CHAPITRE III
D'OU IL RÉSULTE QUE LE TRAINAGE SUR LE SAINT-LAURENT N'EST PAS TOUJOURS SANS DANGER ET QUE, MALGRÉ LES PROHIBITIONS, LES CANADIENS TROUVENT, QUAND ILS LE VEULENT, LE MOYEN DE SE BATTRE EN DUEL.
Le lendemain matin, Léon Clairville et son ami décampèrent avant qu'il fît jour.
A huit heures, Alphonse pria la servante d'aller éveiller sa sœur. En attendant qu'elle fût prête à déjeuner, il se mit à gourmander Alfred.
— Tu as eu tort de parler hier de ton voyage, lui dit-il. Yureska nous avait recommandé le secret. Il fallait l'observer. Que diable ! on ne se livre pas comme ça au premier venu. Si c'était un ami ou même une connaissance de la famille de Victorine, notre entreprise pourrait bien échouer. On la ferait surveiller de si près que nous ne parviendrions pas à l'enlever. Peut-être même la transférerait-on à un autre couvent, et nous en serions pour nos frais et une petite promenade de plus de deux mille lieues.
— Tu as raison, répliqua le sculpteur; mais que veux-tu, mon cher, depuis que j'ai appris qu'elle existe, je ne tiens pas de joie. Je voudrais avoir cent bouches pour chanter mon bonheur.
— Ah 1 je te croyais plus philosophe.
— Si tu savais tout ce que j'ai souffert! mon bon Alphonse, ré-
pliqua Robin en passant la main sur son front, comme pour en écarter un nuage.
— Bien, ne revenons pas sur le fpassé; mais tâche, une autre fois, d'être plus réservé. 11 y a encore près de trois mois d'ici à notre départ. Pourvu qu'il ne nous arrive rien de fâcheux !
— Si ce duel... commença Alfred.
— Bast! n'en parlons pas, dit négligemment Alphonse. Et un moment après il ajouta d'un ton plus sérieux :
— Une seule chose me peine, c'est que tu ne puisses être mon témoin...
— : Alphonse...
— Oh ! je respecte tes secrets; mon ami. J'ai la conviction que s'il t'était permis de me rendre ce service, tu ne me le refuserais pas.
— Merci ! dit Alfred en lui prenant la main avec effusion
— Mais, reprit l'étudiant, te sera-t-il donc aussi impossible de m'accompagner jusqu'à la frontière?
— De toute impossibilité, je le répète; sois assuré que si je le pouvais, je ne te quitterais pas d'une minute. Il me faudra t'attendre à Trois-Rivières, et Dieu sait si le temps me semblera long. Surtout, pas d'imprudences, pas de fausse générosité !
— Sois tranquille, je ne l'ai pas provoqué pour faire une partie de sentimentalisme.
— Es-tu bien sûr de tes deux témoins?
— Oui; ce sont deux jeunes gens qui ont été nos compagnons de classe et m'ont donné, en diverses circonstances, des preuves de leur affection et de leur dévouement.
— Par quel hasard Clairville n'a-t-il emmené qu'un témoin de Québec?
— Sans doute il prendra l'autre à Trois-Rivières; un de ses cousins, ancien officier de milice, un anglomane, tu conçois.
— Je crains que ta mauvaise opinion de lui...
— Assez comme cela! interrompit Mougenot avec humeur. Clairville est un coquin de la pire espèce, je l'ai dit et ne m'en dédis pas. Du reste, j'espère bien retrouver ce document, et alors tu verras si j'ai raison.
— Je ne demande pas mieux que de te savoir dans ton droit, répondit vivement Alfred,
— Chut! fit l'étudiant en mettant un doigt sur ses lèvres, voici ma sœur.
En effet, Emma descendait de sa chambre.
Elle avait le visage pâle, défait, les yeux bistrés comme après une longue veille. Sa démarche était incertaine, tremblante. L'altération des traits de la jeune fille frappa le sculpteur.
— Vous avez l'air fatigué, mademoiselle^ dit-il ; seriez-vous indisposée?
— C'est vrai Emma, qu'as-tu? ajouta Alphonse, qui, après l'avoir embrassée, la considérait attentivement.
— Comment, vous me trouvez changée? répondit-elle en ébauchant un sourire contraint.
— Ma foi, reprit son frère, tu es blême comme un cadavre. Où as-tu donc laissé les roses de tes joues, petite sœur?
— Mais je suis comme à l'ordinaire; c'est le faux jour qui me fait paraître comme ça, repartit Emma en s'approchant d'un miroir pendu à la fenêtre.
Elle feignit de s'examiner, quoiqu'elle ne cherchât réellement qu'à échapper à des regards qui la gênaient.
— Vous avez probablement mal dormi, mademoiselle, lui dit Alfred; les lits d'auberge ne sont pas très-doux.
Emma s'empressa de saisir l'opportunité qui lui était ainsi offerte pour éviter de nouvelles questions sur ce sujet.
— C'est cela, dit-elle; j'ai eu le cauchemar, puis je me suis réveillée et n'ai pu me rendormir après. Ça m'arrive toujours quand je couche hors de la maison.
— Allons, déjeunons, dit Alphonse. Nous avons une bonne trotte à faire aujourd'hui.
— A quelle heure partons*nous? dit Emma pour se donner une contenance.
— Mais dès que nous aurons mangé une bouchée.
Le café était délicieux, car il avait été fourni par Alphonse, qui en rapportait quelques livres à sa mère; la crème était onctueuse, parfaite au goût ; les œufs aussi frais qu'on les pouvait désirer; le jambon succulent; les^alettes jaunes comme l'or et cuites à point.
Mougenot et Robin firent honneur à ce déjeuner; mais Emma ne voulut ou ne put manger. Elle se contenta d'une tasse de café noir.
— C'est singulier, lui dit Alphonse; habituellement tu as bon appétit, et depuis hier tu ne prends rien. Te sentirais-tu malade?
— Mais non, mon frère, je me porte bien, je t'assure... Seulement...
Elle s'arrêta.
— Seulement? reprit l'étudiant.
— Rien, rien; je ne sais ce que je voulais dire, répliqua-t-elle avec une vivacité fébrile.
Elle essaya encore de sourire ; ce fut en vain, et deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux.
Alphonse ne les vit pas, car il avait la tête penchée sur son assiette, mais Alfred remarqua cet accès d'émotion mal comprimé et qui devait cacher une cuisante douleur. Il fit un mouvement pour parler. Emma l'en empêcha par un geste suppliant delà main. Puis elle se leva et sortit, en disant qu'elle avait oublié un mouchoir dans sa chambre.
— Est-elle drôle un peu, ma sœur! dit l'étudiant, dès qu'elle se fut éloignée. Est-ce que par hasard elle saurait?...
— Ce n'est pas probable, répondit Alfred. D'ailleurs, toi qui es à moitié physiologiste, tu dois savoir que le caractère des femmes est sujet à des révolutions qui les métamorphosent du jour au lendemain.
— Bravo! mio caro, bravo, bravissimo! voilà une phrase étoffée, comme je les aime ; tu méritais d'entrer dans le sacré corps des
ens de lettres.
— Dieu me préserve de cette malédiction !
On vint, à cet instant, les avertir que le slé était prêt.
— Je vais appeler Emma, dit Alphonse à son ami. Toi, prends toujours ta place.
La jeune fille avait encore la figure bouleversée quand elle monta en .traîneau. Ses paupières rougies annonçaient qu'elle avait récemment pleuré. Elle se montra toutefois moins triste que la veille. Son amabilité était-elle simulée ou naturelle, c'est ce qu'Alfred ne put discerner, malgré une assez profonde connaissance du cœur féminin. Emma avait, du reste, de l'esprit et une instruction aussi complète qu'on la donnait alors au Canada. L'étudiant et l'artiste étaient en belles dispositions de plaisanterie ; aussi cette seconde partie de leur voyage débuta-t-elle plus gaîment que la première.
La campagne emmaillottée dans une fraîche couche de neige, plus
blanche que l'albâtre, mendiait les baisers du soleil, dont quelques rayons frileux filtraient timidement à travers le réseau de petits nuages qui ouataient l'azur des deux.
Vers le milieu du jour on s'arrêta à Batiscan pour dîner.
Les deux amis firent un repas substantiel ; Emma mangea quelque peu, et ils repartirent, en emportant des gâteaux, car il n'était pas probable qu'ils arrivassent de bonne heure à Trois-Rivières.
Jean, leur charretier, semblait avoir une pointe. Il bavardait et chantonnait, tour à tour, d'une façon assez bizarre pour faire soupçonner qu'il avait pris de sirop d'avoine * plus qu'il n'était honnêtement nécessaire.
Le traîneau n'en marchait pas mieux. Jean avait le whiskey tendre, et après un collogue avec la négresse (ainsi avait-il baptisé la bouteille), il n'aimait pas à pousser ses chevaux. « Faut pas fatiguer ces bonnes bêtes, qu'ont tant de trouble dans leur vie, » disait-il. « Quand je suis en fête , je veux que tout le monde soit de la noce. »
11 était tard, lorsque les voyageurs atteignirent Cap-de-la-Magdeleine, au confluent du Saint-Maurice avec le Saint -Laurent et à une à peu près de Trois-Rivières.
Le temps s'était couvert, dans l'après-dînée, et il recommençait à neiger.
Pendant le trajet, depuis Batiscan, le charretier avait, plus d'une fois, renouvelé ses caresses à un flacon d'alcool qu'il portait dans la poche de son capot. Il était aux trois quarts ivre quand ils s'engagèrent sur la traverse2, au bas de Cap-de-la-Magdeleine. Il faisait une nuit très-sombre et un vent assez élevé. On avait conseillé à nos jeunes gens de demeurer jusqu'au lendemain à l'auberge du village, parce qu'il y avait quelque danger à s'exposer sur la glace par la « noirceur. » Mais Alphonse tenait à coucher ce soir-là à Trois-Rivières. Négligeant les avis de la prudence, pour n'écouter que les forfanteries de Jean, à qui l'ébriété avait donné de l'audace, il avait voulu s'aventurer sur le fleuve.
1 Nom que les Canadiens donnent au whiskey.
2 On appelle ainsi les chemins tracés l'hiver sur la glace à travers les fleuves
Ils firent un mille sans accident; ils riaient même de la pusilla nimité des habitants, lorsque, tout à coup, Emma s'écria .
— Mais je crois que nous sommes hors de la piste.
— Non, mam'selle, répliqua Jean d'un air assuré. Nous y sommes encore, car je vois les balises à droite et à gauche.
Les ténèbres étaient si épaisses qu'on distinguait difficilement à un pied de soi.
Alphonse et Alfred acceptèrent la parole du charretier, et Emma, craignant de s'être trempée, n'ajouta aucune observation.
Cependant, le traîneau n'allait plus régulièrement. Ses patins criaient âprement sur la glace vive, et parfois ils enfonçaient dans des amas de neige d'une telle hauteur que la surface débordait la caisse de la carriole.
Ces variations de marche pouvaient, au besoin, s'expliquer parla lardée de neige tombée le jour précédent, et par l'impétuosité des rafales qui l'avaient accumulée en bancs, à certains endroits et balayée complètement à d'autres places. Les chevaux soufflaient et trébuchaient fréquemment. Jean s'impatientait. Une irritation nerveuse avait succédé à sa jovialité. Il fouettait cruellement son attelage qui finit par s'emporter et prendre le mors aux dents.
Des vagues de neige, des fragments de glace concassés flottèrent au^'iôt autour du traîneau, qui, enlevé par une course furibonde, ne tarda pas à verser le cocher et ses trois voyageurs.
Personne heureusement ne se blessa dans cette chute et les chevaux s'arrêtèrent, d'eux-mêmes, à quelques pas, sur le bord d'une mare.
Après avoir constaté cela, il devenait nécessaire de reconnaître où l'on était. Grande difficulté ! au milieu de cette nuit impénétrable , par une neige aveuglante, sur une plaine de glace ayant deux milles de large et une interminable longueur !
A ces difficultés, joignez un froid piquant de 20 degrés au-dessous de zéro et vous aurez une faible idée de l'horrible situation où se trouvaient les pauvres malheureux. Avancer I c'était impossible. La mare barrait le passage. Où seraient-ils allés? Au surplus, en avançant, ils risquaient de se jeter dans quelque gouffre plus loin. Reculer! c'était également impossible. Quand le temps eût été plus clair, ils eussent été incapables de retrouver la trace du traîneau,
Elle n'existait pas plus que celle du navire qui sillonne les mers. Un flot de neige, chassé par la bise, l'avait effacée. A droite, à gauche, tout autour était le péril. Partout, la mort pouvait avoir creusé une tombe liquide sous leurs pieds.
Il fallait rester là où ils étaient, et y rester jusqu'au lendemain.
C'est ainsi que doit procéder tout individu qui, pendant une nuit d'hiver, s'égare sur un des grands cours d'eau du Canada. Qu'il soit à pied ou en voiture, si, par malheur il perd la voie ordinairement marquée par des branches de sapins, il n'a qu'un parti à prendre: demeurer en place, et attendre qu'il lasse assez jour pour s'orienter.
Autrement, il s'expose à tomber dans un trou ouvert soit par la force du courant, soit par le refoulement des glaces ; ou bien il se brisera les membres dans une fondrière, formée par l'amoncellement des banquises, ou bien il s'ensevelira tout vivant dans un cercueil de neige.
Rien de dangereux, même en plein soleil, comme ces vastes océans de neige et de glaces !
Les quatre naufragés le savaient parfaitement. Ce n'était pas le temps des récriminations contre l'auteur involontaire de leur infortune. Us tinrent conseil.
Jean, qui n'était pas entièrement dégrisé, proposa de se sacrifier et de tâcher de reprendre la piste.
— Non, dit Alphonse, serait courir à la mort. Il est prêt de minuit, maintenant. Cabanons-nous comme nous pourrons, sous le traîneau, dans nos robes de buffles, et attendons que la neige cesse et que l'aurore se lève.
— C'est aussi mon opinion, dit Emma, qui montra alors un courage et une fermeté au-dessus de son sexe.
— Mais nous périrons de froid! objecta Alfred.
— Peut-être, en tous cas, j'aime mieux attendre ici, où je suis au moins sûr du terrain, que de faire un pas incertain, répondit •Mougenot avec un sourire forcé.
— Nous ne devons pourtant pas être loin des Trois-Rivières, reprit le charretier.
— Qui sait? Nous avors couru pendant plus de trois quarts d'heure sur la glace.
— Il me semble que j'aperçois une lumière à ma droite, continua Jean.
— Erreur, c'est la réverbération de la neige.
— Mais, insista le charretier, qu'est-ce que vont devenir mes chevaux? Les pauvres bêtes ont chaud. Si elles ne grouillent pas d'ici elles seront perdues.
— Ma foi ! que le diable les emporte et vous av.ec elles ! s'écria Alfred à bout de patience. Quand on est assez maladroit pour faire ce que vous avez fait, on se tait plutôt que de parler sottement.
Jean essaya alors de prendre les peaux de buffles pour en couvrir les chevaux. Mais les deux jeunes gens s'y opposèrent. Gomme il s'obstinait à vouloir partir avec son équipage, ils le menacèrent d'un pistolet s'il apportait la moindre résistance à leur projet: ils dételèrent les chevaux/ et dressèrent le traîneau contre une pile de glaçons, à l'abri du vent ; Emma fut placée dans cette tente improvisée, garantie, aussi bien que le permettaient les circonstances, par les robes de buffle contre les atteintes du froid. Alphonse et Alfred se glissèrent à ses côtés, derrière la même couverte de fourrure.
Quant au charretier, refusant de profiter de cette hutte, il s'était éloigné avec les chevaux, malgré toutes les instances de ses victimes pour le retenir.
— Pauvre sœur, dit Alphonse, je te fais faire là un triste voyage !
— Au moins est-il accidenté, reprit gaiement Emma.
— Vous n'avez pas froid, mademoiselle? dit Alfred.
— Non, non, mais vous, vous devez être gelé; tirez donc davantage la robe de buffle sur vous. Il y en a assez pour Alphonse et moi.
— C'est inutile, mademoiselle, je suis très-confortablement vêtu. J'avais par bonheur emporté un gros surtout de peau d'ours. Pourvu que vous ne soyez pas trop mal, nous serons bien. C'est que la nuit ne tire pas à sa fin.
— Non, dit Alphonse, nous aurons le loisir de grelotter jusqu'au jour.
— Peut-être, dit Emma, cet homme retrouvera -t— il le chemin.
— J'en doute.
— Après tout, dit Alfred, nous ne devons pas être fort loin de
Trois-Rivières. Jean pourrait bien y arriver. Il nous enverrait du secours.
— Quelle heure as-tu? demanda Mougenot.
— Assassin 1 pourquoi me rappeller un lugubre souvenir ? Sommes-nous sur des roses ici, et ne sens-tu pas que je n'ai plus d'heures ?
— Ah! c'est vrai, ta montre...
— Oui, elle est au conservatoire des antiquailles. Mais tu as la tienne, Emma?
— Je suis si serrée entre vous deux, que je puis à peine remuer mes mains, Attends un peu, Alphonse... Ah! la voici; regarde.
Elle lui tendit le bijou.
— Je n'y vois goutte, répliqua l'étudiant, après avoir vainement examiné le cadran.
— Je dois avoir des allumettes, dit Alfred.
— Donne-m'en une.
— Non; il faut que je sorte de notre cage, car nous sommes pressés comme des harengs dans une caque. Bien, j'y suis. Je vais user de la liberté pour me dégourdir un brin et, avec votre permission, j'allumerai un cigare.
— C'est une idée, si j'imitais ton exemple!
— Voici l'allumette demandée, dit Alfred éclairant la montre qu'Emma tenait à la main.
— Minuit trente-cinq ! dit- elle avec un soupir.
— Bigre, encore six heures au moins à croquer le marmot! s'écria Alphonse. Si nous prenions une larme, Alfred ?
— Pas d'objection, mon cher.
— Ça nous ravigotera, quoi qu'en pense le voyageur des Pays d'en Haut, que nous avons rencontré hier soir.
— En a-t-il raconté des histoires !
— Des blagues!
— Je ne pense pas, car j'avais déjà lu la substance de la dernière dans la Minerve, celle des Canadiens anthropophages, tu t'en souviens?
— Voilà mon flacon, c'est de la Jamaïque premier choix. Bois, et ne l'assèche pas d'un seul coup. Mais peut-être qu'un soupçon, pour humecter les tèvres de mademoiselle...
— Oh! merci, monsieur. Je n'ai absolument besoin de rien.
— Que d'un bon lit bien bassiné, riposta Mougenot, après avoir avalé une gorgée de rhum.
— Quant à cela j'avoue ma faiblesse, répondit Emma, car il ne fait pas des plus chaud ici.
— La neige se calme; si nous faisions du feu? dit Alfred
— Du feu ! mais avec quoi ?
— C'est donc bien difficile ! Est-ce que nous n'avons pas les matériaux? 11 ferait beau voir que, moi, qui me chauffe les trois quarts de l'hiver, et les trois tiers de l'autre quart sans dépenser un sou en combustible, il ferait beau voir, dis-je, que je fusse embarrassé pour me procurer du feu, et un feu magnifique encore, un feu de la Saint Jean, quand j'ai en ma possession tous les objets nécessaires.
— Je ne...
— Tu ne comprends pas que ce traîneau est en bois, et qu'avec du bois et des allumettes phosphoriques...
— Très-bien. Mais ce traîneau ne nous appartient pas.
— Il ne nous appartient pas! La belle raison. Vas-tu laisser ta sœur se morfondre, compromettre peut-être sa santé par un scrupule stupide? Est-ce notre faute, à nous, si cet ivrogne de charretier nous a réduits à cette extrémité ? D'ailleurs, on le lui payera son traîneau. Qu'est-ce que ça vaut une machine comme ça? Vingtcinq ou trente francs ! N'est-ce pas , mademoiselle , que vous avez froid et que vous désirez du feu ?
Emma ne répondit point; mais ses dents claquetaient et ses membres frissonnaient. En dépit de sa répugnance, Alfred lui fit prendre quelques gouttes de rhum qui la ranimèrent, et il se mit en devoir d'effondrer la caisse du traîneau.
Une flamme pétillante dansa bientôt sur la glace et éclaira une large circonférence autour des trois égarés.
— Nous aurions dû songer plus tôt à cet expédient, dit Alfred, en se grattant le front.
— Et pourquoi ?
— Parce que, comme nous ne pouvons être à une bien grande distance de la traverse , ce feu indiquera aux passants qu'il y a du monde ici.
— Oui, dit Emma, mais il ne les amènera pas.
Qui sait? Un feu à pareille heure, en pareil lieu, n'est pas
chose ordinaire. Peut-être en cherchera-t-on la cause !
— Dieu vous entende ! proféra la jeune fille qui tremblait toujours, malgré les peaux dont elle était enveloppée.
Les heures passaient lentement; les débris du traîneau achevaient de se consumer ; le froid augmentait et l'aube n'était pas encore près de se lever. Pour résister à l'engourdissement qui les gagnait, Alfred et Mougenot se frottèrent le visage avec du rhum, et en absorbèrent, de temps en temps, une légère gorgée, afin de stimuler la circulation du sang. Quant à Emma, elle était tombée dans une sorte de somnolence torpide.
Tout à coup, le vent tourna et dispersa les nuages. Il cessa de neiger. Peu après, un son de cloche frappa les oreilles d'Alfred.
— J'ai entendu tinter, dit-il.
— En imagination, répliqua Alphonse.
— Non; je suis certain de ce que j'avance. Le son venait de là. Et il indiqua le nord.
— Puisses-tu dire vrail
— Le ciel se dégage ; voici la lune qui se montre ; si nous tentions une reconnaissance ?
— Volontiers.
— Montons sur cet amas de glace. De son sommet nous distinguerons peut-être quelque chose.
Ce disant, il gravissait le monticule.
Alphonse le suivit. Ensemble ils arrivèrent au faîte, et ensemble poussèrent une exclamation de joie!
— Qu'y a-t.il? demanda Emma d'une voix affaiblie. Et elle murmura plus bas encore :
— Mon Dieu ! je croyais que j'allais mourir. J'étais si heureuse 1
— Vivat! s'écria le sculpteur; nous sommes près de Trois- Piivières, à une portée de carabine au plus. Allons, en route île fouet Je Jean est resté là. Nous nous en servirons comme d'une sonde et dans dix minutes nous toucherons au port. Alphonse, donne le bras à ta sœur. Je vous frayerai le chemin.
Emma se laissa machinalement conduire. On eût dit qu elle était fâchée d'une découverte qui leur rendait l'existence. Ils entrèrent à Trois-Rivières par la rue des Forges.
Une lumière brillait au premier étage d'une maison de belle apparence.
A sa vue, Emma tressaillit au bras de son frère.
— Qu'est-ce donc? lui dit-il affectueusement. Encore, un peu de courage, petite sœur.
Et se penchant vers Robin, qui marchait à son côté :
— Il veille, lui dit-il,
— Qui ça?
— Le Clairville.
Emma tressaillit de nouveau.
Sous prétexte de ne pas éveiller leur mère, Alphonse proposa d'aller coucher dans une auberge. Sa sœur s'y laissa mener sans faire de réflexion. Après lui avoir prodigué les soins qu'exigeait son état, Mougenot rejoignit Robin dans une chambre où ce dernier l'attendait, en dégustant un verre de punch brûlant.
— J'ai, lui dit Alphonse, préféré descendre ici afin d'être plus libre. Ma mère m'aurait accablé de questions, tu conçois. Maintenant, nous allons déjeuner. Ensuite, je prendrai mes témoins et nous partirons pour la frontière, où nous nous battrons au pistolet, suivant les conventions. Clairville avait, a-t-il prétendu, quelques actes à signer avant le duel, et nous avons choisi les environs de Stanshead pour théâtre de notre rencontre. Dans la matinée, tu accompagneras ma sœur chez nous, et tu diras que je suis resté à Champlain, pour une affaire d'intérêt, et que j'arriverai dans quelques jours. Quant au reste, tu sais ce que tu dois faire.
Ils déjeunèrent, s'embrassèrent, et Alfred Mougenot sauta en traîneau, avec deux amis dont l'un était docteur en médecine.
On était au jeudi.
Le dimanche suivant, à midi précis, trois jeunes gens se promenaient près de Stanshead, dans un petit bois que traverse le quarantecinquième parallèle, ligne frontière du Canada et des États-Unis.
Ces trois personnes se trouvaient sur le territoire de la République fédérale.
C'étaient Alphonse Mougenot et ses deux témoins.
L'atmosphère était douce pour la saison , et saturée de moiteur. Aussi la forêt offrait-elle un spectacle féerique. Tandis que le sol avait l'éclat d'un miroir d'argent, les arbres étaient comme transformés en un immense assemblage de lustres de cristal étincelant
des couleurs de l'arc-en-ciel. A leur cime, ainsi que des épis d'or pur, resplendissaient des concrétions formées par la gelée, et leurs rameaux inférieurs, leurs troncs apparaissaient semblables à d'immenses girandoles, semés de rubis, de perles et d'améthystes. Vous eussiez dit qu'ils avaient été arrosés par une pluie de diamants.
Néanmoins la scène, si attachante qu'elle fût, manquait de charme pour Alphonse et ses seconds.
Leur esprit n'était point tourné vers la poésie. Ils attendaient Clairville, et Glairville n'arrivait pas, quoique le rendez-vous eût été donné pour midi.
A deux heures, l'avocat n'ayant point paru et personne ne s'étant présenté en son nom, les deux parrains de Mougenot rédigèrent, sur place, un procès-verbal, pour constater le manque de parole dont Léon Clairville s'était, suivant toute probabilité, rendu coupable.
— Le lâche ! marmottait Alphonse, pendant qu'ils écrivaient ce document, le lâche ! je m'en doutais presque. Mais il ne m'échappera pas, Un jour ou l'autre, je lui réglerai son compte.
— Bast 1 lui dit un des seconds, il n'en est pas à son début !
— Parbleu, ajouta l'autre, c'est, pour ma part, la troisième fois qu'il me fait poser ainsi.
Quarante- huit heures après, Alphonse, de retour à Trois-Rivières, racontait à Alfred l'insuccès de sa pérégrination jusqu'au delà des lignes.
— Je n'en suis pas surpris, répliqua le sculpteur ; le jour même de ton départ d'ici, Clairville prenait la malle-poste de Montréal, en annonçant qu'il se rendait à New-York.