CHAPITRE IX
LES RESIDUS
La richesse dans les résidus. — Le coke. — Le charbon de cornue. — Les sels ammoniacaux et les engrais. — Le bleu de Prusse.
' — Le goudron. — Ses usages. — Sa distillation. — Huiles légères et huiles lourdes.
Nous n'avons jusqu'ici abordé que la première partie de l'histoire de la houille ; c'est seulement le premier acte de celte étonnante féerie qui s'est déroulé à nos yeux. Le charbon de terre, ce résidu des forêts antédiluviennes, a donné le gaz de l'éclairage. Mais, pour le produire, il a formé de nouveaux résidus ; ceux-ci eux-mêmes se métamorphosent en une série de substances utiles.
Dans la cornue de terre de l'usine à gaz, nous avons vu se former le coke, charbon poreux, combustible précieux, qui alimente les machines à vavàpeur ; qui brûle en produisant une chaleur intense, et qui est aujourd'hui reconnu comme si indispensable à certaines industries, qu'on le fabrique spécialement pour les usages de la métallurgie.
L'appareil généralement employé dans les usi- 4ies à gaz est représenté par la figure 52. — Use compose d'une cornue beaucoup plus grande que celles qui sont enchâssées dans les batteries. Chaque cornue a 7 mètres de long et 2 mètres de^ large; elle est chauffée dans un fourneau de brique, et les vapeurs qu'elle émet, après avoir èîè chargée de six tonnes et demie de charbon déterre, traversent le tuyau C et arrivent dans le barillet D, après ayoir été aspirées par une p5mpe. La durée de la distillation eàt de trente-six heures, et les vapeurs rentrent dans le traitement de Tusine à gaz. — Le coke ainsi obtenu est de très-belle qualité, il se présente en très-gros fragments qui brûlent en dégageant une quantité de chaleur considérable, propre à subvenir aux besoins de la métallurgie.
Dans un cerlain nombre d'usines, on emploie des fours à coke d'une disposition toute différente. La distillation de la houille s'opère dans de véritables chambres de maçonnerie A, P (lig. 55) et les vapeurs sont entraînées dans des barillets où s'opère la condensation du goudron, et à travers lesquels elles cheminent pour produire le gaz de l'éclairage. Dans ce système, la houille est amenée par un wagon K, qui glisse à la partie supérieure des fours et qui se déverse par un orifice spécial .
Mais revenons à la cornue des batteries de Tuàgaz. Contre les parois de ces cornues, nous
cuvons encore un charbon plus compacte que le Cîcke, mais non moins avantageux. C'est le charbon dé cornue à gaz, dur, sonore, résistant ; il est façonné en creusets réfractaires qui servent au chi- .misle pour opérer des réductions à de hautes tem- I>ératures ; il est taillé en crayons que traverse l'électricité et entre lesquels jaillit Téblouissante lumière de Tare voltaïque. Pendant longtemps 0€tte matière était abandonnée aux ouvriers qui en tiraient profit; mais, aujourd'hui, la compagnie parisienne exploite elle-même ce précieux x*ésidu, qui ne vaut pas moins de 60 francs les "lOO kilogrammes quand il est de bonne qualité et tju'il est propre à la confection des piles.
Dans les barillets, dans la colonne à coke, dans la sciure des épurateurs chimiques, nous retirons encore une eau, chargée de sels ammoniacaux, au moyen de laquelle on fabrique le sulfate d'ammoniaque, qui est un précieux agent de fertilisation du sol.
Le sulfate d'ammoniaque employé comme engrais enrichit presque toutes les cultures, et 100 kilogrammes de ce sel, répandus sur un hectare, ont quelquefois fait doubler la récolle. L'ammoniaque produit par la houille peut servir à fabriquer plusieurs sels d'une haute importance : le nilrale d'ammoniaque, qui en se dissolvant dans l'eau pro-
duit un froid intense, est capable de donner naissance à de la glace pendant les chaleurs de Télé, et cette propriété a été parfaitement utilisée^dans un grand nombre de glacières des familles ; le phosphate d'ammoniaque, qui, imbibant les mousseli- ' nés et les étoffes légères, les rend ininflammables, et qui devrait servir à prévenir tant d'horribles \ accidents causés par la combustion des robes de bal.
Enfin, dans Tépurateur chimique, où la sciure de bois imbibée de sulfate de chaux et d'oxyde de fer a retenu les sulfures et les cyanures, on trouve une boue épaisse d'où Ton extrait un bleti de Prusse do très-belle qualité, que la teinture emploie au- j jourdMmi en grande proportion. \
Dans les barillets, dans les jeux d'orgue et surtout dans rêpuralour à coke, nous trouvons enfin 1(» goudron.
Pendant bien des années, cette matière vis- (juiuisc était considérée comme un résidu sans valeur, encombrant et inutile ; on jetait cette'matiére noirâtre ; on la méprisait, et on aurait voulu ne jamais la produire.
Aujourd'hui celte boue infecte se métamorphose en l'ichesse inestimable; elle est une source de produits les i)lus utiles, et, si elle ne prenait pas naissance dans l'industrie, on la fabriquerait exprès. Le goudron fétide est la base d'une infinité de matières colorantes les plus pures et les plus
; riches ; il est la source de l'acide phénique, ce médicament précieux; c'est de lui qu'on retire l'essence de mirbane, qui parfume les savons' et les objets de toilette ; c'est encore lui qui donne naissance à ces nouvelles poudres fulminantes si puissantes et si redoutables. Ces rubans roses ou verts que nous admirons à l'étalage des magasins de nouveauté, ces fleurs artificielles aux nuances si fraîches, ces bonbons et ces sucreries qui ont l'arôme exquis de la poire ou de l'ananas ; ces parfums à l'odeur agréable d'amandes amèrcs, cachent le goudron de houille sous un déguisement Subtil.
Comment s'opèrent de telles métamorphoses qui semblent dignes des Mitle et une nuits ou des contes fantastiques? Comment l'art a-t-il réalisé des transformations que Timaginalion la plus extravagante n'aurait jamais rêvées'.' Et de quelle puissance est donc animée la chimie, qui, ticmbiulile à une fée bienfaisante, peut opérer des cliangeinentN à vue si rapides et si surprenants?
Ces résultats merveilleux ne se sont produits qu'à la suite de travaux assidus, de veilles prolotigées et d'observations patientes; il n'y a ni hasard, ni bonne fortune, dans ces milliers defuilK si surprenants que nous allons parcourir ; il n'y a
plis par l'industrie moderne; si nous nous éclairons avec un gaz qui s'échappe de la houille en traversant sous terre de longs et vastes conduits ; si nous nous chauffons en hiver devant un grand feu de coke, qu'on a formé dans l'usine à gaz ; si nous avons à notre disposition les produits tinctoriaux qui embellissent et parent les étoffes , les agents thérapeutiques qui combattent nos maladies, n'oublions pas que, pour obtenir ces produits utiles, s'agite toute une armée de travailleurs assidus, véritable armée du progrès. Des milliers d'ouvriers sont à l'œuvre nuit et jour pour les besoins de la société ; des milliers de savants et d'industriels dirigent tout ce mécanisme complexe et perfectionnent sans cesse les rouages qui le font agir. Bien des inventeurs ont passé avant qu'on ait fabriqué le violet d'aniline, et bien des chercheurs ont laborieusement accepté la tâche difficile de trouver un résultat nouveau. Dans les prodiges de la transformation de la houille, il n'y a d'autre miracle que celui du travail persévérant. Comment, enelfet, donner la liste de tous les novateurs qui ont étudié les nombreux dérivés delà houille? Il en est dans tous les pays et de toutes les classes qui ont lentement perfectionné l'œuvre de leurs prédécesseurs ou de leurs contemporains ; de simples ouvriers, des fabricants, des marchands ont éludié le goudron de houille, et une fois le premier pas fait, une fois la première matière ce-
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lorante signalée, chacun a puisé à la source nou- -velle. Une fois la première étape réalisée, toule une pléiade de chimistes de Paris, de Berlin et de Londres, de Mulhouse, de Rouen et d'Amiens, entrent dans la voie qui vient de s'ouvrir ; les Hoffmann, les Pelouze, les Kopp, les Persoz et les Schutzenberger, cultivent chaque jour, avec un succès égal, ce champ inexploré qui s'ouvre à leurs efforts. Il s'appelle légion celui qui a découvert dans le goudron de houille toutes les matières qui concourent si puissamment aujourd'hui aux progrès de l'industrie, et nous devons renoncer à être complet en présence d'une liste innombrable de produits et d'inventeurs.
C'est par la distillation que l'on commence à analyser le goudron de houille et à en séparer les matières huileuses de nature différente.
La proportion de goudron fournie par la houille varie suivant la nature et la provenance de celleci. En Angleterre, certaines houilles ne produisent que 4 pour 100 de goudron, tandis que d'autres espèces de charbon de terre en donnent jusqu'à 7 pour 100. Ces 4 à 7 pour 100 de goudron représentent en pratique des quantités considérables. Ainsi, en admettant que la Compagnie Parisienne distille en chiffre rond 440,000 tonnes de houille par an (ce qui ne s'écarte pas beaucoup de la vérité), elle donnerait naissance à 22 millions