CHAPITRE IX
CE QUE C'EST QU'UNE SOCIÉTÉ SECRÈTE AU CANADA, ET COMME QUOI IL Y A PARTOUT DES ESPRITS ENTHOUSIASTES QUI SE LAISSENT PRENDRE AU CHARME DU MERVEILLEUX.
Cependant, Alfred Robin et son guide mystérieux avançaient à grands pas dans la rue Champlain. Le jour baissait ; dans l'aprèsmidi le temps avait changé, la neige tombait à gros flocons, violemment, chassés, les uns contre les autres, par une tourmente du nordest. Il faisait une bordée de neige, comme disent les Canadiens. Elle glaçait les membres ; elle aveuglait les yeux.
Les passants étaient rares ; on ne rencontrait aucune voiture, sur cette longue voie qui s'allonge, en tournoyant comme un serpent, aux reins de Québec, entre la citadelle et le fleuve.
De temps en temps, les aboiements lamentables d'un chien et le son aigre d'un viulon dans quelque cabaret borgne, se mêlaient aux sifflements de la bise et troublaient le silence.
Les deux piétons marchaient d'un pas pressé, sans échanger une parole.
Arrivés derrière le cap Diamant, l'étranger dit à son compagnon '
—-Il fait froid, ce soir, vous sentez-vous disposé à prendre un verre de sangris ?
— Merci, dit Alfred, je n'ai pas soif.
— Mais vous grelottez, mon cher. Nous devons traverser le fleuve, et, croyez-moi, un peu de vin chaud ne vous fera pas de mal.
— Traverser le fleuve? répliqua l'artiste, avec autant d'étonnement que d'incrédulité.
— Sans doute ; est-ce que cela vous surprend?
— Mais nous ne trouverons personne pour nous traverser.
— Allons donc !
— Ne savez-vous pas que le Saint-Laurent -est impassable depuis deux jours, à cause des énormes glaçons qu'il charrie? Les bateaux à vapeur ont même interrompu leur service. D'ailleurs, par la tempête qu'il fait, nous n'aurons pas de rameurs.
— Qu'à cela ne tienne, jeune homme ! j'en aurai, moi, répondit l'inconnu de ce ton sarcastique dont il n'avait guère cessé de se servir depuis le commencement de leur entrevue.
Alfred exprima son doute par un mouvement de tête.
— Voyons, entrez ici avec moi, et soyez sans inquiétude. Nous aurons du monde pour nous mener et du monde pour nous ramener.
Il le poussait doucement dans une taverne dont il venait d'ouvrir la porte.
Le jeune homme se laissa faire sans mot dire.
Il y avait dans la taverne une douzaine d'individus qui paraissaient, par leur costume, appartenir aux basses classes du peuple. C'étaient dés bateliers, des charpentiers de navires, des pêcheurs et des cageux ou bûcherons qui descendent les radeaux sur le Saint- Laurent après la fonte des neiges. Cependant, une inspection plus attentive de ces gens aurait fait découvrir chez plusieurs d'entre eux les traits trop fins et les mains un peu bien blanches pour des hommes obligés à un grossier travail manuel.
Us buvaient et fumaient.
La venue d'Alfred et de l'étranger sembla passer inaperçue.
Toutefois, un observateur minutieux eût remarqué que chacun des buveurs échangea aussitôt un coup d'œii rapide avec son voisin.
— Que prenez- vous? demanda l'inconnu à Robin, en s'approchan| de la bar ou comptoir.
r- Un verre d'ale, répondit-il.
— Un verre (Taie et un sangris, alors! commanda le premier à l'aubergiste.
— On va vous servir.
A ce moment, six des buveurs se levèrent et sortirent.
— Voilà votre sangris, dit l'hôtelier, en montrant un verre de vin de Port, chaud, au-dessus duquel flottaient des pellicules de muscade qu'il venait de râper.
— Buvons ! fit l'étranger.
Et il choqua son verre contre le gobelet d'étain dans lequel on avait versé delà bière pour Alfred.
. Il jeta ensuite une pièce de monnaie au cabaretier, en lui disant :
— Père Lafrance, vous allez me prêter un capot de fourrure.
— Tout de suite, tout de suite, monsieur...
Un signe impérieux du demandeur coupa la parole à l'aubergiste, qui courut chercher le vêtement.
— Endossez ce surtout, dit à Robin l'étrange personnage. Celui-ci voulut s'en défendre.
— Mettez-le, vous dis-je. Vous êtes légèrement couvert; un bon capot de peau de buffle n'est pas un luxe inutile, quand on est forcé de faire à cette heure une promenade sur le Saint-Laurent.
L'artiste se rendit à l'influence irrésistible qu'exerçait sur lui le mystérieux voyageur, plutôt qu'à la justesse de son observation. Aussitôt après ils partirent.
— Vous êtes donc sérieusement décidé à me conduire de l'autre côté du fleuve? hasarda Alfred, dès qu'ils furent dehors.
— Ne vous Pai-je pas dit?
— Mais c'est nous exposer.
— Peuh !
— Après tout, comme il vous plaira, repartit Robin. Pour moi, la mort ne m'effraye pas, ajouta- t-il avec un soupir.
L'autre ne parut pas avoir entendu cette réflexion.
La bourrasque continuait toujours ; les rafales entre-choquaient, avec un bruit sinistre, les uns contre les autres , les rares bàtime Us encore mouillés près du quai et la nuit était tout à fait venue. Malgré les tourbillons de neige qui ne cessaient de rouler dansi'air, cette nuit était noire comme l'ébène. On ne distinguait pas à deux pieds devant soi.
Vraiment, il fallait un motif bien sérieux et une détermination
bien arrêtée pour songer à traverser le Saint-Laurent par un tel ouragan.
Parvenus derrière un chantier de bois, à deux ou trois cents mètres de l'hôtellerie, l'inconnu siffla d'une façon particulière.
Le cri aigu d'un goéland lui répondit, et une forme humaine se dessina sur la grève, près d'une énorme pile de bois.
Au pied de cette pile de bois, ïe long d'une estacade, un canot était amarré. Cinq hommes l'occupaient ; chacun avait la main sur la poignée d'un aviron.
La forme humaine et l'étranger se pressèrent les doigts, et le dernier, se tournant un peu, dit à Alfred :
— Sautez dans le bateau et asseyez-vous sur le banc d'arrière. L'artiste obéit, son guide se plaça à la poupe de l'embarcation et
s'empara du gouvernail, en disant :
— En avant, mes amis; et appuyons fortement sur nos rames. Cette invitation n'était pas inutile, car le fleuve était gros comme
une mer en furie, et des lames gigantesques, se ruant avec une rage incessante contre les flancs du bateau, et les frappant des énormes glaçons, qui se heurtaient à leur crête, semblaient devoir le rejeter sur la plage où le mettre en pièces avant qu'on eût quitté la baie.
Mais les rameurs avaient le poignet vigoureux, le pilote un coup d'œil sûr et le canot était solide.
Le Saint Laurent n'a pas tout à fait deux kilomètres de large à cet endroit. Pourtant, il fallut plus d'une heure pour gagner l'autre rive. Le trajet s'opéra en silence. Au surplus, les puissantes voix de la tempête n'eussent pas permis de tenir une conversation. Plus d'une fois Alfred craignit que le bateau ne chavirât ou ne se brisât sous le poids des banquises qui le menaçaient à chaque instant. Mais l'habileté delà manœuvre triompha de tous les dangers.
Le débarquement eut lieu à une faible distance en amont de la Pointe-Lévis.
L'étranger sauta à terre et fit à Piobin signe de le suivre.
Les bateliers, à l'exception d'un seul, s'avancèrent derrière eux.
Alfred s'aperçut alors que plusieurs autres embarcations venaient d'aborder ou abordaient au rivage. De chacune de ces embarcations descendaient des hommes qui prenaient le même chemin qu eux.
Après dix minutes de marche, ils se trouvèrent subitement, au
détour d'une falaise, devant une maison basse dont les volets étaient hermétiquement fermés.
Nulle lumière ne filtrait à l'extérieur.
— C'est ici, dit le compagnon d'Alfred.
— Ici?
— Oui, ici qu'a lieu la réunion.
Ayant dit ces mots à mi-voix, il frappa doucement à une porte qui donnait sur un bois de pins.
Cette porte s'ouvrit instantanément.
— Entrez, dit l'inconnu.
— Mais ces gens ? fit l'artiste, en montrant les hommes qui les suivaient à quelques pas.
— Que cela ne vous trouble pas !
Et il l'entraîna dans un vestibule éclairé par- une chandelle baveuse, fichée contre le mur,
— La porte se relerma aussitôt qu'ils en eurent franchi le seuil. Au fond du vestibule, dans le coin de. droite,, un escalier d'une
dizaine de marches menait à l'étage supérieur.
Ils montèrent jusqu'à une porte à laquelle l'étranger heurta à trois intervalles égaux. Par un étroit judas, pratiqué dans cette porte, une tête se montra et demanda :
— Qui est là?
L'inconnu prononça deux ou trois mots et la porte fut entrebâillée. Alfred et lui passèrent dans une petite salle, entourée de bancs grossiers et chauffée par un poêle à trois étages, enfoui dans une embrasure, afin, sans doute, de distribuer une partie de son calorique dans quelque pièce adjacente.
Un homme, enveloppé jusqu'aux yeux dans une peau de buffle se tenait près du poêle.
A la vue de l'étranger, il s'inclina respectueusement.
— L'assemblée est nombreuse : Maître on vous attend, fit-il.
— C'est bien, répliqua celui à qui il s'adressait. Où sont les costumes?
— Dans la chambre voisine, Maître.
— Venez vous habiller, dit l'autre à Robin.
Ils pénétrèrent dans une chambre encombrée d'effets paraissant, en général, appartenir à des matelots. Ces effets étaient accrochés à
des portemanteaux , sur toute la longueur de la paroi gauche de la muraille.
Un rideau de serge verte cachait l'autre paroi.
Derrière ce rideau, que l'étranger fit glisser sur une tringle, Alfred vit plusieurs robes en lustrine noire et des blouses en étoffe bleue.
— Ah ! dit-il, c'est à une réunion de la loge que nous allons.
— Ne le saviez-vous pas?
— Je m'en doutais depuis notre départ de Québec, mais je n'avais pas de certitude.
— Vous étiez monté au troisième degré, je crois.
— Oui.
— Alors, prenez vos insignes.
Alfred Robin s'étant dépouillé de son capot, mit une blouse bleue, à laquelle était fixée une épaulette d'or. Par-dessus cette blouse, il jeta une robe noire, à capuchon, assez semblable à un domino, et prit à la main un masque de soie noire.
Son guide avait aussi endossé une blouse bleue, mais distinguée par deux épaulettes d'or, et ornée de brandebourgs soie noire et or. Puis il se drapa, dans un vaste manteau de velours rouge, se coiffa d'un bonnet phrygien également en velours rouge, ainsi que le masque dont il se couvrit le visage.
Leur travertissement opéré, ils rentrèrent dans la première pièce. L'homme, embossé dans la peau de buffle, frappa au guichet d'une porte extérieure. Le guichet glissa dans ses coulisses. L'étranger s'appio«ka et, se penchant à l'ouverture, dit un mot.
La porfce lui fut ouverte et on annonça :
— Le Grand-Maître.
Notre artiste se baissa à son tour vers le trou du guichet, déclina son nom et fut annoncé :
— Le frère Alfred Robin.
Une fois introduit dans la salle, la porte fut fermée au verrou.
Cette salle, longue et étroite, était éclairée par des lampes fumeuses pendues au plafond de distance en distance. Pour tenture, elle avait un papier rouge-sombre, émaillé çà et là de lithographies représentant les martyrs de la liberté, parmi lesquels figuraient, au premier rang, c'est-à-dire de chaque côté du fauteuil du président ou Grand-Maître, les portraits des malheureux pendus à Montréal, après les insurrections de 1837-38.
Le Grand-Maître siégeait sur une estrade élevée d'un pied environ, au-dessus du parquet. Devant lui se dressait un petit bureau couvert d'un tapis rouge. Derrière, dans un grand cadre, on avait peint un œil immense entouré d'un nimbe de lumière^ et au-dessous deux mains jointes. Aux côtés du Grand -Maître, étaient assis le premier et le second députés Grands-Maîtres. Au bas de l'estrade, à une table longue, chargée de papiers, travaillaient le secrétaire et l'assistant-secrétaire. Au milieu de la salle, contre le mur se Pouvait le bureau du maître des cérémonies, et vis-à-vis, à rentrée de la pièce, celui du gardien ou surveillant. A l'autre extrémité, en face du Grand-Maître, vous aperceviez le bureau du trésorier. Des bancs recouverts en serge rouge garnissaient l'enceinte. Cinquante à soixante individus y étaient assis. Tous, sauf le président, portaient la robe noire et tenaient un masque à la main. Parmi eux, il eût été facile de reconnaître plusieurs habitants notables de Québec, de Montréal, et les buveurs qu'Alfred avait vus à la taverne du père Lafrance.
Après avoir pris sa place et jeté un coup d'œil rapide sur rassemblée, le Grand-Maître se leva, en frappant trois fois, avec un petit marteau sur son pupitre. Au bourdonnement des entretiens à voix basse succéda un profond silence ; puis les assistants se levèrent aussi et le Grand-Maître dit d'un ton solennel :
« Être suprême, toi qui es le père et le soutien des opprimés ; toi qui lis au tond des cœurs toutes les secrètes pensées et qui sais que l'amour de la fraternité et de la liberté est notre seul mobile, daigne verser ta lumière dans cette réunion de frères, et lui inspirer les meilleurs moyens pour travailler à la paix et à l'harmonie universelles. »
L'invocation finie, on se rassit.
Frappant, de nouveau, trois coups avec son marteau, le Grand- Maître, toujours debout, dit :
« Mon devoir, dans cette loge, est de présider aux séances et délibérations de la loge, et de veiller à ce que la constitution et les règlements soient strictement observés. »
Ensuite, il s'assit, et, s'adressant à son voisin de droite :
— Premier député Grand Maître, que! est votre devoir dans cette loge?
Ce à quoi l'interpellé répondit, en se levant :
— Mon devoir, dans cette loge, est de remplacer le Grand-Maître quand il est absent ou sous accusation, et de veiller à ce que la constitution et les règlements soient strictement observés.
— Trésorier, reprit le président, quel est votre devoir dans cette loge?
— Mon devoir, dans cette loge, est de tenir un compte fidèle des recettes et dépenses de ladite loge et d'en présenter, chaque mois, un état au comité.
— Secrétaire, quel est votre devoir?
— Mon devoir, dans la loge, est de faire le compte rendu des actes et délibérations de la loge et de faire signer les procès- verbaux] par le président.
— Maître des cérémoniess, quel est votre devoir?
— Mon devoir est de veiller à ce que les membres de la loge, se présentent dans le costume requis et avec les insignes qui leur appartiennent et de présider aux initiations.
— Gardien, quel est votre devoir ?
— Mon devoir est de veiller à ce qu'aucun profane n'entre dans la loge.
Apostrophant alors un membre au hasard, le Graud-Maître lui dit:
— Frère Cherrier, quel est le devoir d'un Fils de la Liberté?
— Le devoir d'un Fils de la Liberté est d'aimer tous les membres de cette loge, de les aider et de les secourir dans le besoin, et de veiller à ce que la constitution et les règlements soient strictement observés.
— Frères, la séance est ouverte, dit alors le Grand-Maître.
En ce moment, on frappa à la porte. Le gardien tendit la tête au guichet.
— C'est le frère Bonnefoi, dit-il en parlant au président. — Bien, le frère Bonnefoi peut entrer.
La porte fut ouverte, un individu parut, s'avança au milieu de la salle, vis-à-vis du président, s'arrêta, décrivit avec la main droite une échelle de Jacob sur sa poitrine, et fut s'asseoir au milieu des autres membres.
Le secrétaire donna lecture du procès-verbal d'une séance précédente. Ce document ayant été approuvé à l'unanimité, le Grand-
Maître ôfa son manteau pour en revêtir le premier député Grand- Maître, qu'il installa sur son siège.
Puis il s'avança au bord de l'estrade et parla en a s termes :
« Frères de la loge Canadienne, il y a bientôt quatre ans que nous ne nous sommes réunis. Depuis cette époque le sang de nos amis a coulé. Grand nombre d'entre nous sont morts glorieusement à leur poste sur le champ de bataille ; d'autres ont porté leur tête sur l'échafaud. Généreuses victimes d'une idée noble autant que juste, elles nous ont laissé avec un impérissable souvenir, l'héritage de leurs puissantes aspirations, de leur sublime dévouement. Peutêtre nous ont-elles aussi légué une vengeance? Les mouvements de 1837 et 38 ont échoué ; mais est-ce à dire que cet échec nous condamne à porter éternellement les fers que l'Angleterre a rivés à nos mains età nos pieds? est-ce à dire que nous ne puissions rompre le joug et prendre eufin, sur les ailes de la liberté, notre essor vers cette ère de prospérité et de bonheur qui fait le partage des citoyens de la république notre voisine? est-ce à dire que nous n'ayons été créés que pour servir d'esclaves à de vils tyrans? Non, frères, les Canadiens ont sucé le lait de l'indépendance au sein de la vieille France, leur mère ; ils savent comme elle défendre et revendiquer leurs droits ; comme elle, ils sauront vaincre et humilier l'orgueilleuse Albion. »
Ces métaphores échevelées soulevèrent l'enthousiasme de l'auditoire qui applaudit frénétiquement.
L'orateur poursuivit :
« — Oui, frères, nous relèverons le drapeau de 38; et bientôt il flottera sur la citadèle de Québec. Mais pour cela, il faut de l'union, de Tentente. L'union fait la force, l'entente fait l'habileté ; et c'est pourquoi je vous ai convoqués ici, vous, membres dispersés de la sainte association des Fils de la Liberté ; c'est pourquoi, après quatre ans d'exil, employés à parcourir nos campagnes d'en bas du fleuve, à les soulever, je suis, au risque d'être pris et traîné à la potence, revenu, et vous ai rappelés que nous avions un serment irréfragable qui nous liait les uns aux autres. Voulez-vous nous reconstituer? »
— Oui, ouil
t — Voulez-vous reprendre le cours de nos séances interrompues, travailler sérieusement, courageusement avec moi? »
— Oui, oui, nous le voulons.
« — Êtes-vous prêts à tout sacrifier au service de notre cause, du Canada? »
— Nous le sommes !
« — Eh bien, frères, que chacun de vous se mette à l'œuvre ; que dès demain, dès ce soirv il fasse de la propagande, dans sa famille, parmi ses amis, ses compagnons, partout ; qu'il y songe sans cesse, la nuit comme le jour ; au chantier comme dans sa maison, et, avant six mois, nous serons capables de lever une armée, faible parle nombre sans doute, mais dont chaque soldat pourra répondre comme le guerrier romain : Je m'appelle légion. »
A la péroraison, les bravos redoublèrent si tumultueusement que le vice-président dut rappeler l'assemblée à Tordre.
Le Grand-Maître reprit son manteau et son fauteuil.
Un des membres se leva et dit :
— Est-ce le moment de faire une motion?
— Oui, répondit le Grand-Maître.
— Je propose donc que Léon Clairville, avocat à Trois-Rivières soit reçu membre de cette loge.
— Cette motion, dit le Grand-Maître, doit -être faite par écrit et secondée par un membre présent.
Le moteur se hâta de rédiger sa proposition sur un papier qu'il remit au secrétaire.
— La motion est-elle acceptée ? demanda le président. Personne ne l'ayant combattue, il continua :
— La motion est agréée, nous allons procéder au ballottage du candidat. Frères, une boule blanche est pour l'adoption, une boule noire pour le rejet. N'oublions pas qu'il suffit d'une seule boule noire pour débouter le postulant.
Le maître des cérémonies remit aux assistants deux boules : une blanche et une noire. Quand chacun eut déposé sa boule dans l'urne, le président les examina : il n'y en avait pas une noire.
— Le candidat Léon Clairville est, dit-il, reçu membre de cette loge. Ses parrains désirent- ils qu'il soit initié ce soir?
— Ou^repliquèrent-ils, Nous l'avons laissé à un demi-mille d'ici; nous irons le chercher.
Là-dessus, ils sortirent.
Pendant leur absence, divers membres parlèrent de la situation politique et proposèrent des plans d'affranchissement.
Ils discouraient encore, quand le gardien annonça l'arrivée du néophyte.
Le Grand Maître c©mmanda :
— Frère Alfred Robin, et, vous frère Bleau, ainsi que les frères Roulin, Lagenais et Trudel vous aiderez le maître des cérémonies à faire l'initiation.
Les six membres désignés, s'étant masqués, quittèrent la salle et entrèrent dans la première pièce, où se tenait le récipiendaire, en compagnie de ses parrains.
Il avait les yeux bandés.
Le maître des cérémonies et Robin le prirent par le bras, et le conduisirent dans une pièce attenante. Elle était tendue de noir, comme une chambre funèbre, et presque entièrement plongée dans des ténèbres à'peiue combattues par les rayons blafards d'une lampe sépulcrale. Au centre s'étendait un cercueil couvert d'un linceul. A la tête du cercueil on avait placé un crâne et des ossements humains en croix.
Le maître des cérémonies débanda les yeux au néophyte et lui fit signer une sorte d'acte par lequel il s'engageait à se lier, de son plein gré, aux Fils de la Liberté. Puis, il lui demanda dix francs de droit d'entrée, lui ordonna d'attendre et se retira, avec Alfred. La porte fut fermée avec grand vacarme de clefs et de cadenas. Les dix francs remis au trésorier, des pistolets, des sabres et des poignards furent distribués à quelques-uns des affiliés, et le maître des cérémonies retourna avec ses acolytes vers le patient.
Ils le placèrent dans le cercueil, lui appliquèrent un épais bonnet sur les yeux, et feignirent de clouer la bière, tandis que l'un d'eux récitait la prière des morts.
— Lancez-le dans l'espace ! cria une voix qui s'efforçait d'être effrayante.
Une trappe s'ouvrit sous le cercueil qui coula sur des rainures jusqu'au rez-de-chaussée. La chute n'était ni saccadée, ni dangeureuse, mais accompagnée d'un tel charivari de chaînes, de chaudrons et de cloches fêlées, que les oreilles du malheureux devaient en être assourdies.
A l'aide d'une poulie, il fut remonté au premier étage, où les
chants et les cliquetis de la feraille recommencèrent de plus belle.
Quand les initiateurs furent fatigués, ils transportèrent le cercueil et son contenu devant la porte de la salle des délibérations.
Le maître des cérémonies frappa à trois reprises différentes.
— Qui est là ? interrogea le gardien après avoir tiré le guichet.
— C'est, répliqua le maître des cérémonies, un pauvre aveugle qui réclame la lumière.
Le gardien transmit la réponse au Grand-Maître qui répondit :
— Est-il digne de la recevoir?
— Oui, il a rempli ses devoirs comme il convenait, repartit le maître des cérémonies.
— Alors il peut entrer, ajouta le Grand-Maître. La bière fut déposée au milieu de la salle.
Tous les Fils de la Liberté étaient debout et masqués. On enleva le couvercle du cercueil et le Grand-Maître posa cette question au récipiendaire :
— Que voulez-vous?
— Faire partie des Fils de la Liberté.
— Dans quel but?
— Dans le but d'être utile à mes semblables, et surtout à mon pays.
r-- Quels sont vos titres pour porter si haut vos prétentions ?
— Mon amour du prochain, de la liberté, mon énergie et mon intelligence.
— Êtes-vous disposé à nous immoler tout ce que vous avez de plus cher?
— Je le suis.
— Vos parents, vos enfants, et jusqu'à votre honneur, si nous le jugeons nécessaires?
— Oui.
— C'est bien, qu'on lui rende jour!
A cet ordre, le néophyte fut tiré du cercueil, et amené devant une table sur laquelle était étalée une bible et un grand écriteau avec cette inscription : Mort aux traîtres !
Les conjurés l'entourèrent. L'un lui appliqua sur le cœur la pointe d'une épée, un second, la lame d'un poignard, pendant que d'autres l'ajustaient avec des pistolets.
On arracha le bonnet qui lui dérobait la vue de cet appareil lugubre.
Le premier mouvement du néophyte fut de reculer. Mais il se remit presque aussitôt.
11 avait une de ces physionomies équivoques qui dénotent ordinairement la bassesse entée sur la fourberie.
— Jurez, lui dit le Grand-Maître, jurez sur les saints Évangiles que vous ne trahirez jamais nos secrets , fussiez-vous même soumis à la torture.
— Je le jure, répondit-il faiblement, en baisant le livre sacré.
— Inscrivez votre nom , votre âge , votre profession sur le registre. #
Il obéit d'une main tremblante,
— Et maintenant, ajouta le président, qui se démasqua, vous êtes notre frère, nous sommes vos frères, prêts à vous aider dans le besoin, si vous nous êtes fidèle, prêts à vous punir si vous nous trompez. Approchez, que je vous communique nos mots de passe et nos signes. Le mot de passe est Canada, le mot de reconnaissance Rome. Quant aux signes, figurez avec votre main droite une étoile sur votre poitrine , c'est le premier. Pour vous faire reconnaître d'un frère, en lui donnant la main, pressez-lui la jointure de la troisième phalange de l'index et du petit doigt, avec le pouce et le grand doigt. Et si, parfois, vous étiez dans la. détresse, et que vous ne pussiez approcher d'un frère, vous étendrez les bras en croix. Il est bien entendu que quand on vous transmettra ces signes, vous devrez agir pour celui qui vous appellera ainsi que vous voudriez qu'on agît pour vous si vous vous trouviez dans sa position.
Lorsque le catéchumène fut suffisamment renseigné , le maître des cérémonies le mena au vestiaire pour rhabiller.
Pendant ce temps, Alfred Robin, à qui sa figure ne plaisait pas le moins du monde, examinait le registre.
Léon Clairville, âgé de vingt-quatre ans, avocat à Trois- Rivières.
— Il me semble que je connais ce nom-là, murmura l'artiste, en parcourant l'inscription. En tout cas, il a une figure qui ne me revient pas. Si ce gaillard ne nous joue pas quelque mauvais tour, je serai bien trompé.
Le nouvel initié, revêtu du costume officiel , fut conduit par le Grand-Maître à chacun des membres qui se démasquèrent, à mesure qu'on le leur présenta.
Les Fils de la Liberté, des degrés supérieurs, quittèrent ensuite la robe noire, pour ne plus garder que leur blouse bleue et les marques de leurs dignités respectives.
On se remit à discuter un plan d'indépendance pour le Canada. Ceux-ci étaient partisans de l'annexion aux États-Unis; ceux-là voulaient former une république isolée. Quelques-uns désiraient revenir sous la tutèle de la France. Mais personne, à l'exception peut-être du Grand-Maître et d'Alfred Robin , ne se demandait sérieusement comment off s'y prendrait pour chasser les Anglais de la colonie.
Vers quatre heures du matin, le président commanda au secrétaire de faire l'appel des membres présents.
Un acte d'actions de grâces à l'Éternel termina cette séance qui devait avoir des suites si graves pour notre ami Alfred Robin.
Le jour commençait à poindre et il était transi de froid lorsqu'il rentra dans sa chambrette de la rue Sainte-Anne. • ••• » ••
Exténué de fatigue, il se coucha en murmurant :
— C'est égal , voilà une triste nuit de passée ; je n'ai pas beaucoup de confiance dans une nouvelle tentative de soulèvement. Il y avait à l'assemblée des gens qui ne valent pas, j'en suis sûr, la corde pour les pendre. Ce Léon Clairville, entre autres...
Le scmmeil empêcha le digne Fils de la* Liberté d'achever de porter sur un des membres de sa loge un jugement peu fraternel, j'imagine, et pour le moins fort téméraire.