PERDUE, RETROUVÉE, REPERDUE
Le lendemain, le soleil se leva radieux sur un ciel sans nuages. Suivant l'habitude qu'il avait prise depuis qu'ils étaient en voyage, Alfred fut debout avec l'aurore. Alphonse, qui avait passé une nuit agitée, dormait en ce moment. Robin s'habilla et sortit doucement pour ne pas troubler son sommeil. Tout le monde était déjà sur pied dans la factorerie et aux alentours. Quittant le fort, le jeune homme descendit vers le rivage pour respirer le grand air du matin. A peine fut-il hors de l'enceinte qu'un spectacle charmant autant que nouveau frappa ses regards.
Le poste est établi, comme nous l'avons dit, au bas d'une haute colline, non loin du lac, dont les ondes paisibles reluisaient aux rayons du soleil comme un immense creuset d'argent en fusion. Le long de la grève, et jusque dans les profondeurs d'une onduleuse vallée, s'élevaient des centaines de tentes de toute forme, de toute dimension ; les unes en toile blanche, les autres en peau de buffle ou en écorce de bouleau ; celles-ci arrondies au sommet comme des ruches, celles-là pointues comme des pics. La plupart étaient couvertes d'ornements fantastiques. Des nuées d'enfants grouillaient
devant ces tentes et se mêlaient à des bandes de chiens innombrables; à des troupes de chevaux à demi sauvages, qui paissaient le gazon ou tondaient les jeunes pousses des arbustes.
C'était le camp des Indiens et des métis venus de différents points du territoire pour faire la traite des pelleteries avec les facteurs du fort ^Yilliams.
On n'y trouvait cependant pas que des Indiens, mais des Canadiens ou mangeux de lard, des Anglais, Irlandais, Ecossais, Russes, Américains, Africains, et même des Océaniens, car le fort Williams est au printemps un immense emporium où des négociants de toutes les nations se donnent rendez-vous. C'est même à cette époque le théâtre d'un long carnaval, assurément l'un des plus curieux qu'on puisse voir.
Il était à peine six heures du matin et déjà une animation bruyante régnait dans le camp. Des figures hideusement sauvages, des costumes bizarres se montraient sur tous les points. Dans cette masse d'hommes hétérogènes, on pouvait reconnaître des représentants des principales tribus du nord-ouest : des Ojibbeways , des Shoshonees, des Menomonees, Winnibagoes, Dacotas, Gros-Ventres, Indiens-de-sang, Serpents, Pieds-noirs, Nez-percés, Têtes-plates, et jusqu'à des Comanches. Les uns fumaient gravement accroupis sur l'herbe ; les autres jouaient ou préparaient leurs armes , tandis que les femmes apprêtaient le repas du matin. Cet assemblage de races diverses, d'accoutrements divers était d'un aspect saisissant.
Le sculpteur se disposait à en prendre un croquis quand une altercation violente l'attira près de deux Indiens qui, agenouillés à terre, semblaient jouer aux dés. Ce n'était, toutefois, pas avec des dés, mais avec des noyaux de prunes qu'ils jouaient. Ils en avaient huit, dont quatre étaient distingués par des figures. Ces figures indiquaient la valeur du noyau. La première et la seconde étaient censées représenter, chacune, un épervier à la queue fourchue, c'est-à-dire l'aigle de guerre ; la troisième et la quatrième montraient une tortue, symbole de la terre, car, d'après la cosmogonie indienne, la terre a été formée sur le dos d'une tortue ; les quatre autres n'avaient pas de signe particulier, par conséquent pas de signification.
Pour jouer ce jeu, on place les huit noyaux dans un cornet d'écorce, ou dans la paume de la main, et on les lance dans l'espace ;
si les numéros 1 et 2 tombent la figure en l'air, la partie est gagnée ; si une seule de ces figures tombe la figure en l'air, ainsi que 3 et 4, la partie est aussi gagnée. Les autres numéros, 5, 6, 7, 8, sont nuls.
En s'approchant des joueurs, Robin remarqua que l'un d'eux était Baptiste, le Huron, qui les avait rejoints au rapide de Sainte- Anne. Son partenaire était un grand Assiniboine, maigre et sec comme un pin.
Ils se disputaient chaudement.
Bapliste criait qu'il avait gagné l'enjeu, composé de plusieurs peaux de castor ; l' Assiniboine jurait ses Grands Manitous qu'il en avait menti.
Un cercle de curieux ne tarda pas à se nouer autour des deux adversaires.
— Langue de serpent, je te dis que tu te trompes et que ces peaux m'appartiennent ! clamait le Huron.
— Et je te dis, descendant de mule, que tu ne les auras pas, riposta l'Assiniboine.
— Tu vas voir/ reprit Baptiste, qui se leva et mit le pied sur lo paquet de fourrures.
L'autre grinça des dents et s'élança sur son antagoniste, mais Baptiste sortit aussitôt de sa gaine un long couteau bowie qui érafla le visage du Peau-rouge à l'instant où ceuli-ci allait l'étreindre.
La rage de l'Assiniboine redoubla.
— Lâche ! tu es lâche comme une femmelette ! vociféra-t-il en reculant de quelques pas.
— Tue-le, tue ce bâtard de demi-visage-pâle ! criaient les sauvages témoins de la scène.
Alfred Robin, craignant un meurtre, fit un mouvement pour s'interposer ; mais une voix familière l'arrêta avec ces mots :
— Laissez-les, laissez-les se battre, jeune homme. Votre intervention ne servirait de rien, sinon à vous exposer inutilement.
Le sculpteur se retourna.
C'était Pierre, le guide, qui venait de lui parler.
Pendant ce temps, l'Assiniboine avait rapidement ramassé une courte massure, armée d'une boule de silex, et en dirigeait un coup terrible contre la tête de Baptiste.
Le Huron, se jeta de côté pour éviter le tomahawk, mais son pied glissa sur le gazon humide de rosée, et il tomba un genou à terre.
En même temps, la formidable massue s'abattait lourdement sur son épaule.
L'Assiniboine et les autres Peaux-rouges poussèrent un cri de triomphe auquel le malheureux Baptiste répondit par un géfhissement de douleur, en roulant, évanoui, sur le sol.
Son vainqueur allait le frapper de nouveau ; mais quelques blancs amenés, comme Alfred, par le bruit, sur le théâtre du combat, l'en empêchèrent.
On emporta Baptiste au fort, et l'Assiniboine, promenant autour de lui un regard de défi, ramassa les fourrures causes de la rixe et se retira fièrement sous une tente voisine.
— J'espère que cet acte de brutalité ne restera pas impuni, dit Alfred au guide.
— Pas impuni ! bast ! s'il fallait punir tous les crimes qui se commettent dans le désert, la Compagnie de la baie d'Hudson n'aurait pas assez de ses quinze cents employés pour en faire des bourreaux. Vous n'êtes pas au bout, vous en verrez bien d'autres, jeune homme, Souvenez-vous, en tous cas, qu'à partir de ce poste, vous n'avez guère d'autre justice à attendre que celle que vous rendrez vous-même. La prudence doit vous guider, ne frappez pas sans motif, mais n'attendez jamais qu'on vous ait frappé le premier pour faire prévaloir votre droit.
— Triste ressource, et triste pays! murmura Robin. Mais ditesmoi, ajouta-t-il avec vivacité, le canot parti à la recherche de mon ami est-il revenu ?
— Pas encore, répondit Pierre, dont les yeux venaient de se fixer sur le lac.
— Pensez-vous?... commença Alfred.
— Je ne sais ; je ne sais; peut-être ce canot aura-t-il été poussé parla tempête sur un des îlots voisins de la côte; peut-être... Il me semble que j'aperçois quelque chose.
— Je ne distingue rien, fit le sculpteur dont les regards interrogeaient avidement l'horizon.
— Oh ! reprit celui-ci en souriant, vous, n'avez pas encore l'œil exercé, jeune homme. Quand vous aurez, comme moi, fait une
vingtaine de campagnes dans le Nord-Ouest, vous y verrez mieux. Cependant, je m'étais trompé, ce n'est pas une embarcation, ou si c'en est une, elle est abandonnée.
Alfred frémit.
— Suivez-moi, dit le guide ; il y a dans la cour du fort un observatoire ; nous y monterons et peut-être découvrirons nous vos gens.
Ils furent bientôt sur la terrasse de cet observatoire, du haut duquel la vue embrasse un cercle de plus de dix milles de rayon du côté du lac.
Cependant Alfred ne découvrit pas d'abord ce qu'il cherchait.
— Voyez-vous quelque chose? dit-il en tremblant.
— Oui, répondit Pierre. Je vois mieux à présent. C'est un canot naufragé.
— Pourvu que ce ne soit point celui de Jean, mon Dieu! dit le sculpteur.
— Ce n'est pas probable, car ce canot doit appartenir à quelque Indien ; je le reconnais à ses peintures.
— Je cours chercher mon télescope de route.
— C'est inutile, jeune homme, car voici ceux que vous attendez.
— Yures...
Alfred s'arrêta court, en sentant qu'il allait trahir le sexe de leur prétendu domestique.
Mais le guide lui frappa sur l'épaule avec bonhomie et dit en souriant :
— Yureska; achevez, jeune homme.
— Comment, vous sauriez ?
— Bien des choses, jeune homme.
Robin stupéfait ne répliqua point.
Le guide poursuivit d'un ton bienveillant :
— Oui, c'est elle qui revient, j'en suis sûr. Elle est accompagnée de votre engagé, Tête -de -Renard; n'est-ce pas ainsi que vous l'appelez ?
Alfred interdit fit un geste affirmatif.
— Ce sont eux ; je distingue fort bien maintenant leur canot, contiuua Pierre, comme s'il se parlait à lui-même. Allons, tant mieux; c'est une brave fille ; j'aurais vraiment été fâché qu'il lui arrivât malheur. La voyez-vous, ajouta-t-il, en désignant du doigt,
un esquif qui se détachait d'un îlot éloigné d'un demi-mille environ.
— Je vois comme un point noir, balbutia le sculpteur.
— Bon, ce point noir, c'est le canot que vous désirez.
— Mais comment avez-vous pu découvrir?...
— C'est là mon secret, jeune homme. Soyez convaincu toutefois qu'il est bien placé. Je ne vous vendrai pas. Et pour vous le prouver... donnez-moi votre main.
Alfred avança machinalement sa main ; le guide la pressa d'uno façon si particulière que le premier s'écria aussitôt :
— Quoi! vous...
— Oui, je suis des vôtres.
— Un des Fils de la Liberté.
— Chut ! le mot est imprudent même dans le désert. Ne le prononcez jamais. La Compagnie de la baie d'Hudson a des espions, aussi alertes et aussi dangereux que ceux des établissements. Mais en ma qualité d'ancien, laissez-moi vous donner un avis : Défiezvous de ce métis que vous étiez prêt à secourir il n'y a qu'un instant. 11 vous en veut à vous, à votre ami et plus encore à la jeune Huronne qui vous accompagne. J'ai quelque habitude et une certaine expérience de la vie, et j'ai remarqué que ce Bois-brûlé cachait un projet de vengeance. Il aurait été heureux pour vous qu'il eût été tué dans la rixe de tout à l'heure.
— Je ne vous comprends pas, monsieur, dit Alfred au comble de l'étonnement, car il ignorait les vues que Baptiste avait eues sur Marie.
— Plus tard, vous me comprendrez, dit le guide. Seulement prévenez M. Mougenot. Au surplus, je surveillerai notre Indien, et s'il ne meurt pas du coup qu'il a reçu, je ferai en sorte qu'il retourne à son village. De cette façon, j'aurai rempli une partie des instructions du Maître.
Il prononça ces dernières paroles plutôt comme un à-parté qu'en ^'adressant au sculpteur.
La surprise de ce dernier croissait de plus en plus.
— Du Maître 1 répéta-t-il.
— Mais oui, du Maître, Poignet-d'Acier, si vous aimez mieux.
— Je n'y suis pas, murmura Alfred.
A son tour, le guide abaissa un regard surpris et incisif sur son interlocuteur.
— Vous ne connaissez pas Poignet-d' Acier ? dit-il, après un moment de silence et d'un ton singulier.
— Mais non, je vous assure.
— Ah!
L'accent de cette exclamation était gros de réflexions. Alfred était, cependant trop préoccupé pour s'en apercevoir.
Il y eut une pause ; Pierre examinait vivement le sculpteur qui, pour se donner une contenance, tenait ses regards attachés sur le canot dont la coque légère rasait avec rapidité la surface du lac.
Le visage d'Yureska était distinct.
Assise à la poupe, la tête dolemment penchée sur son épaule, elle paraissait en proie à une profonde tristesse.
Voulant la rassurer tout de suite sur le compte d'Alphonse, Robin éleva en l'air son casque de fourrure et l'agita joyeusement.
Son signal fut bientôt remarqué de la Huronne, qui y répondit par un regard éloquent de gratitude et se mit, dès lors, à ramer vigoureusement.
Peu de minutes après, Alfred lui prenait les mains avec effusion
La tentative de la noble jeune fille avait failli lui être funeste. Ballottés par la tempête, Tête-de-Renard et elle étaient restés sur le lac une partie de la nuit, puis une bourrasque avait jeté leur canot sur un îlot, où ils s'étaient vus forcés d'attendre qu'il fît jour pour s'orienter. Les angoisses d'Yureska, les dangers qu'elle avait affrontés dans cette entreprise sont indescriptibles. La jeune fille était trop modeste pour les raconter, trop heureuse de ce qu'Alphonse était sauvé, pour y songer encore. Alfred se hâta de la conduire à la chambre de Mougenot. Je n'essayerai pas de dépeindre le bonheur des deux amants en se retrouvant sains et saufs, après cet incident où un dévouement réciproque manqua d être fatal à l'un et à l'autre. Alphonse ne pouvait se lasser de serrer dans ses bras sa charmante et courageuse Marie ; et le cœur de celle-ci était si plein de joie qu'elle lui rendait passionnément ses caresses. Je n'ai pas besoin de dire qu'Alfred partageait la félicité de ses amis, qui, les mains dans les mains, les regards noyés d'amour auraient pu oublier qu'ils étaient entourés d'indiscrets, si Robin n'eût jugé prudent de mettre un terme à leurs transports.
— Allons, c'est assez, monsieur Jean, dit-il gaiement à la jeune fille. Vous êtes fatigué, n'est pas ? Quelques heures de repos vous sont nécessaires. Couchez- vous. Pendant que vous dormirez, Alphonse et moi nous visiterons le poste.
Cet arrangement ne plaisait pas fort à Mougenot, mais il avait trop de bon sens pour ne pas en apprécier la sagesse. Un regard suppliant de Marie acheva de le décider, et il sortit avec Alfred.
Ils se rendirent à la salle à manger et déjeunèrent avec les employés du fort. C'est une vaste pièce dans laquelle on peut aisément mettre deux cents couverts. Elle est ornée du buste d'un hardi pionnier du désert américain, Simon Mac Tavish, citoyen de Montréal, fondateur de la célèbre Compagnie de pelleteries du Nord- Ouest. A la muraille pendeat divers tableaux, entre autres, un beau portrait en pied de l'amiral Nelson, le combat naval du Nile, et une magnifique carte géographique des territoires de la baie d'Hudson, par M. David Thompson. C'est la plus exacte et la plus complète qui existe. On regrette qu'elle ne soit pas publiée. Mais le gouvernement anglais, représenté par la Compagnie de la baie d'Hudson, a trop peur d'initier le monde aux richesses qu'il possède dans l'Amérique du Nord pouyépandre un pareil document.
Des bosses et des langues de bison, avec deux succulentes poules de prairies, du saumon frais et fumé, et une délicieuse tarte aux poires formaient le menu du repas, qui parut à nos deux voyageurs le plus exquis qu'ils eussent jamais fait, car, depuis bien des jours déjà, ils étaient privés des délicatesses p^e la table. En route, ils n'avaient à manger que du lard et du biscuit dur comme la pierre, et quelquefois, par hasard, un canard au goût nauséabond, ou un poisson à demi cuit.
Alphonse et Alfred firent surtout honneur à la tarte aux poires.
Ces poires n'étaient pourtant pas de l'espèce des nôtres. Elles provenaient de l'arbuste que les Canadiens appellent le poiré, sorte de sorbier très-commun dans l'Amérique du Nord, qui pousse en buissons hauts de sept à huit pieds et donne pour fruits une baie rouge, qu'on conserve en la faisant sécher ou en en faisant des confitures.
Après le déjeuner, arrosé de vieux vin de Porto, le principal facteur montra aux jeunes gens les magasins et les ateliers de la Compagnie. Ces magasins étaient encombrés d'objets de pacotille : c'étaient
des étoffes et des habillements aux couleurs violentes, des armes, des ustensiles, des parures de fabrication grossière, et une immense quantité de fusils montés en cuivre.
On destine ces articles à la traite des pelleteries et à l'équipement des trappeurs.
Dans une vaste salle, plusieurs commis étaient occupés devant un comptoir à recevoir des lots de pelleteries que leur apportaient des Indiens.
Ces Indiens entraient deux par deux, s'approchaient du comptoir avec leur lot de fourrures ; les commis les examinaient, acceptaient les bonnes, rejetaient les mauvaises, et, faisant ensuite des coches sur une taille semblable à celle dont on se sert chez les boulangers, ils remettaient l'échantillon à l'Indien et gardaient la souche par devers eux. Chaque coche représente la valeur d'une peau de castor, base de la numération dans la traite des pelleteries. Quand sa taille est marquée, l'Indien sort et passe au magasin d'approvisionnement où il reçoit des marchandises en proportion du prix auquel ses pelleteries ont été évaluées.
Ce mode d'échange est très-rapide et très-facile.
On conçoit bien que les bénéfices de la Compagnie sur ces pauvres sauvages sont énormes, incalculables. Pour un morceau d'écarlate ou quelques grains de verre, ils donnent souvent des fourrures qui après se vendent plusieurs milliers de francs sur nos marchés.
A la vue de ce trafic odieux, Alfred Robin, nature libérale et équitable s'il en fat, avait peine à contenir son indignation. Ii faisait des efforts inouïs pour ne pas éclater. Pierre, le guide qui les accompagnait, devina les impressions du sculpteur, car il lui dit à voix basse pendant que le facteur donnait quelques ordres à un employé :
— Du calme ! du calme ! jeune homme; si on soupçonnait ce qui se passe en ce moment dans votre esprit, vous n'auriez pas grand'chance d'aller jusqu'à la mission de Vancouver.
Alfred tressaillit si brusquement qu'Alphonse lui demanda ce qu'il avait.
— Rien, rien, répondit Robin en cherchant à lire sur la physionomie du guide le sens de cette nouvelle révélation.
Mais le visage de Pierre était aussi impassible qu'un marbre. Mougenot, songeait plus h Yureska qu'à ce qui l'environnait.
Aussi, après sa question à son ami, était-il retombé dans ses rêveries.
— Je veux vous parler, il le faut, dit Alfred en prenant la main du guide et la serrant avec violence.
— Il est vraiment fort, quoique grêle et maigre, murmura Pierre sans lui répondre, il tient de Poignet-d' Acier, ça se sent.
— Vous dites? demanda Robin.
— Je dis, jeune homme, que, comme nous avons quelques jours à passer au fort Williams, et qu'il fait un temps superbe, si votre ami et vous désirez faire un tour à la chasse, je suis à votre disposition.
— Volontiers, repartit Alfred, espérant que le guide voulait lui ménager une occasion pour causer en liberté.
— En ce cas, allez prendre vos iusils, et nous partirons sur-lechamp.
— Partir! où ça? demanda Alphonse, qui était à cent lieues de la conversation.
— A la chasse! cela te va-t-il, méchant distrait? répliqua Robin.
— A la chasse ! Oh ! non, ce n'est pas possible, dit Mougenot, qui eût préféré une tendre causerie avec la Huronne à tous les exploits cynégétiques du monde.
— Viens toujours, lui souffla son ami à l'oreille. Il s'agit d'une affaire importante.
— Importante! une chasse?...
— Viens, te dis-je.
Et, prenant congé du facteur, Alfred entraîna Alphonse vers la pièce où ils avaient déposé leurs armes.
— Mais que veux- tu faire à la chasse? demandait obstinément Mougenot.
— Je te le dirai , ou plutôt tu l'apprendras toi-même en nous accompagnant.
— Mais, Marie?
— Mon Dieu ! elle dort. Ne peux-tu la quitter un instant?
— J'avoue que cela m'est pénible... J'ai des pressentiments...
— Ta ! ta ! ta ! Idées de vieille femme ! — ■ Enfin...
— Tête-de-Renard veillera sur elle; donne-lui tes instructions, s'écria Alfred riant de bon cœur.
Alphonse appela Tête-de-Renard et le chargea de prendre soin de Marie pendant leur absence ; puis, les aventuriers, ayant passé chacun un fusil double en bandoulière sur son épaule, rejoignirent Pierre, qui les attendait devant le fort.
— Je suppose, dit-il, que vous savez monter à cheval.
— Sans donte, répondit Alfred.
— En selle donc, car je veux vous faire voir ce que vous n'avez jamais vu, jeunes gens.
— Qu'est-ce?
— Vous le saurez en le voyant.
Ils enfourchèrent trois petits ponies des prairies à la crinière courte, mais drue et hérissée comme un buisson d'épines. Ces animaux étaient fougueux, difficiles à manier ; heureusement pour Mougenotet Robin qu'ils étaient maîtres en fait d'équitation, sans cela ils eussent été désarçonnés avant d'avoir fait dix pas.
Les chevaux furent mis au grand trot.
On courut à cette allure pendant une heure sans pouvoir tenir une conversation suivie ; car le chemin était montueux, raboteux et semé d'obstacles : tantôt il fallait franchir une rivière, tantôt des broussailles, dans lesquelles les chevaux n'entraient que sous la contrainte de l'éperon. Parfois ils traversaient un gué dangereux, et parfois ils contournaient des précipices effrayants à donner le vertige.
A mesure, cependant, qu'ils s'éloignaient de la côte du lac Supérieur, le sol devenait moins rocheux et la végétation prenait son empire.
Enfin, après avoir longé une lisière de grands cèdres rouges et de tamaracks, ils débouchèrent tout à coup dans une gorge luxuriante de verdure. C'était ce que les voyageurs appellent ordinairement un canon; c'est à-dire le lit desséché d'une rivière, Des arbres mognifiques, chargés d'une riche frondaison, bordaient de chaque côté cette vallée, dont le fond était tapissé d un épais gazon tout diapré de fleurs aux nuances chatoyantes , et dont les corolles embaumées remplissaient l'air de parfums. Sous la feuillée, des milliers d'oiseaux exécutaient en chantant leurs amours, un harmonieux con-
cert qui complétait le charme irrésistible de cette séduisante oasis.
— Pied à terre et pas un mot, dit Pierre à ses compagnons. Étant descendus de cheval , ils attachèrent leurs montures à des
sapins, dans un fourré; puis ils se glissèrent, le guide en tête, entre les cèdres, sur le versant droit du canon. A son extrémité, ce canon tournait brusquement à gauche et se perdait dans des massifs d'arbres à perte de vue.
— Doucement, doucement ! soufflait de temps en temps Pierre, qui marchait le dos courbé en deux avec une circonspection extrême.
Soudain, il se baissa tout à fait en faisant signe à nos jeunes gens de l'imiter.
— Et maintenant, attention ! leur dit-il d'un ton à peine perceptible.
Alfred et Alphonse, suivant de l'œil la direction de son regard, virent alors une scène fort curieuse.
A cent mètres d'eux, à quelques pouces de terre, apparaissait une grande roche, plate et nue, dont la teinte grisâtre tranchait vivement sur le vert d'émeraude de la mousse, dans lequel elle était sertie.
Sur cette roche , une douzaine, au moins, de faisans décrivaient une vaste circonférence en se croisant les uns les autres, avec une célérité et une précision merveilleuses. Au centre du cercle, un grand coq, les ailes déployées, la huppe dressée sur la tête, faisait la roue et se pavanait d'un air martial et provocateur.
Un bruit sourd comme celui du tonnerre ne tarda pas à se faire entendre.
C'était la réponse à son cartel que lui envoyaient d'autres coqs, dont l'un se détacha subitement de la bande et vint attaquer l'audacieux faisan. Le combat s'engagea avec acharnement. Les deux champions rivalisaient d'ardeur et de bravoure. Les coups de bec, les coups d'ergots se succédaient sans trêve ni merci; la roche riait rayée par les griffes des lutteurs; les plumes volaient de toutes part?, et je ne sais trop qui des deux adversaires s< rail resté maître du champ de bataille, si Alphonse n'eût été pris d'une irrésistible envie de tousser à laquelle il fut obligé de céder.
Aussitôt la ronde cessa comme par enchantement, et tous les faisans s'envolèrent avec un vacarme étourdissant,
— Diable de sabat ! s'écria Alfred ; il était si intéressant que je n'ai pas même songé à lâcher un coup de feu à ces oiseaux.
— Vous avez bien fait, car votre fusil est sans doute chargé à balle, et vous trouverez, dans quelques instants, meilleur gibier pour exercer votre adresse. A présent que la danse des perdrix (comme on appelle ici le jeu dont vous venez d'être témoin) est finie, nous allons appuyer davantage à droite, et, avant une demi-heure, nous serons au terme de notre excursion. Suivez bien ma piste et mes mouvements et faites aussi peu de bruit que possible, car il faut dès aujourd'hui vous habituer à marcher sans laisser d'empreinte sur le sol, à comprendre sans parler, à rire sans éclat, à vous remuer sans frôler le feuillage des bois.
S'étant enfoncés dans le fourré, ils s'avancèrent silencieusemen en observant de leur mieux les instructions de Pierre, qui filait entre les arbres avec la légèreté dune antilope.
Parvenu au bord d'une petite rivière, le guide se retourna pour engager nos amis à redoubler de précautions. Us firent deux ou trois cents pas sur le rivage, puis ils rentrèrent sous le bois, à un endroit où le cours d'eau se bifurquait autour d'uu îlet. Il était ombragé par ces arbustes à fleurs blanches comme la neige que les Canadiens appellent arbre à castor, et les botanistes, magnolia glauca. Une des branches était barrée, à une demi-portée de fusil, par une forte digue, haute de sept à huit pieds, et construite avec tant d'art qu'où eût dit qu'elle était l'œuvre des hommes.
— Bon, murmura Pierre en s'arrêtant de nouveau; nous avons le vent pour nous. Si vous êtes prudents, nous ferons belle chasse.
— N'est-ce pas là une chaussée de castors? s'enquit Alphonse, se rappelant ce que son père lui avait raconté de l'industrie de ces intelligents animaux, qui abattent des arbres énormes, les équarissent avec leurs dents, arrêtent des rivières considérables et savent se bâtir de véritables maisons ayant deux étages, des chambrettes trèssoignées, de huit à neuf pieds de hauteur. Leurs dents et leurs griffes, voilà leur scie et leur hache; leur queue, voilà leur truelle.
— Vous l'avez dit, c'est une chaussée de castors, et leur village est derrière ; vous apercevez le faîte des cabanes, répondit le guide au jeune homme. Couchons nous à plat ventre, afin de ne pas être découverts, car la colonie a des sentinelles vigilantes. Si l'une d'elles nous apercevait par hasard, e:le frapperait trois fois l'eau avec sa
queue, et tous les castors plongeraient au fond ; par conséquent notre chasse serait manquée. En voyez-vous deux qui se promènent déjà sur la terrasse? Ne tirez pas tout de suite. Quand ils seront en nombre suffisant, nous ferons feu tous les trois ensemble. Maintenant, au repos, et plus un geste, jusqu'à ce que vous me voyiez ajuster.
Dix minutes après, cinq détonations se faisaient entendre. Quatre castors restaient morts sur le talus ; les autres disparaissaient confusément dans la rivière.
Les chasseurs coururent ramasser leur proie. Trois des castors étaient superbes ; Pierre estima leurs peaux à trente francs pièce. Quant au quatrième, c'était un jeune de peu de valeur comme fourrure, ce Nous le ferons cuire ; la queue des jeunes castors est un mets des plus friands. » dit le guide, tandis qn'Àlfred et Alphonse contemplaient le remarquable travail que les castors avaient fait pour établir leur campement aquatique. La digue consistait en un grand pin jeté en travers de la rivière, devant lequel ils avaient fiché une estacade de pieux reliés entre eux par des lianes et disposés en forme de batardeau, avec du sable, des cailloux et de la glaise. Cette digue mesurait six pieds de large ; elle éîait surmontée d'une plateforme où les castors aiment à se chauffer au soleil, et munie, à chacune de ses extrémités, d'une petite écluse destinée à l'écoulement du superflu des eaux.
Dans le bassin se dressaient une centaine de cabanes dont le toit terrassé seul était apparent.
L'inspection de ce travail hydraulique terminée, les jeunes Canadiens chargèrent le gibier sur leurs épaules et reprirent le chemin du canon. Mais un désappointement les attendait au lieu où ils avaient laissé les chevaux, car des Indiens maraudeurs avaient volé ces animaux. Il était presque nuit quand nos chasseurs constatèrent la disparition de leurs montures. Ils résolurent néanmoins de continuer la route à pied, après avoir mangé quelques provisions qu'ils avaient emportées dans leurs gibecières.
Depuis leur départ, il se passait au fort Williams des scènes que nous devons rapporter.
Baptiste, qui n'avait été qu'étourdi par le coup de massue que lui avait asséné son ennemi, s'était promptement remis. Sauf une cuisante douleur à l'omoplate, il se sentait vigoureux et alerte. Il
ignorait qu' Yureska fût revenue ; mais dans la soirée, il la vit qui traversait la salle commune et quittait le poste pour aller à la rencontre d'Alphonse dont l'absence prolongée commençait à l'inquiéter.
Poussé par le démon du mal, Baptiste marcha sur la trace de la jeune fille.
Elle sortit du camp en se dirigeant vers un bouquet d'épinettes qui couronnait une haute falaise; à un milje des tentes environ.
Aveuglé par ses mauvais instincts, le métis ne s'aperçut pas qu'une forme humaine le suivait avec autant de persistance qu'il suivait lui-même Yureska. Celle-ci s'assit au sommet de la falaise et se laissa aller à une douce méditation, encouragée parles ombres vaporeuses du crépuscule qui estompaient mollement les rives dentelées et les vagues lutines du lac Supérieur.
Baptiste se plaça brusquement à son côté et chercha à encercler sa taille dans ses bras.
Yureska bondit comme une panthère ; mais le Huron était agile et robuste ; il réussit à la rasseoir près de lui,
»— Écoute, disait-il d'une voix altérée, je t'aime ! Tu le sais, j'ai juré que tu serais à moi, et ce que je jure, je sais le tenir. Tu m'appartiendras, et jamais nul autre...
— Va -t'en, vipère ! s'écria Marie en se débattant avec toute la vigueur dont elle était capable.
— Oh ! tu ne m'échapperas pas ! tu ne m'échapperas pas ! Je veux t'avoir et je t'aurai ! disait l'Indien s'efforçant toujours de l'étreindre. Oui, je t'aurai ! ou tu mourras, et nous mourrons ensemble, continuait-il d'un ton sardonique.
Et de ses doigts crispés il lacérait les vêtements et la peau de la malheureuse enfant, qui, dans un mouvement convulsif pour le repousser, tomba à la renverse sur le tronc d'un arbre et se fit à la tête une blessure, d'où le sang jaillit à flot.
Yureska perdit connaissance.
Enfiévré par la résistance qu'elle lui avait opposée, Baptiste, écumant de rage, de luxure, se précipita sur sa victime. Mais à ce moment, la forme humaine qui l'avait suivi comme une ombre se dressa derrière l'arbre au pied duquel Marie gisait insensible ; un éclair brilla dans la demi-obscurité, un cri perçant troubla le calme solennel de la soirée, et Baptiste s'affaissa près de la jeune fille.
Il était mort : la lame d'un long couteau de chasse lui avait transpercé la poitrine.
— Ainsi périssent tous ceux qui insultent le Grand -Aigle-Noir de TAssiniboine ! proféra la forme humaine, qui, saisissant le cadavre par les cheveux, décrivit prestement sur le crâne, avec la pointe de son coutelas, une ligne qui partait de la nuque et allait la rejoindre en passant au-dessus des oreilles et sur le front. Ensuite, il planta ses pieds sur les épaules du Huron, tira la chevelure à lui, l'enleva et agita en l'air ce hideux trophée en vociférant une exclamation de triomphe.
Cette opération n'avait pas pris une minute. Du pied, l'Assiniboine poussa le corps mutilé qui roula dans le lac avec un bruit lugubre.
Marie demeurait toujours inanimée sur le roc.
— Cette vierge fera l'ornement du wigvvam du Grand-Aigle Noir, s'écria le chef.
Après ces mots, il descendit en courant vers le camp, revint promptement avec un cheval, plaça sur la selle, devant lui, Yureska évanouie, et partit à toute bride dans une direction occidentale.
La nuit achevait d'abaisser son voile sur les campagnes du Nord- Ouest.