‹ La Hongrie, son génie et sa missionChapitre 42 sur 57 · LA MORT DE HUNYADI · texte numérisé non relu

LA MORT DE HUNYADI

Il u'y a plus d'OUomaos autour de Belgrada. La Hongrie est libre, l'Europe chrétienne peut respirer à Taise. Doue, rœu\Te est parachevée. Le héros doit mourir.

Quelques jours après la merveilleuse délivrance de Nindor-Febérvàr, une fièvre lente arracha Hunyadi aux joies de son triomphe. Suite peut-être de la peste qm, les années précédentes, avait sévi assez violemment^ ou plutôt résultat des énormes fatigues éprouvées avant et pendant le siège, cette fièvre ne tarda pas à prendre un caractère inquiétant (1). De Belgrade eu ruines, pleine de cadavres,

(1) Soifant Tburoczi {Chronica, P. IV, cap. lti), et Ranzani (Epitame, ind. uvii), la maladk de Jean a pour cause la fatigue» répuisemeiK. — Selon Bonfinio {Rerum Hungar. dec. m, L. VIU, p. S83), la maladie est épidémique : le chroniqueur ne précise pas. — Suivant George Pray et Katona , c'est la peste {Annales Regwn, P. Itl, p. 183; HUt. critie, Regum, t. lUI, p. H09 et seq.). — Enfin, d'autres historiens parlent d'une blessure reçue pendant la siège de Belgrade (tojt. Supplément au Dictionnaire de Bayle^ an. Jiar Hdriadb Coavm}.

448 JEAN DE HINTAD.

OU dut transporter le malade de Tautre c6té du Danube, à Semlin (Zimony), où Tair était plus saiu.

Ce changement d'atmosphère, les soms les plus dévoué^ et la science des médecins ne produisirent aucun résultat. Le mal empirait de jour en jour, d'heure en heure. Les amis de Hunyadi étaient consternés. Lui, calme et tranquille, il attendait qu'il plût à Dieu de décerner à son pieux spmteur les éternelles récompenses du paradis.

Frère Capistrano avait suivi Jean de Hunyad à Zimon} . De même qu'à Belgrade il avait, de ses ardentes paroles, encouragé le combattant, ici, par ses pieuses exhortations, il aidait le pauvre malade à supporter ses souffrances. Enfin, dès que la triste réaUté apparut à ses yeux, dès qu'il comprit que le Dieu des ai'mées rappelait à lui son lieutenant épuisé, le moine crut de\oir avertir Hunyadi que l'heure fatale approchait; il lui recommanda de songer à mettre en ordre ses affaires temporelles, de se préparer à recevoir les sacrements suprêmes (1;.

A l'injonction du prêtre, le héros répondit, le sourire sur les lèvres :

« La mort va venir, me dites-vous, je suis prêt. Il est « bien paresseux et bien imprudent, l'homme qui remet « l'accompUssement de ses dooii's aux derniers instants de « la vie, «dors que le plus fort, en présence de la mort qui « épouvante, ne peut plus répondre de lui-même. Ohl non, « cher Père, je n'ai pas été imprévoyant à ce point. Pour « faire ce que tient à me conseiller votre sollicitude, soyez- « en sûr, je n'ai pas attendu la dernière bataille, l'époque « de l'émigration !

« Toujoui^, depuis que je suis homme, et tant que j'ai « x'i'u, moi qui, en combattant pour la foi chrétienne, ai « si sduveut exposé ma vie, j'ai pensé que j'étais pécheur,

(I) Ronfinii, deead. m, L. Vlll. — Nous donnon» le récit du chroniqueur en noH Pif'ces justificatives.

« j'ai eonsidéréré qu'il me faudrait mourir. Aussi ai-je « bien pris garde de ne jamais différer d'un mois la con- « fession de mes péchés. En chrétien j'ai prudemment mis « en ordre tout ce qui intéresse soit le salut de mon àme, « soit le sort des fils que je vais quitter, soit les affaires de « ma famille, soit enfin les intérêts généraux de la répu- « blique hongroise, que durant de nombreuses années, j'ai « eu rhonneur d'administrer (1).

K Tout est préparé pour mon départ. Depuis longtemps u déjà j'ai arrêté les bases de mon testament, et, si je ne c< me trompe, je crois avoir assez bien distribué, dans la tt mesm*e de mes facultés, ce qui doit échoir à mes ente fants, à mes amis et à Dieu. Persuadé que je ne devais a pas léguer à mes fils le soin de sauver mon àme, je « me suis d'avance acquis des prières en élevant au Seiu gneur plusieurs églises, autant qu'il a été en mon pou- « voir. Aux pauvres, j'ai distribué des aumônes, comme « me le commandaient l'humanité et la religion. Maintece nant, pour parfaire le voykge que j'entreprendrai bien- « tôt, j'ai pour viatique une foi solide et constante, un tt immense espoir. Au service de la vxaie reUgion j'ai sup- « porté tant de travaux, j'ai reçu tant de blessures, et si « souvent j'ai éprouvé la bonté du Tout-Puissant, qu'il « m'est défendu de désespérer et de craindre. J'en ai consc( cience, moi qui, en cette misérable vie humaine, ai trait versé tant d'orages, de dangers et d'embûches, enfin je « vîds trouver là-haut le repos et la félicité.

« Une seule chose me désole et me tourmente, c'est que « les difficultés des temps m'ont empêché de faire pour la « gloire de Dieu, toujours envers moi si bienveillant, au- « tant que je l'eusse désiré. Mais Jésus-Christ, le Sauveur, «( qui ne m'a 'jamais abandonné au milieu des périls, me

(1) Rtniani, ind. xsvii.

« : 'tf :. - : .'^ :: ' *^>-?. A i-^-^ . '^ % :•* Ir tii\iii gên^riJ

« .•- :-',• **^ f* >.;'*•.- 2 ^ >- ^T>"ia 1 ! »

A^ -^ «• .: y -• -.*' •:■-.-.•- 1 l\ i;tj!v ce fier acte de

f -, J- i , -.- '•' . .; . ^ * 7'.% \^rs' J*-:!!! Ar f^pi-tniJlO et

• >' i i- . -r, L--«- t'-*-lirr P-rnr ^o Oinît, srrioes im- « L. >.v ►> > *•■>..: :> »-?l Ei.^'-r? oitu tVà dignemeDl

• « :-..:> ■> ;.•:; :: • -**; •:- jr-rrv i ... J'ai r^ueilli tes « j' - i\ i»-:'-.*!?^;..*'^!? 3 ... A*'-, l"U «.v^ora^rr, m«jQ ami.

• L ->:>•' «-i s* Tiff ôr !>v u.' diiu* ta p^iîTir', j*^-^pere que tu

• j-^^r.'a» d^'v A v> iv.i^4*.«jriê : Hiui^^di J;Uiùe» a chré-

A-.:*si • cH. !"*.•■ ij^r- ui-** *!•-?' 3*. »=">.•-> l*-^ piU? HiblimêS qu'il 5--fiî d -ijLc à Vl^W'Tè^u dr d'^nr^» ki nj»-»rt d'ua homme «J'Ai u'a jM? pi^tiT dr m* ujir, j-^tnt- qail «loil à la \ie fuliir^; jMT^r •; > >.i iM:,2<^i«^ij^r, ai..;»itlr, iumiaeuWe, liu jw>5^ Ir proL^rîiir- d*- riL«.viiiiU, i**4i iH»uit cuuiuie une cruiiU-, n^iis iVTnii.e uik- t^«eriDce. Huuyadi est a\aiil tout ]*- ht :its di d-%-«ir. A rbeure suprême il iieste aussi gra:.d qur di:.> il Uit^ulr» aussi fort que dans Tactiou. Pour lui la m*».t r^ une imie : ce u'est iK)iut raDéaiilissem^-ut ; au ooDîr ur»- cVst ;*- r^\»»js mtrrilt^, c'est la \ie triomphaijtt» apivs la rie militiiiiir, c'est la p^iiioe et la couruune, Apj»rcH:hci-\ùiL- dvuc, jH-uples oublieux de rOciûdf-nt, approchez-\ous, tri \r uti \oir truuaut sur sou lit mortuaire ctlui qui \uus sau\a tous, vous el votre liberté î

tt» RxmniM, L «.

\2 Bc'Ztnio, Le.

4y RAiLiA£j, L e.

8A MOAT. 4BI

I ne foule de barons, de magnats et de nobles accourus à Belgrade pour féliciter Hunyadi de sa ncloire, arrivèrent à Semlim. On les introduit dans la chambre où souffre Jânos. Ils se rangent autour de lui. Ils l'adînireut, eet homme extraordinaire que beaucoup d'entre eui oùt jalousé et trahi, et qui, malgré la calomnié, malgré la persécution, ringratitude et la haine des siens, toujours a été assez niagnanime pour se sacrifier à la délivrance de U patrie^ au salut du monde. Tous, ils sont émus, totts ils tremblent. Car ce moribond aux yettt caves, aut traits jaunis et crispés par la maladie, ce moribond, hier encore était redoutable et terrible, et demain il ne sera plus qu'un peu de poussière, lui, la colonne de granit de la tépix^ bUque hongroise (1).

Hunyadi fait approcher ses deux flls, deuir beaux jetit!e« gens, qui déjà promettent d'être dignes d'occuper sa place vide. L'un, c'est Ladislas, comt^ de Posony (2) : en maintes circonstances, heutenant de son père, a démontré son habileté poUtique , a prouvé sa fougue et son courage en combattant à la droite de Jean sous les murs de Belgrade. L'autre, enfant encore, moins grand et moins vigoureux que son frère aine, inteUigence tive, cepur de feu, œil d'aigle, le second c'est Mathias, celui qui vengera sur Frédéric III son père et sa patrie.

A ses deux fils que dira Hunyadi? Les excitera-t-iî ft venger les insultes dont on l'abreuva? Eveillera-t-il leuf juvénile ambition, leur indiquera-t-U du doigt le trdne et

(1) Tous ces détails sont emprantét k ht&zftin, becueoil^ plfté eofnptèt sitf ce point que Tburoczi. Ils sont coufirmés par Bonfinio.

(i) Il avait ce titre dès 1453. — Ptreoum 1m pièow jttiliiirtfM d« tHunyadiak kora, t. X.

4E» JEAN DE HONYAD.

ses splendeurs? Non ; le héros leur enseigne le pardon, Voubli. 11 leur recommande la fidélité au roi, en tant qu'il st montrera le premier défenseur de la loi, son suprême exécuteur. 11 les engage à se dévouer corps et àme, envers et contre tous, à la gloire de la patrie hongroise, au maintien de sa constitution et de ses libertés (1). Ensuite il continue à peu près en ces termes : « Vous, mes fils, vous aussi, mes très-chers amis, je « vous en prie, ne pleurez point. Car voici le moment où tt je serai enfin délivré des misères de notre pauvre exi>tt tence. Sur cette terre tout est vain et caduc. Ici-bas nouî « avons assez et au delà combattu. Je m'en vais auprès \l^ « mes chefs recevoir la solde de mes services. A mes faliii gués la libéralité divine décernera une rémmiération qui « sera éternelle. Écoutez donc les leçons de la sagesse, et a ne vous laissez point étourdir et abattre par un fol altac< chement aux choses humaines. Ayez confiance, car muii « sort n'est point à plaindre. Le très-puissant ettrès-géné- «t reux général, sous les drapeaux duquel j'ai accompli i( mon saint labeur de soldat, a pris en pitié sou vétéran, tt qui s'épuisait, et lui accorde son congé ; il va lui donue r u sa retraite, le combler des insignes récompenses propt»- « sées à ses efforts. C'est pourquoi supportez patiemnieul tt ma mort. Ne faut-il pas que je me repose?

tt Mes fils bien-aimés, en cette grave circonstance, à tt la veille du grand voyage, si vous avez quelque piett sent à offrir à votre père, qui bientôt vous aura quittt tés, voici le don qui lui serait de tous le plus agréable . tt Mes enfants, suivez le chemin où se sont avancés les i>a> « paternels, mitez la valeur, cherchez à smçasser la gloire a de celui q i vous engendra ; expérimentez si Ton peut tt poursuivre son œuvre interrompue par la mort; para-

(i) Fessier, hathias Coiinnus, 1. 1, 92-87, t. Vï\ de son patriotique Tableau des ancierui temps des Hongrois,

« chevez la guerre contre les infidèles. Sachez qu'il n'y « a de solide, de stable, de glorieux et de très-méritoire parce devant Dieu que deux choses : la probité et la piété. De- « meurez fidèles à la religion de Christ. Hélas 1 il ne m'a « pas été permis, à moi, d'anéantir le nom des Turcs. Vous, « mes fils, gagnez cette immortelle renommée. Avec ma « fortune, recevez aussi l'héritage de mon zèle et de mes « actions militaires. Ce n'est ni indigne de vous, ni honteux « pour vous. Oh! je vous en suppUe, par négligence ou par « apathie, ne dégénérez point, conservez pur et honoré le « nom de votre père... Mes chers enfants, adieu(l)! »

Puis les fils s'agenouillèrent pieusement, et le père les embrassa et les bénit.

L'homme, le père de famille a parlé ; maintenant le patriote parlera.

Hunyadi se tourne vers les Magyars qui l'entourent. H leur ouvre son testament, dont il avait arrêté les clauses avant la guerre et le siège de Belgrade. Longuement, simplement, il leur parle en l'idiome national. Il ne leur rei>roche pas le passé, lui qui était en droit de se plaindre de tant d'injustices et d'affronts. Il leur prêche la leçon de l'avenir.

« Comme moi, leur recommande-t-il avec insistance , « comme moi, défendez d'abord la foi chrétienne, ensuite « les intérêts pubUcs du royaume de Hongrie ; défeu- « dez-les contre la rage des Turcs et contre l'attaque de « tout autre ennemi (2). . . Ce que je n'ai pa« pu faire, moi, (( vous, faites-le. Détruisez à jamais la puissance des 09-

(I) Bonlinii, 1. c. — Voir le texte aux Pièces justificatives, à la fin de ce volume, (i) Ranxani, 1. c.

4M JEAN M HCHTID.

a nuuilffiyisèiaieez^es de l'Europe (1)... Mais surtout que la a dîseorda soit rejetée loin de vos âmes ! Car si vous n'y « prenez garde, voup marcherez à votre ruine, et avec m vous sucGombera la république des Magyars (2). »

La voix du mourant était émouvante. Les assistants baisfuùent la tète. Il n'y en avait pas un seul qui ne pleurât à pbaud^s larmes. Les uns songeaient à l'irréparable perte que la patrie allait faire. Les autres se reprochaient au fond du eœur de n'avoir pas soutenu le grand homme comme ils l'auraient dû. Ceux-n^i se repentaient. Ceux-là étaient prêts à l'oubli. Ils comprenaient tous ses prophétiques avertissenients.

Et cependant la guerre, si heureusement commencée, ne fut pas poursuivie, et la concorde ne s'étabUt point. A peine Ilunyadi eutr-il quitté la terre, qu'on oubUa ses conseils et qu'on les méconnut. Chacun se réinquiéta de ses intérêts particuliers, se remit à ses mesquines intrigues, et de trouble en trouble, de faute enfante, de trahison en trahison, la Hongrie, entamée par les Turcs, en fut réduite à is'abriter sous le manteau protecteur de la maison Habsbourgeoise, à devenir presque une province, eUe qui était assez vigoureuse, qui avait assez de génie pour être encore une nation. 0 Hunyadi ! n'as-tu pas versé à ton heure mortelle une larme de douleur siu* ce pauvre grand peuple qui allait s'endormir après toi, malgré toi, et malgré ton digne fils ! Mais il se réveillera le peuple hongrois, car il l'a plus d'une fois prouvé au monde, par l'épée, par le cœiu*, ce peuple est un héros, comme toi, Hunyadi 1

Jean termina son funèbre discours en plaçant ses chers 0nfants sous la loyale protection de la noblesse hongroise. Il la supplia de remplacer l'absent auprès de sa femme, de sa famille, de ses amis, de ses serviteurs, de tous ceux dont

(1) BonanioJ. c.

(2) RanzaDi, 1. c.

SA MOUT. 4m

sa vie avait été la vie. Enfin, il recommanda epécialement à la sollicitude et à Taffection de Tévêque de Yàradle jeune MathiaSy et à son aine confia ses prérogatives de Capitaine général (1), le commandement de ses braves banderies, la garde de Belgrade et des autres places fortes de la frontière, jusqu'à décision ultérieure de Sa Majesté Ladislas le Posthume.

Enfin, à tous, il adressa ces derniers adieux : (c A vous tous, ditr-il, à vous tous qui vous souviendrez « de Hunyadi, adieu ! à toi aussi Capistrano, adieu ! Pour « le salut de mon àme, répands de pieuses prières, d'aiv a dentés supplications ; et puisque sous le même empe- « reur nous avons l'un et l'autre servi, hàte-toi de venir « là*baut recevoir avec moi ton congé et ta solde (2). »

Quand il eut fini de parler, il appela par leur nom chacun des assistants , les fit approcher de son lit Tun après l'autre, leur tendit la main droite et les embrassa, pardonnimt aux uns, remerciant les autres (3). Puis il les congédia et ne s'occupa plus que du salut de son àme.

Dès qu'il fut seul avec Hunyadi , Capistrano lui donna l'absolution, et aussitôt lui proposa de faire apporter l'Eucharistie. Jean refusa. Le sauveur du Danube ne se reconnaissait pas digne d'être visité en sa maison par le Sauveur du monde. C'était à lui, misérable pécheur, de se portei au-devant de Dieu. Capistrano insista. Le général refusa absolument.

Comme il était trop affaibli pour marcher, on dut 1^

(I) Tcleki, aux pièces justificatives, t. X. — Voir différents dipldmef 'latét delioO, après le \\ août.

(â) BonÛDio, !. c.

(3) Ranzani, Bonfinio et Fessier, 1. j. c.

486 JEAN DE EDinflD.

transporter à Téglise de la Vierge sur un brancard (1 ). Là, au milieu des fidèles compagnons de sa dernière victoire , agenouillés , priant et pleurant, des mains de Capistrano il reçut pieusement l'hostie sainte (2).

Peu après, sentant venir la mort, il se fit déposer dan$ la chapelle ardente , préparée à son intention. On le coucha par terre, sur le dos. Des cierges furent allumés autour de lui. Quatre frères mineurs entonnèrent le « De Profundis. » Capistrano récita les prières des agonisants. Hunyadi ferma les yeux. Quelques minutes s'écoulèrent : il n'était plus de ce monde (3).

Alors Capistrano se leva, et, les larmes aux yeux, prononça ces tristes paroles :

c( Salut, étoile du ciel! Tu n'es plus, couronne du « royaume ! Elle est éteinte , la lumière du monde chréc( tien. Hélas ! hélas! il est brisé le miroir dans lequel les « soldats du Christ voyaient toujours se refléter la victoire. « A présent , vainqueiu» de l'ennemi du nom divin , tu « triomphes parmi les anges , tu règnes dans le ciel avec « Jésus. Oh! tues vraiment heureux, toi ! Nous, infor- « tunés, tu nous as laissés dans la vallée des larmes! « 0 brave Jean ! adieu ! adieu (4) ! »

(t) Teleki, t.n,p.4il.

(9) Bonflnio et Ranzani, Le.

(3) Ranzani, 1. c.

(4) Thuroczi et Ranzani. — Ces paroles sont presque identique ment les mêmes dans l'un et l'autre chroniqueurs à quelques synonymes près. Au reste telles sont les deux Tersions :

1* Voici la version de Thuroczi (Chronica hungarontm, P. (V, cap. tvi) :

• Salve, uureola cœli . cecidisli, corona regni, exstincta es, lueerna orbis.

Heu! comiptum est spéculum, in qood inspirari sperabamus. Nunc tu. de>

vieto inimico, régnas cum Deo et triumpbas cum angelis, o bone Johannes! »

2* Voici la version de Ranzani (Epitonle rerum hungcaicarum, ind. xxvii) :

« Vale, cœleste fidns, heu ! cecidisti defensor christianorum ! Exstincu est

lucema christiani orbis, heu! fractum est spéculum, in quod intuentes, cbri-

stiani propugnalores non dubitabant de asscquenda Victoria Caeterum, bone

Johannes , tecum bene actuni est. Nam superato boste nominis christiani ,

triumphas cum angelis et régnas in cœlo cum Christo. Tu igitur vere felix et

nos infeliees, qui relinquimur in hac valle lacrymarum! 0 bone Joannes,

letenium vale ! •

Cela se passa le onzième jour du mois d'août 1456 (1], au coucher du soleil.

Depuis la délivrance de Belgrade , la nation hongroise était ivre de joie. Partout des fêtes, des chants et des danses. Sur>ient cette autre nouvelle : Hunyadi est mort! Et aussitôt à l'allégresse du triomphe succède un morne désespoir, la sombre inquiétude de l'avenir.

Le sauveur n'est plus! que deviendra la patrie? Est-ce le roi, — un enfant capricieux et faible ; — sont-ce ses conseillers intimes, — des Allemands ; — sont-ce les hauts barons, — aussi timides qu'ambitieux, — qui la calmeront cette chère patrie, si l'on y répand le trouble ; qui la préserveront de l'étranger , si l'étranger la menace encore?

Le peuple a perdu son protecteur. La petite noblesse a perdu son chef vaillant. Dans tout le pays , on entend comme « un gémissement immense (2). » C'est la Hongrie en deuil ([ui pleure le plus dévoué, le plus aimant de ses fils.

Au milieu de cette patriotique douleur, le noble comte (le Cilley fut seul îissez làohe pour ne point cUssimuler la joie qui l'étouffait. Enfin, enfin le royaume de Hongrie va devenir la proie de sou bon plaisir!

Quant à Ladislas le Posthume, il eut le bonheur de ne pas suivre tout d'abord le triste exemple de son mauvais génie. Il manifesta un chagrin profond. Respectant les suprêmes désirs de son fidèle lieutenant, il confirma Ladislas

(I) Cette date est adoptée par Kalona et par Prav (Anno(e.s, I. c. Hixtnrift i^riltca, t, XUI. p. 1109^1tl7). VArt. de vérifier les Dates fixe au !0 septembre la mort de Hanyadt. C'est une erreur. Voyez à cet effet la saTanle discussion de Kaprinai {Hûtoria fh'piomatica de temporifjus Maihiœ de Hunyad, T. I, p. 136).

ii) Thurocii, Ranzaoi, Bonfinio, 1. c.

4M JEAN DE HUNYAD.

de Hunyad dans toutes les dignités que lui ayaît conférées

son père (1).

« Jean, disait-il haulement, a bien mérité de Dieu et des « hommes. Au Christ , il a conservé la Hongrie. Il m'a c< gardé ma couronne (2). »

A Tétranger, Teffet produit par la moi*t de Jean de Hunyad fut immense comme au pays ^ngi*ois. La chrétienté entière pleura celui qui , abandonné d'elle tant de fois , avait usé sa vie à son service.

Un de ces prêtres jaloux, qui si souvent calomnièrent le chevalier de leur culte , celui-là même qui lança contre Jean les accusations les plus violentes, ^Eneas Sylvius Piccolomini écrivit alors :

a Je déplore la mort de ce général derarmée chrétianue, « le vajvode, et, comme ils rappellent, Huniado» Par s^ a mort, nos espérances semblent être mortes aussi (3). ^

Le souverain pontife Calixte III , en l'honneur du héro» magyar, fit célébrer à Rome un service solennel; et à l'occasion de cette cérémonie, au ndUeu d'une assistance considérable de cardinaux, de prélats, d'évêques , de prêtres, de princes, de nobles et de plébéiens, il paya de justes éloges à la mémoire du défunt, et lui décerna le glorieux titre de Défenseur de là foi chrétienne (4).

Mahomet II lui-même , assez brave et assez grand pour comprendre et apprécier la haute valeur de son implacable ennemi, regretta publiquement la mort « du premier général de l'Europe (5). n Le despote de Rascie, Georges Brankovich, dès qu'il eût appris la funèbre nouvelle, s'empressa de la porter au sultan , croyant sans doute gagner

ii) Palma. Sotitia, P. Il, Lad. Posth., % xiv.

(2) Mausoleum potentissimorum regni apostolici regum et primoru*n ducum milUantis Hunganœ, in-«* MDCL, p. 306-307.

(3) Epist, ccxxxix.

(4) Pray, P. III, p. 185. — Fessier, Mathias Corvinut, l. I, p. 96-07. (H) De r.^^rando «t Fesslpr, I. r.

ses faveurs eu lui Aiisant hommage de celte cousolatiou inespérée des hontes de Nândor-Fehérvàr. Le Grand Seigneur ne d2Ûgna pas répondre au trop complaisant messager. 11 ne lui fit pas même l'aumône d'un sourire. Au contraire, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et pendant plus d'une lufave silencieux, il rêva :

tt Oui , s'écria-t-il ensuite, les yeux humides de larmes, « oui , je le pleure ! Depuis le commencement du siècle, o aucun prince n'eut un tel sujet (1) ! o

Le corps de Jean de Hunyad, ban de Szôrény, comte de Temes^àr, vajvode transylvain, ex-Gouverneur de Hongrie et Capitaine général du royaume , avait été transporté à (iiula-Fehérvâr (Albe-JuUe) et inhumé dans l'église cathédrale de cette ville (2). A côté de lui, dans sa tombe, on avait déposé un sceptre, comme pour indiquer que sans posséder le titre de roi il avait eu, de son vivant, le pouvoir royal.

Ce sceptre, plus tard, en 1601, fut retrouvé par des Valaques, qui pillaient alors la Transylvanie. L'mi d'eux vint le remettre à Pieire Orsi , capitaine d'Esztergom. Pierre fit noyer ce misérable, qui avait osé violer une inviolable sépulture. Ensuite, il lança dans le Danube le sceptre luimême et prononça ces belles paroles :

<i Dans la main de ton illustre maître, Jean llunyadi, M tu sauvas le Danube et le sol Hongrois du joug des infia dèles. Aujourd'hui personne n'est digne de te porter. « Que le fleu>e par toi défendu dans les calamités pa»- « secs, te protide contre les souillures à venir (3) !... »

Donc rien ne manqua à la gloire de Jean de Hunyad , ni les larmes d'un peuple, ni le ricanement de la haine, ni les louanges de ceux pour lesquels il avait combattu , ni

(1) Thuroczi et Bontinio, 1. c.

(2) Teleki, t. H, p. 4i6.

(3) De Géraado, la Transyiwmie, 1. 1, di. i.

Page 1