‹ La HuronneChapitre 36 sur 38 · DE CHARYBDE EN SCYLLA · texte numérisé non relu

DE CHARYBDE EN SCYLLA

Il était à plus de cent mètres d'élévation, blotti dans un renfoncement qui lui permettait de voir sur le plateau supérieur sans être vu.

Ce plateau était boisée à l'exception d'une longue saillie projetée, comme un promontoire, au-dessus du vide.

— Quelle sorte de gibier peut attendre cet homme? demanda Alfred au capitaine. Depuis l'attaque des Pieds-noirs , nous n'avonâ pas rencontré le moindre animal...

— C'est vrai, jeune homme ; mais nous nous sommes rapprochés des montagnes Rocheuses, dont ce pic doit être une des sentinelles avancées, et le chasseur qui est là-haut pourrait bien guetter un daim traqué par les loups. Je ne me trompe pas. Entendez vous des hurlements !

— Très-bien.

— Arrêtons- nous ici ; nous serons témoins de la chasse, et lorsqu'elle sera finie, nous tâcherons de nous aboucher avec le trappeur.

Du lieu où ils étaient, on distinguait parfaitement la saillie dont

le faîte s'abaissait comme un toit et finissait brusquement à un pan de roche qui partait verticalement des premières assises de la montagne.

Alfred et Mathieu causaient encore quand un animal de forte taille, la tête chargée de grands andouillers plats, débuquadubois. Il allait très-vite, la langue pantelante, comme après une longue course. Derrière lui arrivèrent, presque en même temps, une meute de loups qui, en sortant du fourré, se serrèrent les uns contre les autres, de façon à occuper toute la largeur de la saillie et à acculer leur proie jusqu'au bord du précipice.

Le daim s'arrêta devant l'abîme, en mesura du regard la profondeur, et se retourna vers ses impitoyables ennemis, qui trottaient lentement en cherchant à l'entourer. Il n'avait que deux partis à prendre : sauter dans le gouffre ou tenir tête aux carnassiers ; mais, de ces deux partis, ni l'un ni l'autre ne pouvait le sauver. Si la chute du haut du rocher eût été mortelle, un combat avec une bande de loups ne Feût pas été moins. Un coup de fusil mit fin à ses embarras en mettant fin à ses jours. Le bruit de la détonation intimida les loups, qui rentrèrent précipitamment dans la forêt, tandis que l'affûtier, ayant rechargé sa carabine, montait sur le plateau pour saigner la victime.

— Maintenant, dit Mathieu, nous pouvons rejoindre ce brave chasseur ; il doit avoir une cabane dans les environs ; nous nous y reposerons ; et, en tout cas, nous ferons un bon souper ce soir. Allons, courage, jeune homme 1 Vous voyez que j'avais raison en vous disant que Dieu n'abandonnait jamais ceux qui luttaient contre la mauvaise fortune. Bon, vos jambes ont repris leur élasticité.

— Dites-moi donc, je vous prie, capitaine, pourquoi les loups chassent ainsi le daim ? demanda Robin, à qui l'espérance avait effectivement rendu une partie de ses forces et de sa souplesse.

— C'est bien simple, jeune homme. Les loups ont l'habitude de chasser ensemble les grandes espèces de la race animale, depuis le chevreuil jusqu'au buffle et au grosses-cornes, qu'ils surprennent au gîte, ou à qui ils coupent la retraite en le poussant, par une ruse, à la crête d'un précipice comme celui-ci. Si le trappeur n'eût tiré le daim, ce dernier se serait rué sur les loups, en aurait éventré quelques-uns, et serait enfin tombé sous le nombre. Heureusement qud la saison n'est pas avancée et que la faim ne les pressait pa*

trop,, car, sans cela, ils ne l'auraient pas si facilement laissé, et le chasseur eût lui-même couru grandrisque de servir à leur festin. Tout en causant, ils atteignirent le plateau.

— Bonjour, mon cousin1, dû Mathieu en teudant la main au trappeur.

Celui-ci jeta sur les arrivants un regard soupçonneux.

— Bonjour, répliqua-t-il rudement, mais en refusant la main qu'on lui offrait.

Sans s'offeuser de la réception, le capitaine reprit :

— Mon cousin, nous nous sommes égarés, après avoir été poursuivis par les Pieds-noirs. Depuis cinq jours nous errons à l'aventure dans le Pays de Misère, n'ayant pour toute nourriture qu'un peu de tripe de roche. Veux-tu nous donner à manger? On m'appelle Poignet-d'Acier î

— Poignet-d'Acier! tu es Poignet-d'Acier! dit le trappeur, d'un ton qui exprimait autant d'admiration que de surprise.

— Oui. s

— Alors tu es un brave. Je te connaissais de réputation, je suis content de connaître ta personne. Tu as fait trembler plus d'une fois, jusque dans leurs repaires, ces vermines de Peaux- rouges. C'est un honneur pour moi de prendre ta main ; donne-la-moi. Ton camarade et toi, vous trouverez un abri sous ma hutte, une place à mon feu. Mais vous avez besoin de vous restaurer. Buvez un peu de sang chaud : il n'y a rien de meilleur pour réparer une constitution affaiblie.

— Tu dis vrai, mon cousin, répliqua le capitaine Mathieu, en faisant signe à Robin de remplir sa tasse du sang qui sortait d'une large ouverture que le chasseur avait faite au cou du daim. .

Mais cette boisson, chère aux trappeurs, répugnait à l'artiste. Il n'y voulut point goûter, malgré les instances de son compagnon, qui en avala une notable quantité.

— Comme ma cabane est à quelques milles d'ici, je vais, dit le chasseur, allumer du feu, et nous mangerons une grillade de cette venaison.

Tandis qu'il faisait rôtir un quartier de daim, suspendu au-dessus

1 Les voyageurs du Nord-Ouest s'appellent généralement : « mon frère ou mon cousin. »

du feu par une broche de bois placée sur deux petites fourches, Alfred se mit à examiner leur hôte.

C'était un homme jeune encore, mais vieilli avant l'âge par une vie de privations ou d'excès, peut-être des deux à la fois. Son visage n'appartenait ni à la famille blanche ni à la famille rouge, il participait des deux. Il avait les pommettes saillantes, le teint liâlé des Indiens, mais le front bombé, les yeux bien ouverts et le nez correct d'un Européen. Le cachet du métis était imprimé sur son costume comme sur sa face. Étrange était aussi ce costume. Sa longue chevelure, que sillonnaient de longs fils argentés, flottait autour de son cou en nattes entremêlées de rubans multicolores, et s'échappait d'un large chapeau de paille de riz écrasé de plumes aux nuances chatoyantes. Une chemise de chasse en cuir passé, blanchi à la pierre ponce et bordé de curieuses broderies en rassade, tombait sur ses genoux, auxquels venaient se rattacher des mitas ou guêtres, ornées de franges en piquants de porc-épic chargés de perles fausses. Il était chaussé de mocassins bizarrement ouvragés. Mais ce qui le caractérisait surtout, c'était une couverte écarlate, dont il s'était affublé après avoir tué le daim, et dans laquelle il se drapait comme dans un manteau. Une ceinture rouge serrait sa chemise au-dessus de ses hanches, et à cette ceinture pendaient des pistolets, un couteau et un calumet indien.

— Tues, à ce que je vois, un trappeur libre, mon cousin, dit le capitaine à cet individu pendant qu'il apprêtait le repas.

— Oui, je suis un trappeur libre , un franc trappeur, un ennemi juré de la Compagnie de la baie d'Hudson, qui nous fait payer trop cher le droit de trapper sur son territoire. Cinq cents peaux de castor par an ! n'est-ce pas une monstruosité, à présent que le gibier diminue de jour en jour? Ah! le bon temps des grandes chasses n'est plus. Je me souviens, moi qui vous parle, d'une époque où l'on n'avait pas besoin de sortir de sa cabane pour faire des provisions de venaison. C'était comme une fourmilière d'animaux à fourrures dans tout le désert. Mais les compagnies ont tant détruit, tant détruit, que bientôt il n'y aura plus moyen de vivre dans ce pays où jadis nous nagions dans l'abondance. A peine puis-je nourrir trois femmes! ajouta-t-il avec un soupir de regret.

— Trois femmes ! répéta Alfred étonné.

— Eh oui, seulement trois ! reprit le trappeur croyant que

l'étonnement du jeune homme était causé par la modestie de ce chiffre ; oui, trois seulement, mais autrefois j'en avais bien plus, castors et buffles ! j'étais un chasseur en renom ; les squaws savaient bien qu'avec moi elles ne seraient pas exposées à mourir de faim, même pendant les plus rigoureux hivers; aussi les plus belles se disputaient -elles la faveur de partager mon wigwam. Aujourd'hui, ce n'est plus cela ; le poil et la plume ont quitté les bords des lacs ; ils remontent vers le nord. Certaines espèces ont déjà disparu. Dans quelques années le castor et le buffle manqueront. Et déjà un franc trappeur a bien de la peine à suffire à ses besoins. Mais, nos grillades sont cuites, j'ai là quelques fruits d'arbre à pain, mangeons.

L'arbre à pain, ainsi nommé par les Canadiens, est un pin, qui produit des cônes farineux très-nourrissant.

Durant le repas, le trappeur dit à ses convives :

— Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez été attaqués par les Pieds-noirs ?

— Oui, répondit Mathieu; ils nous ont attaqués une nuit, sur la route d'Edmonston au fort Assiniboine.

— Y a-t-il longtemps de cela?

— Cinq jours seulement.

— Alors vous aviez dans votre parti une jeune squaw ?

— Non, répliqua le capitaine.

— Je m'entends, continua le trappeur ; cette squaw n'appartient pas aux tribus du désert. Elle vient des établissements, de Québec, et elle avait un habillement d'homme.

— Yureska! s'écria Alfred.

— C'est son nom, dit le trappeur ; ma foi, c'est une fière créature, et si je ne lui déplaisais pas...

— Vous l'avez vue? elle a échappé aux Indiens? Où est-elle? dites-le-moi, je vous en prie, interrompit Robin, avec un empressement qui fit sourire le chasseur.

— Ah! ah! vous aussi, vous en seriez amoureux, mon jeune gars, dit-il d'un ton un peu narquois.

— Non ; mais où est-elle? de grâce répondez-moi.

— Castors et buffles ! elle est dans ma cabane où mrs femmes la soignent, pas de très-bon cœur, je vous assure, étranger, car elles sont jalouses en diable, et il y a de quoi, ma parole.

— Vous dites qu'elle est malade !

— Oh ! peu de chose, un accès de fièvre ; ça allait mieux ce matin.

— Comment se fait-il qu'elle soit chez vous ?

— Mais parce que je l'y ai amenée, répliqua le trappeur en riant.

Et il raconta à ses hôtes qu'il avait acheté la Huronne aux Piedsnoirs. Ceux-ci après avoir égorgé et scalpé les blessés de la brigade, s'étaient emparés d'Yureska et l'avaient tirée au sort. Elle échut en partage à un vieux chef, qui se dirigea aussitôt avec elle, vers les montagnes Rocheuses dans le but de la vendre à quelqu'un des trappeurs libres qui font, dans ces parages, la traite des pelleteries pour leur propre compte et qui, véritables sultans du désert, attachent plusieurs femmes à leurs inconstantes amours. Ce sont, pour la plupart, des Indiennes, des Bois-brûlés et quelquefois, mais rarement des blanches. Elles accompagnent le trappeur dans ses expéditions, portent son bagage (car lui ne doit avoir souci que de ses armes), dressent sa tente, cuisent ses aliments et servent ses caprices.

Le maître d'Yureska rencontra notre trappeur, nommé Louis le Bon, et lui vendit sa prisonnière contre une bouteille de rhum et une demi-livre de pondre.

Louis le Bon n'avait fait cette acquisition que pour la placer au nombre de ses rouges odalisques ; mais en apprenant l'histoire de Marie, il avait changé de projet et promis à la jeune fille de la mener à la maison Jasper, dès qu'elle serait remise d'une fièvre putride dont elle avait été saisie en arrivant à la cabane de son protecteur.

Je n'essayerai pas de vous peindre le plaisir d'Alfred en recevant ces renseignements. Il avait hâte d'embrasser son amie. Aussi, dès qu'ils furent rassasiés, Robin, Mathieu et leur nouvelle connaissance dépecèrent le daim, et, chargeant sur leurs épaules sa peau et les meilleurs quartiers de viande, se dirigèrent vers la cabane du trappeur.

Quoique le sol fût encore sablonneux, on vo^ ait ça et là des places couvertes de végétaux, annonçant que les bornes du Pays de Misère n'étaient pas loin.

Après une heure ae marche, tantôt sur une lande stérile, tantôt

à travers ces petites oasis dont je viens de parler, ils débouchèrent dans une plaine magnifique, où la nature étalait avec amour les trésors de sa fécondité.

Le contraste de cette vallée avec le steppe qu'ils avaient tant fatigué de leurs pas, arracha un cri d'admiration à notre artiste.

— Mon Dieu î que c'est beau! et qu'il doit faire bon vivre ici; exclama-t-il.

Le soleil couchant secouait ses gerbes d'or pourpre sur le vallon. Vous eussiez dit qu'il était tapissé parla main des fées, si brillantes, si variées étaient les teintes des milliers de plantes qui le couvraient.

Les voyageurs descendirent vers un petit ruisseau qui ondulait mollement à l'ouest, sous de larges feuilles de nénufar aux fleurs blanches et jaunes, que rasaient de ses ailes diaphanes tout un monde de libellules et d Insectes bourdonnants.

— Fameuse place pour un trappeur ! dit le capitaine à leur guide.

— Oui, passable. Il y a, au bout de ce ruisseau, un petit lac où s'est établie une colonie de castors, et j'ai fait assez bonne chasse, l'hiver dernier. Les alentours de la prairie ne sont pas mauvais non plus. On y trouve du buffle, de l'orignal, du caribou et de l'ours. Ce canton était une vraie mine de richesses il y a quelque temps ; mais les Indiens l'ont éventé, et j'ai toujours peur qu'un jour ou l'autre, ils ne me jouent quelque méchant tour.

— Est-ce que vous demeurez seul ?

— Seul avec mes femmes. J'avais un compagnon, mais il est mort de froid l'hiver dernier, en revenant de visiter nos pièges à martre; et... Castors et buffles î

— Qu'y a-t-il? demanda Alfred, surpris de cette exclamation, faite d'un ton qui indiquait la colère et l'inquiétude.

Louis le Bon s'était baissé. Il examinait avec attention des impressions de pieds humains marqués sur les bords humides du ruisseau.

— Castors et Buffles ! répéta-t-il en se relevant. Les Janktons ont passé par ici. Doublons le pas, mes amis ; je crains bien que nous arrivions trop tard.

— Que veut- il dire ? dit Robin au capitaine, tout en courant sur les traces du trappeur, qui arpentait le terrain avec la plus grandecélérité.

— Les Janktons sont des sauvages maraudeurs, les écumeurs de cette contrée, répondit Mathieu.

— Cela ne m'explique pas...

— Il appréhende sans doute qu'ils. ..

— Je m'en doutais, malédiction ! s'écria Louis le Bon, Relevant la tête, Alfred aperçut à quelque distance devant lui, et,

dans un pli de la vallée, les ruines fumantes d'une grande cabane. Tout autour, le sol était battu, couvert de débris, comme s'il avait été le théâtre d'une lutte vigoureuse entre plusieurs personnes.

Le trappeur considéra un instant les décombres noircis, et, d'une voix sourde, il prononça ces mots :

— Je me vengerai !

Et une minute après :

— Poignet-d' Acier, tu m'aideras, n'est-ce pas? On rapporte que tu es fort, que tu es habile et rusé; eh bien! accompagne-moi, et je te promats belle occasion d'exercer ce poignet, qu'on dit plus inflexible que le métal.

— J'irai avec toi, mon cousin, dit simplement le capitaine. Alfred était stupéfait par cette scène inattendue, dont les détails

lui échappaient, quoiqu'il comprît bien que le feu avait été mis à la hutte de Louis le Bon, que ses femmes avaient disparu, et avec elles la Huronne.

C'était un rude coup dont la destinée frappait le pauvre jeune homme, lui qui s'était fait, dans son cœur, une si grande fête de revoir Yureska !

— Les Indiens ont pris à Test, voici leur piste ; allons, en avant ! dit le trappeur.

— Mais, observa Mathieu, ils doivent avoir beaucoup d'avance sur nous.

■— Quelques heures ; ce qui ne nous empêchera pas de les rattraper ce soir, car j'ai près d'ici quatre chevaux qu'ils n'auront sans doute pas enlevés.

— Où sont-ils?

— Dans une île du lac.

Ce lac s'étendait à un demi-mille de la cabane incendiée. En arrivant sur le bord, Louis le Bon se déshabilla, se jeta à l'eau et nagea jusqu'à une île, d'où il revint bientôt monté sur un cheval et en conduisant deux autres par leurs brides.

Le trappeur aborda, remit rapidement ses vêtements ; les trois aventuriers renouvelèrent l'amorce de leurs armes, sautèrent en selle et partirent au galop à travers une prairie dont les hautes herbes montaient jusqu'à leurs genoux.

A en juger par les traces, les Indiens devaient être huit, tous à pied, et quatre femmes les accompagnaient. On reconnaissait les unes et les autres aux empreintes de mocassin laissées sur la terre molle.

La nuit n'était pas encore venue quand le capitaine Mathieu, à qui sa haute taille donnait un avantage sur ses compagnons, annonça qu'il distinguait un nuage de fumée à un mille environ.

— Ce sont nos voleurs ! s'écria impétueusement Louis le Bon ; ours et bufîles ! précipitons-nous sur eux et hachons-les !

— Non, dit le capitaine, pas de guerre ouverte. Procédons par ruse, cela vaudra mieux. Vous et moi, nous allons mettre pied à terre; ce jeune homme gardera les chevaux; nous nous glisserons jusqu'au camp des Indiens, et tâcherons de leur reprendre vivantes les malheureuses femmes ; car si nous tombions à l'improviste sur eux, ils pourraient bien les égorger avant de nous laisser le champ libre.

— Ton avis est bon, Poignet-d'Acier, répliqua le trappeur en hochant affirmativement la tête.

Alfred aurait bien voulu accompagner les deux chasseurs, mais le capitaine s'y opposa formellement, et notre ami resta avec les chevaux à cet endroit.

Mathieu et Louis. le Bon parvinrent inaperçus en face du bivac indien, et se tapirent derrière un buisson d'amélanchier.

Le trappeur ne s'était pas trompé. 11 avait été victime des Janktons. Accroupis près d'un feu, les voleurs segorgeaient de \vhiskey quils avaient pris dans la cabane du trappeur avant de la biûler.

Trois femmes prenaient part à ces libations, et excitaient même les Indiens à boire. L'une avait sur les épaules une couverture rouge, l'autre une couverture bleue, la troisième une couverture verte.

— Mes squaws, dit le trappeur en les apercevant.

— Il paraît qu'elles ne sont pas fâchées de la compagnie, répliqua Mathieu avec un sourire.

— Erreur, mon cousin. Les commères sont fines. Elles n'aiment

pas plus les Janktons que toi et moi, car ils n'ont aucun égard pour elles, et les traitent comme des bêtes de somme; mais elles ont, vois-tu, sur le bien et le mal, leurs idées à elles. Je suis sûr qu'elles se proposent d'enivrer les Indiens et de s'échapper quand ils dormiront comme des brutes.

— Possible, mon cousin, possible, mais leur fidélité pourrait bien recevoir un accroc?

— Oh ! c'est un détail dont je me soucie comme d'une balle perdue. Mais je ne vois pas l'Indienne des établissements.

— Oui. Ours et buffles ! s'ils avaient touché à un cheveu de sa tête!

— La voici ! regarde ; elle est étendue derrière ce lot de pelleterie qu'ils t'auront enlevé aussi, sans doute.

En effet, Yureska, les pieds et les mains liés, était couchée à côté d'un gros paquet de fourrures. Aux lueurs projetées par le feu, on découvrait son visage pâle, mais résigné, tourné vers le ciel.

— Que décidons-nous? dit Louis le Bon.

— Les Janktons sont tous armés de carabines. Si nous attendions qu'ils fussent tout à fait ivres?

— Ce n'est pas mon opinion, répliqua le trappeur, que la jalousie commençait à picoter ; nous avons chacun trois coups à tirer ; avec cela, on démolit six hommes. Ils sont huit; ainsi donc, nos armes déchargées, les chances demeureront en notre faveur, car les squaws nous prêteront leurs ongles et leurs dents.

Ce plan souriait peu au capitaine ; naturellement opposé à l'effusion du sang ; mais, sans plus attendre, Louis le Bon avait, d'un coup de carabine, tué un Indien qui pressait amoureusement la squaw à la couverture bleue.

Avec ses pistolets, il coucha aussitôt à terre deux autres Janktons; le reste de la troupe, abruti par les spiritueux, et s'imaginant qu'ils étaient surpris par une armée d'agresseurs, se dispersa dans la prairie, en proie à une irrésistible panique.

Aucune des femmes ne les suivit.

— Ours et buffles ! il était temps, s'écria le trappeur en se précipitant vers les misérables créatures qui, terrifiées, se cachaient la face dans leurs couvertures.

Ls capitaine Mathieu courut à Yureska, coupa les liens dont elle

était garrottée, et l'assit sur le paquet de pelleteries, car l'émotion Fayait presque paralysée.

— Ah! mes belles, il paraît que vou avez du goût pour les vermines ; mais je ne m'accommode pas de ces plats-là, moi! disait Louis le Bon à son trio féminin. Allons! debout! et chargeons sur nos épaules le butin dont m'avaient dépouillé ces serpents à sonnettes. Des fourrures pour plus de cent louis, mes cornes, mon mobilier, mes trappes, mes effets, et jusqu'à ma provision de whiskey, voyez-vous ça, les gredins !... sans compter mes femmes ! On vous en donnera des brins de. fille comme ceux-là pour les gâter ! tas de bandits ! Voyons, La Vipérine, dépêchons, mademoiselle pas pressée ! Et toi, Crapaude, pas de ces fainéantises ; ce sac n'est pas trop lourd pour toi. Tu préférais faire des mamours à cet affreux Peau-rouge, hein? Que je t'y reprenne un peu, et malgré toute ma tendresse pour tes beaux yeux, je te ferai faire connaissance intime avec la baguette de ma carabine. Frétiilaute, tu porteras la grande chaudière. Comme tu m'as eu Fair plus sage que ces vilaines gourgandines, il est juste que tu sois récompensée. Ohé ! capitaine, êtes-vous prêt? Vous avez eu tort de ne pas m'imiter. Les scélérats ne sont pas loin. Ils reviendront ; détalons au plus vile.

Tandis que le trappeur stimulait ainsi son monde, en ramassant ç;\ et là les objets dont les Janktons l'avaient dépouillé, Alfred, cédant à l'ardeur de son âge, accourait avec les chevaux.

Vous dire sa joie, en retrouvant Yureska saine et sauve, n'est pas en mon pouvoir. L'heure n'était pas propice aux longs épanchements. Les trois hommes tinrent conseil et résolurent de retourner auprès du petit lac passer le reste de la nuit. Tout le bagage fut placé sur le dos des chevaux. Louis le Bon rechargea ses armes et la troupe se remit en marche, Yureska donnant le bras à Robin.

— A-t-on des nouvelles d'Alpin nse?

Telle avait été lu première question de la jeune liile.

— Hélas! aucune ; mais nous avons bien lieu de croire qu'il est arrivé sans encombre à la maison Jasper.

— Puisse-t-il, mon Dieu, en être ainsi ! soupira Marie.

— Mais toi, ma sœur? s'informa Robin.

Yureska lui redit l'histoire que leur avait contée !<* trappeur, en

ajoutant qu'il avait eu pour elle les égards d'un frère et qu'elle lui devait bien certainement la vie.

— Ce matin, ajouta-t-elle, comme ce brave homme était absent, des Indiens nous surprirent. Nous essayâmes de nous défendre, mais sans succès. Après nous avoir désarmées, les assaillants pillèrent la cabane, la livrèrent aux flammes, et ils nous emmenaient captives, lorsque le capitaine Mathieu et Louis le Bon nous ont délivrées.

— Quel bonheur d'être enfin réunis ! dit Alfred en pressant doucement le bras de la jeune fille sous le sien.

Yureska allait lui répondre, mais une éblouissante clarté qui jaillit tout à coup sous leurs yeux l'en empêcha.

— Ours et buffles ! la prairie est en feu ! proféra le trappeur en arrêtant les chevaux.

— En feu ! répéta machinalement Alfred.

— Oui, en feu ! Quelques tisons auront roulé de la cabane et enflammé les fougères qui l'environnaient.

— Alors, obliquons à droite ou à gauche, pour éviter l'incendie dit le capitaine Mathieu.

— Impossible, repartit brusquement Louis le Bon ; à droite et à gauche s'étend un marais infranchissable. Il faut rétrograder au risque de rencontrer encore les Janktons. Ah ! Poignet-d' Acier, vous avez commis une faute grave en les ménageant. Quand on trouve un serpent sur son chemin c'est folie que de ne pas l'écraser. Battons en retraite, car le feu marche à pas de géant et, avant un quart d'heure, il envahira cette place.

La petite troupe fit volte-face; mais, comme elle achevait ce mouvement, des glapissements sinistres s'élevèrent de différents points de la prairie.

— Ce sont les maudits Janktons qui se rappellent ; nous sommes pris entre deux dangers ! dit le trappeur Louis, en s'arrêtant de nouveau pour écouter.

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