SCÈNES DE LA VIE INDIENNE ; UN PRISONNIER BLANC
Tel que le démon d'une légende allemande, le Grand- Aigle -Noir dévorait l'espace en emportant sa proie.
Quand, affaiblie par la quantité de sang qu'elle avait perdue, Yureska revint à elle, un moment elle put se croire transportée dans le royaume des âmes. N'eût-elle pas eu, comme tous les descendants de la race indienne, une prédisposition au merveilleux, que l'étrangeté de sa situation, la vivacité de la couche d'air qu'elle traversait et les splendeurs du firmament qui se déroulait majestueusement au-dessus de ses yeux, devaient, presque nécessairement, lui faire croire à quelque chose de surnaturel.
Ses paupières, après s'être un instant ouvertes, se refermèrent.
Yureska cherchait à recueillir les derniers souvenirs de ce qui avait été, pensait-elle, sa vie terrestre.
Peu à peu, l'étourdissement de ses facultés cessa ; sa mémoire s'éclaircit; elle se rappela le village de Lorette, Alphonse, son cher amant, leur voyage, le fort Williams et les odieuses tentatives de Baptiste. Mais là s'arrêtait le fil conducteur de son esprit. Qu'était-il arrivé?
La jeune fille rouvrit les yeux. A la faveur d'un rayon de lune, elle put voir qu'elle était entraînée avec une rapidité vertigineuse, dans une campagne sans limites. Mais où? par qui? pourquoi? Problèmes insolubles !
Une cuisante douleur à la tête la rendit à demi à la réalité. Elle fît un mouvement, aussitôt comprimé par une étreinte de fer.
— Je souffre, murmura Marie en français.
— Que dis-tu, ma sœur? demanda-t-on en algonquin, langue que parlent la plupart des tribus indiennes comprises entre le lac Supérieur, la baie d'Hudson, le lac de l'Esclave et les montagnes Rocheuses.
L'accent de la voix était dur, étranger. Yureska tressaillit, mais ne répondit pas.
L'idée qu'elle avait quitté notre monde reprenait de l'empire sur son cerveau , quand une violente secousse accompagnée d'une chute plus violente encore la ramena complètement sur cette terre.
C'était le cheval de TAssiniboine qui, épuisé par la course qu'il avait fournie, venait tout à coup de s'abattre. Son maître n'essaya point de le relever ; mais il saisit Yureska dans ses bras et la transporta à une hutte de branchages, dont un menu filet de fumée révélait la présence à une faible distance.
Quatre Indiens occupaient cette cabane.
Un coup d'œil du chef Assiniboine suffit pour les faire sortir. Le Grand-Aigle-Noir déposa alors Yureska sur une couche de mousse et de sapinette, puis il alluma une torche de résine et se rapprocha de la jeune fille, qui le considérait avec une muette surprise.
— J'ai sauvé la vie à ma sœur, la Rose parfumée des prairies, dit-il en se baissant pour examiner la blessure qu'elle avait au front.
— Qui es- tu? et que me veux-tu? s'enquit alors Marie dans le dialecte empoyé par 1 Assiniboine.
— Je suis un grand chef, plus redouté de toute la famille indienne que le carcajou ne l'est des animaux de la forêt. J'ai pris à mes ennemis, les visages -pâles, les Knisteneaux et les Corbeaux, autant de chevelures que j'ai voulu. On me nomme le Grand-Aigle- Noir. Les gens qui sont ici m'obéissent. Je leur ai commandé d'enlever aux blancs les chevaux et les pelleteries qu'ils pourraient leur prendre. Ils ont fait maintenant assez de butin ; nous allons retour-
ner à nos loges, où tu occuperas, parmi mes femmes, la place d'honneur dans mon wigwam.
Ces explications furent données avec l'orgueilleuse emphase que le sauvage déploie dans ses moindres actes.
Yureska ne savait que répondre. Sa condition ne lui permettait, du reste, guère d'observation. Elle était à la merci de F Assiniboine, et connaissait trop bien par instinct et par ouï-dire les mœurs de la race qui lui avait donné le jour, pour essayer une résistance ouverte. Il valait mieux s'informer du lieu où elle était et attendre du temps l'occasion de déjouer les projets du Grand-Aigle-Noir; car en supposant qu'elle eût pu les combattre, sa blessure l'en empêchait en ce moment. Aussi, après une minute de réflexion, et tandis qu'il pansait sa plaie avec des herbes aromatiques, Yureska le questionna adroitement et apprit le meurtre de Baptiste et l'enlèvement dont elle était la victime.
— Dors à présent, ma sœur, car nous lèverons le camp dès l'aurore, dit l'Indien quand il eut achevé son pansement, avec toute la dextérité d'un praticien consommé.
Mais Yureska était trop agitée pour s'abandonner au repos. Elle passa le reste de la nuit à méditer une évasion.
Le lendemain, le Grand-Aigle-Noir et ses hommes se mirent en route, emmenant une quarantaine de chevaux, attachés par leur longe à la queue les. uns des autres, et dont quelques-uns étaient chargés de paquets de pelleteries dérobés comme eux.
Prenant la soumission apparente d'Yureska pour un acquiescement, le chef assiniboine la plaça sur un cheval à côté de lui et passa une partie de la journée à lui parler de son amour et du bonheur dont elle jouirait dans son wigwam.
— L'abondance y régnera toujours, vois-tu? Rose des prairies, lui disait-il, je suis un chasseur habile. Les plus belles peaux de vison et de renard argenté, tu les auras pour faire tes tuniques et je te donnerai autant de wampums que tu en pourras souhaiter pour les broder et te fabriquer des colliers !
L'amoureux Assiniboine perdait son temps et ses fleurs d'éloquence, mais Yureska le laissait compîaisamment parler; elle semblait même l'écouter avec plaisir, car la dissimulation seule pouvait la sauver.
La troupe ne longeait pas le bord du lac, de peur de rencontrer
des partis de trappeurs qui lui eussent fait payer chèrement le vol des chevaux ; elle suivait une lisière de bois à une dizaine de milles à l'intérieur des terres.
Sur le soir, les Indiens entrèrent dans une grande plaine marécageuse, entre-coupée de bouquets de saules et de peupliers blancs. Un large ruisseau serpentait au milieu de la plaine que paraissait envelopper une profonde forêt.
Yureska pensa que l'endroit était propice à une évasion. Qu'elle parvînt à franchir le ruisseau, gagner la forêt, et elle aurait chance d'échapper à son persécuteur, car, aidée par la nuit qui approchait, elle réussirait peut-être à se cacher dans le fourré et atteindre ensuite les rives du lac Supérieur où les Indiens n'oseraient probablement pas la suivre.
La jeune fille montait parfaitement à cheval. Elle avait reconnu que le sien était vif, plein de feu. Elle résolut de risquer l'aventure.
Profitant donc d'un instant où le Grand-Ai^le-Noir avait les yeux détournés , Yureska piqua son pony qui se précipita à toute vitesse vers le ruisseau. Mais la pauvre fille n'avait pas songé que e sol était aqueux et mouvant. Les jambes de sa monture s'empêtrèrent bientôt dans ce terrain marneux, adhérent comme de la glu. Etl'auimal haletant, s'arrêta, incapable d'avancer ou de reculer.
Yureska était si désolée d'avoir manqué son coup que, si elle avait eu une arme, elle s'en serait indubitablement frappée.
Tout en riant de sa mésaventure, les Indiens se mirent en devoir de la dégager, ce qui n'était pas chose aisée, car son cheval avait enfoncé jusqu'au poitrail, et le terrain était si mou qu'il cédait à la moindre pression. Quiconque eût voulu arracher la jeune fille à cette position critique se serait abîmé, perdu. Il fallut abattre quelques arbres et les jeter en travers du marais pour aller la délivrer* Quant au pony, il était impossible de le tirer du bourbier. On l'abandonna à son malheureux sort.
— Tu vois, ma sœur, lui dit le Grand-Aigle -Noir , enchanté du dépit qu'elle éprouvait, tu vois que les Manitous me protègent et .qu'ils t'ont destinée à faire l'ornement de ma demeure.
Néanmoins, pour assurer plus efficacement sans doute cette protection de ses dieux ? le chef fit attacher les poignets de la captive t * décida qu'on camperait à une portée de fusil de cet endroit.
Les premières ombres de la nuit s'épandaient sur la campagne;
Marie contemplait tristement le coucher de la nature, et les Indiens pétunaient autour du feu, quand un hurlement farouche s'éleva du sein de la forêt.
— Les loups ! dit un des Peaux-rouges.
— Taisez-vous 1 fit le chef à ses hommes.
Il s'étendit tout de son long, colla son oreille contre la terre et écouta.
Un second hurlement retentit. Il était plus rapproché que le premier.
— Ce sont les loups, murmura l'Indien qui avait déjà parlé. Le cri lugubre d'un hibou sembla répondre aux hurlements.
— Vous voyez bien que ce ne sont pas les loups ! dit le Grand- Aigle-Noir, en se relevant. Si ça avait été les loups, nos chevaux se seraient remués ; ils auraient henni, tandis qu'ils n'ont pas bougé. Ce sont ces lâches d'Ojibbeways. Ils nous ont suivis...
Une grêle de flèches, accompagnée du terrible houp de guerre, coupa la parole au chef, qui saisit rapidement Yureska par la taille, se jeta avec elle sur un cheval et s'élança vers l'orée de la forêt.
Vingt-cinq ou trente Indiens firent en même temps leur apparition dans la clairière.
Ils s'emparèrent des compagnons du Grand-Aigle et des chevaux qu'ils conduisaient ; puis la bande se divisa et une partie se lança à la poursuite du chef.
Grâces aux ténèbres et à l'avance qu'il avait sur eux, celui-ci put leur échapper toute la nuit. Yureska ne chercha point à le gêner dans sa fuite ; car elle présumait, avec raison, que si elle passait aux mains des Ojibbeways, elle tomberait de mal en pis. Par fierté de caractère, le Grand-Aigle- Noir ne la violentait pas ; les autres n'auraient pas manqué de lui faire subir d'odieuses brutalités. Le lendemain matin, espérant que la poursuite avait cessé ou s'était égarée, l'Assiniboine et sa prisonnière prirent quelques heures de repos. Mais aussitôt qu'il fit grand jour, l'Aigle-Noir déchira en morceaux son capot de daim, et attacha ces morceaux aux pieds de son cheval pour que l'empreinte trompât l'œil des ennemis.
Il avait délié Yureska, en lui faisant promettre qu'elle n'essayerait plus de se soustraire à sa puissance et en la menaçant de morlsi «lie manquait à ce serment,
La jeune fille monta en croupe derrière lui, et ils chevauchèrent du côté du Grand-Portage. C'était la meilleure voie pour éviter les Ojibbeways; et maintenant qu'il n'avait plus avec lui sa bande de chevaux volés, le Grand-Aigle-Noir appréhendait moins de rencontrer les visages pâles, quoiqu'il les craignît cependant encore à cause de la Huronne.
Ils n'avaient rien mangé depuis la veille ; mais le désir d'échapper aux ennemis leur avait ôté l'appétit. Cependant, vers le milieu delà journée, les aiguillons de la faim se firent sentir. Les deux cavaliers descendirent de cheval pour chercher quelques fruits nourrissants. Mais la saison n'était pas assez avancée et aucune baie n'était mûre. Ils durent se contenter de quelques épis verts de zizania ou riz sauvage et de l'herbe appelée par les Indiens tige à flûte, parce qu'elle est creuse et qu'ils s'en servent pour fabriquer leurs instruments de musique. Ses jeunes pousses et ses racines forment un aliment substantiel, dont les Peaux-rouges sont très-friands.
Pendant que nos fugitifs faisaient un sobre repas, leur cheval se reposait dans la rizière, dont les hautes touffes le recouvraient entièrement.
Ils n'osaient allumer du feu, dans la crainte d'attirer l'attention des poursuivants. Cette précaution n'était pas inutile ; car, tandis qu'ils mangeaient, les Ojibbeways passèrent à quelques pas d'eux. A l'extrémité de quatre perches, à chacune desquelles on avait fixé un petit cercle de bois, ils portaient attachées les chevelures des infortunés compagnons du Grand-Aigle-Noir. Ce sanglant trophée disait assez le destin qu'ils réservaient au chef assiniboine, si jamais ils le rattrapaient.
— Les vils assassins l dit-il, à cette vue ; ils s'abattent vingt sur un seul, comme des loups poltrons sur un corps mort. Mais je me vengerai; j'irai jusque dans leurs cabanes, je leur reprendrai ces chevelures, et j'emmènerai leurs femmes et leurs enfants en captivité, après avoir massacré tous leurs guerriers.
Comme le chef proférait ces mots à voix basse, en surveillant le défilé rapide des Ojibbeways, près de la rivière, son cheval exhala soudain un long hennissement qui fit aussitôt retourner les ennemis.
Ils s'arrêtèrent et apprêtèrent leur armes.
Quelques-uns d'entre eux, munis de carabines achetées ou sous-
traites, aux agents de la Compagnie de la baie d'Hudson, mirent pied à terre et pénétrèrent avec précaution dans le champ de riz où bondissait le cheval du Grand- Aigle-Noir, qui flairait les juments des Ojibbeways.
Heureusement, l'Assiniboine l'avait dessellé pour le laisser paître et avait cadié ses harnais dans des buissons. Lui-même, un fusil double aux mains, guettait tous les mouvements de ses adversaires. Agenouillée derrière lui, Yureska attendait, anxieuse, le résultat de leurs recherches. Elles ne furent pas longues. Les Ojibbeways se contentèrent de s'emparer du cheval et poursuivirent leur route.
— Partons, dit la Huronne, dès qu'ils se furent éloignés.
— Non, répondit le chef; les loups-cerviers rôdent encore dans les environs. C'est un piège qu'ils nous ont tendu, mais le Grand- Aigle-Noir ne se laisse pas prendre comme un oisiilon imprudent.
L'Assiniboine prévoyait juste. Au bout d'une heure , trois Ojibbeways se remontrèrent au détour d'une éminence située au nord de la rizière.
Ils étaient à cheval et étudiaient attentivement, du regard, le terrain qui ondulait devant eux.
— Ne bouge pas, ma sœur, dit l' Aigle-Noir, en ajustant un des cavaliers.
— Quoi 1 tu le tuerais ! dit involontairement Marie. L'Indien se prit à rire d'un rire muet.
Les cavaliers marchaient doucement en redoublant de circonspection.
Soudain, deux coups de feu résonnèrent simultanément et deux Ojibbeways roulèrent sur le sol. Le troisième tourna bride et s'enfuit.
— Vite! vite, ma sœur ! saute sur un cheval et filons ! s'écria Je Grand-Aigle-Noir qui venait de tirer ses deux coups de fusils.
Yureska ne se le fit pas répéter. Avec la souplesse d'une jeune panthère, eRe s élança sur un des chevaux; l'Assiniboine enfourcha l'autre ei ils partirent à fond de train. Une troupe de Peaux-iouges ne tarda pas à voler sur la trace des fuyards ; mais, comme ils se dirigeaient vers les postes des blancs, les Ojibbeways se relâchèrent insensiblement de leur poursuite et finirent par y renoncer.
Une fois sur la route ordinaire des trappeurs, près du lac Supérieur,
le chef et sa captive ne furent plus inquiétés. Le premier ne parcourait cependant cette route qu'avec répugnance. Pour rassurer la jeune fille, il lui dit qu'il la reconduisait au fort Williams. Yureska se défiait bien de l'Indien ; mais, n'ayant aucune connaissance des régions où ils se trouvaient, elle ne pouvait raisonnablement tenter de le quitter. Où était-elle ? Où serait-elle allée ? Elle entretenait un secret espoir de se croiser avec quelques chasseurs de la Compagnie. Mais cet espoir fut déçu. Une nuit, l'Assiniboine la fit embarquer dans un canot d'écorce et, depuis ce moment, ils tournèrent le dos au lac Supérieur. Yureska n'était pas assez ignorante pour ne point s'en apercevoir. Elle en fit la remarque au chef, qui répliqua d'une manière évasive, et lui ordonna péremptoirement de céder à sa volonté. Yureska fléchit naturellement. N'était-elle pas au pouvoir de l'Indien ? Du reste, il la traitait avec douceur, et même avec une déférence que n'ont point, d'ordinaire, les siens pour les femmes. Us vivaient de gibier aquatique, de poisson et d'œufs qu'ils trouvaient dans les nombreuses îles semées sur leur route.
Dans l'une de ces îles, au pied du portage du Rat, embouchure de la rivière Ouinipcg, dans le lac des Bois, Yureska sauva la vie du Grand-Aigle-Noir.
Voulant pêcher, l'Assiniboine avait barré la tête d'une cascade d'un petit cours d'eau, et avait planté, au bas, une grande quantité de pieux derrière lesquels il avait tressé une claire-voie d'osier, en creusant une fosse au bas de la claire-voie. Il ouvrit ensuite le barrage ; l'eau se précipita du faîte de la chute sur l'estacade, et s'écoula dans la fosse. Les poissons qui descendirent avec le flot furent retenus par la claire -voie, et l'Indien eut bientôt fait une pêche abondante.
Pendant ce temps, Marie recueillait des baies pour assaisonner le poisson. La chaleur était accablante. L'Aigle-Noir s'étendit sous un merisier pour s'y reposer. Pendant qu'il sommeillait, un hideux reptile se dressa dans l'herbe, en s' approchant de lui. Il avait la grosseur du bras, cinq ou six pieds de long, un corps flexible, cuirassé d'écaillés jaunâtres qui luisaient comme des pierreries aux rayons du soleil. Par moment, il s'arrêtait, tendait au vent sa gueule enflammée, puis l'abaissait et touchait légèrement de la langue les feuilles et les herbes, comme s'il eût été à la quête d'une
piste ; puis il sifflait et recommençait à glisser silencieusement en raccourcissant de plus en plus l'intervalle qui le séparait du dormeur.
Ses petits yeux brillaient de l'éclat des diamants.
Déjà il n'était plus qu'à deux pas de l'Indien, et se hissait sur sa queue pour s'élancer sur lui, quand un cri perçant réveilla ce dernier et, en même temps, le monstre retombait sur le gazon, partagé en deux tronçons.
— Merci, ma sœur ; le Grand-Aigle-Noir n'oubliera jamais ce que tu viens de faire pour lui, dit à Marie l'Assiniboine en lui tendant la main.
La jeune fille, encore tremblante de son action, regardait tour à tour et l'affreux animal qui se tordait dans les convulsions de l'agonie, et la hachette avec laquelle elle lui avait tranché le corps. Et, pourtant, elle ne savait pas que cet animal était le terrible serpent à sonnettes, le plus dangereux des reptiles de l'Amérique septentrionale.
Yureska avait réellement sauvé la vie à l'homme qu'elle détestait le plus au monde. Il lui renouvela ses protestations de reconnaissance. Mais lorsqu'elle lui parla de la ramener au fort Williams, il fronça les sourcils, et la jeune fille vit bien qu'il refuserait toujours de se séparer d'elle. C'est que le Grand-Aigle-Noir était sérieusement épris de sa belle captive, et qu'il avait résolu de l'épouser aussitôt qu'il serait rentré dans son village. En vain, Yureska lui aurait-elle dit qu'elle en aimait un autre : par vanité, il ne l'aurait pas crue ; en vertu de sa supériorité masculine, il ne l'aurait pas écoutée.
Ils poursuivaient leur navigation vers le Saskatchaouane, où ils entrèrent à la fin de juin. Quittant alors leur route fluviale, ils s'enfoncèrent dans les terres vers le nord.
Un matin, ils découvrirent un monticule, sur lequel s'élevaient des constructions étranges. C'étaient des échafaudages faits avec quatre pieux fichés en terre et recouverts d'une claie chargée de corps et de divers objets.
Ce rnonlicule était un cimetière indien. Le Grand-Aigle-Noir, qui avait tué un daim la veille, déposa, suivant l'habitude, les meilleurs parties du gibier sur un des monuments où gisait le squelette d'uu de ses pair as ou ancêtres.
Ce pieux devoir rempli, le Peau-rouge dit à Yureska :
— Notre voyage est terminé. Tout près d'ici est mon wigwam. Tiens, voici une de mes squaws qui s'avance.
En effet, une jeune Indienne arrivait près d'eux. Elle pliait sous le poids d'un tikkinago, sorte de berceau plut, curieusement décoré de peintures et de verroteries qui, retenu au iront par un apekum, courroie de cuir, sert aux mères à porter leurs enfants jusqu'à l'âge de deux et trois ans. Le tikkinago est une planche de bois léger avec un rebord inférieur et supérieur. L'enfant est placé entre les rebords et maintenu solidement par une couverture et un bandage de drap. L'orgueil des Indiennes est de garnir cette bande de rubans et de broderies. Du rebord supérieur, pend un joujou brillant pour attirer l'attention du marmot. Entre les talons des filles, on met de la mousse de façon à faire prendre aux pieds une position rentrée. Entre les talons des mâles, la mousse est ajustée pour déterminer une position parfaitement droite des pieds.
Le berceau ne quitte jamais la mère. Elle le porte partout où elle va, le dépose à côté d'elle quand elle s'arrue et le reprend dès qu'elle repart.
— Tu ne diras point à cette squavv que tu es une vierge, dit encore le Grand -Aigle-Noir à Yureska, qui n'avait pas repris les habits de son sexe.
Elle fit un signe d'assentiment.
La femme du chef s'était tout à fait approchée et comblait son époux de respectueuses tendresses, auxquelles il répondait d'un air froid et distrait.
L'Indienne jeta sur Yureska un regard inquisiteur aiguisé par la défiance. Malgré le déguisement de la jeune fille, elle pressentait déjà une rivale. L'œil d'une femme qui aime un homme est la plus pénétrante de toutes les polices.
Le retour du chef dans le village assiniboine fut salué par des fêtes qui durèrent plusieurs jours. Il présenta Yureska comme un jeune Dacotas qui s'était égaré en se rendant au fort Carleton. Les Assiniboines firent bon accueil à leur hôte et lui donnèrent une cabane semblable aux leurs, qui étaient faites d'écorces de bouleaux, en forme de ruche.
Ensuite, le Grand -Aigle-Noir rassembla le conseil des chefs, ra-
conta l'insuccès de son expédition, et une chasse au daim fut décidée.
Cent guerriers furent choisis pour y prendre part.
Les sorciers consultèrent le vol des oiseaux et le déclarèrent fa<vorable.
Avant de s'éloigner, le Grand- Aigle-Noir les ayant réunis sur les hords de la rivière du Caribou, chanta la chanson de chasse en s'accompagnant d'un tambourin formé avec un cercle recouvert de peaux d'elk, entre lesquelles on avait mis cinq ou six galets :
« 0 mes amis, assis autour de moi. je donne maintenant mon attention au métaï.
» Qui fait couler cette rivière? C'est l'Esprit; il fait couler cette rivière.
» Examinez-moi bien, mes amis ; examinez-moi et comprenez que nous sommes compagnons.
» Qui a fait marcher le peuple ? Un oiseau a fait marcher le peuple.
» Je vais me mettre en marche, et si j'aperçois quelque animal, je tirerai sur lui.
w Je frappe ton cœur, j'atteins ton cœur ; ô animal, c'est ton cœur que j'atteints, c'est ton cœur.
» Je me rends semblable au feu.
» Je puis attirer l'eau d'en haut, d'en bas et d'autour de moi.
» Je peux rendre semblable aux morts ; je l'ai fait pour un homme.
» Je peux rendre semblable aux morts ; je l'ai fait pour une femme.
» Je peux rendre semblable aux morts ; je l'ai fait pour un enfant.
m Tel que je suis, mes amis, tout animal ; tout animal je le frappe juste, mes amis. »
Les chasseurs écoutèrent en silence l'hymne cynégétique. Ils partirent les uns à cheval, les autres à pied, armés de lances, dépieux, d'arcs, de flèches et de quelques carabines. Leur cantonnement était si proche des territoires giboyeux que, le jour même, ils dépistèrent un troupeau de daims.
Alors, dans une clairière du bois, ils entourèrent, une immense surface, avec des piquets en forme de nasse, devant une
fuite où les animaux avaient coutume de passer. Puis la troupe se dispersa dans la forêt en battant le fourré et poussant de grands cris. Les daims effrayés se jetèrent dans l'enceinte clôturée dont l'ouverture fut aussitôt fermée et où les Assiniboines les assommèrent facilement.
La nuit venue, les Indiens campèrent sur le théâtre de leurs exploits et se livrèrent à un copieux banquet avec la chair et la graisse ^ de leurs victimes.
Au festVi, succédèrent les chants et les jeux.
Pendant qu'ils s'abandonnaient à ces tumultueux plaisirs, deu> des leurs qu'ils avaient détachés à la découverte d'une nouvelle proie à chasser le lendemain, rentrèrent au camp en criant :
— Un visage pâle ! un visage pâle !
Et ils montraient un prisonnier qu'ils avaient fait dans leur excursion.