur cherchait un moyen de gagner du temps. Survint le légat d'Eugène IV. Il lui confia ses embarras. Le nonce s'empressa d'avertir l'évoque de Vârad des dispositions pacifiques de Frédéric III , et l'évéque en fit part à Hunyadi.

« Aimant mieux être le chef de la paix que le chef de la guerre (2), » le Gouverneur convoqua les Ordres pour le 8 janvier 1447. La diète, sur sa proposition, consentit encore à essayer de la diplomatie , et donna les pouvoii's nécessaires à plusieurs de ses membres, choisis parmi les plus illustres du clergé et de la noblesse. Les évêques d'Esztergom et de GyOr, Denys et Augustin, le Palatin et le juge de la cour, Hédervara et Pâlotzi, le ban d'Esclavonie, Ladislas de Gara, le vajvode de transylvanie, Nicolas de Ujlak, le trésorier Michel 0rs2âg et Thomas Szechi, plénipotentiah'es hongrois, se réunirent à Vienne, avec les ambassadeurs impériaux, et ouvrirent aussitôt la discussion. Des jours, des semaines, se passèrent : on n'arrivait point à s'entendre. Impatients par caractère et se fiant davantage aux éclats de l'épée qu'aux ruses de la parole , les députés hongrois prirent congé de leurs adversaires et rerinrent en Hongrie , bien décidés à conseiller à la Dicte la continuation immédiate des hostiUtés.

Alors arrivèrent deux lettres de Nicolas V, l'une adres-

(i) Bonfiiiii, decad. m, L. VII, p. 476-477. — Leufaut, Guerre des Bussites, i. II. p. 186. — Pray. P. III. p. SO 5i. (â) Palma, P. H, Joh, Hunyad. Gub, l iv.

344 JEAN DE HONYAD

âée à Uiuiyadiy Fautive à Frédéric III (1). Ces deux lettres annonçaient la prochaine arrivée du cardinal diacre de Saint-Angeli, légat du pape, et priaient l'empereur et le Gouverneur de vouloir bien suspendre les hostilités jusqu'à sa venue. Frédéric, qui ne demandait pas mieux, renoua donc au plus vite les relations diplomaticpies en formulant certaines offres acceptables. Les mêmes ambassadeurs recommencèrent leurs conférences à Kakersbourg- , le l"juin 1447. Là, enfin, et non sans grand'peine , il fut possible d'aboutir à quelque chose.

La trêve, précédemment conclue à l'occasion de la croisade varnénienue, serait prorogée pour deux ans, en attendant qu'une paix définitive fût conclue, grâce à l'intervention du cai'dinal de Saint-Angeli. Pour l'heure, Frédéric garderait Soprony, KOszeg et les citadelles environnantes ; son frère Albert garderait Fraknô , Kismarton et autres heux laissés en gage par ÉUsid)eth', jusqu'au moment où les Hongrois auraient acquitté complètement la somme prêtée : néanmoms, une des villes Uvrées, GyOr, serait rendue le 1" juillet suivant à l'évêque de ce siège, Augustin. Tant qu'il serait enfant, Ladislas le Posthume demeurerait à la cour et sous la tutelle du roi des Romains : vingt-cjuatre mille florins d'or devraient être annuellement comptés à Frédéric pour les frais d'entretien et d'éducation de son pupille. Enfin , Jean de Hunyad serait reconnu en quaUté de Gouverneur du royaume de Hongrie, et les ambassadeurs magyars seraient convocpiés , pour le mois de novembre , à des conférences où le souverain pontife , par son légat, exercerait son arbitrage (2).

Ces conditions, beaucoup moins onéreuses qu'une lutte à main armée , amenaient deux résultats importants :

(1) Lisez ces deux lettres dans Teleki, t. X, p. 200-30i. (i) Acia pMica Vienn. ap. Pray, P. UI, p. 47-60.

GOUVERNEUK. 345

d'une part, riuterveiitiou, enfin efficace — elle était promise — du souverain pontife , plus sûr et moins intéressé que l'empereur ; d'autre part, la reconnaissance de l'autorité conférée à Hunyadi, et implicitement des droits constituants et législatifs des Ordres assemblés. En outi^e , cette suspension d'hostilités permettait aux Hongrois de songer aux éventualités futures, surtout à celles qui pourraient leur advenir d'Orient ; et si le royaume perdait pour un temps certains points militiûres qu'il re\eudiquait, il gagnait tout de suite mie ville importante , déjà occupée par l'eimemi, et difficile à enlever de force. En conséquence, la diète confirma ce qu'avaient décidé ses maudataires, et la trè\e signée devint exécutoire — septembre 1447.

Le palatin Laurent de Hédervâi'a étant mort, la même assemblée donna sa charge à Ladislas de Gai-a. Cette élection occasionnera plus tard des troubles civils , en créant une rivahté funeste entre les deux premiers magistrats de la répubUque, entre le Gouverneur du royaume et le Comte du palais.

Varna hvrait le Danube, la route qui mène à l'Europe centrale. Satisfaits de l'honneur d'avoir vaincu , les Turcs ne songèrent pas à profiter du désastre de leurs ennemis. Leur sultan, l'àme pleine de soupirs , oublia l'œuvre conquérante léguée par Othman à ses successeurs, et s'en alla endormir son immense eimui de vivre dans les bras de ses fenunes, sous les ombrages de son paradis de Magnésie.

Le pauvre Amurath ne put pas jouir longtemps de ce repos tant désiré. Bientôt il lui fallut encore , afin de sauver son empire, sauter sur son cheval et s'élancer au combat, lui dont le bras fatigué ne maniait plus qu'à regret l'étincelant cimeterre.

Page 1