CHAPITRE VIII
Chauffage des établissements publics et des appartements. — Fourneaux de cuisine et de laboratoire. — Machine Lenoir. — Aérostats.
On a souvent cherché à faire concourir le gaz de la houille au chauffage, et plusieurs fabricants ingénieux ont confectionné des calorifères et des systèmes de cheminée très-pratiques et d'un excellent effet. Dans les appartements, le gaz a bien du mal à s'introduire pour remplacer le bois ou charbon qui brûlé dans le foyer; avec lui, il n'y a plus ce même coin du feu, l'ami desrêveries et de la causerie; on ne peut plus, armé de la pincette, tourmenter les tisons, les rassembler en un échafaudage, et la flamme régulière qu'il produit au milieu de similibûches, impitoyablement assises les unes sur les autres , sans jamais s'user ou changer d'aspect (fig. 48), devient à la longue monotone et fatigante.
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^ l*cau OU cuire rapidement un ragoût ne se ^*^indra jamais de n'avoir qu'un robinet à ouvrir t^^Ur obtenir un feu ardent, au lieu d'enflammer ^*^ïiiWement le charbon de bois qui produit une ^^>issière si abondante par les cendres qu'il laisse ^^ résidu.
-j C'est surtout dans les laboratoires de chimie que ^ gaz de la houille joue un grand rôle comme ^Çent de chauffage, et il n'y a plus guère que quel- * ^ties vieux chimistes rébarbatifs qui l'emploient ^licore à contre-cœur, préférant leur vieux char- -'^on et leurs vieilles pincettes.
Quelles merveilles que ces fourneaux de chauf- ^'age dans nos laboratoires! Voulez-vous chauffer \in vase rond ou plat, voici un fourneau qui s'allume instantanément et qui produit une série de flammes régulièrement élagées pour prendre la forme même de votre vase (fig. 50 et 51) .Voulez-vous porter à une haute température un tube allongé, vous trouverez une autre grille qui est formée d'une série de becs formant un ruban de feu. Voulezvous enfin faire fondre des substances qui résistent aux feux ordinaires, il sera facile de mettre à profit une lampe de forge où l'oxygène s'insuffle au milieu du jet enflammé de gaz et produit instantanément la température la plus élevée que la science sache actuellement produire. Tout cela sans préparatifs préliminaires, sans papier à allumer sous le charbon, sans fumée comme préam-
bule de votre préparation, sans poussière comme conclusion, et sans un vaste foyer que vous pouvez à peine éteindre, quand vous n'en avez plus besoin, comme exorde.
Que ne vivez-vous encore, incrédule Cléineot
Désornies, qui vouliez tuera sa naissance le merveilleux paz de la houille! vous verriez nctlemeiil aujourd'hui ce que valaient vos arguments funestes, et vous brûleriez vous-mème les mauvaises brochures qui les contenaient à la flamme de nos becs de gaz. Vous seriez bien contraint d'avouer la fausselé de vos opinions, et vous ne manqueriez pas d'i^tre étranfrement surpris en apprenant que le gaz de la bouille n'est pas uniquement un
lA CHALEUR ET L\ FORCE MOTRICE. 181
agent puissant d'éclairage et de chauffage, mais qu'il est desliné à devenir un jour la source d'une force motrice efficace.
La machine Lenoir a été un des premiers types latilisables des moteurs à gaz, et nous devons examiner cette question si importante.
11 y a près de trois siècles, un homme alors obscur, actuellement inconnu, conçut le plan d'un moteur à gaz ; ses expériences servirent de base à . une longue série d'essais, qui, après mille transformations, mille métamorphoses, devaient donner naissance à la machine Lenoir.
En 1678, Jean de Haute feuille, chapelain en l'église royale deSaint-Aignan d'Orléans, publia une brochure, un opuscule intitulé :
Pendule perpétuelle avec un nouveau balancier^ et la manière d'élever Veau par le moyen de la poudre à canon et autres nouvelles inventions.
En lisant ce travail, on y Irouve la description de plusieurs appareils ingénieux, dans lesquels la force expansive de la poudre à canon est mise à profit pour élever une colonne d'eau enfermée dans un tuyau métallique : Jean llautefeuille, en utilisant pour la première fois la force élastique des gaz qui se dégagent par la combustion de la poudre, fit faire à la science un pas immense ; il ouvrit aux inventeurs un chemin qu'ils allaient suivre et qui devait les mener aux plus merveilleux résultats.
ISS u Minus.
Denis Papin s'arréla longtemps i Fidée des mo-' teurs de ce genre : c (Test, disait -il, une bdle et noble tâche, de tourner au profit des usages et des besoins des hommes la force de la poudre qui na presque été, jusqu'à présent, qu'un instrument de destruction, de mort et de ruine. »
La poudre à canon a causé, en effet, bien des ravages ; mais la puissance destructive dont elle est douée est telle, qu'elle doit peut-être amener la fin des guerres et devenir dans la suite un agent paciflcatcur. Quand, en 1520, Roger Bacon fit éclater le vase dans lequel il faisait son mélange, pour étudier la poudre de guerre, il ne songea pas tant à fournir aux hommes un agent de carnage cl de ruine qu'un moyen de travail et de prospérilé.
Ponis Papin poursuivit longtemps l'idée dutilis(»r In puissance de la poudre pour produire une forcer iiiolrico utile. 11 ne tarda pas cependant à H*ap(MT(W()ir que cet agent possède une force trop bnilalo, et que les machines qu'on fait agir par co luoliMir sont soumises à de violentes secousses capables de les détériorer ou de produire les plus grav(>s accidents. Renonçant à la poudre à canon, abandonnant ainsi les moteurs à gaz, il construisil, on 1C90, une machine à pistons et à soupapes inaivhant par l'action de la vapeur.
Il y avait là le germe des idées fondamentales do nos moteurs : force élastique de la vapeur d'eau
utilisée à mouvoir un piston, destruction par le refroidissement de cette force élastique.
A partir de ce moment, les moteurs à gaz, nous le répétons, sont laissés de côté. Le vent des découvertes soufflait ailleurs. Papin dirigea tous les regards vers la vapeur ; et on comprit après lui que cet agent discipliné, souple et puissant, était appelé au plus brillant avenir.
En 1791, John Barbe revint cependant aux machines à gaz et, substituant F hydrogène à la poudre, fit apparaître Tidée sur laquelle repose la machine Lenoir.
Si nous arrivons, enfin, au seuil de notre siècle, nous voyons Philippe Lebon découvrir le gaz de l'éclairage et annoncer que ce produit est capable de donner « non-seulement beaucoup de lumière et de chaleur, mais encore une force motrice considérable. » Et, en quelques mots, il esquisse le projet d'un moteur à gaz hydrogène que son génie inventif lui a immédiatement dicté.
Les lignes tracées dans ce sens par la main de l'illustre Lebon font admirer sa clairvoyance d'esprit, ses conceptions hardies et ses vues profondes qui lui permettent de prévoir l'application de son nouveau gaz comme force motrice.
La machine Lenoir a été une nouvelle tentative faite dans cette voie.
A première vue, cette machine rappelle la ' forme des machines à vapeur; on y remarque, en
iU LA HOUILLE. .
effet, un corps de pompe dans lequel se meut un piston, semblable à celui de ces derniers moteurs; on y retiouve la bielle et la manivelle dont le jeu est toujours le même ; on y retrouve le volant, et on s'aperçoit que la ressemblance entre les deux appareils est encore augmentée par le mouvement de certains organes de transmission.
Mais, à première vue aussi, on s'étonne de ne plus trouver dans ce nouveau moteur ni chaudière ni foyer, et par suite ni feu ni fumée.
Ce n'est donc pas la vapeur qui l'anime. Quelle est la force qui le fait agir?
L'agent qui imprime le mouvement aux différents organes de celle machine n'est autre que le gaz de l'éclairage.
Ce gaz en brûlant développe une quantité de chaleur considérable, chaleur capable de déterminer la dilatation d'un certain volume d'air. C'est là le fait sur lequel repose le moteur inventé par M. Lcnoir.
Dans un cylindre horizontal, pourvu d'un piston mobile, on fait arriver, au moyen d'un distributeur d'une forme particulière , une série de petits filets de gaz qui se mêlent à l'air emprisonné dans ce cylindre.
Au moyen d'un commutateiu' établi et fixé sur le bâti de la machine, qui en règle elle-même le jeu, on fait passer dans le cylindre une étincelle électrique, ou plutôt une série d'étincelles que
fournît une bobine de Ruhmkorff. Le gaz de l'éclairage s'enflamme et développe une quantité de chaleur considérable ; cette chaleur dégagée dilate l'air non décomposé par la combustion, en produisant une force expansive capable de faire mouvoir le piston et les pièces qui y sont* adaptées.
Le commutateur précité fait jaillir les étincelles tantôt d'un côté du piston, tantôt de l'autre. Cet organe revient donc sur ses pas en continuant ainsi son rapide mouvement de va-et-vient.
Rien de plus curieux que de voir cette machine, sans chaudière et sans foyer, fonctionner avec une admirable précision, en faisant entendre seulement de petites détonations causées par le courant éleclrique et analogues à une nuée d'étincelles qui crépiteraient dans Tàtre.
Après cette esquisse rapide du moteur Lenoir, arrivons aux prophéties dont elle a été Tobjet, et voyons quel est le rôle de ce moteur de l'industrie. On a prétendu que la machine Lenoir fonctionnant sans foyer reculerait l'heure où doivent s'appauvrir les gisements houillers. 11 est vrai que, dans les ateliers où est installée cette machine, on ne brûle pas de houille, mais on consomme du gaz de Féclairage. Mais la quantité de gaz consommé par la machine Lenoir provient d*une quantité de charbon à peu près équivalente à celle
IW» \A HOOIXE.
((lie bn\lei*ait le foyer dune maclihie à vap (te iiièine toree. La consommatian de la hou ne (tiiiiiime done pas sensiblement. II n'y a clianp! ({U(> le point de la consommation : Tel produit reste le même.
Ou a pn^Umdu que la machine Lenoir de^ dissiper les craintes d'explosion. II se peut qu' mélanj^e détonant se fasse jour dans le cylind et produis** l'effet qu'une confiance exagérée pouvait admettre.
On a encore prétendu que le moteur Lenoirétî économique; qu'il était de beaucoup moins dispe dieux que les anciens moteurs.
Les expériences les plus décisives, exécuté au Conservatoire des arts et métiers, démontre qu'on a encore ici surfait le mérite de celle no velle machine.
<( Autant que nous puissions le conclure d laits qui se sont produits devant nous, la dépen est sextuplée, et nous attendrons de nouveaux fai avant de croire à la possibilité d'employer écon niiqucment la machine à gaz pour remplacer vapeur. »
Nous extrayons ces lignes du rapport de M. Tresc
ingénieur, sous-directeur du Conservatoire, et noi ajouterons que les expériences répétées quelqi temps après par d'autres ingénieurs ont fourni 1 méuïes ivsullals.
Telles sont les impertVHiions du moteur Lenoii
* voyons maintenant quels en sont les côtés avantageux, quels en sont les mérites.
Hâlons-nous de dire que ses mérites sont imporlants et nombreux. Qu'on ne se méprenne pas sur nos intentions : sans vouloir dénigrer une intention des plus remarquables et des plus utiles, nous avons voulu montrer ses côtés faibles et les opposer en toute justice aux avantages qu'on en peut espérer.
Dans le moteur Lenoir, plus de foyer, par conséquent plus de fumée, ce qui est un résultat de la plus haute importance ; pas de chaudière, ce qui permet à cette machine de prendre les plus petites dimensions, d'où il suit que le plus petit atelier peut avoir son moteur.
Pour animer ce nouvel appareil, il suffit d'our ' vrir un robinet ; soudain le piston se met à mouvoir, le travail s'exécute comme sous la baguette dhine fée qui semblerait avoir supprimé par enchantement le chauffeur et le mécanicien.
A bord des bateaux, où la place est précieuse, le moteur Lenoir serait d'une utilité incontestable. On préparerait l'hydrogène au moyen de ferraille et d'acide sulfurique, et l'on diminuerait aussi notablement toutes les chances d'incendie.
Enfin, toutes les fois qu'on pourra se contenter d'une force peu considérable, qu'il sera nécessaire d'économiser le terrain, et qu'on voudra se garantir de l'incendie, cette machine remplira toutes
ces condilions avec une rare perfection. Ce nouveau moteur, qui a tant fait de bruit, est aujourd'hui presque complëlement délaissé, sans doute à cause de la dépense qu^il nécessite ; mais nous croyons cependant que de nouveaux inventeun dirigeront un jour leurs rc^gards vers les moteurs à gaz, et que le germe, aujourd*liui infécond parce qu*iln'estpas cultivé, devra t^H ou tard porter ses fruits.
Puisque nous voulons, dans ce chapitre, faire ressortir les nombreuses qualités du gaz de la houille, nous ne devons pas oublier que, par sa faible densité, il peut être employé dans le gonflement des aérostats, et que, nouveau moteur, il enlève dans l'espace la sphère de soie qu'il remplit. — Plus léger que Tair, il permet au navigateur aérien de s'élever dans Tair pour aller planer au milieu des phénomènes météorologiques, dans le monde des nuages. — N'oublions pas que, s'il nous est permis de rivaliser avec les oiseaux, dans le pays enchanté du calme et de la solitude des scènes grandioses et des imposants spectacles, nous le devons encore à l'humble charbon fossile.
Nous renvoyons le lecteur à l'ouvrage des Voyages aériens, que nous venons de publier, avec quelques-uns de nos collègues de l'air.