KÉGION DU SAINT-MAURICE
Le territoire qu'elle commande au point de vue du commerce extérieur se divise en deux parties : la partie colonisée et la partie forestière.
La partie colonisée — qui a pour chef-lieu naturel la ville des Trois-Rivières, située sur les deux rives du Saint- Laurent — compte une population agricole d'environ 300,- 000 habitants.
La partie forestière couvre une étendue de plus de 30,000 milles carrés. Ce territoire est couvert dans toute son étendue de forêts de pin, d'épinette blanche, de cèdre et de bois francs suffisants pour fournir une source inépuisable d'alimentation au commerce extérieur. Le fer s'y trouve également en abondance ainsi que le mica, la pierre à chaux, le granit et autres produits miniers.
Mais le point de beaucoup le plus important et qui mérite d'être signalé à l'attention publique, c'est que la nature a distribué dans cette région, à côté de la matière première, des ressources hydrauliques d'une puissance et d'une facilité d'exploitation peu ordinaires.
Notons tout d'abord que la rivière Saint-Maurice qui arrose tout ce vaste territoire est l'un des plus grands affluents du fleuve Saint-Laurent. Elle débouche près de Trois-Rivières et prend naissance dans la hauteur des terres qui séparent le versant du Saint-Laurent de celui de la baie d'Hudson. Les eaux se grossissent rapidement
de différentes rivières qu'elle rencontre sur son passage, et elle est à peine rendue à quelques lieues de sa source que déjà elle est devenue un fleuve majestueux, navigable sur une assez grande distance.
Le Saint-Maurice coule de l'ouest à l'est. Son cours, d'environ 350 milles, longe une région généralement montagneuse et est entravé çà et là par une série de cascades dont les plus importantes sont celles de Shawenegan, La Tuque, Grand'Mère, le rapide des Hêtres, etc ; toutes ou presque toutes utilisées par la grande industrie.
L'étendue de territoire arrosée par le Saint-Maurice et ses tributaires est de 18,020 milles carrés, et la plus forte partie est couverte de forêts de pin et d'épinette d'une grande richesse.
Rapide des Hêtres. — Nous avons mentionné au nombre des pouvoirs hydrauliques formés par le Saint-Maurice, le rapide des Hêtres. Ce rapide se trouve à peu près à michemin entre Grand'Mère et Shawenegan, dans le comté de Champlain. Sa longueur est d'environ un demi-mille et la hauteur de sa chute totale de 17 à 18 pieds.
M. l'ingénieur Gauvin qui en a fait l'inspection en 1905 porte à 7,000 chevaux-vapeur la force qu'il peut développer.
Chutes Shawenegan. — Les fameuses chutes de Shawenegan qui sont devenues depuis 1897 la propriété de la compagnie " Shawenegan Lakes' Power Electric ", ont une hauteur totale de 200 pieds, et sont capables de produire une force de 250,000 chevaux-vapeur.
La compagnie a dépensé jusqu'à ce jour près de cinq millions de piastres pour le développement de ce pouvoir hydraulique, pour la construction des machines, pour les usines, les lignes de transmission et les lignes de chemin de fer.
De plus, l'utilisation de ce grand pouvoir hydraulique a donné naissance à une ville industrielle dont l'accroissement a été prodigieux en ces dernières années. Shawenegan est aujourd'hui une ville de 6,000 âmes, possédant un aqueduc, des égoûts, la lumière électrique, un système de protection contre le feu et toutes les améliorations municipales modernes.
Chutes de Grand' Mère. — Les chutes de Grand'Mère, non moins célèbres que les précédentes, ont été vendues en 1899 à la compagnie américaine " Laurentides Pulp Limi-
ted ". Cette compagnie a dépensé plus de trois millions de piastres pour l'installation de sa pulperie et de sa fabrique de papier. Elle paie annuellement $400,000 en salaires.
On évalue la puissance de ses cascades à 40,000 chevaux-vapeur.
Rapide de la Gabelle. — En 1905, M. l'ingénieur Gau vin, appelé à examiner les forces hydrauliques situées en aval du rapide appelé Les Grais et constituées par le rapide dit de La Gabelle, dans la paroisse Saint-Etienne, a calculé que le débit minimum du Saint-Maurice s, La Gabelle était de 3,500 pieds cubes par seconde, ce qui, dans l'hypothèse d'une tête d'eau de 20 pieds, correspond à une puissance absolue de 8,000 chevaux-vapeur.
Chute de la Tuque. — La Tuque se trouve à environ 65 milles en amont des Grandes Piles, terminus de l'embranchement des Piles du chemin de fer Pacifique Canadien. De plus, un nouveau tronçon de chemin de fer relie le chemin de fer du Lac-Saint-Jean au Saint-Maurice.
La Tuque n'était encore hier qu'une solitude profonde. La venue du chemin de fer et surtout la présence d'un magnifique pouvoir hydraulique, l'un des plus beaux du pays, qui est à la veille d'être utilisé par la grande industrie, ont causé toute une révolution dans ce coin jusque-là ignoré du pays. Déjà un village embryonnaire y a surgi, et il ne manque plus qu'une grande usine y soit mise en mouvement, ce qui ne saurait tarder, pour que ce village, à l'instar de ceux de Grand'Mère et de Shawenegan, soit converti bientôt en une ville industrielle florissante x . Ce qui fait croire à l'avenir brillant de la Tuque, c'est que toute la région environnante est boisée des plus riches essences forestières et que le Saint-Maurice est l'une des rivières les plus propres qui soient pour le flottage du bois.
Nous parlions, il y a un instant, des pouvoirs hydrauliques de la Tuque. L'examen qu'en a fait l'ingénieur du gouvernement de Québec, prouve qu'ils sont tout simplement merveilleux. Disons tout d'abord que les rapides ou chutes de la Tuque se rencontrent dans le premier rang des cantons Vallières et Mailhot. Le débit de la rivière,
1. Le pouvoir hydraulique de la Tuque est actuellement la propriété delà compagnie Brown qui construira en 1909 son moulin à pulpe. La même compagnie possède une étendue de 16,000 milles de concessions forestières dans le haut du Saint-Maurice.
à cet endroit, est de 7,945 pieds cubes par seconde, et la tête d'eau de 88 pieds, ce qui donnerait, d'après l'ingénieur, une puissance totale de 79,000 chevaux-vapeur. En barrant la rivière au-dessus des rapides et en portant la tête d'eau à cent pieds, ajoute le même ingénieur, la force atteindrait près de 90,000 chevaux.
Chute des Grandes Piles. — Cette puissante cascade se trouve située vis-à-vis de l'extrémité sud du village de Saint-Jacques-des-Piles, à un endroit où le Saint-Maurice a environ mille pieds de largeur.
La rivière, entre les Grandes-Piles et les Petites-Piles — celles-ci sont situées à environ trois milles en aval des premières— est en général très large : elle atteint même au delà d'un demi-mille (environ 3,000 pieds) de largeur à un certain endroit. Aux Petites-Piles, la rivière se rétrécit considérablement ; elle a à peine 250 pieds de largeur.
M. l'ingénieur Gauvin a calculé, qu'en acceptant l'hypothèse d'un débit minimum de 13,500 pieds cubes par seconde et d'une hauteur de chute maxima de quinze pieds, la puissance de la chute des Grandes Piles-était égale à 23,000 chevaux-vapeur.
Cependant, lorsque le même ingénieur hydraulique a fait l'examen de cette cascade le 23 mai 1900, la puissance de celle-ci atteignait à cette époque 74,000 chevauxvapeur.
M. Gauvin ajoutait cette remarque dans son rapport : " Qu'on trouve, dit-il, le moyen de régulariser le cours du Saint-Maurice entre les Grandes-Piles et les Petites-Piles, c'est-à-dire qu'on parvienne à empêcher les variations considérables qui se produisent aujourd'hui dans le niveau de la rivière entre ces deux points, et on aura aux Grandes-Piles un des plus beaux pouvoirs d'eau qui se puisse rencontrer, au point de vue de la facilité de l'exploitation."
Disons encore que le principal avantage de cette cascade est de se trouver sur un cours d'eau de l'importance du Saint-Maurice qui est navigable sur une distance de 05 milles en amont des Grandes-Piles, c'est-à-dire jusqu'à la Tuque. Elle a encore cet autre avantage d'être située presque sur la ligne même de l'embranchement des Piles du chemin de fer du Pacifique Canadien.
Tous les tributaires du Saint-Maurice et les rivières qui l'avoisinent ne sont pas moins bien pourvus que le principal cours d'eau de forces hydrauliques. Et Ton devra noter ici que toutes ces sources d'énergie ne sont pas exposées à être amoindries ou stérilisées par les défrichements ou par d'autres causes du même genre ; elles ont, dans les régions froides et reculées du nord, d'inépuisables réservoirs.
Il y a donc là, comme le disait naguère un ancien maire de la ville des Trois-Rivières, à côté d'une abondante matière première, des forces illimitées que la Providence a mises en réserve pour l'industrie humaine, et qui n'attendent que l'action de l'intelligence et du capital pour produire le bien-être et la richesse. La force électrique, si facilement développée aujourd'hui par les pouvoirs hydrauliques sera évidemment le puissant facteur de la transformation prochaine de ces vastes solitudes.