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L.:s circonstances parurent se ranger de leur côté

Le froid fut non-seulement très-vif cet hiver-là, mais les constructeurs de navire, ayant peu reçu de commandes pendant l'été, s'étaient vus obligés de fermer leurs chantiers vers la fin de novembre.

Ceux qui n'avaient point fait d'économies, vécurent d'emprunts jusqu'à janvier, et ceux qui avaient épargné quelque chose, le dissipèrent pour les étrennes; de sorte que dès les premiers jours de février, une gêne terrible affligeait la classe ouvrière de Québec.

Plus d'un dixième de la population manquait d'emploi et de pain.

Les charités publiques, les charités privées étaient insuffisantes à nourrir tant de bouches.

On se plaignit, puis on murmura dans son intérieur, puis on s'assembla dans les rues, aux portes des chantiers déserts, et, quoiqu'on n'eut pas l'argent nécessaire pour acheter une miche, on se procura du whiskey, du gin. Les ventres étaient vides, les cerveaux s'allumèrent vite. Quelques discours habilement lancés dans les groupes, achevèrent de les embraser.

Et voilà comment il advint que le jour de la rentrée de Mougenot et Robin à Québec, sept à huit cents individus étaient

réunis vers trois heures de l'après-midi sur la place, devant le château Saint-Louis. Leur foule grossissait à chaque minute, se recrutant de bataillons épais qui débouchaient des rues Buade, Sainte-Anne, Saint-Louis, et arrivaient des quartiers Champlan, du Palais, et des trois faubourgs Saint-Louis, Saint- Jean, Saint- Roch.

Dans l'attroupement, il y avait des gens de tout sexe, de tout âge, je pourrais ajouter de toute profession.

Car des agitateurs déguisés parcouraient sans cesse cette masse compacte, alimentant le feu, ou l'attisant ou le soufflant dans la direction qui semblait plus favorable à leurs plans.

Les clameurs étaient stridentes, effroyables.

L'animal qu'on a défini bipes implume devient aussi féroce que les fauves, quand son estomac crie.

Quelques citoyens voulurent calmer la foule par des promesses. La foule leur répliqua par des huées et une grêle de projectiles. Des magistrats essayèrent aussi de rétablir Tordre, en haranguant les perturbateurs du haut du perron du palais de justice. Ils eurent le même sort que les premiers , l'un d'eux fut même grièvement blessé.

Dans la cohue, vous auriez pu remarquer Alfred Robin et le mystérieux étranger.

— Sottise ! sottise ! sottise ! murmurait celui-ci, à chaque démonstration bruyante de l'émeute. •

— Le moment n'était pas venu, n'est-ce pas? lui dit Alfred.

— Eh l sans doute, il fallait attendre... affaire manquée!

— Je le crois.

— Parbleu! Allons, retirons-nous; car j'entends battre le rappel au château. Dans quelques minutes on lira l'acte de Riot. Rentrez chez vous, cela vaudra mieux que de vous exposer aux balles des habits rouges. Le plomb est aveugle, vous le savez.

Après ces mots , l'étranger quitta Robin et s'enfonça au cœur de cette mer humaine, dont ies vagues affluaient jusque vers la cour du château.

Demeuré seul, le sculpteur voulut profiter du conseil que lui avait donné son compagnon; mais ce n'était pas chose aisée. En vain joua-t-iJ des coudes et des genoux , il ne réussit pas à pratiquer une trouée.

Le tambour résonnait toujours.

Un bataillon se montra bientôt à la porte du Château. Le maire de la ville paraissait en tête et à cheval. Illut l'acte de Éiàt, c'està-dire qu'il donna l'ordre de se disperser, ajoutant qu'on ferait feu sur ceux qui résisteraient.

Les soldats avaient leurs fusils aux pieds. On commanda d'apprêter les armes.

Ce fut le signal de la retraite.

Les ouvriers, intimidés, évacuèrent promptementla place, caries meneurs avaient décidé d'ajourner leur tentative de se rendre maîtres de Québec.

La populace s'écoula néanmoins en grondant et en proférant des menaces.

Dans la rue Buade, une dizaine d'ivrognes rencontrèrent une Indienne qu'accompagnait un jeune homme bien vêtu.

C'était Alphonse Mougenot reconduisant Yureska, avec laquelle il avait passé l'après-midi.

— Tiens ! encore un de ces farauds de bureaucrates, s'écria une voix.

— Ça s'amuse avec les sauvagesses; ça est cousu d'or, ces genslà, dit une autre voix.

— Si on la lui prenait sa sauvagessel ajouta une troisième. L'insinuation n'eut pas plutôt été faite que deux des ivrognes se

jetèrent, en riant , sur elle.

Alphonse, indigné, bondit entre la jeune fille et ces misérables.

Mais, d'un tour de main, il fut rudement renversé sur la neige. Il se releva furieux, et se précipita follement sur ses adversaires. Une rixe funeste pour lui allait s'engager, quand Alfred déboucha de la ruelle voisine menant à la place du Château. Il vola au secours de son ami, qui se débattait et luttait vigoureusement, quoique sans succès, avec ses agresseurs. L'Indienne le secondait bien. Et son petit poing sec, serré, dur comme le fer, infligeait de profondes meurtrissures aux assaillants. Mais, malgré tout^ le secours d'Alfred eût été inefficace, — car que pouvaient trois personnes contre vingt? — s'il n'eût fait, avec les bras, un geste, qui arrêta aussitôt une partie des antagonistes.

— Assez! dit l'un de ces derniers, laissez passer 1 Le reste de la bande essaya de protester.

— Filez! filez! vite ! dit, pendant ce temps, Alfred à Mougenot.

— Mais où ? la rue est pleine de monde.

— Où vous voudrez... Chez toi... Mais dépêchez.

Alphonse entraîna llndienne vers les Escaliers du Casse-cou, situés à quelques pas seulement de cet endroit. Mais ils avaient été vus. Ils furent suivis, et, ils n'étaient pas encore montés à la chambre du jeune homme, que plus de deux cents boules 1 vociféraient sous ses fenêtres.

Six heures venaient de sonner aux horloges de la ville*

-• Du mot anglais biMy: il signifie assommeur,.

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