MO JEAN DE HUNYAD
les regrets sincères de Tennemi qu'il avait abaissé, ni même l'insulte à sa dépouille déposée dans le tombeau. Peut-être lui manqua-t-il la canonisation que Rome lui devait, mais Rome oublia bien de canoniser Jeanne d'Arc, et d'ailleurs Hunyadi avait-il besoin d'être inscrit au nombre des bienheureux officiels pour être saint par luimême, pour rester saint dans la mémoire des hommes ? Il porte au front un double nimbe : le nimbe de la vertu, et cet autre nimbe qui s'enroule autour des fronts les plus hauts comme pour en faire ressortir l'éclat immaculé : la calomnie.
La calomnie persécuta Hunyadi vivant. Elle le poursuivit mort.
Et qui l'inventa? Ces magnats, qui s'étaient cachés dans leurs châteaux , lâches et félons, à la veille du grand duel de Belgrade; ce petit roi, qui, pâle de peur, avait abandonné sa capitale à l'heure du danger, et qui n'y rentra que pour assister au suppUc« illégal du fils de son sauveur, que pour cracher sur la mémoire sacrée de celui auquel il devait ce trône, par lui si misérablement occupé !
Vous vous rappelez les magnifiques louanges pubUquement décernées au Gouverneur par « lettres royales » du 30 janvier 1453. Lisez maintenant les accusations infamantes, lancées sur la tombe à peine fermée du vainqueur de Mahomet, le 21 mars 1457, dans ce diplôme émané du même prince et de son conseil, où, pour dissimuler l'odieux du crime précédemment commis à Bude sur la personne de Ladislas de Hunyad, on s'efforce de démontrer la réalité de son crime imaginaire en salissant le père avec les fik.
Pauvre Ladislas d'Autriche , enfant sans intelUgence et sans volonté, sutril combien il fut juste quand il daigna
signer le pauégyrique ; compril-il à quel point il fut ingrat loreque de sou propre sceau il osa légaliser la diatribe ? 11 disparut avant d'être homme, et sa mort prématurée sauva la Hongrie, dont il eût hâté la ruine. Qu'il lui soit donc beaucoup pardonné ! S'il agit sans conscience, c'est que sa conscience n'était point encore née.
t( Ladislas, par la grâce de Dieu, roi de Hongrie, de Bohème, de Dalmatie, de Croatie, etc.
tt Pour la future mémoire du fait.
« Le fondateur de l'Univers, établissant toutes les choses par lui créées dans un certain ordre et conformément à d'invariables lois, a préposé les uns au-dessus des autres les hommes doués de raison ; il a institué les rois , princes,
et magistrats et les a chargés de gouverner les peuples
avec justice d'honorer le mérite de légitimes récompenses et de ne point laisser le crime impuni. C'est
pourquoi nous voulons que le contenu de ce (diplôme) soit transmis à tous, présents et futurs.
a Un certain Jean de Hunyad , primitivement ban de SzOrény, et qui plus tard, — à l'époque où le roi de Pologne Wladidas contre Dieu et le droit de Notre Majesté entra dans notre royaume et en contraignit une grande partie à subir sa domination , — acquit l'honneur et le titre du vaj^odat de Transylvanie, leva une armée, se jeta d'abord sur nos comtés de Cilley et de Zagor, alors occupés par nos fidèles et bien-aimés parents Frédéric et Ulric comtes de Cilley, etc., envahit ensuite notre duché d'Autriche, mit à sac les comtés et duchés susdits, y promena la flamme incendiaire et y causa de graves et inappréciables déprédations (1).
(t) Quidam ioannes de Hunyad priDJum banus Zevreniensis , et Uodeoi tempore Wladislui régis Polooie, qui boc regnum nostrum contra Deuni et jus Majestâiis Nostre subiulraral et magnam regni nostri partem obedieucie sue coegerat, booorem ei nomen Waijuodaïus Transsilvanie coosecutus leTato exercita pritoam comitatas nostros CUie ti Zagorie quos tiinc fidèles et sin-
4êà JfiAN Dfe UUNYÀD.
a Nommé fioùvemeur de notre royaume en notre
nom, il le défendit, il est vrai, de quelque manière; mais en revanche, de combien de maux , de troubles et d'oppressions n'accabla-t-il point nos fidèles sujets? Nous
avons jugé à propos de mentionner ici quelques-uns de ces faits.
« Bien des fois sur les terres et les biens de notre fidèle Georges, despote de Rascie, aidé même de temps en temps par les Turcs, il se rua en ennemi , y ramassa du butin, en assiégea et prit d'assaut les forteresses. De nos vajvodes de Yalachie et de Moldavie , qui nous étaient fidèles ainsi qu'à notre royaume , il fit tuer les uns, chasser les autres, et les remplaça par des hommes qui , suivant sa pensée , devaient lui être attachés (1)<
K Dans rintervalle , nous avions été déUvré des mains de l'empereur des Romains (Frédéric III) et la jouissanee de notre royaume nous avait été offerte et fournie aussitôt après par nos fidèles prélats et barons, Noik rendant visita au nom de toute notre monarchie. Quand enfin nous sommes arrivé pour en prendre possession , Jean de Hanyâd lui-même, avec nos autres prélats et barons, se présenta à notre rencontre , et à cette occasion Nous lui avons purdonné tous ses excès antérieurs et chacun de ses délits el crimes. Bien plus, nous l'avons alors comblé d'honneurs et de donations; par exemple nous lui avons conféré le cofnté de Besztercze et plusieurs autres de nos propres châteaux. Changeant seulement son titre de Gouverneur en celui de
cere dilecli consanguiaei uosCri condam Friderictra et UI riens Comités Gilie,
etc. tenebaDl, et laDdeai ducalum nostram Austrie invasit, et utrumque coniilatus scilicet et ducatuiu prescriptos preda et spoliis affecit, igneqne combussit gravia et inestimabilia reruiii danipna inferens in illis.
(1) Quoeiens terras et bona fidelis nostri Georgii, Despoti Rascie,
inductis etiam interduni in eisdeni Turcis intasit et depredatus est casiraque eiusdem obsedit et expugnavit. Wajuodas nostros Trausalplnum ei Jffoldatiensem nobis et regno nostro fidèles, alios occidi alios expelli fecit, et eorum loeo alios, quos sibi obligatos tieri debere putarit superindaxit.
SA MOHT. 408
Capitaine général de notre Hongrie, nous lui avons même iibaudonué le gouvernement de notre royaume, et au moment de partir pour recevoir la couronne de notre royaume de Bohème , nous lui avons confié l'autorité suprême avec tous nos revenus royaux, généraux et partie iniliers.
« Nous espérions qu'à cause des bienfaits immenses et des éclatants honneurs dont nous l'avions chargé , il se montrerait en toute sincérité d'àme le sujet fidèle de Notre Majesté. Nous avons obtenu un résultat qui différait étranî^rment de nos espérances.
a En effet, lorsque, après notre couronnement en Bohème, nous nous étions décidé à rentrer dans notre État et à jouir de sa possession à notre gré , nous lui envoyâmes à plusieurs reprises des députés, dont certains furent même choisis parmi les prélats et barons de notre royaume , lui enjoignant , conformément à la fidèUté à laquelle il était tenu envers nous, de nous restituer nos châteaux royaux, de résigner nos revenus à nos conmaissaires, et de ne plus se mêler désormais de leur administration. Mais ce même Jean de Hmiy ad exprima alors quelle était sa pensée à notre égard. A grand'peine nous réussîmes à lui arracher notre citadelle de Bude ; encore, contraiiTment à notre volonté, se réserva-t-il toutes les autres et garda-t-il notre royal trésor. De plus, il ne voulut point se présenter devant Notre Majesté, en notre ville de Bude, avant de nous avoir extorqué un sauf-conduitil) rédigé eu une forme extrêmement minitieuse ; et, par la suite, plusieurs fois appelé, il n'y voulut jamais revenir. D'autre part , il introduisit les Turcs en notre royaume de Rascie , qui, grâce à lui, presque tout entier fut dévasté, ravagé et incendié par eux ; par l'entre-
(0 Ce fait se produisit en 1455. Hunyadi, que le guet-apens de Koptény ayaii reida détaol à bon droit, ue Toulut assister à la Diète, que muai d'an bon sauf-conduiU
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mise de Michel de Szilâg}', qu'il avait établi commandant de notre forteresse de Nândor-Albe, il fit encore couper les doigts de la main droite de l'illustre prince Georges, despote de Rascie , le très-fidèle sujet de Notre Majesté , et le retint captif jusqu'à ce qu'il lui eût extorqué une grosse somme d'argent, toujours par l'entreraLse du même Michel (1).
n Après la mort de ce Jean de Hunyad , ses deux fils , Ladislas et Mathias , restèrent imitateurs des scélératess**s paternelles , chargés même par leur père de le remplacer et de parachever ce qu'il n'avait pas pu accomplir de sou vivant (2)....
« Le roi Ladislas, de sa propre main (3). »
L'historien pens(» que de tels mensonges sont indignes
d'être réfutes, et qu'il suffit de leur imprimer la flétrissure
qu'ils méritent. Du reste, la Hongrie n'en fut jamais dupe,
ni alors, ni plus tard. A la voix de cette veuve héroïque,
(i) Nam cum suscepta corona preucti regni Bohemie rorsom hoc regnam nostrum ingredi et ejus possessioneni ad arbitrium iiostrum frui disposuissemus, misimus Donnullos Duncios et plures eurum ex prelaiis 'et baronibas nostris , requirentes eum sub eo debito fidelitatis quo nobis tenebatur ut castra noslra restitueret^ et proventus nostris resignaret, seque de cetero ad eosdem non ingereret. Sed idem Johannes de Hunyad tonc expressitquo nos aninio prosequeretur, vixenim post mullos labores et difficultales casirum nosiruni Budense de roanibus suis extorsimus ceteris omnibus et proveoiibus Dosli'is regalibus contra voluntatem uostrani reserualls neque ad nosirani oiajeslateni nisi extorsis a nobis strictissime forme lilteris salviconduclus eciam ad banc civitatem nostram Budensem tandemque recedcns nunqoam redire voluit pluries Tocatus , sed inductis Turcis regnum noslrum Rascie fere tolum per eosdem depopuiari depredari et comburi illustremque priocipeni Georgium de sputum Rascie maiestaii nostre fidelissimum perMicbaelem Ziilaghy , queni castellanum in caslro noslro Nandor-Albensi députaverat, amputatis digitis dextre manus sue captivari fecit, et tamdiu tenuii . quousque magnani ab eo pecunie summani per eumdem Michaeleu extorqueret.
(i) Postea vers ipso Johanne de Huuyad de mcdio sublato, et duobus (lliis suis ulpula Ladislao et Malhia puternorum scclerum non solum imitatoribus sedeciani id quod patcr eoruui vivens perficere non potuerat supplenlibus ab eo rcmanentibus etc.
(H) Voir ce curieux diplôme au tome X du savant livre de H. Joseph Teleki, p. 546.
qui ne songea point à verser d'inutiles larmes et qui n^eut qu'une pensée, venger son fils, qu'elle n'avait pu arracher au bourreau, et défendre la mémoire de son glorieux mari, dont l'honneur était son honneur, — à la voix d'Elisabeth et sous le commandement de son frère , le brave Szilâgyi, la Hongrie entière, frémissante de haine, se leva, brandit le sabre, et contraignit le roi félon et calomniateur à s'enfuir à Vienne , puis à Prague, où tristement il rendit le dernier soupir quatre mois après la décapitation de Ladislas. Alors la Diète nationale se rassembla sous les murailles de Pesth , pour l'élection d'un nouveau souverain , et , au miheu des cris d'enthousiasme des patriotes, nobles et plébéiens, le prisonnier du Posthume , enfant de quinze ans , déjà digne fils du sauveur de la nation magyare et de la chrétienté, Mathias Corvin de Hunyad, fut proclamé roi le 24 janvier 1458. Ce jour-là, l'un des plus grands des annales hongroises, le peuple lava la boue si lâchement jetée sur le cada\Te du consei'vateur de la patrie , et, en couronnant son héritier, le couronna lui-même de son éternelle reconnaissance.
Jean de Hunyad était de taille moyenne; mais ses membres, admirablement proportionnés, nerveux et flexibles, lui composaient un corps d'une beauté réelle, apte aux travaux militaires, infatigable. Sa tête, grosse, pleine de pensées, était couverte de cheveux qui frisaient naturellement, colorés comme « le fruit du châtaignier (1). » Sa face, sanguine , osseuse , large , offrait en son ensemble quelque chose d'un peu dur, la rudesse du soldat, de la fierté sans dédain, beaucoup de vigueur ; et sur les lèvres, ainsi que sur les rondeurs des joues, erraient la bienveillance et la
(1) Thuroczi, 1. c.
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bonhomie. Dans ses grc^pds yeux bruns, que dominaient d*épais sourcils qui se fronçaient formidablement, on sentait par derrière les éclaii^s de \a^ vivacité , de la fougue, de l'intelligence ardente, l'incommensurable profondeurde l'àme religieuse, qui cherche et voit l'infini (1).
Très-simple dans sa manière de vivre , Hunyadi prenait néanmoins un soin extrême de sa mise. Sa flottante pelisse, brodée et fourrée ; l'aigrette diamantée de son « kalpak » et les ornements d'or et d'argent qui sonnaient à la crinière et sur la croupe de son cheval , le distinguaient entre tous les nobles dans les diètes et cérémonies , et , dans les batailles, le faisaient reconnaître au miUeu des combattants dispersés par la lutte. Cette pompe du vêtement, qui passait dans sa tournure et dans ses gestes sans s'exagérer, ne contribua peut-être pas peu à gagner à Hunyadi l'admiration constante et le dévoûment illimité de ses compagnons d'armes et du petit peuple. En Hongrie, aussi bien qu'en France, et comme partout ailleurs , les masses ignorantes, et qui rarement raisonnent, ont la passion féminine de l'apparat : elles adorent ce qui brille.
Dans sa vie privée, Hunyadi était modeste, libéral, bon surtout. Il donnait beaucoup aux pauvres gens (2), ne méprisait ni ne tyrannisait ceux que le hasard de la naissance avait établi ses inférieurs. Avec une générosité rare, il reconnaissait les bienfaits et les services. Il savait ne point garder souvenance des injures.
Chrétien digne de ses coreUgionnaires des premiers siècles, sans être aveuglé par ce fanatisme cruel qui dresse les bûchers, il aimait et priait pieusement Jésus, « le doux holocauste des ini(iuités humaines. » Parce qu'il avait été
(1j Thuroczi et Bonfiaio. — Nous avons ?u deux portraits de Hunyadi, gravés d'après ceux du temps , l'un dans le Mausoleum regum et ducum Hungnriœ, rautre à la tête du second TOlume de Hunf/adidk kora,
(3) MauMoleum, p. 307-309.
Si MORT. 467
baptisé, comme ses pères, en la communion catholique, il suivait sans discuter la direction des prêtres et des prélats, que la religion lui ordonnait de considérer comme les représentants de Dieu sur la terre. Croyant rendre hommage au Très-Haut en enrichissant ses autels et ceux qui les desservaient, avec le butin rapporté de ses campagnes, et sour* vent aussi avec ses propres deniers, il élevait des églises et des chapelles, décorait des cathédrales, dotait des chapitre! et des congrégations. Enfin, — et en ceci nous, qui sommes nés depuis 89, nous pouvons le louer sans hésitation,*-* il suivait, règles de sa conduite, les principes saints et étemels que les disciples de Christ ont déposés dans l'Évangile.
Où Jean de Hunyad, considéré uniquement comme homme, isolé de son siècle , abstrait de son mandat, apparaît déjà grand et beau, c'est dans sa famille. Pur, et d'une pureté absolue en ses mœurs, — car, s'il se fût, par occasion ou par habitude, adonné au libertinage, quelque chroniqueur ennemi, Dlugoss ou Piccolomini, par exemple, n'aurait pas manqué d'en avertir la postérité, — Jean, fort jeune , épousa une femme forte de cœur, sa digne compagne durant son existence tourmentée, Elisabeth de Szilàg)-.
Aimé, heureux, tranquille au foyer, soutenu par l'affection , ne dut-il pas marcher d'un pas plus sûr dans la vie publique, être plus robuste dans l'action ? La vertu, quoi (ju'on dise, est plus puissante (pie le vice, même en politique. Les Jacobins de 93 avaient raison sur ce point.
Lu seul fait eût assuré l'immortalité de Ifunyadi, si luimême, par sa propre valeur, il ne se l'était conquise : son amour paternel. Jean idolâtra ses deux fils. Vous vou^ souvenez, n'est-ce pas, de ces larmes sublimes que versa le vainqueur des Turcs, à Kolosvàr, après la triompbante camj^agne de 1443?
llunyadi fit plus que d'aimer ses fils : il sut les aimer, et
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grâce à Téducation qu'il leur donna , aux exemples qu'il leur fournit, il parvint à les rendre assez forts pour supporter la pesanteur de son nom. Certes, Ladislas, Fatnéy était digne et capable de servir son noble pays; peutr^tre en fùt-il devenu l'un des plus valeureux, l'un des plus illustres défenseurs, si le bourreau du Posthume, un soir, dans un coin obscur de Bude, n'avait tranché, de quatre coups de hache, sa tête si belle et si jeune encore. Mais l'autre, Mathias, l'autre vécut, devint roi et régna glorieusement. A Jean de Hunyad appartient l'honneur insigne d'avoir engendré, de corps et d'&me , le plus justement aimé des souverains hongrois.
Dans la vie pubUque , les quaUtés intimes de Ilunyadi subsistent, mais élargies et plus brillantes.
iNe prouve-t-il point son inépuisable libéraUté, lorsque, de pauvre devenu riche, il comprend que ses biens ne lui appartiennent point à lui seul; il les exploite et les utilise au profit de son pays ; avec son or, rasseml}lanl, équipant et entretenant sans cesse des armées qu'il conduit contre l'ennemi?
Et sa générosité grandiose, par combien de faits est-elle attestée?
(Jeorges Braukovich a tiahi les plans des chrétiens, les a fait massacrer après la défaite , a retenu prisonnier leur chef malheureux, a même offert aux Turcs de leur Uvrer le terrible Yanko. Hunyadi le punit d'abord; mais, plus tard, dès que le desposte implore son assistance, il court à la rencontre des Ottomans, déjà maîtres d'une grande partie de la Rascie, les bat, les chasse , sauve le prince et la principauté, et s'en va ne gardant rien pour lui, rien que l'honneur de n'avoir pas su haïr. Et Cilley lui-même , ce misérable qui le calomniait et l'injuriait dans le conseil au roi, qui avait osé l'accuser de trahison et de régicide , qui lui tendait des pièges et tramait sa mort , Jean ne
daigna point le saisir de sa main vigoureuse et le briser: quand il le tint en face de lui, au bout de son épée, incontestablement traître , il refusa d'user de son droit de légitime défense, il comprima sa colère et son dégoût, il se contenta de lui jeter à la face une aumône, la vie sauve.
Là-bas, en la maison de famille, Hunyadi est aimant, époux et père. Soldat, vajvode. Capitaine général, roi moins le diadème , Hunyadi aime encore , et d'un immense amour, la patrie. Pour elle, la sainte mère , ses labeui-s, ses riclu»sses, son sang , tout lui. Envers elle il se croit redevable de tout. 11 lui donnera tout.
Mais, à côté du patriotisme , il est une autre idée , plus haute et plus îd)sorbante encore, l'idée religieuse , la foi. Jean de Hunyad est convaincu que le catholicisme, dans son dogme, contient la vérité entière. Au nom de cette vérité révélée, à son sens indiscutable, il s'élance à la bataille et jamais ne s'arrête. 11 ne s'inquiète guère de ce que peuvent penser, dire de lui et faire contre lui, ceux -mêmes dont il est le soldat, les papes et les prêtres. 11 lutte, il lutte, triomphe et meurt épuisé. Entraîné par son roi, l'empereur Sigismond, catholique, il combat les hussites, — erreur qu'il lui était impossible de ne pas commettre; — mais , obéissant à son mouvement propre, il se rue contre les musulmans, alors les adversaires acharnés de la croyance chrétienne, aloi^les barbares, les destructeurs de la civilisation, et du même élan il sauve sa famille, sa patrie, sa reUgion, l'avenir de l'humanité.
En ce siècle de doute, au milieu duquel nous nous agitons, où la plupart d'entre nous errent à l'aventure , ne sachant d'où ils viennent, ce qu'ils sont, où ils vont, nous ne pouvons nous empêcher d'admirer profondément cette foi aveugle, mais féconde, de Hunyadi. Nous, qui démons être les apôtres de la rehgion de demain, nous les premiersnés de la liberté , oh ! si nous sommes faibles et timides,
470 JEAN DS HCRYAD.
c'est que nous ne saTons pas croire en nous et en notre cause) comme ils croyaient en eux et en leur catholicisme, les cheyaliers danubiens du quinzième siècle.
Cavalier, pour ainsi dire, de nature, Jean de Hunyad, avant tout, est un soldat. C'est là ce qui prédomine en son caractère. Il n'a point le courage froid et raisonné : l'enthousiasme et l'élan lui donnent une fougue inextinguible, une audace surhumaine. Faut-il aller là, il y va sans calculer si c'est possible ; il y va parce qu'il faut qu'il y aille et qu'il doit y aller. Général, il ne perd rien de son impétuosité ; au contraire, elle devient la base même de sa tactique. Par la parole et pat» l'exemple, il la communique à ses compagnons d'armes, si bien que les moins ardents deviennent des lions et font des prodiges que lui seul était capable de rêver, seul à même d'accompUr. Ne croyez pas cependant que Hunyddi fût simplement un hardi cavalier barbare, entraînant une horde au carnage. Sans doute, il fut asserpeu tacticien. Quil'étaitàsonépoqueîNéanmoins, enmainte occasion, a déploya une véritable habileté. Nul ne sut mieux pénétrer les intentions de l'ennemi, préparer, saisir une occasion; nul ne fut plus prompt à l'attaque, plus vif à la retraite. Mahomet II, qui s'y connaissait, le considérait comme le premier capitaine du temps. Du reste, il ne faut point oublier le caractère particuUer des guerres avec les Turcs, tant que ceux-ci conservèrent leur entrain asiatique. Les mathématiques y servaient peu. C'était une lutte de surprises, de bonds et de reculs précipités. Jean de Hunyad en comprit admirablement l'esprit. Voilà pourquoi il eut tant de bonheur dans ses innombrables expéditions. Dix fois il vainquit les OsmanUs en bataille rangée ; quatorze fois il les attaqua, lés surprit et les mit en fuite dans
des engagements sérieux; trois fois seulement, à Szent- Imre, à Varna et à RigômezO, il fut vaincu (1).
Hunyadi semble être' trop essentiellement militaire pour avoir le goût et Taptitude des travaux diplomatiques et administratifs. Forcé de s'y adonner lorsqu'il fut investi du gouvernement général, il se montra toujours à la hauteur de sa position. Son administration intérieure fut conduite avec beaucoup de vigueur et de justice. Trop franc pour se montrer fin politique, il possédait un coup d'œil juste, une sorte de pénétration instinctive que développa vite le maniement des affaires. Il eut à arracher Ladislas le Posthume des mains de Frédéric III, et certes c'était une chose diplomatiquement fort difficile, à cause de la duplicité trèsconnue de cet empereur d'Allemagne. Il eut aussi, pour conserver lu paix pubUque, à deviner des milliers d'intrigues ourdies tant contre TKtal que contre lui-même, à pénétrer (les conjurations, à détruire ou à arranger des confédérations particuhères. Lui, qui n'était pas savant, qui ne connaissait pas même la langue latine, la langue univei^ellemeiit employée alors dans le monde officiel, il mena tout à bonne lin. Il eut donc du génie.
Mais au-dessus de ce courage, de cette habileté, de ce génie ; au-dessus du sacrifice, de la foi, de l'héroïsme, il y a la probité. Hunyadi — et c'est la plus belle des louanges que l'historien puisse lui décerner — Hunyadi fut un honnête homme. Il Tétait dans la vie privée; il le fut dans la vie publique. A ce point de vue, Jean de Hunyad n'a que deux rivaux ; dans les temps anciens, Cincinnatus; dans les temps modernes, Washington, la plus noble tête de notre siècle. Il est bon de point l'oublier, Hunyadi, enivré de ses succès, aurait pu désirer, obtenir plus que la dignité de Gouverneur et le titre de comte perpétuel. Vainqueur, puissant,
(t) Bis quinquies collaiis signis. — Bis septies veniendo et vincondo. (Mousoieum, p. 207.)
472 JEAN DE fiUNYAD.
populaire; calomnié, attaqué, trahi; lui qui avait garanti avec son sabre Tindépendance hongroise; lui, qui valait sûrement mieux que cet enfant sans mérite, élevé à la germanique, et dirigé par un Uhic de Cilley, n'eùt-il point été roi, si, s'en croyant digne — il le pouvait croire sans fol orgueil — il eût demandé la com'onne à la nation? Hunyadi resta fidèle à son serment, juré en plaine du Rékos pardevant les Ordres assemblés. Sans s'inquiéter des excitations ni des injures, des prétextes ni des applaudissemeuts, sans même prendre garde à l'ingratitude royale, qui dut être bien sensible à sa loyauté puritaine, il remplit stric- ^tement son devoir et mourut mille fois plus grand que s'il eût régné. Enseignement profond que le moyen âge, qui n'avait pas vu naître le Droit, nous lègue, à nous, les modernes, et que nous devons retenir et méditer !
Hunyadi est un lionmie immense. Aussi, comme à tous ceux qui ont sa taille, — il y en a peu, — lui écheoit41 de représenter tout un peuple. Jean de Hunyad est le peuple hongrois.
Autour des deux berceaux, des ombres épaisses. L'homme et le peuple se trouvent une place à force de vaillance et de génie. L'un et l'autre ils immolent leur personnalité aune cause commune, humanitaire. L'un et Tautre ils accomplissent leur mission jusqu'au bout, brisant les obstacles, ne s'inquiétant point de l'abandon pendant la lutte, ne pensant jamais à ce qui leur sera réservé après le sacrifice. Épuisés, ils meurent ou s'endorment; et aussitôt, comme le danger, grâce à eux, n'existe plus, on se hâte de les oublier. Si parfois on daigne se souvenir des sauveurs, on les calomnie bien vite afin de n'avoir point à payer la lourde réconnaissance due à leurs éminents services.
Chose étrange et vraiment heureuse ! Toutes les populations de races et de rehgions diverses qui subsistent encore dans les pays danubiens et qui jadis, avec les Magyars, eurent à supporter le choc des Turcs, à arrêter les enfants du Prophète dans leur marche triomphante sur rOccident, toutes ces populations s'envient et se disputent, même de nos jours, l'honneur d'avoir enfanté Jean de Ilunyad.
Il est nôtre, disent les Roumains, dans leui's poésies et dans leurs légendes. 11 est nôtre , disent aussi les Slaves , dans leurs récits populaires et dans leurs chants. Il est Hongrois, a répondu l'histoire.
Mais qu'importe ? Ilunyadi à lui seul est une représentation assez puissante pour appartenir atout l'Orient chrétien luttant contre la barbarie musulmane. Parmi ces miUions d'hommes, opposés les uns aux autres par l'origine et par l'idiome , mais qui plus d'une fois sous son commandement mêlèrent leur sang , versé pour la sainte cause, il a laissé d'impérissables souvenirs; et ces someuirs ont eux-mêmes une signification profonde. Ils signifient : UNION DANS LA GUERRE ET FRATERNITÉ DANS LA PAIX.
Oui, peuples de l'Europe orientale, l'heure est venue d'oublier vos rivaUtés éphémères, ces haines que vos cœurs n'ont point couvées et que la politique des tzars et des empereurs hier encore suscitait entre vous et contre vous. Le despotisme de Pétersbourg a menacé le monde. Voici revenir l'invasion barbare. Au nom de voti-e héros commun, la civilisation vous le commande : peuples du Danube recouvrez votre indépendance, unissez loyalement vos mains; assemblés en une vaste confédération d'amis, ruezvous conti*e le contempt*^ur de la Révolution , et sachez élever l'infranchissable barrière, derrière laquelle, pour le bonheur du genre humain, grandira la liberté.