CHAPITRE V
OU LE GRAND MAITRE DE LA LOGE CANADIENNE REPARAIT ET OU ALFRED ROBIN CHASSE LE BUFFLE ET COURT UN GRAND DANGER.
Cependant les trois Nemrods s'avançaient vers le fort. En traversant un petit bois de pins, ils entendirent le galop d'un cheval qui venait de leur côté.
— Mettons-nous à l'écart et voyons ce que c'est, dit Pierre.
— Que voulez-vous que ce soit ? répondit Alfred.
— Je l'ignore comme vous, jeune homme. Mais dans ce pays, il fait bon d'être toujours sur ses gardes et d'avoir l'œil ouvert sur ce qui se passe autour de soi. Imitez mon exemple et cachez-vous dans le fourré. Le cavalier suit cette piste. Il passera évidemment près de nous. Dans un moment, nous serons renseigné sur son compte.
Le son des sabots du cheval devenait de plus en plus sensible.
— Cet individu doit être pesamment chargé et pressé, car l'allure de son cheval est étrangement lourde et saccadée, dit encore le guide qui s'était blotti, avec les jeunes gens, derrière un gros buisson de houx.
Le ciel était marbré de nuages sombres au milieu desquels la lune
apparaissait et disparaissait tour à tour, en produisant sur la terre des jeux de lumière et d'ombres fantastiques.
Nos aventuriers s'étaient arrêtés dans un ravin profondément encaissé entre des roches couvertes d'arbres résineux. Le sentier qui coupait ce ravin n'avait que quelques pieds de large. Aussi, quand la lune brillait, l'éclairait-elle comme en plein jour ; mais lorsqu'un nuage la couvrait, il demeurait plongé dans d'épaisses ténèbres.
A mesure que le cavalier approchait, Mougenot se sentait pris d'un indéfinissable malaise.
— C'est singulier, dit il à Robin, mais j'ai comme la fièvre; je ne tiens pas en place.
— Bah ! la fraîcheur de la nuit 1 répliqua négligemment celui-ci.
— Silence ! fit le guide.
En ce moment, les rayons de la lune tombaient perpendiculairement sur le sentier et déjà le bruit d'une respiration haletante était perceptible.
Un sauvage, monté sur un cheval ruisselant d'écume, parut à l'entrée du ravin.
Sur le devant de sa selle, il soutenait un corps humain dont les jambes ballottaient contre le cou de l'animal, comme si ce corps eût été privé de vie.
A cette vue, une sueur froide baigna les tempes d'Alphonse ; un voile s'étendit sur ses yeux ; il voulut crier, sa langue était paralysée ; il voulut bondir, ses jambes se dérobèrent sous lui.
La vision dura ce que dure un éclair, une nuée masqua aussitôt l'astre des nuits et tout retomba dans une impénétrable obscurité.
Ni Alfred, ni Pierre n'eût été capable de dire ce que le cavalier avait avec lui sur sa selle, quoique l'un et l'autre eussent remarqué qu'il paraissait porter un grand fardeau.
Mais un cri, un cri déchirant, sorti enfin de la poitrine de Mougenot, leur apprit ce que c'était que ce fardeau.
— Marie! Marie! e\clama-t-il en recouvrant l'usage de ses facultés et se précipitant sur les pas du ravisseur.
Ce dernier était déjà hors de toute atteinte. Alfred essaya d'arrêter son malheureux ami.
— Nou,non; laisse-moi, je le rejoindrai, je le rejoindrai ! laissemoi, te dis-je, faisait Mougenot en courant comme un fou dans le
bois et au risque de se fracasser le crâne contre les arbres ou de tomber dans quelque fondrière.
Les instances du guide jointes à celles de Robin finirent néanmoins par lui rendre un peu de calme. Ceux-ci ne croyaient pas à vrai dire, que ce fût Yureska qu'enlevait l'Indien. Cette présomption était, d'ailleurs, si invraisemblable que leur esprit se refusait à l'accepter. Mais les sens d'un amant ne le trompent pas plus que son cœur, quand il s'agit de celle qu'il aime. Alphonse avait vu, bien vu. 11 était sûr de son assertion. On lui arrachait Marie. S'il consentit à suspendre sa poursuite, c'est parce qu'il en reconnut L'inutilité, l'impossibilité actuelle, et non, comme le supposa Alfred, parce qu'il se remettait d'une hallucination momentanée.
— Perdue ! perdue 1 s'écriait le pauvre Mougenot en se tordant les mains de désespoir.
Puis il ajoutait un instant après avec une sombre énergie :
— Oh ! je la retrouverai ! je la retrouverai !
Accablé par sa douleur, il tomba à genoux, éleva ses mains vers le ciel et diWune voix navrée :
— N'est-ce pas, mon Dieu, que vous me la ferez retrouver? Puis, il fondit en larmes.
Ce chagrin était si vrai, si touchant que, malgré la rudesse de son caractère, le guide en fut ému.
— Je crois et j'espère que vous vous trompez, jeune homme, dit-il avec un accent pénétré; mais, si le malheur voulait que vous eussiez raison, soyez persuadé que j'employerais tout mon pouvoir pour vous faire rendre cette jeune fille. Allons, relevez-vous et en avant ! Une fois au fort, nons aviserons !
— Oui, du courage ! appuya le sculpteur, dont les doutes étaient ébranlés .
— J'en aurai, répliqua Mougenot en essuyant les pleurs qui inondaient son visage.
Us se remirent silencieusement en marche.
En arrivant au fort, la disparition d'Yureska ne fut que trop constatée.
Aucune recherche n'était cependant possible à cette heure avancée de la nuit.
Dans son impatience, Alphonse voulait prendre des chevaux et voler sur la trace du ravisseur. Alfred et Pierre durent presque user
de violence pour l'empêcher d'exécuter ce projet insensé. Le lendemain, il était un peu moins agité. On fit des perquisitions. Le départ soudain du Grand-Aigle Noir, chef puissant des Assiniboines, fut découvert; mais on l'attribuait au meurtre de Baptiste, dont le cadavre avait été repêché dès le matin dans la baie.
Il ne paraissait guère probable que le Grand-Aigle-Noir se fût chargé d'une femme, alors qu'il était contraint de fuir pour éviter la justice des blancs.
Plus on tentait de pénétrer ce mystère et plus il s'épaississait.
Que faire ? que résoudre ?
Le plus sage était sans doute de renoncer à la Huronne; mais Alphonse n'y pouvait songer. Son amour n'était pas de ceux qu'amoindrissent les revers. Loin de là, ils ne servaient qu'à l'attiser.
— J'irai à la recherche de Marie, répétait-il ; j'irai, dusse -je être seul, et je la retrouverai où je succomberai dans mon entreprise.
Tête-de-Renard encourageait cette folle idée, car lui aussi était cruellement affligé de l'enlèvement d'Yureska. Alfred, tout en opposant des raisonnements à leur dessein, avait résolu d'accompagner son ami, s'il s'obstinait à vouloir partir.
— Attendez encore une semaine, disait Pierre. Alors, les gens d'hiver *, arriveront et vous monterez avec la brigade vers la rivière Rouge, dans les environs de laquelle est cantonnée la tribu d'Assiniboines que commande le Grand-Aigle-Noir.
L'observation était sage ; mais quel amant a jamais prêté l'oreille à la voix de la sagesse ?
— Plutôt me suicider que de rester un jour de plus ! répondait Alphonse aux représentations de ses amis.
Alfred, désolé, était à bout d'objections, quand une vieille Indienne entra dans la chambre où ils tenaient conseil.
Cette femme, enveloppée dans une couverte en haillons, était affreuse avoir.
— Que viens-tu faire ici ? lui demanda brusquement Pierre, en s'approchant d'elle pour la chasser.
1 On appelle ainsi ou winterers les trappeurs qui passent l'hiver sur le territoire de la Compagnie, et sont annuellement relevés par les engagés venus au printemps de Lachine.
— Je viens, dit- elle, donner un avis à mes frères.
— Va-t'en, drôlesse ! dit Pierre, la poussant vers la porte.
— Laisse-la, mon frère; peut-être nous apporte-t elle un bon renseignement, car c'est une meda *, je le reconnais, intervint Têtede -Renard.
— Que me donnerez-vous en récompense, si je vous apprends où est allé le Grand-Aigle-Noir ? dit la sorcière.
— Ce que tu voudras, répondit vivement Mougenot.
— De l'eau de feu ? dit la vieille.
— Oui ; mais où est-il ? dépêche !
— Donne d'abord Peau de feu, mon frère. Tête-de-Renardtenditàla meda une bouteille de wliiskey dont elle
s'empara avec une avidité dégoûtante. Elle porta aussitôt la bouteille à sa bouche, but copieusement en faisant claquer sa langue contre son palais, et s'écria tout à coup :
— Eh bien! le Grand-Aigle-Noir a pris le chemin du lac du Caribou; que mon frère y aille et il l'y trouvera.
— Le lac du Caribou ! où est-il ? s'écria impétueusement Alphonse.
— Loin! bien loin, jeune homme! répliqua le guide.
— Mais encore?
— Près du poste de Cumberland, à quelques cinq cents lieues d'ici.
— Cinq cents lieues ! répéta Mougenot stupéfait.
— Mais oui, un peu plus, un peu moins, c'est à peu près cela, dit froidement le guide.
— Mais j'aurai rejoint l'Indien avant...
— Douteux, jeune homme. Il est même peu probable que vous le rattrapiez jamais. Et si vous m'en croyez, vous abandonnerez cette affaire à la Providence. D'ailleurs, cette femme n'existe peutêtre plus... car comment supposer qu'elle se serait laissée enlever sans se débattre ni pousser des cris ?
L'idée qu1 Yureska fût morte n'avait pas encore frappo Alphonse; il pâlit et s'appuya à Robin pour ne pas tomber.
Durant ce dialogue, l'Indienne s'était esquivée en emportant la bouteille de whiskey.
1 Sorcière.
Il y eut une pause de quelques instants.
— N'importe! dit enfin Alphonse, mon devoir m'appelle à la poursuite du ravisseur, et je veux partir immédiatement.
Pierre le voyant déterminé, lui dit :
— Je ne m'opposerai pas davantage à votre entreprise, quoique je la regarde comme insensée, et qu'à mon avis, il vaudrait mieux attendre le départ de nos gens. Je demanderai pour vous au facteur en chef, une escorte de quatre hommes et des chevaux; vous hattrez la campagne environnante. Mais si vous voulez écouter un bon conseil, vous ne vous éloignerez pas beaucoup du fort.
— Merci! dit Alphonse qui courut faire ses préparatifs de départ.
Le guide s'adressant alors à Robin :
— Vous irez avec votre ami, n'est-ce pas? Veillez alors à ce qu'il ne se hasarde pas dans l'intérieur des terres, et se tienne près du bord de la rivière qui descend du lac de la Pluie. Si votre chasse vous entraîne jusqu'au Ouinipeg, ce qu'à Dieu ne plaise! vous trouverez au poste de la maison Norway un parti de trappeurs, commandé par Poignet- d'Acier. N'oubliez pas de vous présenter à lui. Adieu, maintenant, et bonne chance !
Une demi-heure après la petite troupe, composée de sept individus, quittait le fort Williams, chacun d'eux parfaitement équipé et armé pour une longue route.
Les premières journées furent employées à fouiller le littoral du lac Supérieur.
Ils touchèrent au Grand-Portage de la Montagne sans avoir rien découvert. Au pied de ce portage, formé par une effrayante cataracte de cinquante mètres d'élévation, ils s'arrêtèrent à une station de la compagnie, et apprirent que deux Indiens, dont l'un pouvait bien être une femme déguisée, s'étaient embarqués, la veille, sur un des cours d'eau qui mènent au territoire des Assiniboines.
Aussitôt les chevaux furent abandonnés, Mougenot se procura deux canots d'écorce et on se mit à remonter cet affluent.
La navigation était pleine de difficultés. On partait avant l'aube; on ramait jusqu'à midi, heure à laquelle on abordait pour dîner, puis on se rembarquait et on luttait contre le courant jusqu'au coucher du soleil.
Mougenot se montrait néanmoins insensible aux fatiguée et aux
privations. Le premier debout, il était toujours le dernier couché, car une fois à terre, il faisait des perquisitions sur le bord de la rivière dans l'espoir d'obtenir un indice qui le mît sur la piste d'Yureska. Çà et là il recueillait quelques inforr .tions fournies par des trappeurs ou des Indiens, mais elles étaient tellement vagues et incohérentes, qu'elles servaient plutôt à embarrasser son esprit qu'à le guider. Il était certain cependant qu'un canot les précédait d'assez près ; souvent, en effet, ils trouvaient au lieu de leur escale des traces de feu récent et même brûlant encore. Mais ils avaient beau accélérer la marche, rogner les quelques heures nécessaires à la réparation de leurs forces, ils ne réussissaient pas à atteindre 'embarcation qui les devançait. %
Au bout d'une semaine ils traversèrent le lac des Bois, mieux nommé par les Indiens Pub-be-kwak-wang-gaw-san-gi-e-gun (lac des Collines de Sable), car le bois est clair-semé et rabougri sur ses rives, jonchées de moles arénacés.
Parvenus, quelques jours après, au détroit des Doues, dans le lac Ouinipeg, Alphonse, Alfred et Tête- de-Renard eurent une conférence. Devaient-ils se rendre aux plaines de l'Assiniboine par la rivière Rouge, ou couper transversalement le lac, qui a près de trois cents milles de long, et prendre des informations à la maison Norway, bâtie sur un promontoire à son extrémité supérieure?
Mougenot penchait pour les plaines de l'Assiniboine, où sont campées plusieurs familles indiennes de ce nom ; Robin eût préféré pousser tout droit à la maison Norway, car il se rapprochait ainsi du terme de son voyage et se conformait aux instructions de Pierre. Tête-de- Renard hésitait entre les deux routes, quand on signala un grand nombre de canots arrivant de l'est.
— Ce sont sans doute les chasseurs de la colonie Selkirk, dit Alfred, se rappelant les paroles de Pierre.
C'était en effet, la brigade expéditionnaire, qui part bis-annuellement des forts Garry et Stone sur la rivière Rouge pour aller chasser le buffle.
Cette brigade comptait une foule d'individus de races différentes: Indiens, Canadiens, Écossais, Anglais, Bois-brûlés, tous dans la force de l'âge, vigoureux et vaillants.
Un homme la commandait, avec plusieurs sous chefs. A sa pro-
fonde surprise, Alfred Robin reconnut dans cet homme, le Grand- Maître de la loge Canadienne des Fils de la Liberté. Ce dernier r- parut pas étonné de voir le sculpteur.
— Je vous attendais, lui dit-il affectueusement; je suis heureux de vous trouver en bonne santé. Désormais je serai pour vous le capitaine Mathieu, dit Poignet-d'acier, et rien autre chose.
— Ah! je comprends les demi-mots de Pierre, pensa Robin.
— Il confia au capitaine Mathieu le malheur arrivé à ]\Jougenot et la perplexité où ils étaient.
— Cette jeune fille est perdue, dit aussitôt le commandant. Mais il faut laisser à votre ami ses illusions. Il fait mal, suivant moi, celui qui arrache une illusion honnête au cœur d'un homme , car c'est lui enlever une fleur parfumée pour y substituer un vide horrible. Décidez- le à venir avec nous ; je le distrairai si je ne parviens pas à guérir la blessure que lui a causée cette perte. Du reste, il est préférable pour vous de vous diriger vers la Saskatchaouane ; car du poste Assiniboine jusqu'ici , nous n'avons pas rencontré un seul canot ; si l'Indien ravisseur n'a pas changé de direction depuis le Grand-Portage de la Montagne, il a dû continuer vers le lac du Caribou, comme vous l'a déclaré la meda au fort Williams.
— Vous allez donc de ce côté? demanda Alfred.
— Oui, et nous avons rendez-vous avec les gens de la station Cumberland sur le lac à l'Esturgeon.
— Si loin?
— Voyage d'une vingtaine de jours ; pas davantage ! J'espère qu'il ne vous effraye pas. Quand on a eu le courage de venir de Montréal à ce point et qu'on se propose d'aller jusqu'au fort Vancouver...
— Vous sauriez ? s'écria Robin qui devint rouge comme un atocas l.
— Oui, je sais que vous aimez une belle jeune fille, tyrannisée par ses parents et que vous êtes en train de faire un voyage de deux mille lieues pour l'enlever. Cetacte n'est pas des plus louables. Mais si l'audace, la bravoure, la patience peuvent faire excuser quelque chose, c'est bien çà. Pour moi, Alfred, je vous absous de tout mon cœur.
1 Fruit assez semblable à la groseille, mais plus gros.
Ces paroles furent prononcées avec un attendrissement qui ne pouvait manquer d'étonner l'artiste. Elles semblaient un oubli de celui qui les avait dites. C'était la deuxième fois que Robin remarquait en lui ces mouvements d'abandon. Il jeta sur le commandant un regard presque interrogateur. Mais celui-ci ne voulut pas y faire attention.
— C'est une affaire arrangée , dit-il avec une brusquerie familière, vous venez avec nous et je vous aiderai à mettre la main sur votre homme.
Alfred transmit à Mougenot la proposition du capitaine Mathieu, en ajoutant qu'il l'avait connu dans le temps, et qu'on pouvait compter sur lui.
Alphonse accepta, plus par lassitude peut-être que par conviction ; il commençait à désespérer. Le s fatigues et le chagrin avaient altéré sa constitution. Alfred craignait qu'il ne tombât sérieusement malade.
Ils franchirent en sept jours le Ouinipeg, désagréable masse d'eau qui a cent lieues de long, quinze de large, et qu'on peut considérer comme le centre de l'Amérique septentrionale. Au nord, ses rives sont des falaises de granit et de basai te assez accidentées, mais au sud et à l'ouest,ellessont basses, marécageuses, perdues sous d'interminables forêts de joncs qui nourissent des essaims d'oiseaux aquatiques, depuis le royal cygne-trompette mesurant de quatre à cinq pieds de long, jusqu'au petit canard dos de toile, le plus estimé de tous les palmipèdes à cause de la saveur exquise de sa chair.
Le malaise général qu'éprouvait Alphonse Mougenot avait redoublé pendant le trajet, soit à cause de l'espèce de flux et reflux auquel est soumis le Ouinipeg soit à cause des miasmes méphitiques qui se dégagent de son bassin.
A la maison Norway il dut se mettre au lit. Ce fut bien malgré lui, car un Bois-brûlé qu'ils rencontrèrent à ce poste, lui assura avoir vu le Grand-Aigle-Noir et Yureska près du fort Cumberland.
La brigade de Mathieu devait repartir le surlendemain pour rejoindre celle de Cumberland au lac du Cèdre et entrer immédiatement en campagne. Alfred voulut rester à Norway afin de soigner son ami. Mais celui-ci refusa d'y consentir.
— Non, non, lui dit-il, laisse -moi ; suis les chasseurs. Cela vaudra mieux. Marie a besoin du bras d'un ami, tu es assez le
mien pour la secourir si tu le peux. Va sans perdre de temps. Je te retrouverai dans quelques jours à Gumberland.
Le sculpteur se laissa persuader et se remit en route avec le parti de chasseurs ; Tête-de-Renard demeura avec Alphonse pour le servir et le guider quand il serait guéri.
La brigade rencontra les gens de Cumberland vis-à-vis de l'embouchure de la rivière Basquiau. Ils constituaient une immense caravane de plus de cinq cents personnes, menant un grand nombre de chevaux , de chariots, et traînant à leur suite une meute îormidable.
La réunion offrait un de ces spectacles frappants qui marquent nos souvenirs d'un sceau indéléhile. Il est vraiment beau, a dit un des peintres du Nord-Ouest1, le chasseur bois-brûlé au milieu de ses grossiers attelages de bœufs, de ses sauvages ponies, de ses limiers à la mine de loups. Il y a quelque chose dans son port libre, ferme, hardi, et pourtant d'un abandon gracieux dans la noblesse de sa stature, qui éveille au premier coup d'œil un vif intérêt, une curiosité indicible de connaître son histoire. Cette histoire, on peut la lire sur ses traits bronzés et dans la chevelure flottante qui couvre ses fortes épaules. Sa veste, d'un bleu sombre, pailletée de boutons de cuivre poli ; sa longue écharpe couleur de sang, son petit bonnet moitié tartare, son large pantalon d'elk ou de chevreuil, jusqu'à ses bizarres mocassins, tout en lui respire le sauvage, le merveilleux, le romantique. En effet, telle est la couleur de son histoire. Aucun roman écrit sur les scènes des solitudes de l'ouest et de la vie de chasseur ne peut égaler. Tétrangeté de son éphémère odyssée. Les nuances variées de sa complexion, depuis l'ocre de l'Indien avec ses cheveux noirs comme le plumage du corbeau, jusqu'au ton chaud d'un teint blond mordu par le haie, avec une barbe ardente, tous les contrastes les plus saisissants se rencontrent chez cette race mystérieuse. Avec le sang maternel, elle a hérité de l'amour natif du désert et de la vie aventureuse du sauvage, tandis qu'on peut, avec le sang du père, remonter à ces mœurs demi-sociales qu'elle montre toujours, quoique entièrement bannie
1 Le Pionnier, sous cette signature, le Sport, a publié, l'année dernière, e courte mais admirable relation de la vie du désert américain. Je lui ai' emprunté quelques saisissantes images.
de tout contact avec la société éclairée par sa position géographique et lointaine.
Mêlés aux Indiens purs et aux blancs, ils sont encore plus étranges, et l'assemblée d'une grande brigade de chasseurs défie les plus vives couleurs de l'imagination. Leurs charrettes ont la forme des nôtres, mais elles sont en bois. Dans leur construction il n'entre pas un clou, pas un morceau de métal, et les roues sont cerclées avec des bandes de peaux de buffle, appliquées fraîches, qui se contractent en séchant et remplacent très-bien le fer, car ces charrettes sont fortes, durables et résistent à des fardeaux énormes, à des voyages annuels de sept à huit cents lieues.
Mathieu, dit Poignet- d'Acier), fut nommé chef de l'expédition par le vote libre de tous les chasseurs qui, procédant parle suffrage universel à la manière des Indiens, élurent ensuite des capitaines chargés d'agir sous ses ordres.
L'effectif de la bande pouvait être de six cents hommes et d'une centaine de femmes pour dresser les tentes, faire la cuisine et vaquer aux menus travaux du camp.
Suivant l'habitude, les chefs tinrent aussitôt conseil et promulguèrent le règlement suivant :
1° Aucun buffle ne sera poursuivi le dimanche.
2° Personne ne devra s'écarter, s'attarder ou se porter en avant sans permission.
3° Nulle chasse ne commencera avant qu'ordre soit donné par le commandant en chef.
i° Chaque capitaine, avec ses hommes, devra, à tour de rôle, faire patrouille et monter la garde du camp.
5° Pour la première violation de ces lois, le coupable sera privé de sa selle et de sa bride.
6° Pour la seconde, le coupable sera dépouillé de son habit.
7° Pour la troisième, il sera fouetté.
8° Quiconque sera convaincu de vol, même de la valeur d'un nerf de bête, sera amené au milieu du camp, et le crieur appellera trois fois son nom, en ajoutant chaque fois : Voleur !
9° La résistance aux ordres du chef pourra être punie de mort.
Si les articles de ce code étaient rigoureux, ils devaient être plus rigoureusement appliqués encore, car sans une discipline sévère, inflexible, il serait impossible, en le conçoit, d'obtenir des chasseurs
du désert la soumission et Tordre indispensables à la direction d'une pareille multitude d'hommes armés et toujours prêts à céder aux impulsions d'une nature passionnée.
La brigade Mathieu s'ébranla en se dirigeant vers le nord. En tête allaient les éclaireurs et les coureurs des bois, qui ont pour mission d'avertir les chasseurs de rapproche des buffles. On cheminait avec précaution, tantôt sous les sombres arcanes d'une forêt vierge, tantôt à travers des champs de riz sauvages, tantôt dans de^ marais tourbeux où les chevaux enfonçaient jusqu'aux genoux. Le soir, on faisait généralement halte sur le bord d'un ruisseau, les charrettes rangées en cercle, les brancards en dehors. Dans l'enceinte de ce rempart, des femmes élevaient les tentes, et, à l'intérieur, on allumait de grands feux pour éloigner les carnassiers, et surtout le terrible wolverenne, le tigre du Sahara américain. Des sentinelles étaient aussi postéeslà Tentour du camp, autant pour en défendre l'accès aux bêtes féroces que pour le tenir à l'abri des surprises des Indiens maraudeurs.
Cette vie nouvelle, brûlante d'émotions, plaisait fort à Alfred Robin, qui, au milieu du mouvement journalier oubliait parfois Alphonse et jusqu'au but de son entreprise.
Une nuit, il fut éveillé par des jappements affreux, auxquels ne tardèrent pas à répondre, comme de sinistres échos, les hennissements et les beuglements des bêtes de somme épouvantées.
— Les loups aboyeurs de la prairie ! s'écria Poignet-d'Acier dont il partageait la tente.
— Est-ce une attaque? questionna Alfred en se levant.
— Non ; mais ce sont les avant -coureurs des buffles. Bientôt nous commencerons la chasse. Il faut nous apprêter,
Le capitaine Mathieu sortit pour donner des ordres.
Deux heures avant le jour, trois cents hommes, montés sur les meilleurs chevaux et armés de carabines, de pistolets et d'épieux quittèrent le carrîp, qui fut confié à la garde des piétons et des valétudinaires.
Tous les chiens suivaient les cavaliers.
Au moment où l'aurore teignit de pourpre les hautes herbes de la prairie, un bruit sourd, prolongé et saccadé, comme des décharges successives d'artilleries se fit entendre.
L'air élait si pur qu'on distinguait aisément à plusieurs milles
devant soi ; car rien n'est comparable à la profondeur lumineuse du ciel américain par une belle matinée d'été. Les moindres objets se dessinent devant le rayon visuel aussi nettement que s'ils étaient découpés à l'emporte-pièce.
Les sons augmentaient de minute en minute ; ils se détachnient pour ainsi dire. La terre frémissait et une sorte de brouilla' d follet commençait à monter vers le Nord. Les courriers et les éclaireurs Indiens se replièrent sur le gros des chasseurs en criant :
— Taharal tahara! (Les buffles! Voici les buffles.)
Sur l'ordre de Mathieu, la petite armée se déploya lentement en ligne cintrée comme un croissant. Aux cornes du croissant, on distribua les chiens. Puis les chefs se placèrent à quelques pas, en avant de leurs pelotons respectifs ; le commandant général occupant le milieu de la ligne.
Chaque homme inspecta ses armes et prépara ses munitions.
Vers huit heures du matin, le nuage de vapeur montait de plus en plus, semblant rétrécir insensiblement les bornes de l'horizon. Cependant, le tremblement du sol avait cessé. Les chevaux ronflaient et tressautaient entre les jambes des cavaliers ; quelques longs mugissements retentissaient d'intervalle en intervalle; et des nuées d'oiseaux de proie planaient sur la brigade en déchirant l'air par des cris aigus.
Peu à peu, des taches noires maculèrent la prairie. Elles grossirent à mesure que les chasseurs avançaient dans le plus grand silence. Des panaches, tournoyant comme des frondes, apparurent au-dessus de ces taches. C'étaient les buffles agitant ieurs queues pour chasser les taons acharnés à leurs corps.
Une forte odeur de musc les devançait.
Ils s'étaient arrêtés, en escadrons aussi pressés qu'une fourmilière, plus développés que le regard ne pouvait porter. Çà et là, dans cette masse compacte de ruminants, à sa haute stature, dominant les autres, à ses cornes droites et effilées, et surtout à son air superbe, on pouvait reconnaître un taureau, préposé à la garde du troupeau.
Les chiens observaient, en avançant, le/ même silence que les hommes.
A un demi-mille environ de la gent encornée, le capitaine Mathieu, qui tenait à la main un guidon, éleva ce guidon en l'air.
C'était le signal. Chacun des sous-chefs en fit autant, et les hommes placèrent cinq balles dans leurs bouches, deux de chaque côté des joues, la cinquième entre les dents.
Les chevaux, éperonnés, partirent comme l'éclair, tandis que les chiens, comprenant le mouvement, s'élançaient sur les côtés pour cerner les buffles et leur couper la retraite.
Bientôt ces derniers ébranlèrent la plaine par des mugissements de tonnerre, et, autant par peur que par instinct de résistance, se serrèrent les uns contre les autres pour recevoir la terrible avalanche des chasseurs, que précédait une fusillade incessante dont chaque coup faisait une victime dans ce mur de quadrupèdes. Les carabines étaient rechargées presque aussi vite qu'elles étaient déchargées ; car les chasseurs ne se donnaient pas la peine de bourrer leur arme, mais versaient rapidement dans le canon un peu de poudre, sur laquelle ils crachaient, pour ainsi dire, avec les lèvres, une balle, faisant descendre le tout à la culasse en frappant la crosse de la carabine sur le pommeau de leur selle.
Pour reconnaître le gibier, chaque chasseur dardait sur les pièces qu'il avait abattues, une flèche que terminait une petite flamme et un numéro matricule, sa marque distinctive et celle du peloton auquel il appartenait.
Durant quelques minutes, les buffles atterrés se laissèrent passivement égorger. Mais, quand leurs rangs se furent éclaircis , quand la stupéfaction de la première attaque se tut calmée, ils se raffermirent et se précipitèrent individuellement ou par groupes pour faire face à l'ennemi. Le vacarme était affreux; la confusion inénarrable. Bœufs, hommes, chevaux, chiens, en moins de rien, tout fut confondu dans untourbillon de fumée et de poussière. Les cris les plus épouvantables, les plus stridents, se croisaient, se heurtaient dans ce choc effrayant des forces humaines et animales. Malheur au tireur maladroit, au cavalier inexpérimenté ! Le buffle fonçait sur lui, tête basse, l'œil rouge de fureur, plantait les cornes dans le poitrail de sa monture et les lançait l'un et l'autre à plusieurs mètres de distance.
Il y avait un pêle-mêle général : enivrés par le bruit du combat et l'odeur de la poudre, les hommes frappaient aveuglément et faisaient un effroyable massacre sans s'inquiéter de la rage de leurs adversaires et des blessures souvent mortelles qu'ils en recevaient.
La tombée de la nuit seule mit fin à cette monstrueuse tuerie, où plus de douze cents buffles furent couchés à terre.
Dans la bagarre, Mathieu, malgré une surveillance toute particulière, avait perdu de vue Alfred Robin, et celui-ci, qu'excitait une ardeur bien naturelle, avait oublié les conseils qu'on lui avait donnés. Il s'était témérairement attaqué à un jeune taureau; l'animal, blessé à l'épaule, s'était à son tour jeté sur le cheval de son agresseur, avec une irrésistible furie et lui avait labouré le flanc.
La douleur fit bondir le cheval; Alfred perdit la tête et rendit les rênes à la bête, qui prit aussitôt le mors aux dents et partit avec la rapidité de la foudre, sans que son maître pût la retenir.
Après vingt minutes d'une course effrénée, l'un et Tautre roulaient du haut d'un escarpement sur le bord du lac du Caribou.