‹ La HuronneChapitre 30 sur 38 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

00 IL EST DÉMONTRÉ QU'UN VOYAGE EN PAYS SAUVAGE EST PLUS AISÉ A LIRE QU'A EXÉCUTER. — QU'EST DEVENUE LA HURONNE?

Le soleil brillait alors dans toute sa splendeur et se réfléchissait comme un mouvant brasier dans les flots du lac Saint-Louis. Quoique les arbres et la campagne fussent encore dépouillés de leur parure d'été, quoique des glaçons voguassent encore çà et là à la cime des vagues, et quoique dans les criques des îlets, dans les échancrures du rivage, apparussent des plaques de neige, on sentait déjà les premières haleines embaumées du printemps. Elles pénétraient le corps pour l'échauffer et le disposer aux suaves caresses de l'espérance.

Une bonne brise nord-ouest, aidait la flottille à remonter le cours si rapide du Saint-Laurent, principalement près de sa jonction avec TOutaouais, dont les eaux jaunâtres et boueuses, tranchent vivement sur celles de l'autre fleuve, qui sont pures et d'un vert transparent.

Les rameurs faisaient force de pagayes pour refouler le courant, et s'excitaient, dans leur pénible tâche, par des chants animés. C'est qu'il est difficile et fatigant le métier de batelier au service de la Compaguie de la baie d'Hudson ! Songez qu'indépendamment de ses

— 2ftl —

hommes d'équipage et leur bagage ou butin, chaque canot porte à son bord, soixante-cinq paquets de marchandises, six cents livres de biscuit, deux cents livres de porc, trois boisseaux de pois, une hache, une corde de touage, une chaudière, une éponge pour assécher l'embarcation, de l'écorce, de la gomme pour la réparer et deux toiles cirées recouvrant cette cargaison. Alexandre Mackenziea eu bien raison de dire : «En voyant un de ces frêles vaisseaux ainsi chargé, surchargé, avec son plat bord à six pouces de Peau, un Européen se croirait perdu sur un pareil bateau ; mais les Canadiens sont si experts qu'il arrive peu d'accidents. »

Vers trois heures de l'après-midi, on commença à découvrir la pointe de Tîle Perrot et, peu après, la paroisse Sainte-Anne. Cette paroisse est la dernière de l'île de Montréal, qui a trente-deux milles de long sur dix de large et a été surnommée, à cause de sa fertilité, le Jardin du Canada.

Sainte -Anne est baignée par l'Outaouais fleuve, que les voyageurs prennent pour gagner les grands lacs ; mais à son pied il existe un rapide très-violent et l'on s'arrête forcément pour faire le premier 'portage : ce qui veut dire que, dans les places où les cours d'eau sont obstrués par des rochers infranchissables, il faut atterrir, haler les canots sur le rivage, les hisser, avec la cargaison, sur ses épaules, et transporter le tout jusqu'à l'endroit où la rivière redevient navigable. Certains portages ont jusqu'à une lieue de longueur.

L'Outaouais est jalonné de ces portages qui rendent sa navigation aussi rude que périlleuse.

A Sainte-Anne, les voyageurs font donc une halte ; mais elle a un but indépendant du portage, car, à paitir de ce lieu seulement, les Canadiens considèrent qu'ils se mettent en route, et ils ont conservé la pieuse habitude d'aller offrir leurs dévotions dans l'église du village et d'implorer la protection de sa sainte patronne.

Le guide Pierre donna l'ordre du débarquement, en annonçant qu'on repartirait au bout d'une heure et qu'on coucherait sur le rivage du lac des Deux-Montagnes.

Yureska, Mougenot et Robin, et la plupart de leurs compagnons s'en furent à la chapelle pour y faire une prière, tandis que les moins religieux d'entre eux se précipitaient dans une misérable taverne, établie au bord du fleuve.

Un Indien, assis dans un coin, guettait avec impatience leur arrivée.

C'était Baptiste, le Huron dont Yureska avait repoussé les propositions de mariage. Attablé devant une bouteille de whiskey, il invita quelques-uns des voyageurs à trinquer avec lui. Les conviés n'eurent garde de refuser. Tout en buvant, on causa ; et tout en causant Baptiste exprima son désir de prendre part à l'expédition.

— Je suis arrivé trop tard, vois-tu, mon frère, dit-il, en s'adressant plus directement à l'un des canotiers qui paraissait regretter son engagement ; oui, je suis arrivé trop tard, car j'aurais voulu monter aux Pays d'en Haut. Je donnerais bien de l'argent pour n'avoir pas manqué cette occasion. Maintenant, je serai forcé d'attendre encore une année. Ça me fait un grand tort.

— C'est donc toi qui nous suivais tout à l'heure? dit l'engagé.

— Oui, c'est moi.

— Ah! pourquoi nous suivais-tu? Les canots sont pleins, tu n'auras pas de place. Le patron est dur, c'est Pierre le bien nommé.

— Mais si quelqu'un était malade ? insinua Baptiste.

— Oh ! nous nous portons tous comme des chênes.

— Buvons un autre coup. A votre santé !

Tout en choquant leurs verres , l'Indien fit un signe à l'engagé.

Ils sortirent sans qu'on prît gardé à eux et Baptiste dit à son interlocuteur.

— Voyons, mon frère, veux-tu me céder ta place? Je te donne vingt cinq piastres.

-;- Pas pour un diable, répondit le Canadien.

— Allons, je t'en donne trente.

— Non, que je te dis.

— Quarante.

— Baptême ! marmotta l'engagé , quarante piastres, deux cents francs, la moitié de mon salaire pour toute la durée de l'expédition; c'est une belle somme.

— C'est dit? demanda Baptiste.

— J'en veux cinquante.

— Tiens, les voilà, dit l'Indien en lui mettant dans la main cinq billets de dix piastres.

Le Canadien les compta rapidement, puis se glissa dans un chemin creux qui conduisait à Montréal.

Déjà, le patron Pierre commandait à ses hommes d'opérer le portage.

L'intrusion de Baptiste ne fut pas d'abord remarquée. Une bouteille d'alcool dont il avait eu soin de se munir, lui avait concilié les gens du bateau que montait l'engagé, à qui il s'était substitué, et la supercherie passa alors inaperçue.

Les canots furent remis à flot au lac des Deux-Montagnes, et maître PierFe, d'un ton puissant et harmonieux, chanta Y Adieu du Voyageur canadien au pays natal :

Aux approches du soir, aux sons lents de l'airain, Nos voix à l'unisson, nos rames en cadence, Quand l'ombre des forêts se perd dans le lointain, A Sainte-Anne, chantons l'hymne de la partance.

Ramons, camarades, ramons 5 Les courants nous devancent, Les rapides s'avancent, La nuit descend sur les vallons.

Et pourquoi dérouler la voile en ce moment ? Nul zéphyr n'a ridé la surface de Tonde; Mais si, loin du rivage, Éole nous portant Rend la rame au repos, entonnez à la ronde :

Soufflez, soufflez, brise, aquilons, Les courants nous devancent, Les rapides s'avancent, La nuit descend sur les vallons.

Rives de l'Ottawa, l'astre pâle des nuits

Nous attend sur vos flots. Rends-nous les vents propices,

Patronne de ces lieux, toi qui nous y conduis,

Donne à f air la fraîcheur ; voguons sous tes auspices.

Soufflez, soufflez, brise, aquilons, Les courants nous devancent, Les rapides s'avancent, La nuit descend sur les vallons.

Rien de plus poétique, par une belle soirée , que ce chant, quand le chœur est enlevé par une centaine de bateliers à la voix musicale, quoique forte.

— N'est-ce pas que c'est beau ! s'écriait Alphonse enthousiasmé. Cela vaut mieux, à mon avis, que le concert le plus délicatement composé et exécuté dans la salle la mieux décorée du monde. Ah! je ne suis pas surpris que Washington Irving ait dit : « Ce n'est pas sans émotion que Ton aperçoit quelquefois un bateau glissant, à la clarté du soleil couchant, sur la surface d'un lac dont les eaux limpides sont labourées en cadence au bruit de ces vieilles et gracieuses chansons, ou saluant, dès l'aurore, par des harmonies mâles et naïves, les rochers de quelqu'une des rivières du Canada. »

La nuit était venue quand on s'arrêta de nouveau pour souper et se reposer.

Ni Alphonse, ni Alfred n'avaient ramé. Cependant ils étaient épuisés de fatigue. C'est qu'ils avaient dû aider à faire le portage et garder, pendant plus de onze heures, une position gênante dans leur canot.

Les voyageurs allumèrent des feux pour cuire leurs aliments et se mirent à danser aussitôt qu'ils eurent soupe. La bacchanale se prolongea très avant dans la nuit et elle incommoda fort nos amis, qui, n'ayant pas dormi depuis deux jours , soupiraient pour le sommeil.

A cinq heures, le lendemain, tout le monde fut. debout. L'étudiant et le sculpteur avaient les membres roides, la tête lourde, le corps b.risé de lassitude, car il leur avait fallu coucher, comme les autres, à la belle étoile, avec la terre pour matelas , la voûte céleste pour rideau et une simple robe de buffle pour édredon.

Yureska, d'une constitution plus nerveuse et plus endurcie aux exercices corporels, n'éprouvait aucun malaise. Ce fut elle qui en couragea les jeunes aventuriers.

— Ce ne sera rien, leur dit-elle. Dans quelques jours, vous serez rompus au métier. Les premiers moments seuls sont douloureux.

— Mais je suis parfaitement bien, dit Alphonse, rougissant de sa faiblesse.

— J'en suis enchantée, répondit la jeune fille en souriant de cet accès d'amour-propre.

— Ne pourrais-tu, amie, venir dans notre canot? reprit l'étudiant avec un regard passionné,

— Non, non, fit-elle coquettement. Près de toi, mon frère... Elle tressaillit et resta court.

— Qu'as -tu donc? demanda Mougenot étonné.

— Rien... rien... je t'assure.

La Huronne commettait un mensonge, car ce qui lui avait coupé la parole c'était la vue soudaine de Baptiste.

Appuyé contre un arbre, l'Indien fixait sur elle des yeux étincelants de jalousie.

Alphonse se retourna, mais soit que Baptiste eût prévu ce mouvement, soit tout autre motif, il se retourna aussi, et l'étudiant ne le distingua point des autres voyageurs qui roulaient aux environs leurs couvertes avant de se rembarquer.

— Baptiste ici ! je m'en doutais, se disait en elle-même Yureska, je dois me méfier de lui.

Et sa main se porta vivement sur la garde d'un couteau de chasse dont la gaine était attachée à sa ceinture.

— Vrai, dit Alphonse fort bas, vrai, ma bonne Marie?..

— Chut! plus de ce nom, interrompit-elle en posant le doigt sur ses lèvres.

— Enfin, tu serais mieux avec nous. Si tu le veux, je demanderai au patron; je suis sûr qu'il ne me refusera pas. Tu sais que je lui suis spécialement recommandé. J'alléguerai que j'ai besoin de tes services.

— Non, mon frère, répondit-elle avec une inflexion douce, mais ferme; nous nous trahirions si nous étions si près l'un de l'autre. Je regrette de te refuser ; mais la prudence me conseille de le faire, et je me conformerai à ses avis jusqu'à ce que nous ayons terminé notre entreprise. C'est assez causé sur ce sujet. Voilà qu'on pousse les canots à l'eau, je vais à mon poste.

Alphonse, oublieux et indiscret comme tous les amoureux, tendit la main pour lui presser la sienne.

— Y songes-tu? est-ce que je ne suis pas un engagé? lui ditelle le rire aux lèvres.

On repartit, toujours en chantant et favorisé par un temps délicieux pour la saison. Les rives de l'Outaouais sont peu remarquables. Généralement plates et couvertes de pinières ou de broussail-

les, elles ne présentent d'autres accidents de terrain que quelques chutes comme celles des Chaudières, près de la rivière Rideau, qui se jette dans le fleuve par un escarpement à pic de quarante pieds d'élévation. Le voyage est néanmoins très-incommode. A chaque pas, on rencontre un portage ou une décharge, sorte de bas-fond où les hommes doivent aborder pour traîner les canots au moyen d'un cable.

A part ces détails, les bords de l'Outaouais revêtent une uniformité attristante jusqu'au portage du lac Nipissing auquel on arrive après dix-huit jours de navigation.

Alors la scène change, en coupant à angle obtus vers le lac Huron par la rivière Française. Longue de vingt-quatre lieues, cette rivière roule comme un torrent sur un lit de roches tourmentées, creusé entre des falaises sourcilleuses et intersecté de rapides dangereux comme celui des Pins, de la Faufille, de la Parisinne. A ce point, on a un pied dans le désert : les derniers murmures de la civilisation s'éteignent.

Le trajet du portage Nipissing au lac Huron demande trois jours.

Longitudinalement, ce lac a deux cent quarante milles ; sa largeur est de deux cent vingt. Sa profondeur de cent cinquante brasses. Il se trouve à trente pieds au-dessous du lac Supérieur, la plus vaste étendue d'eau intérieure connue, car elle mesure trois cent quarante milles sur cent quarante, avec une profondeur égale à celle du lac Huron et une élévation de six cent vingt-sept pieds audessus du niveau de la mer. Les deux mers sont reliées par un chenal naturel nommé canal Sainte-Marie. Sur son littoral, quelques Indiens, des Bois-brûlés et des Canadiens ont bâti un village appelé Sainte-Marie. Les habitants vivent du produit de la pêche du saumon et du poisson blanc, très abondant dans ces parages, et du commerce qu'ils font avec les employés des compagnies des mines de cuivre du lac Supérieur.

Un mois après son départ de Lachine, le parti commandé par maître Pierre aborda-à Sainte-Marie et se reposa deux jours à la maison Ermatinger1.

Nul événement fâcheux n'avait troublé le voyage. Robin et Mougenot commençaient à s'habituer à leur nouveau genre de vie. Le

1 Les factoreries de la baie d'iludson sont appelées forts ou maisons.

patron avait conçu une véritable affection pour eux. Toute la bande qui s'était un peu moquée et de leur gaucherie et de leur lassitude au début, paraissait les chérir. Alfred faisait au bivac le portrait des aventuriers, Alphonse leur contait des histoires ; c'était d'autant plus charmant qu' Yureska était en santé rarfaite et que le ciel était toujours d'humeur excellente.

Les craintes que la présence imprévue de Baptiste avait inspirées à la jeune fille semblaient futiles ; car, sauf l'incident de la première couchée, non-seulement elle n'avait pas eu à se plaindre de lui, mais il ne lui avait adressé ni une pdole ni un simple coup d'œil. Je ne sais même point si Yureska n'était pas, malgré son amour pour Mougenot, blessée de cette indifférence. Les femmes sont toutes semblables . civilisées ou sauvages, leur vanité est excessive. Les attentions des hommes qu'elles détestent le plus les flattent autant peut-être que les câlin eries des hommes qu'elles aiment le plus.

Mais si Baptiste avait l'air de ne plus penser à elle, Yureska avait bien innocemment enflammé le cœur d'un nouvel amant.

C'était Tête-de-Renard.

A la vérité, l'Indien n'avait pas avoué à la Huronne l'impression qu'elle lui causait. Il était respectueux, dévoué pour la jeune fille et plein de sollicitude pour Alphonse. Mais avec son instinct de femme, Yureska l'avait deviné. Elle lui savait gré de sa réserve et l'en récompensait par mille délicatesses plutôt faites pour accroître que pour réprimer la passion naissante de Tête-de-Renard.

Mougenot ne soupçonnait pas cet attachement ; cependant il éprouvait un sentiment de. répulsion inexplicable pour l'Indien, et ses prévenauces le taquinaient, l'irritaient même, loin de gagner sa reconnaissance.

11 lui en voulait presque d'avoir été placé par le hasard dans le canot d'Yureska. Souvent toutefois il se reprochait franchement sa dureté pour l'Indien, et s'efforçait sérieusement de le traiter avec plus d'égards.

Telle était, en apparence, la position respective de nos principaux personnages quand ils quittèrent la maison Ermatinger pour gagner le fort Williams, situé à la tête du lac Supérieur, vis-à-vis de l'île Royale, à cent soixante lieues de la paroisse Sainte-Marie.

Maître Pierre avait décidé de longer la côte septentrionale du lac.

Cette côte est frangée de caps titanesques, dont quelques-uns ont jusqu'à mille pieds de haut, et de dunes sablonneuses d'une effrayante stérilité. La plaine au loin est déserte et nue. Les plantes saxatiles elles-mêmes y sont rares. On dirait qu'elles n'y poussent qu'à regret et que la végétation a horreur de cette zone désolée, volcanique, produit de quelque horrible révolution souterraine. Des strates de gneiss et de feldspath superposées, veinées par des dykes énormes de conglomérat composent le bassin du lac, au milieu duquel paraissent de nombreuses îles, la plupart aussi stériles que ses bords et des rochers porphyriques de toute grandeur, de toute forme, ceux-ci en pains de sucre, ceux-là en biseau ; d'autres droits et tournés comme des colonnes, d'autres encore voûtés comme des portiques gigantesques et sous lesquels passerait facilement un navire de haut bord.

Durant une semaine le beau temps continua, et déjà les voyageurs espéraient qu'ils toucheraient sans encombres au port, quant vers la fin du huitième jour, le vent fit une saute aussi subite que violente du nord au sud-ouest, et aussitôt la flottille fut dispersée en tous sens.

Il se faisait tard, le soir penchait ses ombres à l'horizon.

Maître Pierre, qui s'était muni d'un porte-voix, avant de traverser les lacs, essaya de donner des ordres pour maintenir lés canots en ligne, mais sa voix ne fut pas entendue; car, en quelques minutes la tempête s'était déchaînée avec une rage inouïe. Le lac rugissait comme une bête fauve dans ses barrières de granit. Ses vagues petites, moutonneuses et pressées déferlaient furieusement contre les légères embarcations. L'ouragan avait des colères plus terribles, plus sauvages que sur un océan. Quiconque n'a point navigué sur les Grands Lacs de l'Amérique septentrionnale ne peut se faire une conception exacte des formidables tourmentes auxquelles un seul coup de vent les met en proie. Le chiffre des sinistres dont ils sont, chaque année le théâtre, est épouvantable. Si la véracité des rapports du Lloyd n'était reconnu on refuserait d'y croire.

— Il faut, dit maître Pierre, nager vers le rivage, et tâcher de l'atteindre avant la nuit ; c'est notre seule chance de salut. Allons, enfants, du courage et des bras !

On ne chantait plus, on ne riait plus dans les canots ; chacun travaillait silencieusement, les uns à pagayer de toutes leurs forces ;

les autres à vider les embarcations que des lames bouillonnantes emplissaient à chaque instant.

Les Canadiens marmottaient des fragments de prières, souvenirs de leur enfance ; Alphonse songeait à Yureska dont le canot s'était perdu dans le crépuscule, et Robin contemplait en artiste le spectacle de la tempête.

Tout à coup un éclair fulgurant déchira les nuages qui s'étaient amoncelés sur la tête des voyageurs ; à sa lueur, on distingua plusieurs esquifs épars et luttant contre les éléments déchaînés. L'un d'eux, ballotté comme une épave par des paquets d'eaux tumultueux, semblait près de sombrer dans l'inexorable abîme. Mougenot, en le voyant, lâcha un cri et se précipita dans le lac.

Son mouvement avait été si prompt qu'on n'avait pu le retenir.

Une averse qui succéda à l'éclair le déroba aux regards.

Alfred demeura stupéfait cloué sur son banc.

Les hommes de l'équipage étaient trop affairés, trop occupés d'eux-mêmes pour s'inquiéter de cet incident.

La voix du patron rivalisait d'éclat avec les grondements du tonnerre, le mugissement des ondes et le glapissement des rafales.

— Ferme ! ferme! mes braves. J'aperçois un phare. Nous approchons de la baie. Vivement! gare à ce chicot sur la droite. C'est cela; bien. Appuyez à gauche, maintenant! Encore un coup! Piquez bravement sur la vague. Nous y sommes !...

En effet, le canot arrivait à une grève, où le flot qui l'avait apporté le laissa à sec en se retirant.

Une foule de gens encombraient cette grève et prêtaient leur assistances aux voyageurs, dont les embarcations et les marchandises avariées étaient jetées pêle-mêle sur le rivage.

Encore étoudi de l'acte de Mougenot, Alfred aida à transporter les canots et leur cargaison sous un appentis voisin, car ils étaient enfin parvenus au fort Williams, alors un des plus vastes comptoirs de la Compagnie de la baie d'Iludson.

La nuit était tout à fait venue. 11 pleuvait à torrents.

Maître Pierre fît à la lueur des torches l'appel.

Vingt voyageurs et deux canots manquaient.

— Qu'on allume des feux sur la côte, dit-il, et qu'on sonne de Ja trompe. Ces signaux pourront être utiles à ceux qui sont en retarâ.

Il s'approcha ensuite de Robin, qui se tenait, triste, abattu, appuyé contre un poteau du hangar.

— Eh bien ! à quoi rêvons-nous, mon jeune ami? Ce n'était rien ; une risée. Nous y avons échappé. A présent, le plaisir. Je vais vous présenter au chef delà factorerie, un bon vivant... Maisqu'avezvous donc ?

— Est-ce que vous ne savez pas, bourgeois?... commença le sculpteur.

— Mais, à propos, votre ami, M. Mougenot, où est-il?

Alfred lui raconta, d'une voix profondément émue, la scène du lac.

— Gomment ! il s'est jeté à l'eau ? fit maître Pierre.

— Oui, monsieur.

— Vous voulez dire qu'il est tombé, car il n'est pas possible.... Pauvre jeune homme.

Robin pleurait, et je crois bien que des larmes mouillaient les paupières du bon guide, lorsqu'on annonça l'arrivée d'un nouveau canot.

Ils coururent au rivage mus par une même pensée.

Mais ce bateau ne contenait pas Mougenot, quoique Yureska fût à son bord.

Elle eut bien vite appris ce qui s'était passé. Domptant ses émotions, la Huronne dit à Robin d'un accent résolu :

— Il faut le sauver ! Demande une chaloupe au patron, il te la prêtera, et j'irai au secours d'Alphonse.

Maître Pierre ne fit pas de difficulté pour donner sa chaloupe, mais il s'opposa formellement à ce que le sculpteur accompagnât Jean, ou Yureska, si on le préfère.

Celle-ci, bien que harassée et ruisselante d'eau, car son embarcation avait failli chavirer, sauta dans le canot avec Tête-de-Renard et partit, malgré tout ce qu'on put lui dire pour l'empêcher d'exécuter cette périlleuse tentative.

Caché au milieu de la foule, Baptiste mâchonnait entre ses dents, avec un ricanement farouche :

— Enfin! si je ne suis pas vengé, je suis bien près de l'être! Le patron entraîna Robin dans le fort.

C'est un parallélograme haut d'un étage, terrassé et entouré d'une

palissade de cèdre, flanqué à ses angles de tourelles sur lesquelles sont braquées quelques couteuvrines pour intimider les Indiens.

Des centaines de cabanes et de tentes jonchent la campagne environnante. Une haute colline les protège contre les bordées de neige et les formidables ouragans qui ravagent cette région.

Robin reçut du chef et des officiers de la factorerie une hospitalité toute cordiale.

Quand il eut changé de vêtement et pris quelque nourriture, dont il avait un besoin impérieux, il s'installa dans la salle commune près d'un vaste foyer, devant lequel fumaient, les uns assis, les autres accroupis ou étendus sur des peaux de buffle, une trentaine d'employés de la Compagnie de la baie d'Hudson et de guerriers indiens, aussi remarquables par la diversité de leurs costumes que de leurs traits. Les Indiens parlent français, et l'un d'eux, vieillard blanchi par les hivers, racontait les anciennes prouesses des Ojibbeways, cette race puissante, jadis cantonnée sur les bords du lac Supérieur, où elle livra, tant sur terre que sur mer, des combats si meurtriers à la tribu des Renards.

Ses récits, faits dans ce langage pittoresque, métaphorique, particulier aux races incivilisées, intéressèrent peu à peu Alfred Robin qui endormit un moment son anxiété en les écoutant.

a — Mes frères, dit le vieillard en terminant la narration d'une rencontre où un de ses parents, Bi-am-wa-nah, avait enlevé cinq chevelures à leurs ennemis, mes frères désirent savoir pourquoi les valeureux Ojibbeways ont abandonné la contrée. Je vais le dire à mes frères.

» Ma-se~wa-pi-gan, mon glorieux ancêtre, était un grand medawin1, aimé de Manitou.

» Une fois, après un long jeûne, il rêva un rêve dans lequel il vit des esprits sous forme d'hommes ayant peau blanche.

» Ils s'approchèrent de lui avec un sourire sur leur visage et les mains étendues vers le soleil levant.

» Ma-se-wa-pi-gan communiqua ce songe aux principaux chefs et magiciens de la tribu qu'il avait réunis à un festin de viande, de caribou et de chair de poisson. Il les informa qu'il croyait que les

4 Sorcier,

esprits qu'il avait vus dans son rêve l'appelaient à l'orient et qu'il irait vers eux.

» Pendant douze lunes, Ma-se-wa-pi-gan se prépara à son voyage par des jeûnes et des présents aux Manitous.

» Il construisit aussi un fort canot, y plaça une grosse provision de viande boucanée, et partit, sans autre compagnon que sa femme, pour aller visiter les esprits qu'il avait vus dans son rêve.

» C'est ainsi que Ma-se-wa-pi-gan s'éloigna de Lapointe1, où il avait son wigwam.il descendit le Grand-Lac, bas, bien bas, et passa devant diverses tribus d'hommes rouges parlant des langages différents.

m II alla toujours jusqu'à une distance de trois hivers. S'étant alors arrêté pour construire sa hutte, il aperçut de la fumée qui montait derrière une montagne.

» Ma-se-wa-pi-gan alla derrière la montagne ; il trouva là une loge occupée par les esprits blancs qu'il avait vus dans son rêve.

» Ils l'accueillirent bien, lui donnèrent des présents, des couteaux et des haches en fer, des colliers de verre et du drap rouge.

» Ma-se-wa-pi-gan revint après vers les gens -de sa tribu et leur montra les présents sacrés qu'il avait reçus.

» L'année suivante, il retourna vers les esprits blancs ; les Ojibbeways l'accompagnèrent en emportantdes peaux de castor pour en faire présent aux esprits blancs, qui leur donnèrent en échange des armes à feu qui font la terreur des ennemis.

» Mais, depuis ce temps, nos guerriers désertèrent Lapointe et le pays des Grands Lacs. Il y a de cela huit cordons de vie 1 »

Gomme le sachem achevait cette légende, la porte de la salle s'ouvrit et Alphonse Mougenot, le costume dans un désordre inimaginable, dégouttant d'eau, se précipita dans les bras de Robin.

En voyant le canot d'Yureska sur le point de couler bas, il avait cédé à une irrésistible impulsion de voler à son aide. Il aurait infailliblement péri, si une embarcation ne l'eût recueilli à son bord. Et cette embarcation, après mille peines, mille dangers de naufrage, venait enfin d'aborder dans la baie du fort Williams.

Ces explications eurent lieu, on le conçoit, dans une chambre

village indien sur le lac Supérieur,

particulière où Alfred conduisit son ami pour qu'il revêtît un autre habillement.

— Mais, Marie, comment est-elle ? car tu m'as seulement dit quelle avait échappé à cette affreuse tempête, s'écria tout à coup Alphonse.

— Elle... Marie... elle est bien, je crois qu'elle repose, balbutia Alfred, qui eût craint d'inquiéter Mougenot en lui apprenant qu'Yureska était à sa recherche.

Page 1