‹ La HuronneChapitre 15 sur 38 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

CE QUE C'ÉTAIT QUE LA HURONNE DE LORETTE ET DE SES RAPPORTS AVEC ALPHONSE MOUGENOT.

Alfred Robin dort si bien qu'il n'a pas entendu rentrer sa chère levrette : Mlle Zoé Castor. Laissons-le reposer et revenons à Alphonse Mougenot.

Vers trois heures, il sautait, on se le rappelle, dans un traîneau, et courait à Lorette.

« Qu'est-ce que Lorette? » Un moment de patience ; je vais vous le dire, ami lecteur.

Lorette ou Saint-Gabriel, — à votre choix , — est un village situé à trois lieues environ de Québec, sur les rives de cette rivière Saint-Charles, dont je vous ai déjà parlé , au Chapitre vi de cette histoire authentique. Rien de fort curieux dans le renseignement, n'est-ce pas? mais, attendez, je n'ai point fini. Lorette se divise en deux parties. La Vieille Lorette et la Jeune Lorette. Si j'étais petit journal, que j'aurais donc beau jeu pour faire un mot! Maudit soit le métier d'annaliste ! Les deux Lorettes ne sont pas ce que vous pensez, car elles servent de résidence aux derniers descendants des Hurons. L'emplacement où elles s'élèvent fut, le 2 novembre 1667, transmis, par donation d'un sieur Giffard, aux jésuites qui y installèrent les débris de la famille huronne, massa»

crée et presque annihilée par les Iroquois. Un révérend membre de la fameuse corporation, le père ChaiKhonot, né à C h âtillon- sur- Seine , étant parvenu, en 1643, à baptiser Ahanitary, un de leurs chefs, le reste de la tribu imita son exemple, et ce fut ainsi que les jésuites établirent les nouveaux convertis sur leurs domaines.

Le site est superbe : terres excellentes qui ne demandent qu'un peu de culture pour donner d'abondantes céréales, à l'embouchure d'une rivière très-poissonneuse, presque sur les bords de la mer, et aux portes mêmes des territoires de chasse. Mais la grâce divine ne prévalut point sur l'aversion des Indiens pour le défrichement. Leurs protecteurs durent les sustenter pendant une bonne partie de l'année, lorsque le gibier ou la pêche ne donnaient pas. En 1730, les missionnaires construisirent une église dans le village sauvage, et, l'année suivante un moulin. Plus tard, après l'expulsion des jésuites du Canada, le moulin et l'église tombèrent en ruines. On répara tant bien que mal celle-ci, et on abandonna celui-là. Le gouvernement anglais accorda des secours annuels aux pauvres Indiens : des armes, des munitions, des vêtements et des vivres pour huit jours. La nourriture nécessaire aux trois cent cinquante-sept autres journées,, ils la demandent à la chasse et à l'industrie de leurs femmes, ou squaws. Celles-ci, avec les peaux des bêtes tuées par les hommes, confectionnent des mocassins, des paniers, des pelottes, des bourses, trôs-artistement brodées en piquants de porc-épic teints de différentes couleurs et ornées de coquillages et de fausses perles (wimpums). Elles font aussi des raquettes ou chaussures pour la neige ; des paniers, des flèches, des figurines et une foule d'autres objets qu'elles vendent soit à des marchands de Québec, soit aux étrangers qui visitent leur village. A ce commerce, quelques Hurons ajoutent celui des canots d'écorce et des traîneaux indiens ; mais la traite des pelleteries les occupe principalement. Us avaient naguère, comme champ cynégétique, un pays où essaimaient le castor, l'orignal, le caribou. C'était la contrée détendant de Chicoutimi à l'embouchure du Saint-Maurice. Us en jouissaient encore il y a deux siècles, quand les Sept Nations conclurent un pacte en vertu duquel elles devaient manger avec la même cuiller (micoine). Par malheur, les Abenaquis de la rivière Saint- Jean, les Micmacs et les Malécites, faisant fi de ce traité, enva-

hirent les réserves des Hurons et détruisirent ou repoussèrent la plus grande partie des fauves qui y étaient cantonnés. Aujourd'hui les Hurons poussent leurs chasses au delà de Suint-Anne et de Batiscan; aujourd'hui aussi, leur nomhre est réduit à 140 individus au plus, tandis que, avant leur désastreuse extermination par les Iroquois, ils étaient 40,000. Encore les rejetons de cette hère peuplade sont-ils bien dégénérés. Le sang des blancs a été inoculé au leur, et, au moment où j'écris ces lignes, il n'y a plus, ni à la Jeune, ni à la Vieille Lorette, un Huron pur de tout alliage. Comme, de tout temps, ces Indiens ont eu un goût particulier pour les Français, je ne suis pas surpris du penchant de leurs squaws pour les Québecquois, qui, mieux que tous les autres habitants du Canada, ont religieusement conservé nos mœurs, nos habitudes et notre amour du petit sexe. Ces Hurons parlent presque tous français, et, à l'exception des femmes, ne portent guère le costume national que dans les grandes cérémonies. Leur physionomie se rapproche maintenant assez de celle des Européens pour faire trouver étrange le nom dont les avait gratifiés l'humeur caustique de nos pères ; car, s'il faut en croire Charlevoix, ce les Hurons ont été ainsi appelés par les Français qui, voyant ces barbares avec des cheveux coupés et relevés d'une façon bizarre, et qui leur donnaient un air affreux, s'écrièrent, la première fois qu'ils les aperçurent : « Quelles hures 1 »

Leur nom véritable est Yendal.

A présent, comme à l'époque de notre récit, la Jeune Lorette comptait dans son enceinte une cinquantaine de maisonnettes en bois, dont quelques-unes en pierres. Elles sont éparses sans ordre sur une éminence, commandant une vue admirable qui embrasse la capitale du Canada et ses environs, plonge au loin sur la rive sud du Saint-Laurent et se noyé dans les formes vaguement arrondies des montagnes septentrionales. Près du village, le Saint-Charles roule, avec un bruit d'écolier rageur, sur un lit caillouteux, encaissé dans des rochers que tapissent des lianes flexibles, des lichens, des saxatiles de toutes espèces, et qu'ombragent de sombres pinières. On dirait que, comme la plupart des cours d'eau qui avoisinent Québec, cette rivière a été produite par un déchirement de la croûte terrestre. Des cascades multiples se succèdent devant Lorette. Les ondes se précipitent à travers des masses énormes de gneiss, dans

des fondrières effrayantes, puis elles rebondissent, lancent des fusées d'étincelles liquides, retombent en flocons d'écume, bouillonnent, glissent sur des plateaux jaunes comme l'or, s'enfoncent dans des galeries souterraines pour ressortir ou se jeter, à quelques pieds de distance, dans de nouveaux bassins, de nouveaux passages invisibles, se pulvériser aux dentelures de la roche, se ruer follement contre des blocs erratiques, des racines d'arbre, et reprendre, avec un vacarme étourdissant, leur course furibonde vers le Saint-Laurent.

C'est durant l'été un des spectacles les plus pittoresques que je sache. A mon avis, les chutes du Niagara, si célèbres, et celles de Montmorency, si vantées par les Canadiens, ne valent pas les cataractes de Lorette.

Victor Considérant les prit en telle affection que, les visitant un jour avec moi, il me demanda sérieusement s'il n'y aurait pas moyen de fonder un phalanstère aux alentours !

Je vous dirais bien ce que je répondis au disciple de Fourrier, mais voici arriver Alphonse Mougenot et son slé, ou, si vous le préférez, son traîneau ; — le mot sléy venant de l'anglais sledge> est plus communément usité. — Pourquoi ? — Peut-être parce que ce mot est plus bref, peut-être aussi parce que les Canadiens tendent à s'anglifier.

A l'entrée du village, il y avait une sorte d'auberge. L'étudiant s'y arrêta.

— Charretier S dit-il au conducteur du véhicule, tu m'attendras

— On vous attendra, répliqua Fautomédon , en jetant une peau de buffle sur son cheval dont les naseaux couverts de givre, lançaient dans l'air des flots d'une fumée épaisse comme le brouillard.

Alphonse mit pied à terre et s'avança rapidement vers la cure, placée sur une hauteur, entourée d'un quinconce de sapins.

Là, vis-à-vis de l'église, on voyait une cabane, coquettement faite, quoiqu'elle rappelât, autant que possible par son apparence, le vvigwam indien.

C'était bien la hutte du Peau-rouge, mais avec les perfectionne-

1 Au Canada tout conducteur de voiture publique se nomme encore charretier.

ments de la civilisation. A l'extérieur, des écorces de bouleau la recouvraient, mais ses ouvertures étaient pourvues de carreaux, sa porte était en bois blanc décoré de peintures; elle présentait l'aspect d'un cône ; mais d'un cône juché comme une ruche, sur un socle, et ce socle formait étage, à en juger par les quatre petites fenêtres qui s'ouvraient aux quatre points cardinaux.

Au dedans, pareille alliance des choses indispensables au sauvage et des commodités que nous avons introduites dans nos demeures : — une grande pièce principale, qui partageait la cabane en deux, comme un corridor spacieux et, de chaque côté, un cabinet. Une étroite croisée au-dessus de la porte, et une autre plus large, au bout, en face, éclairaient cette pièce.

Le centre était occupé par un poêle en fonte, dont le tuyau se bifurquant à quelques pouces du plafond, chauffait les deux cabinets par ses branches qui venaient se rejoindre au grenier, pour saillir à l'extrémité du cône. Quelques peaux de daim et de bison tapissaient la chambre. Des bancs, une table rustique, un coffre constituaient l'ameublement. La batterie de cuisine était représentée par deux chaudières l'une de fer battu pour l'usage ordinaire, l'autre en cuivre de grande capacité, réservée à la fabrication du sucre d'érable, et plusieurs vases en terre brune; disposés sur un rayon.

Il n'y avait rien dans tout cela qui pût attirer une attention spéciale ; cette disposition et ces ustensiles sont assez communs aux habitations villageoises de FAmérique septentrionale ; mais au fond de la chambre, à droite et à gauche de la fenêtre, deux ornements remarquables sollicitaient les regards.

Celui de droite était un trophée, composé de cornes de buffle, de bois de caribou, et d'instruments de guerre et de chasse : — un casse-tête, une hache, un arc gigantesque, un carquois plein de flèches, des épieux, des lances.

Celui de gauche montrait un totem ou écusson peint en couleurs \ives, sur une écorce de bouleau de quatre à cinq pieds de circonférence. Il portait au castor de sable, accroupi sur une cabane d'argent au milieu d'un étang.

Telles sont les armes des Hurons ; car il ne faut f)as s'imaginer que les distinctions de castes , et la sience héraldique ne sont connues que parmi les civilisés. On les retrouve partout chez les nordes nomades du Nouveau-Monde.

La butte dont nous parlons, était celle d'un chef; c'est là que se dirigeait Alphonse Mougenot.

Il entra.

Trois personnes étaient assises sur des escabeaux, autour du poêle.

A leur accoutrement on voyait qu'elles étaient indiennes. C'étaient un homme et deux femmes.

L'homme était équipé en coureur * du Nord : casque de peau de loutre; lourd capot en robe de buffle ; sur le côté une bourse à tabac faite avec la dépouille d'un rat musqué, des mitas et des mocassins en cuir d'orignal. A la bouche, il avait son poagan, ou calumet comme les découvreurs du Canada ont appelé la pipe indienne. Une carabine, à garniture de cuivre, semblable à celles que distribue la Compagnie de la baie d'Hudson à ses employés subalternes, reposait négligemment entre ses jambes, la crosse à terre. L'habillement de ce sauvage était déchiré en plusieurs places : il annonçait de longs services, et indiquait, par sa coupe particulière, que son propriétaire était étranger. Une grande paire de raquettes, fortement recourbées à leur extrémité antérieure dénotait aussi un voyageur arrivant des pays limitrophes des montagnes Rocheuses.

Deux chiens maigres et décharnés comme des loups, étaient couchés à ses pieds.

L'Indien pétunait gravement, répondant seulement par Atiaondi andusate ou aoo c'est-à-dire oui ou non, en langue huronne, aux questions dont l'accablait une jeune squaw, assise près de lui.

Elle avait nom Yureska, la Colombe Sauvage, et descendait en ligne directe du fameux Kondiaronk, connu dans nos annales coloniales sous le sobriquet de Le Rat, qui, en 1681, aida si puissamment le marquis Denon ville, gouverneur général du Canada, dans la guerre que faisaient les Français aux Iroquois.

Dans les veines d'Yureska coulait immaculé le sang des Hurons, mais aussi elle était la dernière fille de cette vaillante tribu. Méprisant les métis du village de Lorette qu'elle regardait comme des bâtards indignes des Yendals leurs ancêtres, et ne voulant ou n'o-

1 Les chasseurs de l'Amérique septentrionale sont ainsi nommés par les Canadiens.

sant pas déroger par une alliance avec une autre race, elle semblait destinée à mourir vierge. i£*

C'était pourtant une belle fille qu'Yureska. Malgré sa naissance, vous eussiez difficilement trouvé des traits plus réguliers, une physionomie plus attrayante. Elle avait le teint brun des Américaines, mais sa carnation était chaude comme celle de la pêche en maturité, et sa peau était si transparente qu'on pouvait suivre à travers son mince tissu le délicat réseau des petites artères bleues qui l'animaient. Les pommettes de ses joues, un peu saillantes, rappelaient son origine sans doute ; mais elles avaient tant de velouté, les tons en étaient si fondus qu'en la voyant vous songiez aux voluptueuses enfants de l'Andalousie. Et puis, ses grands yeux bruns avaient une éloquence qui fascinait. Le nezétait légèrement aquilin, bien coupé, et les lèvres dessinées à ravir. Leur pureté, leur éclat faisait rêver de ces brûlants baisers qui enfièvrent le corps et l'âme. L'ensemble de son visage était plein, riche de santé, agréable, quoique fortement accentué. Elle avait une chevelure brune, moins abondante qu'on ne l'eût souhaitée, partagée sur le milieu du front, en deux bandeaux, dont les tresses entremêlées de grains de coris retombaient sur ses épaules. A ses oreilles brillaient des pendants en or émaillé. Un triple collier de wampums, descendait sur sa poitrine et soutenait une large médaille de la Vierge, car Yureska avait embrassé la religion catholique et reçu en baptême le nom de Marie.

Sa toilette était simple. Une couverte de drap noir, avec une fine bordure jaune , l'enveloppait tout entière , et dérobait ainsi les charmes de sa taille.

Elle ne dissimulait cependant pas la petitesse de ses pieds, emprisonnés dans des mocassins en peau d'élan, dont les broderies étaient vraiment des chefs-d'œuvre de patience et d'adresse.

Le seul défaut qu'eussent ces pieds mignons — mais il était capital, — c'est qu'ils étaient tournés en dedans, ainsi que les ont les femmes indiennes, car on sait que les mères ont l'habitude de les leur déformer de la sorte dès le bas âge.

Malgré cette imperfection, Yureska plaisait; je dirai plus, elle enchantait. Et puisque j'y suis, je vous confesserai bien bas qu'Alphonse Mougenot en était amoureux. Oh! mais amoureux sérieux, « pour le bon motif. » Les préjugés, il les dédaignait ! est-ce qu'il

n'était pas homme de lettres, artiste ! Malheureusement, ces préjugés étaient justement la pierre d'achoppement où venaient se heurter tous ses efforts pour captiver la gracieuse sauvagesse. Nous Pavons déclaré , elle n'était pas déterminée à i marcher à l'autel » — style canadien — parce qu'elle était, hélas ! la dernière des Yendals. Cependant, elle aimait Alphonse ; elle le lui avait avoué ; mais en ajoutant que leur tendresse devait être et ne serait jamais qu'une tendresse fraternelle. Frère et sœur, c'est bien joli, assurément, quand on n'aime pas avec une imagination ardente et des sens de vingt ans. Oui, sans doute, l'amour platonique est quelque chose de sublime, de céleste. Mais sur la terre, est-il possible de s'attacher exclusivement au céleste?

Voilà ce que se demandait le pauvre Alphonse, et voilà, ce que, malgré toute sa philosophie, toutes ses notions psychologiques, il ne pouvait résoudre à son entière satisfaction. 11 luttait, luttait, le malheureux, et plus il se débattait dans ce filet, plus il s'y empêtrait. La décision d'Yureska était réfléchie, il le savait, se le criait à haute voix pour mieux s'en convaincre, et cependant il n'en continuait pas moins ses assiduités auprès d'elle ; que dis-je? il les redoublait. L'amour ne fleurit-il pas sur les obstacles? ne se nourrit-il pas de ce qui devrait l'empoisonner? Sur quoi comptait Alphonse? Il eût été bien embarrassé de le dire ; mais il comptait cependant sur un changement quelconque, amené par le Hasard, cette providence de tous les gens qui escomptent le présent à la banque de l'avenir. Yureska le voyait avec joie, c'était beaucoup ; il était son obligé; c'était plus encore. L'Indienne lui avait sauvé la vie ou tout au moins l'exil.

Après les troubles de 1838, et la défaite de M. Nelson, à Saint- Charles, des arrestations nombreuses avaient été opérées dans les districts de Montréal et de Trois-Rivières. Quoique fort jeune alors, Alphonse s'était laissé embaucher par les membres d'un club libéral, et ayant pris une part assez active au mouvement populaire, avait été désigné comme dangereux. Il dut prendre la fuite. S'étant réfugié à Lorette, il attendait un moment propice pour passer aux États-Unis, lorsqu'on apprit qu'un détachement de la garnison de Québec venait faire une perquisition dans le village. Ce fut Yureska qui communiqua la nouvelle au presbytère, où le brave curé avait donné asile à l'insurgé. La position était critique. Il fallait partir

au plus vite ; mais où aller? Des troupes battaient la campagne ; et on était en plein hiver.

— Écoute, mon frère, dit l'Indienne àMougenot, si tu es courageux et si tu n'as pas peur, je me charge de te conduire à une retraite où jamais les habits rouges ne t'iront chercher.

Alphonse accepta. Yureska le mena à une caverne qu'elle connaissait dans la forêt, à plusieurs milles de distance. Le jeune homme y resta cinq ou six semaines, sa libératrice venant presque chaque jour Lui apporter des provisions et lui tenir compagnie, malgré le décret qui interdisait, sous peine de mort, de cacher un rebelle. Ces entrevues quotidiennes, dans des circonstances aussi exceptionnelles, eurent le résultat qu'elles devaient avoir. Les deux jeunes gens s'aimèrent, avec cette différence , comme je Fai expliqué plus haut, que la femme prodiguait volontiers l'affection d'une sœur, et que l'homme cherchait à obtenir la main d'une épouse. Quant à faire d'Yureska sa maîtresse, Alphonse avait des sentiments trop nobles pour y penser. 11 suffisait, du reste, de voir l'Indienne pour sentip qu'elle n'était pas femme à céder à une faiblesse des sens. Sa dignité naturelle et la fierté que lui avait inculquée sa belle-mère la mettaient en garde contre toute surprise de ce genre.

La Gorneille-Noire, ainsi s'appelait-elle, était une septuagénaire que les révérends pères jésuites avaient, en vain, essayé d'attacher fermement au christianisme. Bien qu'elle eût consenti à recevoir les ondes purifiantes du baptême , elle n'avait jamais renoncé entièrement à l'adoration de ses Manitous. Ses invocations s'adressaient plutôt à Athaensie qu'à la vierge Marie; et les pieuses exhortations du curé de Lorette, M. Dachenai, n'avaient pas réussi ^ triompher de sa croyance en la vertu des médecines et de la magie. On disait même qu'elle exerçait les fonctions de sorcière, et que les Têtes-de-Boule et les Montagnais venaient la consulter du fond du Saguenay et de là rivière Saint-Jean.

Quoi qu'il en soit, la Gorneille-Noire laissait Yureska parfaitement libre dans la foi où l'avait élevée son père, le Grand -Épervier, décédé en 1826.

Elles vivaient toutes deux en bonne intelligence, grâce cependant à la sollicitude attentive de la belle- fille pour sa belle-mère, car cette dernière était devenue égoïste, obstinée, difficile et d'une exi-

gence insupportable, surtout depuis la mort de son mari, à qui elle n'avait jamais pardonné son incliration pour les Canadiens.

Ordinairement accroupie sur ses talons, devant le poêle, quand il fais?it froid, devant sa porte, au soleil, quand il faisait chaud, elle passait des journées sans ouvrir la bouche, et plongée dans une torpeur voisine de la léthargie. On eût dit qu'alors elle ne voyait ni n'entendait, car un coup de fusil tiré à son oreille ne l'aurait pas fait tressaillir.

C'était une momie qui, de temps à autre , revenait à la vie pour se plaindre et avaler quelques cuillerées de sagamité, bouillie faite avec de la farine de maïs. Cependant lorsqu'approchaient les changements de saison, les membres de ia Corneille-Noire se galvanisaient. Alors, elle se livrait à des contorsions accompagnées de chants lugubres et de prophéties plus lugubres encore.

Les Hurons de la Vieille et de la Jeune Lorette avaient une peur affreuse de la Corneille-Noire, et, afin de se la rendre propice, lui faisaient des présents avant de partir pour la chasse ou la pêche, et à leur retour. Cette mégère tenait Alphonse Mougenot en profonde aversion. Au surplus, elle ne pouvait souffrir les « visages-pâles * et sa haine s'exprimait par des actes chaque fois qu'elle en trouvai* l'occasion.

Au moment où l'étudiant en droit pénétra dans la cabane, la Corneille-Noire, perdue sous une méchante couverte de couleur sombre , rabattue jusque sur ses yeux, fumait en paraissant étrangère à la conversation de sa fille avec l'Indien.

Yureska se leva , courut à la rencontre d'Alphonse et lui tendit une main que celui-ci serra tendrement dans les siennes.

— Viens, mon frère, lui dit-elle , viens t'asseoir près de nous. J'ai des nouvelles, de bonnes nouvelles à t'apprendre.

— Parle, amie, répliqua Mougenot se plaçant sur un escabeau en face de l'Indienne, dont les chiens grognaient sourdement depuis son arrivée.

— Voici Tête-de-Renard. Il descend des pays d'en haut i avec un message pour sa sœur Yureska.

— Mais quel est ce message?

1 On appelle ainsi les territoires incivilisés qui s'étendent au delà des Grands Lacs du Canada.

— Sais-tu, mon frère, où est Alfred Robin ? demanda la sauragesse.

— Sans doute. Je l'ai vu, ce matin.

— Eh bien, puisse-t-il se réjouir ! car le Grand Esprit et la vierge Marie lui sont favorables.

— Que veux-tu dire ?

— La blanche fille qu'il aime, celle qui fut élevée avec moi n'est pas morte.

La Corneille-Noire, à ces mots, sembla sortir de son apathie. Un éclair traversa son œil gris, et elle'grommela deux ou trois exclamations.

— Je ne comprends pas, dit Alphonse à Yureska.

— Tu sais qu'il aimait Yictorine de Nelsac, qu'il essaya de l'enlever, et que le père de Yictorine, ayant déjoué leur projet, fit courir le bruit qu'elle voyageait, puis qu'elle avait succombé à un mal de poitrine.

— Alfred ne m'avait pas mis au courant de. ses amours. Mais cette histoire m'était connue. La rumeur publique m'en avait informé.

— Yictorine n'est pas morte, le Grand Esprit soit loué ! dit Yureska, en joignant les mains.

— Pas morte...

— Non, pas morte; cet Indien l'a vue, il n'y a pas encore quatre lunes. Elle est vivante, mon frère î vivante, entends- tu ? On l'a enfermée dans un couvent près du grand lac Salé.

— Aoo , appuya Tête-de-Renard , en exhalant lentement une spirale de fumée vers le plafond de la cabane.

— Mais, fit Alphonse , cloîtrée ou morte n'est-ce pas la même chose pour ceux qui l'aiment?

— Elle n'a pas encore prononcé ses vœux ; elle ne les prononcera pas, car elle ne le veut pas ; elle a envoyé Tête-de-Renard pour me prévenir, et nous la délivrerons.

— Aoo, articula l'Indien.

— Je ne vois pas..., commença Mougenot.

— Écoute, mon frère : nous partirons, ton ami, toi et moi, dès que les glaces seront fondues ; nous monterons vers les hautes terres, et nous irons à Vancouver où se trouve la Mission

— A Vancouver!

— Oui, c'est là qu'elle est.

— Mais il y a pour au moins &k mois de marche.

— Ton ami Alfred ne dira pas que c'est trop loin, fit Yureska avec un accent de reproche.

— Oh ! Marie, j'irai avec vous, j'irai avec toi; sois assurée que ce sera un bonheur pour moi de vous accompagner, dit le jeune homme avec l'enthousiasme de la passion.

— Merci, dit la Huronne en le caressant du regard.

— Que ferons-nous? reprit Alphonse d'un air soucieux.

— Les circonstances dicteront notre conduite. Mais si Victorine le désire, nous l'enlèverons et la ramènerons ; n'est-ce pas, Têtede-Renard?

— Ma sœur est sage, répliqua-t-il ; la fille au visage pâle a été bonne pour l'Indien, l'Indien sera bon pour elle.

Et il se tut. Yureska se leva, prit Mougenot par le bras, et l'entraînant dans un coin de la chambre, elle lui dit avec exaltation :

— Vois-tu, ami, j'aime Victorine plus que ma vie, et si je parviens à faire son bonheur, eh bien !...

Les dernières paroles de la belle Huronne tombèrent enivrantes et suaves et comme un chant d'hyménée dans l'oreille de l'étudiant, qui, frissonnant de plaisir, la pressa contre son cœur.

— Le Mauvais Esprit se glisse dans le sein d'Yureska! murmura la Corneille-Noire avec un farouche froncement de sourcils.

Cependant sa belle-fille poursuivait :

— Va, ami, prévenir Alfred, et que ta langue soit discrète. N'oublie pas que le secret que tu ne sais porter est encore plus lourd pour une autre que pour toi.

— Je serai muet comme la tombe.

— Soyez ainsi tous deux. Vous ferez vos préparatifs en silence *, nous nous mettrons en route au commencement du printemps, et fi nous réussissons...

Un regard chargé d'espérance avec une pression de main significative achevèrent sa pensée.

L'œil de la Corneille -Noire s'alluma de nouveau, et elle dit assez haut pour être entendue :

— Yureska mourra avant d'entrer dans le wigwam d'un visage pâle.

Mais ni Alphonse ni la jeune fille ne faisaient attention à elle.

Us se quittèrent en échangeant la musicale expression huronne :

— Nisa/rin-kir (je t'aime) !

Alphonse Mougenot avait le bonheur mélancolique. Il retourna pensif à Québec. N'ayant pas trouvé à son domicile Alfred Robin, qui était, on le sait, à la réunion des Fils de la Liberté, l'étudiant se souvint qu'il avait rendez- vous avec sa sœur, chez leur tante, rue Saint-Jean, et il s'y rendit.

Emma ne manqua pas de lui rappeler qu'il avait promis de lui dire pourquoi il ne voulait pas qu'elle épousât Léon Clairville.

— Parce que, répondit Alphonse en parlant bas, c'est un misérable, sans foi ni honneur, qui a rempli le rôle d'espion du gouvernement anglais, pendant les affaires de 1837-38,

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