‹ La HuronneChapitre 27 sur 38 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LE LECTEUR APPREND CE QUE C'EST QU'UN BIE, LA MANIÈRE DE FAIRE LE SUCRE D'ÉRABLE, ET LA MORT DE MADAME MOU- GENOT.

Un mois environ après ces événements, une trentaine de personnes des deux sexes, et composées iï habit -nls 1 canadien? et de Hurons étaient réunies dans une cabane delà Jeune-Lorette.

Cette cabane était celle de Baptiste, qui l'habitait avec sa vieille mère. On y faisait un bie pour une épluchette de blé d'Inde,

Bie, terme canadien, est une corruption du mot anglais bee, qui signifie abeille et se prononce bie. On appelle faire un bie, une réunion pour travailler en commun à un ouvrage quelconque. « Ces assemblées sont fréauentes en Amérique ; elles sont le principe de son existence sociale et même politique. Quand rémigrant arrive dans le désert, avec un mauvais chariot traîné par un cheval étique, tantôt le mari et la femme composent l'association, tantôt un ou deux petits enfants complètent la république. Le père choisit l'endroit de la location. Voici du gazon, des chênes verts, une rivière prochaine, mais comment faire? Les outils lui manquent et pour

4 C'est ainsi qu'au Canada on appelle les paysans.

bâtir sa maison de bûches (log-house) d'une façon confortable, il lui faudrait du temps, plusieurs ouvriers, beaucoup d'argent. 11 n'a que ses bras et ceux de sa femme, peut-être ceux de Jonatham et de Samuel, ses deux fils en bas âge. Les vieux settlers, habitants des forêts voisines qui ont, depuis longtemps bâti leur log-house et qui connaissent le pays, accourent pour saluer les nouveaux débarques, non pour les saluer seulement, pour les aider. Aucun apparat, nul apprêt, point de tumulte ou de phrases vaines. Le temps est précieux ; on ne fait pas de longs discours, on se contente de la chose du monde la plus simple : on imite « les abeilles » (the bées), on travaille en commun au profit du nouveau venu. Cette fraternité réelle et en action a bientôt porté ses fruits. .Le tronc des chênes tombe, on le roule, on le dresse ; la maison s'élève. Il faut un toit à la grange, une soixantaine de bras y contribuent. La location est achevée, la moisson venue, il s'agit de battre le blé sur l'aire; les compagnons accourent encore; l'œuvre d'une semaine se termine en un jour ; ce qui aurait coûté des mois au travailleur solitaire s'accomplit en un clin d'œil. Le nouveau settler rendra aux autres ce qu'il a reçu d'eux ; et s'il en vient encore, les anciens agiront de même envers ces derniers. On emprunte le cheval du voisin et on le rend; on prête sa charrue et on la réclame; tout le monde aide tout le monde et la misère n'atteint personne... Le travail de V abeille recommence encore à travers les phases de la vie civile ; on se réunit pour savoir comment on réparera le pont, comment on disposera le bac, avec quels fonds l'école sera construite, quelle direction sera donnée à la route, de quelles voies on percera la forêt. Quant à l'assiette de l'impôt, nulle difficulté : chacun sait qu'il a besoin du pont et de la route et qu'il doit les payer. Dans quelle localité s'élèvera le tribunal? avec quels deniers? Nouveaux motifs d'association volontaire ou pluiôt de membres délibérants. D'abord, tous les chefs de famille y prennent part, ensuite, il faut restreindre le nombre des volants , et voici une chambre de représentants au petit pied qui se chargent des intérêts de la commune. Ces intérêts se multiplient. Les coureurs des bois volent les chevaux et emmènent le bétail ; il faut une milice, elle se forme. L'assurance contre les incendies devient indispensable. Tout cela se constitue progressivement, avec ordre et par le même procédé. C'est toujours l'abeille {the bee).

» Il n'y a pas de gouvernement, chacun étant habile à se gouverner lui-même, nul ne voulant prendre le triste et douteux soin de gouverner les autres *. »

Ainsi se forme et grandit le village américain. Et le bee ou bie, comme diseat les Canadiens, a lieu dans toutes les occasions un peu importantes qui exigent un certain nombre de bras. Les femmes elles-mêmes font leur bie, pour filer la laine, préparer une corbeille de noce, une layette d'enfant. Je n'ai pas besoin de dire que ces travaux sont gratuits et réciproques. Ils sont ordinairement accompagnés d'un festin, une sorte de cagne, et de danses qui durent fort avant dans la nuit. Les Canadiens, amis passionnés des plaisirs, ne négligent pas l'opportunité de se divertir que leur procurent les Mes.

Les épluche ttes de. blé d'Inde, qui consistent à enlever au maïs ses spathes extérieures pour en faire usage, sont généralement le motif d'une assemblée de cette sorte; voilà pourquoi, il y avait bie chez le Bois-brûlé2 Baptiste, un soir du mois de mars 1842.

On devisait gaiement, bruyamment, en dépouillant les épis de leur enveloppe jaunâtre, et, en s'humectant de temps à autre le gosier d'un petit coup de whiskey.

Parmi les assistants vous eussiez remarqué la belle-mère d'Yureska, la Corneille-Noire, drapée, à son habitude, dans une longue couverte sans bordure.

La Corneille-Noire ne travaillait pas ; mais, accroupie sur les talons , elle fumait gravement sans paraître attentive à ce qui se passait autour d'elle.

Il était facile de voir que les Hurons avaient pour cette vieille femme un respect superstitieux, et que les Canadiens eux-mêmes la redoutaient.

— Mais, à propos, demanda un serrurier, qu'est-ce qu'est donc devenue la fille à la Corneille-Noire, qu'on ne la voit plus? Est-ce qu'elle est partie pour les Pays d'en Haut? Disait-on pas qu'elle devait y aller avec son beau cavalier de la ville. En voilà une qui a de

1 Philarète Chasles.

* Les métis sont ainsi nommés à cause de la couleur de leur peau.

la chance. Elle vous en a fait une conquête ! c9r il est huppé le gars, Je le connais. La seigneurie de Saint-Maurice lui appartient. Mais la petite ne le tient pas encore. Baptême! ça serait drôle s'il la mariait !

— La marier, lui? il n'y pense guère, répliqua une vieillie fille. Les gesteux de la ville, est-ce que ça épouse des Indiennes? Il la fréquente pour s'amuser. On ne devrait pas souffrir ça, c'est un scandale pour la paroisse.

— Vous dites vrai, mam'selle Manchette, appuya la femme du serrurier; c'est un scandale qui fait rougir la sainte Vierge. On devrait chasser du village ces jeunes gens qui viennent faire des horreurs ici.

— Elle a raison, dirent plusieurs voix.

— Oui, s'écria Baptiste, c'est mon avis, et si vous le voulez, nous leur ferons un charivari ; il y a longtemps que j'ai cette idée. Qu'en dis-tu, mon frère? ajouta-t-il, en se tournant vers un Indien assis près de la Corneille-Noire.

— Je dis, répliqua-t-il, que nous n'aurions pas dû souffrir aussi patiemment ce spectacle. La conduite d'Yureska est une honte. Elle déshonore les cheveux blancs de sa mère ; on ne conçoit pas qu'une fille qui descend de Kondiaronk souille à ce point la mémoire de ses pères; elle est restée presque un mois à Québec, dans la chambre d'un jeune homme.

— Oh! c'est indigne! firent à la fois les Indiens et les Canadiens.

La Corneille-Noire se leva et dit d'un ton lugubre :

— Yureska est fille d'un grand chef yendal; jamais elle n'entrer?; comme épouse dans la loge d'un visage-pâle. Matchi- Manitou me Fa appris, Matçjii -Manitou ne ment pas.

Puis elle se rassit et se remit silencieusement à pétuner.

La gravité sépulcrale de ses paroles avait interdit tous les auditeurs. Us n'osaient plus aborder ce sujet. Mais plus tard, dans la soirée, l'épluchette de blé dinde étant terminée, Baptiste prit à part quelques Indiens et leur dit :

— Êtes -vous bien résolus à nous défaire de ces deux jeunes gens qui apportent l'opprobre sous nos huttes?

On lui répondit affirmativement.

— Alors, continua-t-il à voix basse, nous les attendrons un soir près des chutes, et...

Il fit le geste d'un homme qui en renverse un autre.

— Non, dit un Huron, qu'à son accent d'autorité on reconnaissait aisément pour un chef: non, pas cela. Nous ne sommes point libres ici ; nos ennemis nous tiennent en leur pouvoir, la nécessité nous oblige à leur faire bonne figure pour le moment, jusqu'à ce que nous ayons grandi en force et en puissance. La danse des scalpes nous est défendue; et si nous mettions à mort ces jeunes renards, le grand Ononthio enverrait contre nous une troupe d'habits rouges qui égorgeraient nos frères et nous retireraient nos allocations de vivres et de poudre. Il faut les expulser, en leur faisant un charivari à la manière des Canadiens.

La proposition ne satisfaisait pas complètement Baptiste; mais comme elle obtint l'assentiment des autres Hurons, il parut y souscrire de bon cœur et dit :

— Alors, que ce soit pour demain?

— Le premier jour qu'ils viendront à Lorette, dit le chef.

— Je suis sûr qu'ils y viendront demain en ramenant Yureska de la sucrerie.

— Demain donc, dit le reste de la bande, qui se retira enchantée delà partie projetée.

C'est que le charivari, cette vieille et sotte coutume de nos aïeux, encore pratiquée dans quelques bourgades de France, est en pleine floraison au Canada. Une veuve se remarie-t-elle avant l'expiration de son deuil, vite, un charivari; deux personnes âgées s'épousent, encore un charivari; une vieille femme donne sa main à un jeune homme, ou réciproquement, on les fait danser au son du charivari; faites une cour assidue à une dame, et vous êtes sûr d'un charivari en règle. Rien n'y manquera, ni les lèche-frites, ni les cornets à bouquin, ni les anches de clarinette, ni le cliquetis de la ferraille, ni les tuyaux de poêle, ni les mascarades les plus fantastiques, ni même les coups d'armes à feu.

Ces récréations anodines se terminent parfois dramatiquement; trois ou quatre personnes sont tuées, une douzaine blessées, cela n'arrête pas les charivariseurs; loin de là, ils y puisent de l'exaltation ; c'est le condiment de la fête.

Les tribunaux se montrent très-sévères, il est vrai, contre ces révoltantes bacchanales, mais elles sont si fortement implantées dans l'esprit et les mœurs populaires, que Ton n'est pas encore parvenu à les déraciner. Du reste, elles sont explicables dans ce pays où la loi est souvent impuissante à punir certaines licences qui prendraient des proportions funestes si elles n'étaient châtiées, de temps à autre par le fouet du ridicule.

Le plus drôle, c'est que les charivariseurs font payer, en bel et bon argent, aux victimes, le déploiement de leur grotesque cérémonial et l'exécution de leur affreuse cacophonie.

Voilà ce que les Hurons ménageaient à Alphonse Mougenot et à Alfred Robin, qui ne se doutaient guère de ce tour, en se rendant, le lendemain, à une sucrière proche de Lorette.

Yureska devait les y rejoindre.

Il faisait un temps superbe, le soleil ébauchait ses premiers sourires, et l'air avait une tiédeur printanière. La sucrière était considérable. Elle appartenait à un ami des deux jeunes gens qui, les avait invités à y dîner, avec plusieurs personnes de Québec.

Si mon lecteur ne sait pas ce que c'est qu'une sucrière canadienne, je vais essayer de le lui apprendre; s'il le sait, il peut sauter hardiment les cinq ou six paragraphes qui vont suivre.

L'Amérique du Nord produit un arbre magnifique d'aspect, excellent de rapport. Cet arbre, c'est l'érable à sucre, acer saccharinum, dirais-je, si j'avais des prétentions à la science. Les Canadiens font tant de cas de cet arbre, que sa feuille est, comme je l'ai déjà fait remarquer, devenue l'emblème de leur nationalité. Ils la portent à la boutonnière dans la plupart de leurs solennités et en décorent leurs édifices publics. Cette feuille, un botaniste la décrirait ainsi: longuement pétiolée, d'un vert tendre en-dessus, blanchâtre et glauque en-dessous, découpée en cinq lobes aigus et dentés.

L'arbre ressemble assez à l'érable de nos bois. Il se pare de fleurs petites, jaunâtres, disposées en corymbes peu fournis.

Vers la fin de mars, ou au commencement d'avril, quand il est en pleine sève, on pratique dans le tronc de l'arbre des trous ascendants avec une tarrière. On leur donne à peu près vingt miîli-

mètres de profondeur. Puis on y adapte de petits tuyaux ou conduits en bois , par lesquels la sève s'écoule dans un auget placé en dessous. Lorsque la sécrétion a cessé d'un côté, on peut faire une opération semblable de l'autre ; mais il faut ne pas épuiser l'arbre si l'on veut le garder en bonne santé. Un érable vigoureux fournira jusqu'à cent kilogrammes de sève, desquels on retirera deux ou trois kilos de sucre. Quand il pleut les érables donnent avaricieusement leur suc précieux ; et pendant tout le mois employé à le recueillir, souvent il ne se trouve que sept à huit jours favorables à cette partie de l'opération. Mais une nuit de gelée vive est-elle suivie d'une brillante journée, alors la sève coule à flots; les augets s'emplissent à vue d'œil, et c'est plaisir de voir l'animation qui règne dans une sucrerie.

Examinons celle où viennent d'arriver Mougenot, Robin et une joyeuse compagnie.

De beaux érables, parfaitement espacés et dont les rameaux commencent déjà à rongir à leur extrémité, font ceinture à une vaste clairière, au milieu de laquelle s'élève un joli pavillon en bois.

Devant, sur des bâtons fourchus, s'étend une perche qui soutient deux chaudières immenses, sous lesquelles brûle un feu d'enfer.

Près des chaudières, des enfants tout barbouillés de mélasse font de la tire avec les égouttures des vastes poches dont on se sert pour remuer le liquide en ébullition. Leurs rires frais et perçants se heurtent aux chansons et aux interpellations des gens chargés d'entretenir les chaudières. Ces gens vont, viennent d'un érable à l'autre, remplaçant les augets pleins par des augets vides, versant les premiers dans des réservoirs, et travaillant avec un entrain, un contentement indescriptibles. C'est qu'il faut besogner et besogner dur, car les beaux temps sont rares à cette époque de l'année, et si l'on ne tenait sans cesse les chaudières en activité, le jour et la nuit, la sève s'accumulerait trop rapidement dans les réservoirs, et présenterait bientôt les symptômes dune fermentation vineuse qui altérerait sa qualité et la rendrait impropre à la fabrication du sucre. On se sert ordinairement d'une chaudière contenant cent vingt litres, avec une petite marmite. Elle suffit, dans une saison favorable, pour faire bouillir cinq cents livres de sucre. Cent cinquante augets, huit

réservoirs et quatre seaux à main sont nécessaires pour que cette chaudière soit bien approvisionnée.

La sève, d'abord déposée dans les réservoirs, y laisse un sédiment. Ensuite on la transvase dans les chaudières, où elle est réduite en mélasse par le simple procédé de l'évaporation. Après cela, le liquide plus épuré est refroidi dans un récipient, et passé à travers une étoffe de laine, dans une nouvelle chaudière, où, après avoir été clarifié avec des œufs, du lait ou le sang d'un jeune bœuf, on le fait bouillir jusqu'à ce qu'il ait acquis la consistance du candi. Mais si l'on veut s'enservir comme de sucre ordinaire, il faut mettre le sirop, à son dernier degré de purification, dans une caisse à sucre percée au fond, pour laisser couler les parties humides sous lorme de mélasse.

Deux hommes suffisent à l'exploitation d'une centaine d'arbres. Un fermier intelligent, bien pourvu des ustensiles nécessaires, peut récolter de six à sept cents livres de sucre d'érable. L'Amérique septentrionale en fabrique annuellement de quarante à cinquante millions de livres. Elle les consomme chez elle. Ce sucre est nonseulement, à mon goût, aussi parfait que les produits de la canne ou de la betterave, mais il est plus sain. Le sirop est exquis. La médecine l'emploie av?c beaucoup d'avantages , et, somme toute, l'érable à sucre est d'une valeur inappréciable pour l'Amérique du nord.

Les Indien* connaissaient, je crois, ses propriétés avant la découverte de Jacques Cartier. Quoi qu'il en soit, la production du sucre dérable est une des grandes industries canadiennes ; on s'y livre avec ardeur, avec amour; c'est un prétexte à réjouissances. Du 15 mars au 15 avril, habitants, citadins, hommes, femmes, enfants, essaiment dans les plantations d'érables, à l'orée des forêts On s'occupe sans relâche quand la sève abonde ; mais on fait « liesse » , on donne « soûlas et esbattements », quand elle manque ou dégoutte lentement.

Les élégantes ne craignent pas de gâter leur toilette en aidant les engagés * à porter les augets ; les dandys consentent volontiers à ce qu'on leur bigarre le visage de mélasse, pour conter fleurette àquel-

1 Nom donné généralement aux domestiques.

que gentille habitante chargée de veiller aux chaudières, et c'est un pêle-mêle, un tohu-bohu général.

Des nuées de bambins envahissent toujours les sucrières. Ils y font leur carnaval, et je vous assure que ce ne sont pas les moins drôles, les moins amusants, que ces remuants bonshommes, joufflus comme des Cupidons, peinturés de sirop, qui se roulent, rient, piaillent, se querellent, se battent et se lancent, du soir au matin, des cuillerées de sucre liquide à la face !

Les amours y naissent fréquemment et s'y donnent encore plus fréquemment rendez-vous, autant à cause de la liberté dont on jouit aux sucrières qu'à cause des petits jeux, dits innocents, qui s'y jouent le moins innocemment du monde.

— Ah çà! pourquoi être triste comme un bedeau qui a perdu sa hallebarde? dit Alfred à Mougenot, qui, assis sur un tronc de chêne renversé, paraissait indifférent à ce qui se passait.

— Mais je ne suis pas triste, répliqua-t-il distraitement.

— Alors je donne ma démission. Monsieur est d'une gaieté folle. On craint fort que monsieur ne se désopile la rate ; à moins que monsieur ne se déboîte les mâchoires dans un accès d'hilarité.

— Tu n'es pas indulgent, mon cher Alfred. Jadis, quand tu souffrais, je ne me moquais pas de ta mélancolie ; je la respectais.

Mougenot appuya avec quelque aigreur sur ce dernier mot.

— - Oh! la mouche qui le pique! Allons, donne-moi 1' bras, faisons un tour vers ces dames, et n'aie pas l'air d'un condamné qu'on conduit au gibet. Que diable ! tu finirais par me faire croire qu'il t'est resté une affection au cerveau...

— Oui, il m'en est resté une, et une bien forte... car je n'avais jamais aimé Marie comme je l'aime depuis ce moment-là.

— Est-ce une raison pour afficher ici une mine de croquemort? Marie t'adore... tu es, ma foi, bien à plaindre! Ne la vois-tu pas quand tu veux? Ne sera-t-elle pas ici dans quelques heures? Que te manque-t-il? Voyons, parle.

— C'est vrai ; il ne me manque rien ; je devrais être heureux ; Marie m'adore, comme tu dis. Peut-être consentira-t-elle à m'épouser quand nous aurons retrouvé ta Victorine. Cependant je me sens le cœur gros, comme à la veille de quelque chose de terrible. J'ai envie de pleurer.

— Vas-tu faire l'enfant?

— D'ailleurs, poursuivit Mougenot, comme s'il cherchait une cause à son hypocondrie, je suis mécontent de Marie ; pourquoi ne veut-elle pas accepter quelque chose de moi? pourquoi s'obstinet-elle à ne vouloir vivre que de son industrie ? Je ne suis pourtant pas un étranger pour elle. Si elle est fière, je le suis aussi ; et le métier qu'elle fait me blesse, je l'avoue. Il me tarde d'être parti. Au moins une fois dans le désert, je serai indéfiniment délivré d'un monde que je déteste.

— Et dont tu partages les préjugés, mon cher, fit Alfred en souriant.

— Possible!' répondit sèchement Alphonse.

— Bon, voilà qu'on appelle pour dîner. Allons, ami, sois galant, offre ton bras à l'une de ces dames.

— Gela m'ennuie.

— Pas de plaisir sans peine.

— Il nomme ça un plaisir, murmura Mougenot en s'approcbant d'une jeune femme et lui présentant le bras pour la conduire à la table dressée dans le pavillon.

Alfred lui avait donné l'exemple.

Le dîner fut servi à souhait; la société était jeune et charmante; le Champagne pétilla dans les verres. Au dessert, toutes les têtes étaient échauffées. Alphonse chassa ses humeurs noires et se mon tra spirituel. On lui demanda une chanson. Quelques compliments l'enivrèrent. Il se mit à chanter une romance de sa composition.

Mais au deuxième couplet, il s'arrêta court, pâlit, rougit et se laissa tomber sur son siège en tenant ses yeux fixés sur la porte.

Yureska venait d'entrer.

La Huronne était ravissante de beauté, quoique un peu pâle. Elle tenait à la main un petit panier rempli de curiosités indiennes, en rassade, c'est-à-dire en broderies de poils de porc-épicet de fausses perles.

— Eh bien ! continuez donc, monsieur, dit à Mougenot sa voisine.

Il balbutia une réponse inintelligible et baissa les yeux.

— Continuez, continuez, c'est très-joli ! ne vous arrêtez pas en si beau chemin, lui criait-on de tous côtés.

— J'ai oublié, je ne me rappelle plus, dit-il.

Quelques jeunes gens adressèrent àYureska ces flatteries banales qui équivalent à une insulte; mais, tout en offrant sa marchandise à acheter, elle leur répliqua de façon à leur imposer silence.

Ce <iue souffrait Mougenot, je ne saurais le dire. Sa vanité était d'autant plus froissée que ses amours avec la Huronne avaient fait du bruit, principalement depuis l'incendie de la maison des Escaliers du Casse-Cou. Les convives, excités par le vin, lui décochèrent plus d'un trait acéré.

— Elle est gentille pour une squaw !

— Savez- vous que Mougenot n'a pas eu mauvais goût I

— Délicieuse maîtresse 1

— On assure qu'il veut l'épouser !

— Dites donc, Alphonse, est-il vrai que vous vous disposiez à croiser les races ?

— Quand vous vous marierez, mon bon, j'espère que vous n'oublierez pas de me réserver la place de garçon d'honneur ?

Ainsi de suite.

Yureska semblait ne pas entendre. Mais c'est qu'elle avait préparé cette scène à dessein. Son amour pour Alphonse était du dévouement. Elle voulait lui prouver qu'un mariage entre eux était irréalisable, à moins de rompre avec la société et de se condamner à une vie solitaire. Par malheur, quelque grande que fût la vanité d'Alphonse, son opiniâtreté était plus grande encore. Il aimait Yureska plus de tête que de cœur. Les obstacles ne devaient qu'irriter sa passion loin de l'éclairer. Plus il recevait de blessures, plus il s'attachait à l'idée de devenir l'époux de la Huronne. Cependant quand une maligne jeune femme lui dit : « Comment, monsieur Mougenot, vous ne dites rien à votre Dulcinée! ce n'est pas aimable, » il n'osa ou ne put répliquer.

Yureska était devant lui poursuivant sa vente.

Il ne la regarda pas; feignit de ne pas la connaître.

Sa dissimulation et son embarras étaient si manifestes que chacun se prit à rire.

L'Indienne alors regretta la démarche qu'elle avait faite. La douleur lancinante du jeune homme retomba tout entière sur son cœur.

Elle se retira en chancelant. Les quolibets accompagnèrent sa retraite ; mais elle était trop troublée pour y faire attention. Le supplice d'Alphonse n'eût pas été uni, si Alfred ne fût venu à son aide en proposant un toast aux dames.

Pendant qu'il faisait une allocution parfumée de toutes les fleurs de rhétorique qu'il put tirer de la corbeille de ses souvenirs classiques, Mougenot parvint à s'esquiver. Il courut après Yureska et la trouva assise et pleurant au pied d'un arbre à une faible distance. Il se jeta à ses genoux et les baigna de ses larmes en lui demandant pardon. Mais elle lui saisit teudrement la tête et la pressant sur son sein lui dit d'une voix émue :

— Non, ami, ce n'est pas à toi à solliciter mon pardon. C'est moi qui devrais être à tes pieds, car j'ai eu tort, je t'ai fait du mal... je n'aurais pas dû aller là... je savais que tu souffrirais... 0 mon Dieu ! je ne veux pourtant que ton bien !... Dis-moi que tu me paidonnes. Je te jure que jamais...

Alphonse lui ferma la bouche par des baisers.

Ils causèrent ensuite, comme causent deux amants dans cette langue si riche d'expression, si pauvre de grammaire, qu'on soit toujours quand Ton airne bien, qu'on oublie entièrement quand on n'aime plus.

Les heures fuyaient, Yureska se leva tout à coup.

— Je vais retourner au village, frère, dit-elle. Ne viens plus avec moi ; et n'y v ens plus dorénavant, car les Indiens sont jaloux de notre bonheur. Ils ont résolu hier, chez Baptiste de nous mener un charivari. Tête-de-Renard a surpris leur complot et me la révélé.

— Que dis-tu là, amie?

— Les méchants, vois-tu, croient toujours au mal. Écoute -moi toutefois , et suis mon conseil : dans peu de semaines nous partirons, et, alors chaque journée nous la passerons ensemble. Au revoir!

Sans lui laisser le temps de revenir de sa surprise, Yureska ramena sa couverte sur sa tête, et disparut dans le bois, légère comme une biche.

— Oh! je l'aime ! oui, je l'aime î s'écria Alphonse avec exaltation comme s'il eût eu besoin d'entendre ses paroles pour se convaincre de la réalité de l'idée qu'elles exprimaient.

Le soir, en rentrant chez lui, on lui remit une lettre scellée de noir. Il la décacheta avec un serrement de cœur indicible et demeura comme foudroyé après lavoir lue.

Cette lettre, datée de Trois-Rivières était d'un de ses amis intimes.

Elle lui annonçait que sa sœur Emma s'était enfuie aux États- Unis avec LéonClairville, et qu'en apprenant subitement cette nou* velle sa mère était tombée morte d'une attaque d'apoplexie.

Page 1