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CHAPITRE II

d'une auberge canadienne, des choses qui s'y passèrent Eï d'un drame américain.

Le lendemain, vers dix heures du matin, deux carrioles, tirées chacune par deux vigoureux chevaux, sortaient de Québec par la porte Saint-Jean.

On les vit passer à quelques minutes Tune de l'autre.

La première était montée par Alphonse Mougenot, sa sœur Emma, son ami Alfred Robin et un conducteur.

Alphonse et Emma occupaient le siège de derrière, Alfred et le conducteur, nommé Jean, étaient sur le siège de devant.

L'autre traîneau ne contenait que trois personnes : Léon Clairville, un jeune avocat du barreau de Québec et un charretier.

Ceux-ci et ceux-là prirent la route de Montréal.

Le temps s'était radouci ; un suaire d'un gris de plomb s'étendail au ciel ; il faisait une humidité lourde et pénétrante. On pouvait prédire que la journée ne s'écoulerait pas sans qu'il tombât de la neige ou de la pluie.

La campagne avait des tons blanchâtres et mats qui remplissaient d'une invincible tristesse ; cependant la vue plongeait au loin et les moindres objets étaient visibles sur cet horizon uniforme et presque

métallique. Mais tout était si désolé, si froid que le sang circulait moins vite dans les artères, que le cœur battait péniblement.

La carriole de Mougenot avait environ un mille d'avance sur celle de Glairville, et elle marchait avec une rapidité qui lui donnait à chaque moment une avance plus considérable sur l'autre.

Alphonse était sombre. Il boudait Alfred parce qu'il avait refusé de lui servir de témoin ; et celui-ci, qui ne voyait pas sans déplaisir un duel où son ami allait exposer sa vie, demeurait plongé dans des réflexions que ne pensait guère à troubler Emma, préoccupée de son amour, et mécontente de son frère qui l'avait enlevée inopinément à Québec pour la ramener à Trois-Rivières ; car elle ignorait encore l'altercation de la veille et le cartel qui devait avoir lieu.

L'air était entièrement calme et sonore , comme il est toujours aux approches des changements météorologiques, On n'entendait que le grincement du traîneau sur la neige, le tintement des grelots, auxquels se mêlait, d'intervalle en intervalle, la voix du charretier stimulant ses chevaux par la locution usuelle : Marche donc! articulée avec une intonation traînante, d'un effet tout particulier.

Gomme ils traversaient le joli village de Saint-Augustin, à cinq lieues de Québec, une Indienne parut tout à coup sur le bord de la route.

— Marie ! s'écria Alphonse.

Et, sans faire arrêter le traîneau, il sauta à terre.

— Qu'a-t-il donc ? demanda Emma.

— Mais je ne sais trop, répondit Alfred qui ne voulait pas révéler à la jeune fille la passion de son frère pour Yureska.

— Tiens 1 dit le charretier, en manière de réflexion, il paraît que not' bourgeois connaît la belle Huronne de Lorelte, une fière sauvagesse, c'est pas pour dire.

Pendant ce colloque, Alphonse s'approchait d'Yureska.

— Je t'attendais, mon frère, lui dit-elle. Pourquoi voulais-tu partir sans me dire adieu ? Ne m'aimes-tu plus ? Quelle est cette jeune femme qui t'accompagne ?

— - C'est ma sœur Emma, dont je t'ai souvent parlé; je la reconduis à Trois-Rivières, où elle reste avec ma mère.

— Est-ce donc là tout ?

— Je te le jure..., commença Alphonse.

— Ne jure pas, mon frère, les serments offensent Dieu. La parole

d'un honnête homme dit toujours la vérité. La tienne ne saurait mentir. Mougenot rougit, car il trompait sa maîtresse.

— Mais, continua celle-ci en le regardant fixement, pourquoi ce départ précipité? pourquoi ne m'as- tu pas prévenue? et pourquoi n'as-tu pas pris, comme d'habitude, un charretier à notre village?

— J'ai appris subitement que ma mère était indisposée, balbutia l'étudiant en détournant les yeux.

Yureska ne remarqua pas ou ne voulut pas remarquer le mélange d'hésitation et de confusion au milieu duquel il articula cette réplique.

— Tu es libre, mon frère, dit-elle avec mélancolie ; va où tes affaires t'appellent, mais reviens bien vite, car je serai inquiète aussi longtemps que tu seras absent. On m'a dit, hier soir, à Québec, que tu partirais ce matin ; je suis venue pour te voir ; je t'ai vu ; maintenant, adieu!

Alphonse lui pressa tendrement la main.

— Hâte-toi, si tu veux coucher ce soir aux Grondines, car le vent tourne au sud et il y aura de la tempête avant la tombée de la nuit, reprit l'Indienne en indiquant le ciel qui s'assombrissait de plus en plus.

— Au revoir, Marie !

— Au revoir, ami !

Yureska s'éloigna, tandis que Mougenot remontait dans le slé.

Emma ne se permit aucune observation sur cette rencontre, quoiqu'elle brûlât d'en connaître la signification. Mais elle en voulait à Alphonse, et sa petite animosité était plus forte que sa curiosité. Alfred avait tout de suite compris cette scène ; aussi ne questionnat-il pas son ami. Mais le charretier, indiscret comme sont ses pareils au Canada, hasarda une interrogation indirecte.

— Un joli brin de fille ! dit-il en faisant claquer son fouet. Et, comme personne ne lui répondait, il poursuivit :

— Belle femme que la Marie de Lorette. J'en sais plus d'un qui l'épouserait toute sauvagesse qu'elle est. C'est qu'elle a des écus. On le dit du moins. Son père avait obtenu du gouvernement un grand lot de terre dans les concessions, et sa mère...

— Avance, et tu jaseras plus tard ! interrompit Alphonse avec impatience.

— Est-ce que vous trouvez que ça ne va pas assez vite ? riposta Jean d'un ton rogue.

— Non, dit sèchement Mougenot.

— Eh bien, je ne tuerai pas mes chevaux pour vous.

Après ces mots, le charretier se mit à siffloter un air, mais fâpreté du froid l'obligea bientôt à se renfoncer jusqu'aux yeux dans sa robe de buffle, et les voyageurs redevinrent silencieux.

Vers trois heures de l'après-midi, quelques larges flocons de neige commencèrent à voltiger dans l'air. Leur nombre augmenta peu à peu, et bientôt le traîneau et ceux qu il contenait furent poudrés à blanc. Le vent s'éleva, un fort vent du sud-ouest. Il souffla avec violence à la tête des chevaux en les enveloppant dans des tourbillons de neige si épais que l'œil ne pouvait les percer, et chassés avec tant de furie par des rafales successives qu'ils gênaient la respiration.

Jean se prit à blasphémer en répétant à chaque minute son a marche donc ! » varié de temps en temps par un « hue donc ! » désespéré,

A quatre heures il ne faisait presque plus clair. La route que sillait le traîneau, tantôt sur la glace qui couvrait le Saint-Laurent, et tantôt le long de la grève, devenait dangereuse, car on avait peine à distinguer les balises ou rameaux de sapin que les agents voyers font, en hiver, planter çà et là sur le fleuve pour indiquer le chemin. De chaque côté de ces balises, il y a souvent des bancs de neige de sept à huit pieds de profondeur, ou des mares, véritables abîmes pour les imprudents qui s'y jettent, ou ce que les Canadiens appellent cahots, c'est-à-dire des fondrières effroyables produites par l'agglomération et la dépression des glaces.

Le cocher égrenait, sans trêve ni merci, son chapelet de jurons nationaux : « Baptême ! bateau 1 batiscan ! »

Enfin, se tournant à demi vers Alphonse, il lui dit avec un accent de mauvaise humeur marquée :

— Dites donc, est-ce que vous pensez que nous irons loin comme ça?

— Mon intention était d'aller ce soir à Sainte-Anne...

— A Sainte- Anne, bateau! Croyez-vous que je veuille tuer mes chevaux pour vos beaux yeux, On ne voit plus ni ciel ni terre. Je

suis tout engelé ; nous n'avons pas encore pris un coup depuis Québec. C'est assez comme ça.

— Mais nous pousserons au moins jusqu'aux Grondines, dit Alphonse.

— Pas plus aux Grondines qu'à Sainte-Anne. Je n'ai pas envie de me casser le cou ni à moi ni à mes bêtes. Avec ça que vous me payez cher. Vingt livres pour vous mener à Trois-Rivières !

— C'est vous qui avez fait le prix ; je n'ai pas marchandé.

— Ça n'empêche que si j'avais su... — Bon! voilà mon gris qui butte ! On n'y voit goutte à présent. Heureusement que nous approchons de l'auherge au père Jolicœur. C'est là qu'on arrête pour la couchée.

— J'aurais pourtant bien désiré aller aux Grondines, murmura Alphonse. Comme cela, nous aurons de la peine à atteindre Trois- Rivières demain soir.

— Oh ! j'aime mieux faire halte ici, mon frère, lui dit Emma ; j'ai froid, iaim et peur.

— Mais quelle espèce de cassine est-ce que l'hôtellerie Jolicœur? fit Alphonse.

— Soyez tranquille, soyez tranquille, bourgeois ; c'est une fameuse maison; vous y trouverez un fin souper, de bons lits de plumes et le meilleur rhum qu'il y ait au Canada.

L'observation de sa sœur plutôt que cette appétissante perspective détermina Mougenot. A vrai dire, il n'était pas fâché, lui aussi, de se restaurer un peu.

Quelques minutes après, ils étaient tous assis dans la grande salle de l'auberge Jolicœur, située sur le chemin du roi, de Québec à Trois-Rivières.

C'était une longue pièce planchéiée, aux murs garnis de rayons qui supportaient des ustensiles de cuisine ruisselants de propreté. Le poêle de rigueur, des bancs -lits et des chaises a fonds de bois peint composaient tout le mobilier, à moins que l'on n'y joigne un de ces comptoirs derrière lesquels des bouteilles de gin, de whiskey, de porto et de madère se dressent sur une étagère, et qui sont munis d'une grille que le cabaretier ferme, chaque soir, par mesure de précaution ; car la soif de l'ivrognerie est la moins respectueuse de toutes les soifs, principalement dans les pays septentrionaux.

Au moment où Mougenot, sa sœur et Robin arrivèrent, une douzaine d'individus se pressaient déjà autour du poêle. C'étaient pour la plupart des fermiers du voisinage qui fumaient leur pipe en bavassont et prenant une gobe. Parmi eux, on voyait cependant un colporteur et un voyageur des pays d'en haut.

Ils avaient fait place aux nouveaux venus, et la conversation, un instant suspendue, avait repris son cours. Le colporteur racontait gravement un miracle qu'avait opéré Notre-Dame de bon secours à Montréal, et. ses auditeurs Técoutaient avec une pieuse crédulité, en se signant de minute en minute. Le narrateur profitait de leur enthousiaste dévotion pour écouler, à bons profits, une provision de médailles et de chapelets, bénits, affirmait-il, par la sainte en question. Soudain le son criard d'un traîneau se fit entendre au dehors.

Et bientôt Léon Glairville entra dans la salle. Emma l'aperçut et rougit de plaisir. Alponse et Alfred, qui tournaient le dos à la porte, ne le virent pas tout d'abord.

— Un vilain temps ! fit-il, en secouant son pardessus de peau d'ours constellé de neige.

— Approchez vous du feu ! lui dit l'hôtelier.

Léon salua Mlle Mougenot et s'avança vers le poêle.

Alors seulement l'étudiant et le sculpteur remarquèrent sa présence. Une même expression de contrariété se peignit sur leur visage.

— Je crois, papa Jolicœur, que nous allons passer la nuit ici, dit Glairville au cabaretier.

— Tant mieux, monsieur ; nous avons des lits pour dix personnes.

— Oh ! je n'en ai pas besoin de tant, je suis seul avec un ami et mon charretier. Ah ! les voici. Vous avez quelque chose à manger, papa Jolicœur?

— Comme de raison, reprit l'aubergiste, pendant que l'avocat qui "accompagnait Glairville pénétrait dans la salle avec leur cocher.

— Mademoiselle se porte bien ? demanda Léon à Emma.

— Mais oui, monsieur, dit-elle, en baissant les yeux.

— Ah! MM. Mougenot et Robin, pardon je ne vous reconnaissais point ; votre santé...

— Est excellente, monsieur, dit sèchement Alphonse.

— Le souper est prêt; à table ! cria Jolicœur.

Tout le monde se leva, pour passer dans une chambre attenante à l'exception des paysans qui continuèrent de fumer autour du poêle.

— Attends-moi, dit Alphonse à Robin ; j'ai laissé dans notre traîneau quelques bouteilles de vieux bordeaux que m'a données ma tante, je vais aller en chercher une.

— Je t' éclairerai, répondit Alfred, car le traîneau a été remisé sous un hangar très-sombre et tu pourrais te heurter à quelque chose.

11 prit un falot accroché à la muraille, l'alluma et tous deux sortirent.

Aussitôt Léon saisit le bras d'Emma comme pour la mener dans la salle à dîner.

— Mais j'attendais mon frère, objecta-t-elle faiblement.

— Venez !

Il l'entraîna et lui dit rapidement à l'oreille :

— J'aurai à vous parler, ce soir. Il le faut, absolument. Vous laisserez ouverte la porte de votre chambre.

— Que dites-vous?

— Je le veux!... Emma, je vous en conjure!... il s'agit de ma, vie!

Interdite, bouleversée par ces paroles, la jeune fille ne répliqua point.

Elle se laissa tomber sur un siège. Léon se plaça à une autre extrémité de la table ; et, à leur retour, Mougenot et Robin le trouvèrent vivement occupé, en apparence, à discuter avec le colpoteur.

Le menu du repas consistait en tourtières à la viande, rôti de porc, appelé seuques, patates cuites à l'eau, et pâtisseries. Pour boisson une décoction de feuilles de hemlock fallacieusement décorée du nom de thé,ou du blé grillé, moulu, préparé, et servi pour du café.

Léon Clairville et son ami se firent donner de la bière ; Alphonse et Alfred burent le vin qu'ils avaient apporté; quant au reste des convives, ils absorbèrent à qui mieux mieux les breuvages interlopes que nous venons de mentionner.

Pendant le souper, on parla peu et on mangea beaucoup, car

les gens du Nord sont rudes jouteurs à l'exercice des mâchoires et de l'estomac.

Néanmoins, Emma toucha à peine aux aliments, quoique, plus d'une fois, en route, elle eût déclaré qu'elle se sentait un bon appétit. Elle était distraite, en proie à une vive inquiétude que ne parvenaient à dissiper ni les regards furtifs de Léon, ni les instances de son frère pour l'engager à manger, ni les intéressants récits que faisait le voyageur des Pays d'en Haut.

Après le repas, prétextant le besoin de se reposer, Emma se retira dans la chambre qu'on lui avait apprêtée.

Alphonse l'y conduisit.

— Serais-tu indisposée? lui demanda-t-il avec sollicitude, en la baisant au front avant de la quitter.

— Mon Dieu ! non, j'ai envie de dormir, voilà tout. L'étudiant, satisfait de cette réponse, alluma un cigare et vint le

fumer dans la grande salle où toute la société formait déjà cercle autour du voyageur qui rapportait des nouvelles des territoires de chasse.

— Une bonne fortune pour toi, romancier, lui dit Alfred.

— Gomment cela?

— Prends un verre de sangris et écoute.

— Quoi donc?

— Des anecdotes à faire dresser des cheveux sur une tête chauve, parbleu! repartit Robin, qu'un bon repas, libéralement arrosé, avait mis en veine de gaieté.

— Oui, disait le voyageur, à son auditoire 'ébahi, oui mes gars, ça été un terrible hiver dans les Pays d'en Haut que l'hiver dernier. Nous n'étions pas à la fête, car le gibier et le poisson ont manqué tout à la fois. Et il faisait un froid, un froid noir que tous les arbres en pétaient 1 Les Indiens crevaient par bandes. On vous les trouvait gelés, raides comme des piquets dans leurs cabanes/

L'assemblée poussa un cri d'horreur.

Enchanté sans doute de l'impression qu'il avait produite, le trappeur reprit :

— Mais ce n'est pas tout, non, Figurez- vous qu'ils se mangeaient entre eux.

— Ils se mangeaient entre eux ! répéta un des fumeurs laissant tomber sa pipe d'épouvante.

— Et mieux que ça, je connais des blancs qui ont dévoré leurs camarades.

— Sainte Marie mère de Dieu, protégez-nous! s'écria une servante, en tombant à genoux.

— « Oui, continua le voyngeur, des blancs, des chrétiens se sont conduits comme des bêtes féroces. Ce que je vous dit est la vérité, c'étaient des gens de par ici encore. Il y en avait un qui s'appelait Charles Janvier , un autre François Saint-Ange, et un autre Louis Dufresnes. »

— Saint-Ange! mais je- le connais; il est de Bécancourt, interrompit le cabaretier.

— « Possible ; eh bien, il a été mangé par Janvier et Dufresnes. »

— Ce n'est pas croyable ! murmura Alphonse.

— « Pas croyable? reprit le conteur, et puisque je l'ai vu, Janvier! Allez-vous me traiter de menteur, maintenant? »

— iNon, non, laissez-le finir', crièrent plusieurs, voix.

— « Voici l'affaire, dit-il, après avoir rallumé sa pipe. M. Fulton, agent de la Compagnie de la baie d'Hudson, un poste de Wemontichinique, en haut de la rivière Saint-Maurice, avait, vers la fin de l'automne, envoyé Janvier, Saint-Ange et Dufenes, à un petit lac où le castor abondait. Le lac était à deux ou trois cents milles de là. Les trappeurs y arrivèrent au mois de décembre. Mais il n'était presque pas tombé de neige, et le froid était si vif que les castors avaient péri. Nos hommes eurent bien vite épuisé leurs provisions. Alors ils essayèrent de se procurer des vivres en péchant, l'épaisseur de la glace s'y opposa. La rigueur de l'air ne leur permettait même presque pas de sortir de leur cabane. Ah ! ils n'étaient pas à leur aise, je vous assure. Baplême! c'est quelquefois un rude métier que le nôtre. Donc, pour en revenir à nos gens, la faim les empoigne, une faim de loups, voyez-vous. Je sais ce que c^st, moi, qu'une faim comme ça. On n'est plus un homme alors, on est un chacaU Ours' et buffle ! ie m'en souviens bien. Pour lors, Janvier était celui qu tirait le plus la langue. Il lui avait toujours fallu des aliments comme pour quatre, à celui-là. Quand ils eurent tout épuisé jusqu'au cuir de leurs mocassins et aux nerfs de leurs raquettes, dont ils avaient fait du bouillon, Janvier se fit percer le bras pour boire son sang! »

— Pauvre homme! fit la servante, tandis que les habitants retenaient leur haleine pour mieux entendre.

— « Mais, poursuivit le narrateur, c'est mauvais, voyez-vous, de boire son sang ; ça donne de vilaines idées ; ça grise le cerveau comme du whiskey. A preuve, c'est que Janvier n'eut pas plus tôt bu du sien qu'il pensa à boire celui de ses camarades. Il songeait à tuer Saint-Ange, quand un Indien arriva dans leur loge. La veille, cet Indien avait abattu un cygne ; il le partagea avec eux.Vous jugez s'ils furent contents. Mais le cygne était petit, et ils avaient le ventre creux. L'appétit vient en mangeant. Lorsqu'ils eurent rongé l'oiseau jusqu'aux os, l'Indien annonça qu'il allait partir. Ils étaient trop faibles pour le suivre. Janvier, que le diable possédait, le pria de l'aider à pousser au feu un gros tronc d'arbre. Le sauvage se baissa pour lui rendre ce service ; et, profitant du moment, le misérable trappeur lui fendit le crâne d'un coup de hache. Ses compagnons ne dirent pas : « C'est mal. » Ils avaient si faim, eux aussi 1 Mais ils counèrent le cadavre en morceaux et le mangèrent. »

Un frémissement d'horreur parcourut l'assemblée. Le voyageur, ayant trempé les lèvres dans un verre de vin chaud posé à côté de lui, s'écria :

— « Je ne suis pas au bout! non, malheureusement! Ce n'est que le commencement. Bientôt du corps de Fltidieu il ne resta plus rien que les os. Ils les pilèrent pour en faire de la bouillie. Et, quand tout fut consommé, la faim revint avec ses dents plus longues, plus aiguës, plus féroces que jamais. Janvier avait mis le pied sur la piste du crime, il ne devait pas encore la quitter; car, voyezvous, le mal attire le mal. Janvier chercha chicane à Saint-Ange et l'assomma ; puis Dufresnes et lui le dépecèrent et le dévorèrent comme ils avaient fait du sauvage. »

— Quelle monstruosité ! continua Mougenot.

— « Je ne veux pas l'excuser, repartit le voyageur ; mais on ne sait pas quelles sont les ardeurs de la faim, au milieu du désert, et par un froid de plus de 4-0 degrés !

» Au moyen de cette affreuse pâture, Janvier et Dufresnes purent attendre le mois d'avril. Avec le printemps, le poisson revint. Ils s'approvisionnèrent et retournèrent au fort. En arrivant, M. Fulton leur demanda ce qu'ils avaient fait de Saint-Ange. Janvier répondit qu'il avait péri en route. Mais ses hésitations, son air embarrassé inspirèrent des soupçons. M. Fulton le pressa de queslions, ainsi que Dufresnes, qui finit par avouer la vérité. Cette < iv-

volta tellement l'agent de la Compagnie, qu'il saisit un pistolet et brûla la cervelle à Janvier 1 » *

— Quoi? sans autre forme de procès? dit Alfred.

— C'est ainsi qu'on fait la loi dans le Nord-Ouest, jeune homme, répliqua le trappeur. Là il n'y a ni tribunaux, ni avocats, ni prisons. La justice doit être aussi terrible et aussi expéditive que le crime. Moi qui vous parle, je suis depuis vingt ans au service de la Compagnie de la baie d'Hudson, et toujours j'ai vu punir les meurtriers de cette façon rapide et sommaire. Si jamais vous voyagez au delà des Grands Lacs, vous reconnaîtrez que je ne vous ai pas trompés.

— Cela se pourrait bien, dit Alfred.

— Ah ! ah ! vous auriez l'intention de faire un tour sur le territoire de la baie d'Hudson?

Mougenot poussa son ami du coude, mais Robin ne comprit pas.

— Oui, répondit-il, je partirai probablement au printemps.

— Par la route de Montréal, sans doute?

— Je le crois.

— Alors, j'aurai le plaisir de vous avoir en ma compagnie, jeune homme, car c'est moi qui suis chargé de la prochaine expédition. À notre santé donc, et kmsoir!

Le voyageur choqua son verre contre celui de Robin, et se leva pour partir.

— Un moment, dit Alfred; je paye une tournée.

— Non, non, jeune homme, un verre de spiritueux après souper est suffisant. Puisqi^ vous vous destinez au Nord-Ouest, habituezvous à consommer le moins possible des boissons fortes. Elles énervent le corps au lieu de le raffermir, le refroidissent au lieu de le réchauffer.

Cela dit, il prit une chandelle et sortit.

Les deux amis ne tardèrent pas à gagner la chambrette où ils devaient coucher.

Elle était au rez-de-chaussée et celle d'Emma à l'étage supérieur.

Neuf heures sonnaient à la vieille horloge de l'auberge ; depuis quelque temps Léon Clairville avait disparu sans éveiller l'attention.

4 Historique,

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