TROIS-RIVIÈRES. — LA MAISON DE MADAME VEUVE MOUGENOT. — UN TRAITRE
C'est une bien jolie petite ville, croyez-moi, que Trois-Rivières. Plantée, comme son nom l'indique, au point de jonction de trois cours d'eau, elle se trouve à égale distance de Québec et de Montréal, trente lieues environ de chaque côté, et représente la troisième ville du Bas-Canada.
Fondée peu après la découverte de la Nouvelle -France, Trois-Rivières semblait destinée à acquérir une importance au moins aussi grande que ses sœurs aînées. Sous un certain rapport, elle occupe une situation plus favorable, car, baignée par le Saint- Laurent, qui forme sous ses murs un mouillage excellent pour les navires du plus fort tonnage, elle est encore arrosée sur le flanc nord-est par le Saint-Maurice, fleuve magnifique, qui la met en rapport direct avec les vastes territoires de la baie d'Hudson, c'est-à-dire avec le pays des bois de construction et des fourrures. Trois Rivières jouit en outre d'autres avantages non moins considérables. Ses environs abondent en mines de fer d'un caractère tel que leurs produits sont estimés à l'égal de ceux de Suède. Des hauts fourneaux ont été élevés près de ces minas. Us sont connus sous le nom de forges du
Saint-Maurice. Leur exploitation, aujourd'hui entre les mains d'un industriel habile, M. Turcote, donne de beaux rapports. Mais, par malheur, les voies de communication ont été longtemps négligées dans le district de Trois-Rivières, et cette localité est, par une de ces fatalités mystérieuses dont la cause déroute l'investigation, est, dis-je, restée comme nouée depuis son enfance.
Québec compte cinquante à soixante mille âmes ; Montréal quatre-vingt à quatre-vingt-dix ; Trois-Rivières n'en a pas plus de six ou sept.
Les premières entretiennent des relations avec toutes les parties du monde ; elles sont pleines de sève et de jeunesse ; Trois-Rivières n'a de relation nulle part, hors du Canada, et vit, sans mouvement, comme un rentier retiré des affaires.
Ce qui ne l'empêche pas d'être gentille, proprette, et même élégante chez elle. Elle a soigné son intérieur en vraie ménagère. Ses édifices publics ne brillent point par le nombre, mais ils sont bien faits et plaisants à voir. On y remarque) entre autres, l'ancien château, le couvent des Ursulines, fondé, en 1677, par M. de Saint- Vallier, évêque de Québec, détruit, en 1806, par un incendie, puis reconstruit par les pieuses dames qui l'habitent et consacrent leur existence à l'éducation des jeunes filles. Les églises et la prison méritent aussi d'être citées.
Quant aux habitations particulières, je leur trouve un cachet français qui s'oblitère chaque jour, au Canada, pour faire place à ces éphémères constructions anglo-américaines qu'on a si bien définies en les appelant « bâtisses de papier mâché. »
Des hôtels confortables, de belle apparence, appartenant pour la plupart à M. Pacot, un des riches propriétaires du lieu, bordent les quais et ouvrent çà et là leurs portes hospitalières sur les rues principales, Notre-Dame, Saint-Louis, du Platon, Saint-Jean, Saint-Pierre, etc.
Quoique la campagne environnante soit généralement sablonneuse et calcarifère, de magnifiques jardins, riches en végétaux de ioute espèce, émaillent la cité ; une promenade délicieuse, ombragée par de grands arbres séculaires, la couronne à son sommet et ourle le rivage du Saint-Laurent. L'été, enfin, la partie haute est noyée dans un fouillis de verdure et de fleurs qui en fait un des plus adorables séjours qui se puissent rêver !
Quant aux mœurs et aux coutumes, ô mon Dieu ! elles sont ce qu'elles sont dans nos bourgades de province : un peu bien intimes, un peu bien familières. On s'y connaît trop pour ne pas s'y tutoyer un tantinet et, par conséquent, s'y déchirer chaque jour, sans la moindre malice.
« Notre notaire, mais c'est le meilleur homme du monde 1 honnête, monsieur, et puis rangé ! Quel malheur qu'il ait épousé sa femme ! Ce n'est pas pour en dire du mal, mais elle ne vaut rien. Ils ne s'accordent pas plus que chien et chat. Elle est vive, acariâtre, lui prompt, vous comprenez ! On dit que, quelquefois, ils en viennent aux coups. Il y a de si méchantes langues ! C'est pas moi qui répéterais des choses pareilles; car, après tout, s'ils se battent, c'est leur affaire et pas la mienne, n'est-il pas vrai? Il est bien libre de courir voir (J'autres femmes si ça lui plaît, et elle d'avoir des cavaliers ! Est-ce que ça regarde le monde, ça ? C'est comme leur fille, une jolie demoiselle, hein? Eh ben, on prétend qu'elle donne des rendez-vous. Des inventions, je suis sûr ! Et quaïid ça serait, pourquoi le crier sur les toits ? Le monde, aujourd'hui, ne pense qu'au mal. Ah ! ce n'est pas comme dans mon temps! »
On peut continuer ad libitum sur cet air, avec variations et fioritures.
Dans les petites villes, la médisance au sucre de bienveillance s'étend à tout et sur tout. Elle est l'âme de la famille, le lien de la société. Sans l'approuver, je lui trouve une face acceptable, car elle est souvent le seul frein opposé aux passions pernicieuses qu'engendrent l'inaction et la reproduction incessante des mêmes objets.
Dans les grands centres, le mouvement, le changement des scènes tiennent l'esprit en éveil et le poussent à étendre ses moyens; mais dans les cercles étroits, où l'on se heurte forcément à la circonférence, l'imagination brise ses ailes et finit souvent par s'accroupir sur elle-même. Une fois devenue la proie de l'égoïsme, elle s'abandonne promptement au vice, si la crainte du qu'en dira-t-on, plus encore que la terreur de la loi ne l'arrête, car si on peut tromper la justice, on n'échappe jamais à l'œil d'argus de l'opinion publique.
Trois-Rivières a donc son faible pour le commérage ; ce qui n'empêche pas les habitants d'être bons citoyens, bons pères, bons fils
(interrogez leurs épitaphes), bons époux, bons vivants, d'aimer les jolies femmes et le vieux vin.
Ils sont Français, en vérité, je vous le dis. Et ce qu'ils sont maintenant, ils Tétaient plus encore il y a une vingtaine d'années, alors que madame veuve Mougenot, femme de feu Gaspard Mougenot, écuyer, résidait dans sa maison de la rue des Casernes.
C'était une vieille demeure s'il en fut, qui datait de l'occupation française. Elle avait jadis tenu lieu d'hôtel à l'un des gouverneurs de Trois-Rivières, au temps de Louis XIII, quand la Nouvelle- France avait ses trois gouvernements de Québec, Montréal et Trois- Rivières, belle et triste époque, où maîtres de l'Amérique septentrionale, nous ignorions les immenses richesses que recèle son sein ! ,
La maison de madame veuve Mougenot formait un parallélogramme en pierres de taille, haut de deux étages, avec une couverture de laves, moussue, verdâtre, qui remontait à plus d'un siècle. La façade offrait quatre fenêtres intersectées par une grande porte, au rez-de-chaussée ; cinq fenêtres, dont celle du milieu, à balcon, au premier étage; deux autres croisées fort étroites au second, plus deux lucarnes de grenier à la saillie du toit.
Ua escalier de six marches aboutissait à la porte d'entrée, qui se fermait sur un vestibule de chaque côté duquel étaient distribués les appartements : — à droite un salon de réception et une petite pièce qui, jadis, avait dû servir d'oratoire; à gauche la salle à manger et l'office. Derrière, sur le jardin, donnaient deux pièces, l'ancien cabinet de feu Gaspard Mougenot, écuyer, et sa bibliothèque.
Au premier, cinq chambres à coucher avec leurs cabinets de toilette. La famille Mougenot en occupait trois, les deux autres étaient réservées aux étrangers.
Plus haut, les chambres de domestiques.
La cuisine, la buanderie et les communs occupaient un bâtiment en retour et ouvraient sur la basse-cour et un potager.
Sans être luxueux, l'intérieur de cette maison annonçait une grande aisance et ressemblait à celui de la plupart des riches familles franco-canadiennes. Le confort anglais s'y harmonisait lieu reusement avec la vieille élégance française. Dans toutes les chambres, et même le long de l'escalier, des tapis moelleux assourdis-
saient les pas. Dans la salie à manger, une toile cirée à grands carreaux blancs et gris couvrait le plancher. Un dressoir, en acajou massif, était chargé de belles pièces d'argenterie écussonnées et de cristaux, et dans le salon on admirait un meuble antique admirablement marqueté.
Quelques canapés modernes, un piano d'Érard et de menus colifichets juraient bien avec ces vénérables représentants d'un âge parsé; mais à Trois-Rivières comme en beaucoup d'autres endroits, les anachronismes ne font pas grand' peur, et la commodité est, peut-être avec raison, jugée préférable à l'uniformité .
En tout cas, malgré cette incohérence, il régnait chez madame Mougenot un bon goût de vieille roche qui vous disposait immédiatement en sa faveur.
Dans cette maison-là il ne devait pas se faufiler le moindre vent coulis; jamais le rôt ne devait brûler; jamais une bouteille de vin piqué ne devait se glisser sur la table; jamais l'humidité ne devait pénétrer les draps de votre lit ; mais en revanche on devait manger longuement, boire lentement et dormir amoureusement.
Puisque nous y sommes, restons-y un peu et entrons dans l'appartement d'Alphonse.
Cet appartement se compose d'une pièce à alcôve fermant avec des rideaux de lampas rouge-sombre et d'un cabinet de toilette qu'il a converti en cabinet de travail et fumoir. Là sont ses livres, ses armes et ses pipes.
En ce moment, l'étudiant à demi couché sur un sofa, devant un bon feu de charbon de terre, se repose des fatigues de son voyage, en causant avec son ami Alfred Robin.
Une bouteille de porter de Londres et des cigares doublent le plaisir de leur conversation intime.
— Il faut avouer, — dit le sculpteur les pieds allongés vers le loyer, la tête nonchalamment renversée sur le dossier de son fauteuil, les yeux demi-fermés et la bouche entr'ouverte pour distiller tout doucement un mince filet de fumée bleuâtre, — ma foi, il faut avouer, mon cher ami, que tu es un drôle de corps.
Il s'arrêta, aspira son cigare et reprit avec une certaine emphase :
— Oui, un bien drôle de corps!
Il s'arrêta de nouveau pour souffler un nuage azuré vers le plafond.
— J'attends la preuve, dit en souriant, Alphonse, qui caressait un énorme chien de Terre-Neuve, debout près de lui, le museau appuyé sur sa cuisse.
— La preuve, elle est irréfutable,
— Voyons-la.
Alfred se souleva paresseusement, prit une attitude quasiment professorale, et dit :
— Étant donné d'une part 7un logement charmant, admirablement pourvu de tout ce qui peut faire le bonheur ici-bas, et, d'autre part, un taudis dénué de tout ce qui peut réjouir, quoique plantureusement pourvu de tout ce qui peut déplaire, lequel un homme de sens commun choisira-t-il ?
— Où veux-tu en venir avec ce verbiage?
— Répondez d'abord à ma question.
— Parbleu, je te comprends bien.
— Parbleu, moi je ne te comprends pas plus qu'un problème de trigonométrie.
— Oui-da, dit Alphonse, riant de la gravité de son ami.
— Quoi! s'écria celui-ci, tu as ici un réduit délicieux, les éléments d'une existence de sybarite- une mère qui t'adore, une sœur.....
— Ne parlons pas d'elle, je t'en prie, s'écria vivement Alphonse.
— Soit ! répondit Alfred en haussant légèrement les épaules ; mais tu possèdes le bien-être, objet de nos soupirs, et tu en fais li; tu abandonnes la proie...
— Pour l'ombre !
— Certainement. A Québec tu m^nes une vie de bohème, excusable et supportable peut-être, — et j'en doute, — dans les vieux pays, à Paris; mais ridicule, absurde, abrutissante au Canada.
— De la morale !
— Si tu le veux. Je suis trop ton ami pour ne pas être quelque fois ennuyeux avec toi. Je disais donc qu'à ta place, je me comporterais autrement.
— Bast! à ma place, tu ferais ce que je fais.
— C'eLt-à-dire que je ferais tout le contraire, mon cher ami. Ou bien je resterais avec ma mère et je ferais valoir mes te* «s ;
ou bien j'étudierais le droit comme tu es censé le faire : mais je m'y mettrais sérieusement, car c'est une science aussi utile qu'agréable pour un bomme intelligent.
— La littérature...
— La littérature ! que te rapporte-t-elle? des ennuis, encore des ennuis, toujours et toujours des ennuis. Qu'est-ce, d'ailleurs, que la littérature française au Canada? Une lettre morte. Notre langue s'en va, quoi que nous veuillons faire pour la conserver. Son heure est marquée ; l'anglais l'emporte. Il dominera un jour sur tout ce continent, parce que c'est la langue des transactions commerciales, la langue pratique, souple, élastique, courtisane, facile à manier, accessible à toutes les caresses, à tous les baisers, heureuse de se donner à un Thomas Moore ou à un Byron ; mais ausssi disposée à se prostituer au dernier des boutiquiers qui lui achètera ses faveurs. On cause en français, tandis qu'on ne fait que parler en anglais. Avant un siècle, la langue française sera ici ce que la langue latine est en Europe, la langue des savants...
— Merci de la leçon, mon cher magister. Ton éloquence...
— Oh 1 je ne plaisante pas.
— Ni moi non plus.
— Enfin, je ne conçois pas ta conduite. Au lieu de filer des jours d'or et de soie, tu végètes à Québec. Tu t'amouraches...
— Ne touchons pas à cette corde.
— Pardon, je tiens à l'agiter; car que prétends-tu? Épouser cette Indienne ?
— Et pourquoi non?
— Allons donc!
— Mon cher, dit froidement Alphonse, j'épouserai Marie ou je ne me marierai jamais.
— Enfantillage !
— Je l'ai juré.
— Serment d'amoureux, serment de voleur.
— Cela te plaît à penser.
— L'avenir se chargera de te démontrer que j'ai raison. »
— Moi, j'ai la conviction que Marie sera ma femme.
— Une Huronne ! Et vous ferez de petits sauvages ! Joli ! joli ! en vérité, fort joli l
— Ris, si tu le veux.
Mais ta famille, mais ta position dans le monde, malheureux»
— Je l'aime !
— L'argument des têtes folles. Est-ce pour ajouter un nouveau chapitre à ta trilogie sur le mariage? Est-ce pour faire une étude de mœurs? Mais alors il ne manqua pas, à Lorette, de squaws fascinatrices et qui seraient enchantées de recevoir tes attentions.
— Je t'ai déjà dit que j'aimais Marie, répliqua aigrement Alphonse, en saisissant le tisonnier avec lequel il se mit à tourmenter cruellement le feu.
— Allons, ne te fâche pas, dit Alfred d'un ton affectueux.
— Mais toi, que fais-tu donc de plus sage que moi, monsieur le sermonneur? s'écria Mougenot.
— Tu m'attaques pour éviter mes observations.
— Quand on prêche, on doit avant tout prêcher d'exemple.
— Bien dit. Aussi est-ce ce que je fais !
— Toi !
Alphonse ponctua cette exclamation en laissant échapper le tisonnier qui résonna sur le foyer.
— Mais oui, moi ! répéta Alfred en souriant.
— Je n'y suis plus, parole d'honneur! ton sang-froid me confond. Toi qui aimais une femme à en devenir fou, qui as tenté de l'enlever; toi qui lui es resté fidèle pendant des années bien que tu la crusses morte ; toi qui portais, depuis ce temps, une idée de suicide gravée sur ton front, car ta gaieté était fausse, ton rire n'était que la grimace du dégoût, ta verve c'était l'ivresse du désespoir ; toi qui es sur le point d'entreprendre un voyage de plusieurs milliers de lieues parce qu'un Indien a dit que cette femme vivait encore ; toi tu viens élever la voix contre l'amour, te déclarer son accusateur, le condamner, le nier !... Ahî c'est trop fort !
Mougenot avait improvisé cette tirade avec une véhémence, un enthousiasme qui ne lui étaient point habituels. Alfred lui prit la main et la serra chaleureusement.
— Écoute, mon ami, lui dit-il, nous sommes, par notre naissance, placés l'un et l'autre dans des conditions si différentes, que ce qui peut être bon pour moi serait assurément mauvais pour toi. Orphelin, n'ayant jamais connu mon père ni manière, bâtard enfin, élevé par la charité publique, je ne dois compte de mes actions qu'à Dieu. La société m'a plutôt repoussé qu'accueilli ; elle a plus de
dédain que d'encouragement pour moi ; je ne me considère donc pas comme son débiteur. Si, un jour, une jeune et belle fille, me voyant passer, triste et désolé, a eu pitié de ma détresse, de mon isolement ; si sur moi elle a daigné jeter un regard de compassion ; si un doux rayon de son âme est venu réchauffer le cœur du pauvre abandonné, est-il étonnant qu'il Tait aimée, et qu'il l'aime plus que lui-même, plus que tout au monde 1
Les accents de l'artiste s'attendrissaient, les paroles tremblaient sur ses lèvres ; des larmes roulaient sous ses paupières.
— Pardon, mon ami, fit Alphonse en se rapprochant de lui ; pardon d'avoir réveillé ces douloureux souvenirs. Je m'oubliais dans mon égoïsme ; mais tu me pardonnes, n'est-ce pas ?
— Si je te pardonne! s'écria Robin en changeant de ton avec la soudaineté des gens accoutumés à dompter leurs émotions, et trop fiers ou trop aguerris contre les surprises du cœur pour céder à une longue effusion ; si je te pardonne ! mais, parbleu ! c'est moi qui devrais te demander pardon de ces pleurnicheries. Ah 1 c'est superbe. Je devais être très-bon dans mon rôle. Voyons, sois franc, avais-je au moins la physionomie de l'emploi? T'ai-je fourni le modèle d'une bonne scène de sensiblerie ? Me reproduiras-tu dans ton prochain roman? Te faut-il une réédition du tableau? Tu n'as qu'un mot à dire, et je répète : « Vlà, m'sieur ! v'ià, m'sieur ! » comme disent les garçons des restaurants parisiens. Si nous buvions un verre de porter ? Sais-tu qu'il est fameux ton porter ? Tu ne m'avais pas dit, cachottier, que tu possédais une cave de gourmet et des trésors... Ah çà ! voyons, la main sur la conscience, pourquoi diable te résignes-tu à ne t'abreuver que des ondes amères du Saint- Laurent et à ne mordre que dans le pain sec de l'espérance, à Québec, tandis que... Aurais-tu des vices secrets?
Cette question arriva si inopinément et fut faite avec une candeur si effrayée que Mougenot éclata de rire.
— Ça s'est vu, continua Robin d'un air comiquement rêveur. Quoi qu'il en soit, je bois à ta santé.
— A la tienne, mon cher.
— Porter supérieur, dit Alfred en replaçant son verre sur le guéridon.
— Nous n'en boirions pas de meilleur sur le territoire de la baie d'Hudsou.
— ni —
— Cela me paraît probable. Bien heureux si nous avons de mauvais whiskey chaque fois que nous le désirons. On dit que la Compagnie a défendu le trafic des liqueurs enivrantes.
— Ce qui ne nous empêchera pas d'en trouver dans les forts ; je sais cela. Mon père, qui fut longtemps un des principaux employés de la Compagnie du Nord-Ouest, m'a souvent raconté que ces prohibitions étaient illusoires.
— A propos, ton dessein de m'accompagner est donc une chose...
— Décidée, mon bon, interrompit précipitamment Alphonse. Quand mon attachement pour toi ne me déterminerait pas à faire cette expédition, mon goût pour les aventures...
— Ajoutons ton amour pour la charmante Yureska, dit Alfred avec un sourire.
— Tous ces motifs, si tu veux.
— Mais ta mère s'y opposera.
— C'est ce qui me contrarie le plus, répliqua l'étudiant d'un air soucieux. Ma mère est déjà âgée... Le voyage — j'y ai réfléchi — durera plus d'une année...
Il appuya son coude sur le bord du sofa et se mit à rêver.
— Crois-moi, lui dit Robin, renonce à ce projet ; reste ici, cela vaudra mieux pour toi et pour les tiens. Seul, je puis me charger de l'entreprise. Je suis jeune, fort et résolu, mes chances de succès sont grandes. D'ailleurs, ne suis-je pas seul au monde? Si j'échoue, je ne laisserai point de regrets.
— Ah ! Alfred !
— Oui , toi, sans doute; mais tu m'oublieras bien vite, et tu auras raison. Que suis-je ici-bas ? Un parasite, un rameau inutile !
— Veux-tu bien ne pas tenir ce langage ! Il m'afflige.
— Cependant, reprit le sculpteur en passant le revers de sa main sur ses yeux, cependant, plus je réfléchis, plus je me convaincs que, loin de me servir, tu me nuiras dans l'exécution...
— Alfred, ce que vous dites là est blessant.
— Mais, enfant, tu ne peux délaisser ainsi ta mère et ta sœur ! s'écria Alphonse d'un ton fâché.
— Elles ne resteront pas seules. Mon oncle de Philadelphie se retire des affaires ; il sera ici le mois prochain ; il demeurera avec elles.
Si pourtant Yureska consentait à ne pas venir? insista Robin.
— D'abord> elle n'y consentira pas ; je connais ses intentions. Elle veut revoir sa Victorine. Son affection pour moi ne va pas jusqu'à la tendresse quelle a pour elle. Si tu savais comme elle l'aime, comme elle est heureuse de parler d'elle !
— Vrai ! exclama l'artiste avec la naïveté d'un amant qui ne peut se lasser des hommages rendus à sa maîtresse.
— Oui, elle partira, et nous partirons tous trois ! s'écria Mougenot ; je brûle déjà d'être en route. Mon nom nous sera une recommandation, car mon père a laissé de bons souvenirs aussi bien dans les comptoirs que dans les wigwams indiens. J'aurai, en outre, des lettres de recommandation du gouverneur de la baie d'Hudson ; et çuant à de l'argent, inutile, mon ami, de te tracasser le cerveau à ce sujet, j'aurai ce qu'il nous faudra.
— Merci, Alphonse, tu es un digne camarade 1 Mais j'espère que mon mystérieux protecteur, qui devine si bien mes plans, songera à me pourvoir. Ces secours me sont lourds, cependant ; j'ai hâte de m'en affranchir.
Un nuage passa sur le front de l'artiste, qui n'acheva point d'articuler sa pensée.
Il y eut un moment de silence. Les deux jeunes gens étaient plongés dans des méditations bien différentes. Alfred réfléchissait à l'énigme qui enveloppait sa naissance; Alphonse s'égarait sous les bosquets parfumés de son amour.
La pendule, en sonnant trois heures de l'après-midi, les ramena au monde extérieur.
— Mais enfin, que diras-tu à ta mère? dit Robin.
— La vérité... ou en partie. Nous possédons un domaine immense à la rivière Rouge, ma mère a envie de s'en débarrasser ; ce sera mon prétexte.
— Je conçois. Et ta sœur, ne redoutes-tu pas?... Un regard interrogateur termina cette phrase.
Le visage d'Alphonse Mougenot se rembrunit.
— Ma sœur..., dit-il, oui... elle est singulièrement changée... Le Clairville... Que t'avais-je dit? N'est-ce pas un lâche?
— Les apparences..., balbutia Robin.
— Les apparences !... encore ! Mais j'ai des preuves, des preuves authentiques, palpables. Aussi bien je vais les chercher maintenant.
Quand tu les aura vues, tu reviendras sans doute de ton inqualifiable estime pour ce scélérat.
Aussitôt Alphonse se leva, passa dans son cabinet, où il demeura pendant près d'un quart d'heure à fureter dans des paperasses, dont on. entendait le froissement à travers la porte entre-bâillée.
Au bout de ce temps, l'étudiant poussa un cri de satisfaction, et il rentra dans la chambre à coucher en tenant un papier frippé et jauni.
— Tiens, lis! dit-il à son ami. N
Alfred prit le papier qu'Alphonse lui tendait. Il le parcourut d'un coup d'œil.
Une lueur d'indignation brilla sur son noble visage, pâli par les veilles et par les chagrins, et il demanda :
— Es-tu sûr que ce soit son écriture ?
— Parbleu 1 veux-tu voir d'autres lettres, à moi adressées par lui?
— Montre.
Alphonse lui passa quelques lettres, et l'artiste ayant confronté les écritures et les signatures s'écria :
— Le misérable !
— Avais-je raison?
— Tu ne fais donc partie d'aucune Société?...
— Société secrète? Non, mon ami, j'en ai assez, je suis guéri.
— Veux-te me confier ce billet?
— Volontiers. Aies-en soin.
— Pour cela, sois tranquille, j'en aurai soin comme d'un dépôt sacré, répondit Alfred Robin en serrant le papier dans son portefeuille.