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IIIC FRANCISCUS PRIMUS, DEI GRATIA FRANCORUM REX, REGNAT

Ces contrées furent d'abord appelées Canada. Pourquoi? c'est plus que je ne saurais dire. Quelques archéologues prétendent que le nom vient des Espagnols, qui, ayant remonté le Saint-Laurent avant Cartier, se seraient écriés : Acâ nada (ici, rien).

Cette étymologie n'est pas plus mauvaise qu'une autre, car les

Espagnols, affamés de mines d'or, ne durent pas être enchantés par les rives du Saint-Laurent.

Ces rives sont cependant de véritables mines d'or; mais il fallait savoir les exploiter, comprendre que les produits agricoles sont préférables aux produits métalliques.

Les Français étaient, à cet égard, mieux renseignés que les Espagnols ; par malheur les Français aiment trop leur terre natale pour être bons colons. Moins de deux siècles après la découverte de Cartier, nous nous laissions enlever le Canada, ou Nouvelle-France, comme on se plaisait à le qualifier, par nos ennemis d'alors, les Anglais. ♦

La déplorable gestion des gouverneurs français, plus que l'habileté et la bravoure britanniques, fut cause de cette perte, qui priva notre patrie de son plus beau joyau maritime.

En 1759, le brave général Montcalm tombait sous les murs de Québec, et avec lui tombait l'empire de la race latine dans l'Amérique du nord. Le traité de Paris livrait, quatre ans après, le Canada aux Anglais.

Ils furent mieux reçus qu'on ne pourrait le croire, parce qu'ils ne touchèrent ni aux privilèges des nobles, ni à ceux du clergé. Le peuple était ignorant ; il ne voyait que par les yeux de ces deux castes, n'entendait que par leurs oreilles.

Les nobles, pour la plupart des cadets de famille, n'avaient rien à attendre de la France, où plusieurs d'entre eux étaient assez mal notés. Quant aux ecclésiastiques, ils n'ont point de nationalité propre. L'Angleterre reconnut la dîme pour ceux-ci, les droits seigneuriaux pour ceux-là. Ils l'acceptèrent. Quelques-uns même lui firent des caresses. Us furent peu nombreux parmi les nobles, je me hâte de le déclarer.

Les Anglais s'installèrent, défrichèrent, étudièrent habilement le terrain et finirent par l'exploiter.

Us ne pouvaient, évidemment, s'enrichir sans porter préjudice aux premiers occupants. La concurrence amena la jalousie, qui enfanta l'envie, mère de la haine.

Peu à peu la cour de Saint-James distribua les offices publics aux Anglo-Saxons. Ils n'étaient pas en majorité, mais ils avaient la force morale ; ils en abusèrent.

La haine secrète devint de l'aversion ouverte.

A mesure qu'ils augmentèrent en nombre, les Anglais tendirent à opprimer les Canadiens-français. C'était naturel ; mais c'était aussi insupportable pour les victimes.

La lutte s'établit, latente, sourde d'abord et fermentant chaque jour, et menaçant de se manifester par des explosions terribles.

Les vainqueurs s'efforçaient surtout d'imposer leur langue. Ils n'y parvenaient pas, et ils en étaient d'autant plus exaspérés qu'ils rencontraient dans beaucoup de seigneurs canadiens des créatures prêtes à les seconder. La masse résistait et avec une indomptable puissance d'inertie. On avait beau la piquer, la harceler, la tyranniser, elle demuerait insensible. « On lui parlait anglais, elle ne comprenait pas. » Ces huit mots renferment l'histoire du Canada, depuis la conquête jusqu'à l'acte d'Union, en 1840.

Cependant, des martyrs laissaient trop souvent le souvenir de leurs horribles souffrances pour que le combat ne s'engageât point rudement un jour.

Des clubs, des sociétés clandestines s'organisèrent. Le nom de Ducalvet, lâchement assassiné par des émissaires anglais, y fut prononcé. On parla de vengeance, puis de séparation, puis d'émancipation.

L'exemple des États-Unis était séduisant. La fermentation prit des proportions générales. La Grande-Bretagne les encouragea tacitement, loin de s'en inquiéter. Elle voulait en finir par un grand coup.

Dès 1830, on s'apprêtait au combat.

Néanmoins, les Canadiens-français étaient, grâce à ses intrigues, divisés en deux camps : les bureaucrates d'un côté, les patriotes de l'autre.

Par bureaucrates on entendait ceux qui s'étaient ralliés à la couronne d'Angleterre et qui courtisaient Son Excellence le gouverneur général.

Les élections de 1832 donnèrent lieu à des troubles, et la position se dessina plus nettement. Dans ces troubles, quelques hommes furent tués par la soldatesque, entre autres les nommés Billette, Chauvain, Languedoc, Marcoux etNadeau. Ce dernier, accroché par la mâchoire à un clou fiché dans l'aile d'un moulin à vent, mit trois jours à mourir.

Jugez de l'irritation des esprits !

Us attendirent encore, ou plutôt, l'Angleterre attendit. Elle ne trouvait pas, sans doute, que l'heure fût assez propice pour effectuer son dessein.

Elle laissait le chef des patriotes, M. Louis-Joseph Papineau, s'enthousiasmer aux éclats de sa propre éloquence, et pousser le populaire à une révolte qu'elle était si sûre de comprimer, qu'elle ne lui accorda jamais d'autre nom que celui de rébellion.

Elle souffrait même, en 1836, qu'on imprimât des pièces de vers commençant ainsi :

Assez longtemps les peuples à la gêne Ont demandé qu'on leur rendît leurs droits; Pour leur répondre, on raccourcit la chaîne Où les tenaient arrêtés tous les rois.

Malgré les fers, ce cri se fait entendre : « Plus de faveur : justice, égalité ! » Aux vœux du peuple il est temps de se rendre: Réforme et liberté !

L'approche du mouvement se faisait se sentir, comme l'approche d'une tempête. Les Canadiens le prévoyaient ; ils le redoutaient. Une voix intérieure semblait les avertir qu'il leur serait fatal. Mais ils pouvaient si peu l'éviter que ceux mêmes qui auraient désiré arrêter sa marche la précipitaient par leurs tentatives. Ainsi, un avocat de mérite, M. R. Anger, publiait, l'année suivante, sous le titre Réconciliation, une longue et virile messénienne, à laquelle j'emprunterai quelques strophes, car la poésie est surtout l'expression des peuples nouveaux ; c'est vers elle que tendent les premers élans de leur amour du beau, et l'histoire politique du Canada était écrite en vers, avant que M. Garneau eût composé son bel ouvrage.

Nous chercherions, même au seuil de la mort, Nos droits ravis, la liberté sanglante : Mais attendez, vous qui courez plus fort, L'étoile encore apparaît vacillante.

Rapprochons-nous, puis espérons !

Puis, si leur crime se consomme, Frères, alors nous marcherons, Nous marcherons comme un seul homme, Comme un seul homme.

L'aiglon, de l'aigle a le regard perçant, Mais l'heure encore, l'heure n'est pas venue; Attendez donc, frères, un peu plus tard, L'aiglon, plus grand, pourra percer la nue.

Rapprochons-nous, puis espérons !

Puis, etc..

M. Anger, emporté par la passion, allait jusqu'à s'écrier :

Nous trancherons là le nœud gordien, Car, pour entrer dans la terre promise, Quand la raison, frères, ne peut plus rien, Le glaive est juste et la hache est permise.

Par malheur, la raison des peuples c'est le pavé ; la raison des rois c'est le boulet, comme l'a dit Victor Hugo, et cette maxime, que Je glaive peut être justifié et la hache permise, l'Angleterre devait bientôt l'appliquer sur les pauvres Canadiens.

L'heure allait sonner. Un anonyme apostropha le peuple :

Vois-tu bien ce géant, là-bas qui se dessine Sur un fond de couleur où le rouge domine ! Regarde bien, il couvre un coin de l'horizon, Et, dans sa main de fer, qu'il suspend sur nos têtes, Il tient au bout d'un fil usé par les tempêtes Les foudres des lords d'Albion.

On dit qu'un jour, dans son repaire, Il lui vint une odeur de sang ; Soudain, comme un dogue qui flaire, Il s'élance, il court sur le vent.

Les ongles tendus sur sa proie Qu'il lèche en frémissant* de joie:

Souillé de meurtres, l'œil hagard; Là, toujours debout, à ta face, Le monstre convoite et menace Ton avenir de son regard !

Ni rhythme, ni lyrisme ; mais quel ton provocant ! quelle violence d'images I C'est un appel aux armes. On n'y répond que trop. Sous ce titre ; les Quatre-vingt- douze Résolutions, MM. L,-Jf

Papineau et N. Morin avaient, en 1837, rédigé un document pour exposer les griefs des Canadiens-français contre le régime qu'od leur faisait subir.

Ce document fut considéré comme non avenu par le bureau colonial de Downing-Street.

L'assemblée législative du Bas-Canada refusa de voter le budget.

Alors l'insurrection commença, sous l'administration de lonr Cosford.

Sir John Colborn fut chargé de la réprimer. Il mit le théâtre d. îa révolte, les environs de Montréal, à feu et à sang, M. Barthe Ta peint d'un trait, dans son Canada reconquis par la Fronce: « Sir John Colborn, dit-il, depuis lord Seaton, mieux nommé le Vieux-Brûlot, dans le naïf dictionnaire des habitants du comté des Deux-Montagnes, dont il fit une Vendée, commandait les forces Devant ce nom, celui d'Haldimard s'efface. Son nom de Seaton fut changé en celui de Satan, dans la bouche de tous ceux qui furent témoins de sa froide cruauté. »

Vaincus une première fois, les patriotes rentrèrent une seconde fois en campagne. Mais que pouvaient-ils contre dix mille hommes de troupes régulières ?

Ils furent écrasés, décimés.

Vhabeas corpus avait été suspendu et la loi martiale proclamée par sir John Colborn.

Les prisons regorgèrent d'accusés. Celle de Montréal seule en renferma sept cent cinquante-trois.

Une foule furent exilés à Botany-Bay.

Douze furent condamnés à mort.

Dix portèrent leur tête sur l'échafaud, un Français entre autres, Hendenlang, qui expira en criant : Vive la liberté!

Les autres sont le chevalier de Lorimier, homme d'une bravoure à toute épreuve et d'une intelligence rare; Duquette, Cardinal, Decoigne, Nicolas, Hamelin, Daunais, Robert, Narbonne.

Ils moururent bravement, comme des gens de cœur qui, ayant obéi à leurs convictions, n'ont rien à se reprocher.

La tourmente avait principalement rayonné dans le district de Montréal, que sa proximité de la république fédérale et ses relations avec elle ont toujours rendu plus turbulent et plus disposé à recevoir les idées libérales que celui de Québec, placé d'ailleurs trop

près de la cour vice-royale pour n'être pas ébloui par son faste, et maintenu dans l'obéissance par les canons de la citadelle.

A Québec même on murmura, on s'émut. Il y eut des arrestations, mais pas de soulèvement sérieux, quoique le désir de s'affranchir travaillât fort aussi les classes ouvrières.

La Grande-Bretagne dépêcha, au mois de janvier 1838, lord Dirham, pour dresser un Rapport sur la rébellion. Il tâcha de justifier ies Canadiens, et conseilla de les dénationaliser, comme meilleur moyen pour les calmer.

La partie occidentale du Canada, au-dessus de Montréal, était presque exclusivement peuplée par des Anglais, et portait le nom de ilam-Canada; le reste, plus spécialement occupé par des Français, s'appelait Bas-Canada. Ces deux provinces administraient séparément leurs affaires intérieures.

On proposa ds les réunir.

C'était proposer l'extinction de la race française qui, ne s'avivant plus, comme la race saxonne, au foyer de l'immigration, devait insensiblement périr faute d'aliments.

Le Haut-Canada était endetté pour une somme énorme envers ïa célèbre maison de banque Baring, à Londres. Le Bas-Canada offrait de belles garanties de solvabilité. Après la destitution de lord Durham , cette maison réussit à faire appeler un de ses associés, M. Thompson, depuis lord Sydenham, au poste de gouverneur du Canada. Souple, politique retors, M. Thompson joua sous-jambe le triste représentant du parti libéral bas-canadien, M. Louis Lafontaine, et fit voter l'acte d'Union des deux Canadas, consommé en 1840.

Lord Sydenham succomba peu après aux suites d'une chute de cheval.

Il fut remplacé au siège gubernatorial par M. Charles Bagot, esprit conciliant qui sut se gagner l'estime générale.

Le parti libéral n'était pourtant pas tout à lait détruit. Quoique M. L. Papineau se fût réfugié en Fiance, que M. Nelson fut exilé à la Bermude, et que ses plus fervents champions fussent ou proscrits aux États-Unis ou déportés en Australie, il restait dans les grandes villes, comme Montréal et Québec, des hommes obstinés qui ne désespéraient pas de se reconstituer et de livrer une nouvelle bataille à l'Angleterre.

M. Van Buren, alors président de l'Union, ne paraissait point hostile à une annexion.

Quoi qu'il en soit, les Canadiens que le bannissement avait jetés sur le territoire de la République, entretenaient des relations avec leurs amis restés à l'intérieur, et mettaient tout en œuvre pour déterminer un autre soulèvement. Leurs efforts s'étaient, cette fois, tournés sur Québec, car ils se pensaient sûrs de Montréal. Quant à Québec, je l'ai dit, il n'était pas facile de l'enlever. Une fois prise, toutefois, on était maître du Canada. Ce n'est pas seulement une forteteresse de haute importance, mais c'est un des comptoirs les plus commerçants du monde; il est l'entrepôt d'un trafic de bois immense, qui, pour le Canada, s'est monté à 16,000,000 de fr. dans la seule année 1829.

« Les bois de nos forêts, a dit avec beaucoup de justesse M. Ch. Taché, éminent publiciste canadien, exploités pour les usages des constructions, de la marqueterie et de l'ébénisterie, sont le principal item de nos exportations, et sont, avec les pelleteries non manufacturées et les articles en espèce de l'industrie agricole, dont les produits, au Canada, sont les mêmes que ceux de l'Angleterre et du nord de la France, à peu près les seules matières que nous exportions à l'état brut; les autres ne formant que des quantités comparativement insignifiantes. Nos bois fournissent encore des gommes qui servent dans la confection des vernis et dans certaines préparations officinales, telles que les gommes de sapin, d'épinette et de pin.

}> L'industrie manufacturière du Canada tire parti de nos bofe dans la construction des navires, et, sous ce rapport, Québec est un des plus grands chantiers du monde, et on pardonnera à l'orgueil national qui me fait consigner ici le fait que le navire de 1,600 tonneaux, le Bommerang, construit à Québec par M. Théophile Saint- Jean, est celui qui a fourni le passage le plus prompt qui se soit jamais fait d'Angleterre en Australie, ayant remporté un avantage de sept jours sur son compétiteur le plus voisin, le Marco-Polo, tout en rendant à destination sa cargaison en parfait, état, malgré les efforts de la voilure. Nos manufactures de meubles de valeur et d'ustensiles, où le bois entre pour principale matière, nous dispensent d'avoir recours à l'étranger pour suffire à notrç consommation. »

M. Taché aurait pu ajouter que la carrosserie canadienne est hautement estimée sur tout le continent américain, et que l'Angleterre et la France ont payé un tribut à sa supériorité.

La population des deux Canadas est de deux millions d'individus, parmi lesquels :: ne compte pas moins de dix- sept mille ouvriers charpentiers.

Un tiers do ces ouvriers, sinon plus, résident à Québec, y gagnant de 4 à 10 francs par jour. L'été, ils sont presque toujours occupés et mènent vie joyeuse, n'ayant souci du lendemain. Descendants des Normands, « foler et plaisir » leur conviennent, comme a dit Guillaume le Conquérant. Mais, l'hiver, l'ouvrage cesse souvent, et alors, comme la cigale, ils vont frapper à la porte de la fourmi, qui leur tourne le dos.

Cette classe est, on le conçoit, facile à remuer, surtout quand elle est pressée par la faim,

Les patriotes en firent l'objet de leur propagande pendant l'hiver de 1841-1842.

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