‹ La HuronneChapitre 26 sur 38 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

COMMENT UN INDIEN JALOUX MIT LE FEU A UNE MAISON ET DES DÉSASTRES QUE CAUSA SON CRIME.

Un moment Alfred Robin resta debout à la même place réfléchissant aux paroles du Grand-Maître. A peine le connaissait-t-il ; il lui avait obéi, comme un subalterne à un chef, en vertu de l'ancien signe de reconnaissance des Fils de la Liberté ; mais il ne savait pas qui il était, d'où il venait, ce qu'il voulait réellement. Après la séance de la Pointe-Levis, le sculpteur avait interrogé quelquesuns de ses co-associés, dans l'espoir qu'ils seraient mieux informés que lui. A ses questions il avait été répondu d'une manière vague par les uns, incohérente par les autres. Ceux-ci se rappelaient bien l'avoir vu pendant les troubles de 37-38 ; il paraissait l'ami intime de M. Papineau qui lui témoignait même une grande déférence ; sa position toutefois, demeurait une énigme. Ceux-là prétendaient qu'il était de Montréal; quelques-uns lui donnaient Gaspé comme pays natal, où il possédait, disaieut-il, plusieurs bateaux de pêche. Mais le plus grand nombre voulait qu'il fût Français et arrivât de la ligne américaine. En tous cas, personne ne lui avait contesté son pouvoir sur la loge Canadienne et nul n'avait soupçonné la pureté de ses intentions, même quand ilavait refusé d'accepter la motion d'Alfred

Robin. Il appartenait évidemment à cette race d'hommes dont le regard magnétique enchaîne ou enlève à son gré la multitude. Évidemment aussi, il était capable de jouer un rôle considérable dans une révolution, car il savait mieux que se faire obéir ; il savait faire plier ses passions sous sa volonté. Ne l'avait-il pas montré, en repoussant la proposition de l'artiste parce qu'elle n'était pas réglementaire, et quoique, personnellement, il ne lui fût pas défavorable? Cette proposition avait cependant été gagnée. Léou Clairville était démasqué. Alphonse serait vengé au moins par le mépris public.

A cette idée, Alfred se dit :

— Tiens, mais il est sept heures ; si j'allais éveiller Mougenotl nous jaserions, en fumant une pipe, et, à dix heures, je me trouverais prêt pour l'enterrement de cette pauvre Mariette ; cela vaudra mieux que de me coucher.

Tout en devisant ainsi avec lui-même, il traversa la porte Prescott et atteignit le haut bout de la rue des Escaliers du Casse-cou.

Une troupe de femmes et d'hommes bouchaient l'entrée de la rue. D'abord Alfred crut que c'étaient les commères du quartier, qui tenaient suivant l'habitude, leur petites assises, et passaient un jugement sans appel sur les événements de la veille.

11 faisait doux et dégelait.

Par un phénomène commun aux climats septentrionaux l'humidité suintant aux façades des bâtiments et aux murs de la ville se congelait et les couvrait de blanches concrétions, de sorte qu'on eût dit qu'ils étaient de stuc ou d albâtre ; du haut des édifices tombaient avec un bruit monotone et régulier des gouttes d'eau provenant de la neige fondue, et, d'intervalle en intervalle, un son sourd et prolongé se faisait entendre. C'était une avalanche qui venait s'abattre sur le pavé; car. en hiver, la neige s'amoncelle sur les toits, et si le temps s'attiédit, cette neige se détache du faîte, roule en grossissant le long de la pente, et s'écrase par blocs énormes sur les voies publiques. Malheur au passant qui reçoit sur la tête cette masse de neige mêlée de glaçons ! Sa coiffure ne le protège pas toujours contre la violence du choc, et il n'est pas rare que des accidents mortels en soient la conséquence.

C'était justement ce qui préoccupait les bonnes gens assemblés devant l'Escalier du Casse -Cou.

i— Créyez-vous qu' c'est malheureureux, hein, ma'am Lamoureux,

disait une marchande de volailles à l'épicière du coin, le men'on appuyé sur le manche d'une pelle dont elle se servait pour débarrasser la glace qui couvrait le devant de sa porte, — *créyez-vous qu' c'est malheureux pour c'te jeunesse qu'a tout d' même F air d'un' brave créature.

— Oui, mère Giffard, c'est, comme vous dites, ben d' valeur, répliqua l'épicière.

— Ah ben, c' n'est qu'un' sauvagesse! dit un individu qu'à sa toque bleue, religieusement enfoncée sur ses yeux, à sa capote de drap gris, et à son fidèle brûle-gueule, on reconnaissait aisément pour un habitant.

— Une sauvagesse ! 1' beau mal ! quand y n'y en aurait plus près d' Québec, j' n'en serions pas plus pauvre, ajouta une servante.

— Ça n'empêche, reprit la mercière, elle est catholique comme nous.

— Catholique, je vous en souhaite, ma'am Lamoureux !

— Pour le certain qu'elle est, car, en tombant, elle a fait le signe de la croix et crié : Sainte Vierge Marie, priez pour moi !

— Vous Favez entendue ?

— Comme de raison que je l'ai entendue. D'ailleurs, on la connaît nous autres, c'te fille. Elle vient souvent par ici, oui-da ! Elle va chez le jeune homme....'

— Chez un jeune homme ! l'horreur ! Les sauvagesses, ça n'a pas plus de pudeur que des bêtes. Fi, comment un jeune homme peut-il recevoir ça ! On ne devrait pas le souffrir. Ah ! si c'était dans not' paroisse, on leur mènerait un joli charivari; oui, c'est moi qui vous le dis, ma'am Lamoureux. Qu'est-ce qu'y ont à faire ensemble, un jeune gars avec une créature? Dans les villes y n' font qu' des indignités !

— Dans les villes on vaut mieux que dans vos campagnes , entendez-vous, père Chevillard ! s'écria la mercière d'un ton offensé.

— Mais, fit un collégien qui portait la tunique bleu foncé et la ceinture bleu de ciel d'uniforme , mais est-elle bien gravement blessée, cette pauvre fille?

— Humph ! dit la mercière, elle a un fort trou dans la tête. On y fourrerait le poing.

~- Vrai, vous l'avez vue ! ma'am Lamoureux.

— Si je Fai vue ! vue comme j' vous voè.

— Ous qu'ils l'ont mis? demanda rhabitaut, en faisant tomber la cendre de sa pipe sur le revers de sa main.

— Ous qu'y l'ont mis ; mais dans la boutique à l'apothécaire, là au coin.

— Pourriez-vous me dire, madame, comment c'est arrivé? s'enquit le collégien, laissant échapper, le carton et les livres qu'il tenait sous son bras gauche, en voulant lorgner une piquante brunette que le bruissement des conversations avait attirée au carreau d'une fenêtre voisine.

— Gomment ça est arrivé ? répondit Tépicière enchantée de fixer l'attention sur elle, comment ça est arrivé ? mais comme ça arrive toujours, quoi donc ! C'te pauvre petite traversait la rue, et paf ! elle a reçu su Y dos....

— Je'eréyais qu' vous aviez dit tout à l'heure sur la tête, ma'am Lamoureux, fit l'habitant qui venait de rallumer sa pipe.

— Su' F dos, su' la tête, que que ça fait. Elle l'a r'çu, v'ià l'histoère.

— Et pis ?

— Et pis elle a tombé, j' l'avons relevée et portée, Y bonhomme et moi, chez m'sieu le droguiste, ousqu'elle est encore.

— Pense-t'y qu' ça s'ra dangereux ?

— Dame, j' n'y ai pas demandé à cV homme. Tout d' même qu' c'est un' bonne créature que c'te fille. Sans elle, hier l'étudiant...

— Son cavalier ?

— Et quand ça s'rait son cavalier, que qu' ça vous fait? Peut-y pas avoir sa blonde comme un aut'? y est assez généreux ! Les quêteux d1 Québec 1' savent ben. Y leux donne tout jusqu'à sa dernière cope. Pas pus tard qu'hier à matin, y a encore donné une piastre à c'te famille d'en bas qu'a pas d'ouvrage.

— De vrai, qu' c'est un brave jeune homme ! fit un charretier qui avait arrêté son s lé pour écouter les cancans.

— Je prierai 1' bon Dieu pour qu'y n' meure pas, reprit l'épiciére.

— Et moi itou.

— Tout d' même qu'il est ben malade, et qu' sans la sauvagesse.,.

— Eh bien ! sans la sauvagesse, répétèrent plusieurs voix avidos.

— Y faudrait pe't'êt l'porter en terre. •

— Est-ce qu'il est <T Québec ?

— Non, il est de Trois-Rivières, et il s'appelle Alphonse Mougenot.

— Alphonse Mougenot? que dites- vous? s'écria Alfred qui approchait en ce moment.

— Ah! tiens! s'écria l'épicière; c'est M. Robin. Vous n'savez donc pas qu' vot'ami a manqué d'êftué et brûlé, la nuit dernière? D'ousque vous venez donc comme ça? On l'a porté dans la maison d'en face. Voulez-vous que j'vous y mène ?

— Tué ! brûlé ! Que signifie tout cela ? dit le sculpteur inquiet.

— Mais, reprit son interlocutrice, est-ce que vous n'voyez pas qu'la bâtisse où y restait est brûlée ?

— Ah ! mon Dieu ! proféra Alfred en levant les yeux.

Le spectacle qui le frappa alors pouvait bien faire jaillir cette exclamation. L'espace naguère occupé par la maison qu'habitait Alphonse était vide. Des décombres fumants, quelques poutres carbonisées, et un pignon noirci de chaque côté, disaient assez qu'un récent incendie l'avait consumée.

La surprise du sculpteur céda place à une horrible appréhension.

— Alphonse..., fit-il en tremblant.

— Vot'ami? Oh! y s'en est guère fallu qui n' reste dans la fournaise, car ça flambait, fallait voir...

— Où est-il? où est-il? madame Lamoureux, dites-le-moi vite, je vous en prie.

— Oui, monsieur Alfred, j'vous l'ai dit, chez le cordonnier d'en face, qu'en aura hen soin, j'vous assure. En v'ia des bonnes gens, l'cordonnier et sa femme 1

Robin n'en écouta pas davantage, mais descendant les escaliers quatre à quatre, il entra cbez un cordonnier établi sur le premier palier, et demanda Mougenot. On le conduisit à une chambre où l'étudiant était étendu sur un lit.

Il avait las cheveux roussis, la figure enflée, et paraissait en proie à un accès de fièvre.

— Qu'est-il arrivé, au nom du ciel? s'écria Alfred, en se précipitant vers le lit.

— Je te dirai cela, ou plutôt Marie te le racontera, répondit Alphonse d'une voix faible.

— Qu'as-tu? où souffres- tu ?

L'étudiant plaça sa main sur sa poitrine, et dit fort bas, avec une certaine difficulté :

— Là, au cœur. Je ne puis parler.

Alfred lui prit doucement la main. Deux larmes vinrent mouiller ses paupières. Jamais il n'avait senti si fort son affection pour Alphonse.

— Ce ne sera rien, murmura le malade ; quelques jours de repos.

— C'est mon souhait le plus cher !

Et 11 le considérait avec une douleur toute fraternelle.

— Où est Marie? dit Alphonse, cherchant du regard dans la chambre.

— J'ignore, répliqua Robin; je vais demander. Puis-je te laisser un instant seul?

Le blessé fit un signe de tête afîirmatif.

Robin quitta la chambre pour aller aux informations.

Or, voici ce qui s'était passé.

Le soir précédent, quand Yureska et Alphonse rentrèrent dans l'appartement de ce dernier, situé, on s'en souvient, au troisième étage, leurs agresseurs les avaient suivis jusqu'à la porte. En chemin, la bande s'était grossie. Ce qu elle voulait, elle eût été fort empêchée de le dire ; mais elle était échauffée ; elle chef chait une issue à la fermentation qui la travaillait. Un mot, un rien pouvait amener une explosion terrible. Une rumeur se répandit tout à coup dans cette multitude haletante. On parla d'un assassinat. Qui le premier en parla? pourquoi? Problème. Il n'en fallut cependant pas davantage pour que des cris épouvantables fussent poussés. « A mort le meurtrier ! à mort ! » Quelques moments après, des centaines de personnes étaient convaincues qu'un crime avait été commis et que le coupable s'était caché dans la maison de Mougeuot La crédulité, comme l'enthousiasme et la panique, saisit les masses, avec une rapidité et une puissance électriques, Il semble que la raison et le jugement les abandonnent quand elles sont une fois surexcitées. Elles ne calculent plus, n'entendent plus, ne voient plus. A leurs colères ou à leurs amours, il faut un but, et ce but, bon ou mauvais, elles le dépassent toujours.

La populace, foulée sur l'étroit Escalier du Casse-Cou, en était là. Son irritation avait doublé, par l'insuccès de l'émeute, sur la place

du Château. On venait de signaler une vengeance possible à ses passion^ éveillées, elle voulait, elle réclamait sa vengeance. Aussi tonnait-elle par des centaines de bouches furieuses : « A mort l'assassin ! à mort le meurtrier ! »

— Qu'ont-ils donc, mon Dieu? fit Yureska en s'asseyant sur le fauteuil d'Alphonse.

— Ce ne sera rien, ma bonne Marie; n'aie pas peur, répliqua l'étudiant s'agenoiiillant devant elle après avoir allumé une lampe.

— Mais entends-tu, frère, comme ils crient?

— Ils vont se retirer, sois sans inquiétude, ma chère aimée. Quelques ouvriers ivres, voilà tout. Je les remercierais presque s'ils ne t'avaient pas autant effrayée, car ils me procurent le bonheur si délicieux de te garder plus longtemps. Oh ! Marie, mon adorée Marie, pourquoi ne cèdes-tu pas aux plus ardents de mes vœux?

— Ami, je t'ai défendu de me tenir ce langage. Si Yureska peut jamais être la femme d'un blanc, sois assuré qu'elle n'aura pas d'autre époux que toi, car tu es bon, tu es beau et tu es brave.

— Et tu m'aimes ? fit— il avec un de ces regards humides et câlins qui appellent les caresses.

Yureska s'inclina gracieusement pour effleurer de ses lèvres le front du jeune homme; mais soudain elle tressaillit, se jeta en arrière, appuya fortement sa main sur l'épaule d'Alphonse, et lui dit :

— Écoute !

Les clameurs s'élevaient d'en bas de plus en plus déchirantes, formidables.

— A mort ! à la potence le meurtrier !

— A qui en veulent-ils? dit Mougenot étonné.

Il se leva et s'approcha de la fenêtre. Mais elle était tellement chargée de frimas qu'il ne put voir au dehors. Il ouvrit la croisée, protégée, comme c'est 1 habitude en hiver, par un châssis vitré, extérieur. Un carreau mobile, glissant dans deux rainures sert à aérer les appartements. 11 poussa ce carreau et regarda dans la rue.

La scène était fantastique comme une peinture d'Holbein ou de Salvator Rosa. Une sorte de marée humaine ondulait en grondant depuis le pied de la rue Sous le -Fort jusqu'en haut de l'Escalier du Casse- Cou et affluait dans la rue de la Montagne. Des torches de résine Téclairaient de lueurs lugubres. Et toujours du sein de la cohue jaillissait le cri :

— Mort au meurtrier ! mort à l'assassin !

— Rentre, ami, dit l'Indienne tenant Alphonse par le bras.

— Un moment, laisse-moi voir, je te prie.

— Le voilà! exclama tout à coup une voix aiguë qui domina toutes les autres.

Une grêle de glaçons et de pelottes de neige volèrent bientôt contre les vitres et brisèrent celles du premier et du second étaçe, quoiqu'elles n'atteignissent pas jusqu'à la fenêtre où s'était montré Alphonse.

Qui avait crié : « Le voilà ? » Quels yeux assez perçants avaient pu distinguer son visage, malgré la profondeur des ténèbres et l'élévation du châssis derrière lequel il était posté? Les lèvres et les yeux de la jalousie.

Car, dans cette populace enfiévrée, se glissait, depuis que le rassemblement s'était opéré, un Indien qui la stimulait et 1 aiguillonnait sans cesse comme la mouche du coche. Cet Indien était un amant dédaigné par Yureska.

Il l'avait menacée ; elle avait ri de ses menaces ; il trouvait une occasion (le lui nuire sans se compromettre, peut-être de la perdre avec son préféré, il profitait avec une joie féroce de cette occasion-

Comme Yureska il était de race huronne, comme elle il habitait la Jeune Lorette. On lui avait donné le nom chrétien de Baptiste.

Sa haine pour elle datait de loin. Avant qu'elle ne connût Alphonse, il lui avait fait des propositions de mariage. Comme il était de sang mêlé, la jeune fille avait rejeté ses offres. Peu après commença sa liaison avec Mougenot. Baptiste attribua son échec à ce dernier. Il jura de se venger.

Témoin, ce soir-là, de l'attaque dont Yureska avait été victime, et prévoyant quelque bagarre dont il pourrait tirer parti, il se joignit aux perturbateurs, et, comme je l'ai dit, les excita de son mieux.

Après avoir lancé le cri : « Le voilà! » Baptiste se fraya un passage jusqu'à la porte de la maison et essaya de l'ouvrir. Il n'y put parvenir, car Alphonse l'avait fermée à l'intérieur.

Celui-ci cependant avait quitté la fenêtre pour complaire à Yureska.

— Il faut que je sache enfin ce que cela veut dire, murmuraU-il.

— Reste ici, dit la jeune fille.

— C'est impossible; je préfère descendre. Ce n'est pas à mo qu'on en veut. Il y a erreur. Laisse-moi, amie. Je serai de retour dans cinq minutes.

— Non, je t'en supplie.

— Enfant, je ne courrai aucun danger, tandis que si je reste, ils briseront tout. Décidément, le devoir et la prudence me conseillent ....

— Mais, ils te tueront !

Alphonse sourit ; et, repoussant doucement la Huronne, il sortit de la chambre, descendit au rez-de-chaussée où il trouva une partie des autres locataires stupéfaits de cet assaut inattendu. Ils ignoraient tout aussi bien que lui à qui Ton en voulait, et ce que l'on voulait.

— Ma foi, dit Alphonse, il serait impossible de leur faire entendre raison, je vais chercher la police.

— La police ? que fera-t-elle ?

— La troupe, alors !

— Vous ne l'obtiendrez pas.

— Que résoudre ?

— Je me le demande, répliqua le locataire du premier. Tous mes carreaux sont cassés. Ils finiront démolir le bâtiment.

— Eh bien ! dit résolument Alphonse, je cours au poste du Château réclamer de l'assistance.

Les autres «haussèrent les épaules.

I1 sortit presque inaperçu de la maison et s'enfonça dans la foule. A l'instant où il tenait la porte entre-bâillée, Baptiste l'avait repoussé, était entré, et avait lestement verrouillé le panneau.

Sans faire de bruit, l'Indien grimpa au troisième, donna un tour de clef à la porte de l'appartement d'Alphonse, battit du briquet, alluma une allumette, ramassa quelques chiffons qui traînaient sur le carré, les plaça au bas d'une cloison en bois blanc, et s'éloigna aussi mystérieusement qu'il était venu.

Peu de minutes après, une colonne de flamme bondissait par la fenêire d'une mansarde voisine de celle de Mougenot.

— Le feu! c'est le feu! Bon, brûlons le meurtrier! beugla la populace.

C'était en effet un incendie qui se déclarait. Bientôt ses lueurs

fulgurantes embrasèrent le ciel et le teignirent de rouge-sombre sur un rayon immense ! Des milliers de flammèches, soulevées par une forte brise du sud, dansèrent dans l'atmosphère aux acclamations des spectateurs enchantés de cet incident.

Les locataires quittaient en hâte la maison.

Tapi à l'angle des Escaliers du Casse-cou et de la rue de la Montagne, Baptiste riait d'un rire satisfait. Le misérable contemplait son œuvre avec le plaisir d'un artiste.

— Enfin je la tiens, cette orgueilleuse fille, pensait-il. Elle ne m'échappera pas. Elle mourra d'une mort affreuse et tout le monde ignorera que c'est moi qui l'ai fait périr. Après elle, ce sera le tour de son amant. Oh! il ne perdra pas pour attendre...

Et Baptiste se frottait les mains de contentement.

Déjà les flammes léchaient la croisée de la chambre de Mougenot. Cette chambre devait être intérieurement entourée par un infranchissable cercle de feu. La chaleur faisait éclater les vitres.

La foule battait des mains et trépignait, quand, soudain, un jeune homme apparut en haut de l'escalier. A la vue de la conflagration, il exhala un cri terrible, lit un saut prodigieux qui le jeta sur les épaules des assistants entassés sur le premier palier, et se rua comme un forcené contre la porte de la maison.

— Bon! bon! marmottait l'Indien, voilà que ça chauffe! Je vas me donner du divertissement à bon marché, Il est fort, tout de même, le petit pâlot. Mais la porte est solide. Ah! il l'a enfoncée...

En effet, quoique Baptiste eût fermé la porte quand il avait supposé que les habitants ordinaires l'avaient abandonnée, Alphonse venait de l'enfoncer, et il s'élançait dans le corridor, malgré les efforts de quelques individus pour l'arrêter.

A ce moment même, la fenêtre de sa chambre vola en éclats, et Yureska se montra dans la baie. La multitude aussitôt changea de contenance. Elle se tut, recula effrayée. La jeune fille était enfermée dans un cadre incandescent qui semblait devoir la dévorer. Elle n'hésita pas une seconde. Mais, mettant le pied sur la gouttière remplie de neige en fusion, elle s'accrocha aux saillies de la corniche, gagna«le toit en moins de temps que nous n'en mettons pour le dire, et, poursuivie par des tourbillons de flammes, aveuglée

par des gerbes d'étincelles, parvint à se réfugier sur un autre toit, hors de la portée de l'incendie.

Tandis qu'elle se sauvait ainsi, le courageux et imprudent Alphonse cherchait à monter l'escalier de sa chambre. Deux fois repoussé par la fumée et la chaleur, et ne sachant pas que celle qu'il voulait secourir était en sûreté, il revenait encore à la charge, quand un plafond s'écroula.

Mougenot fut entraîné dans la chute de ce plafond. Heureusement une poutre le protégea en tombant obliquement au-dessus de sa tête. Quoique blessé par des moellons qui l'avaient frappé à l'estomac et sur le crâne, il put se traîner à la porte où il fut recueilli par les assistants et déposé chez le cordonnier voisin, qui eut pour lui toutes les attentions désirables.

Ajoutons qu'Yureska lui avait prodigué ses soins dès qu'elle était descendue à terre par le grenier de la maison , dont les combles lui avaient d'abord servi d'asile.

Un médecin, mandé près de Mougenot, déclara qu'il ne pensait pas qu'il eût des lésions internes, mais qu'il ne pourrait se prononcer sûrement que le lendemain. En attendant, il prescrivit quelques potions calmantes et un repos absolu.

A neuf heures, la toiture de la maison incendiée s'abîmait, et la foule se dispersait insensiblement.

Le lendemain matin, Yureska, qui avait passé la nuit à veiller son ami, sortit pour aller chercher un médicament chez le pharmacien.

Mais il semblait que le sort lui en voulût, car, en tournant dans la rue de la Montagne, une avalanche se détacha d'une maison et renversa la pauvre fille sur le pavé.

Transportée chez l'apothicaire, on découvrit qu'elle avait une fracture de la boite osseuse assez grave.

Yureska, qui s'était évanouie , demeura longtemps insensible. Elle n'avait pas encore repris connaissance quand Alfred, à qui on venait de conter ces divers événements , arriva chez le pharmacien.

— Pensez-vous, monsieur, que l'accident arrivé à cette jeune fille puisse avoir des suites sérieuses ? lui dit-il.

— Je le crains, répondit le praticien. 11 faut la faire transporter à l'hôpital.

— Non pas, monsieur, non pas, dit Robin. Veuillez, je vous prie, attendre une minute.

Il retourna chez le cordonnier, espérant qu'il y aurait dans la maison une chambre libre où il pourrait loger Yureska ; mais il n'y en avait pas. D'ailleurs, la femme du cordonnier n'eût pas consenti à recevoir une sauvagesse chez elle. Aux hôtels, il n'y fallait pas songer. Ils sont fermés aux malades, surtout aux Indiens. Trois moyens restaient : conduire la Huronne à 1 hôpital ou à Lorette, ou chez lui. L'hôpital répugnait à Robin, Lorette était trop loin pour qu'Yureska pût supporter le voyage ; il se décida à l'établir dans sa chambrette d'artiste.

11 l'y transféra aussitôt, et installa à son chevet une garde-malade, carie délire s'était emparé d'elle, quand elle avait recouvré ses sens.

Ensuite, Robin retourna vers son ami. Il se serait bien gardé de lui apprendre l'accident survenu à sa maîtresse , et il se tortura l'esprit pour imaginer un motif plausible à son absence. Il était encore à la recherche de ce prétexte, lorsqu'il entra dans la chambre de Mougenot. Par bonheur, ce dernier sommeillait.

Le tintement d'une cloche frappa l'oreille de Robin, comme il quittait le logement provisoire d'Alphonse.

— C'est sans doute le glas funèbre pour l'enterrement de cette pauvre Mariette, se dit Alfred ; dépêchons-nous d'aller nous apprêter. Voici une journée qui débute sous de bien tristes auspices !

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