‹ La HuronneChapitre 37 sur 38 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

COMME QUOI L'AUTEUR, EN DÉVOILANT PLUSIEURS MYSTÈRES, OUBLIE, PEUT-ÊTRE A DESSEIN, D'EN TRANCHER UN ASSEZ IMPORTANT.

— Ah! s'écria-t-il, après un moment de silence anxieux, ce que je redoutais arrive. Les scélérats viennent de mettre le feu à l'autre bout de la prairie. D'ici à quelques minutes, nous serons enfermés dans un cercle de flammes.

Il disait vrai.

Les Janktons, s'étant aperçus de l'incendie allumé vers le lac, avaient lancé une torche embrasée au milieu des grandes herbes sèches, devant eux. Attisée par une forte brise, la conflagration faisait des progrès foudroyants, en arrière et en avant des aventuriers. Du côté de la cabane, elle se présentait comme un immense croissant dont les cornes dévorantes tendaient rapidement à se rejoindre et dont l'effrayante figure, d'un rouge blanc à sa base, s'empourprait en s'élevant à l'horizon, roulait à son sommet des nuages rougeâtres pailletés d'étincelles et pâlissait l'azur du ciel où les étoiles, n?guère si brillantes, n'apparaissaient plus que comme des points vagues, incertains. Du côté des Indiens, le feu affectait, dans sa course, la forme d'une flèche, dirigée sur nos amis.

Un pétillement sec, lugubre avant-coureur, précédait le terrible

fléau. L'air commençait à s'échauffer. Des millions de flammèches flottaient dans l'espace et tombaient en pluie ardente sur les malheureux, de plus en plus menacés par l'incandescence de ce brasier torréfiant, qui mesurait un mille au moins de rayon. Les femmes du trappeur éclatèrent en sanglots.

— Ours et buffles ! allez-vous cesser vos pleurnicheries, satanées sorcières ! leur cria-t-il.

Et comme elles continuaient, il ajouta :

— Taisez-vous, vipères, où je vous laisse boucaner ici !

La menace produisit un effet excellent sur les squaws et mit aussitôt fin à leurs lamentations.

Yureska s'appuyait, calme et résignée, au bras de Robin qui, véritable artiste, contemplait avec amour les flamboyants décors que la combustion dressait autour d'eux.

— Il faut pourtant sortir d'ici, dit Mathieu, d'un ton rêveur.

— C'est ce à quoi je songe, mon cousin, répliqua Louis le Bon. D'où vient le vent?

— Il me semble qu'il vient de l'est.

Le trappeur plongea la main dans sa carnassière, en tira une plume et la laissa aller.

— Oui, il vente de l'est! murmura-t-il après avoir suivi du regard la direction que prenait la plume. C'est tant mieux. Nous avons une chance de nous tirer d'embarras. Battez du briquet, Poignet-d'Acier, et mettez le feu à la prairie dans le sens du vent; comme cela nous nous ouvrirons un passage.

Cette idée était excellente. Le capitaine Mathieu s'empressa de l'exécuter.

Pendant que le nouvel incendie, activé par les souffles du soir, déployait ses ailes en avant des voyageurs et volait à la rencontre du premier, rasant tout et frayant une voie praticable sur son passage, le trappeur faisait monter deux de ses femmes sur un cheval, la troisième avec Yureska sur un autre, et chargeait le dernier de ce qu'il avait de plus précieux.

Il saisit cet animal par la bride, le capitaine prit de même celui qui portait les squaws et Alfred la monture de la Huronne.

Cette disposition était, on le conçoit, destinée à calmer les chevaux, effrayés par les lueurs, lqs crépitations de l'embrase fient et

'qui faisaient des difficultés pour avancer sur ia route brûlante qu'il fallait parcourir jusqu'au lac.

Elle réussit à merveille. A minuit, hommes, femmes et chevaux campaient sur la berge du lac et s'y reposaient, en sûreté, des fatigues de cette émouvante journée.

Le lendemain, en s'éveillant, Alfred Robin fut frappé par un sombre tableau de désolation. La prairie, si luxuriante, si richement émail lée, la veille, n'offrait plus au regard qu'une vaste étendue de terrains noirâtres, parsemés de broussailles décharnées, squelettiques, et d'où s'exhalait une odeur nauséabonde.

Tandis que, appuyé à un arbre, il considérait tristement celte scène mélancolique, on lui toucha familièrement l'épaule.

— Eh bien, jeune homme, que pensons-nous de l'existence des chasseurs? Elle a ses vicissitudes, n'est-ce pas? Et vos blasés de la civilisation ignorent qu'il est des impressions bien autrement vives que celles qu'on reçoit dans les salons, au contact du beau monde? N'aimeriez-vous pas ce genre de vie ?

— Pour dire la vérité, il ne me charme que médiocrement, répliqua l'artiste qui, au premier mot, avait reconnu le capitaine Mathieu. J'avoue cependant qu'il peut avoir ses attraits pour certaines natures cruellement éprouvées par les passions, continua-t-il, en* regardant fixement son interlocuteur.

— Comme la mienne, n est-ce pas? repartit, avec un sourire Poignet-d' Acier, qui devinait la pensée d'Alfred.

— Je n'ai pas dit cela, murmura l'artiste confus.

— N'importe, jeune homme, je suis bon diable; je ne vous en veux pas de votre allusion. Elle est trop juste pour que je m'en formalise. Vous avez bien touché, j'ai eu quelques orages dans le cours de mon existence. Et qui n'en a eu ? Vous-même, mon enfant, quoique à votre printemps seulement, n'avez-vous pas déjà été rudement secoué? En 1838, après la révolution, votre était à prix. Maintenant, vous voici lancé dans un voyage de deux mille lieues par amour. Ne rougissez pas. Ce n'est point une mauvaise action que celle que vous avez entreprise. Et puisque nous y sommes, causons-en un peu. Voyons, soyez franc; quels sont vos projets?

Cette question, faite à brûle-pourpoint par un étranger, souleva une irritation dans l'esprit d'Aifreu1. Malgré sa, reconnaissance pour

le capitaine et le penchant qui l'entraînait vers lui, il se révoltait parfois contre l'empire que ce mystérieux personnage exerçait sur sa volonté. Le visage du jeune homme révéla les sentiments qui l'agitaient, car Mathieu poursuivit, sans attendre sa réponse :

— Vous vous trompez, mon ami ; c'est par affection pour vous, et non par une curiosité puérile que je vous interroge. Ne sais-je pas bien ce qui vous a amené ici, vous, M. Mougenot et la Huronne? En 1839, votre imagination enthousiaste s'ennuyait du repos qui avait succédé aux troubles politiques. Elle demandait un aliment à :on besoin d'activité, et vous vous êtes épris de MHe Victorine de Nelsac ; est-ce bien cela ?

— Qui a pu, monsieur...? balbutia Alfred.

— Bon, vous l'avez d'abord aimée par besoin d'activité, disais-je. Les parents étaient riches, vous pauvre, premier obstacle ; ils sont nobles ou prétendent l'être, ce qui est pis ; vous sans famille avouée, secoud et infranchissable obstacle. Ces empêchements ont joué leur rôle habituel. Ce qui n'était que caprice au début, est devenu amour violent, passion en quelques mois. Vous êtes beau, fougueux, poëte ; MUe Victorine est tendre, passablement romanesque. Elle vous a payé de retour, comme on dit. Et un soir, vous avez formé le projet d'aller vous marier aux États-Unis... N'est-ce point cela?

— J'avoue...

— Mais, reprit Poignet-d'Acier, toujours souriant, M. de Nelsac ne voyait pas la chose comme vous. Une lettre anonyme l'avertit de votre dessein, et il aposta quelques boules qui, au moment même où vous alliez vous embarquer, s'emparèrent de vous et de Mlle Victorine. On la conduisit...

— Comment, vous sauriez, monsieur... ? s'écria Robin, en ouvrant de grands yeux.

— Patience, jeune homme. On la conduisit donc aussitôt à New- York, où elle fut déposée à bord d'un navire, le Tonquin, si j'ai bonne mémoire, qui appareillait pour Astoria, poste américain dans le Pacifique. Le même agent qui l'avait menée à New-York prit passage avec elle sur le Tonquin, et, d' Astoria, la transporta à une maison de dames religieuses, près du fort Vancouver, sur le Rio-Columbia.

— Mais, dans quelle intention? demanda Alfred, qui prêtait maintenant une oreille attentive au récit du capitaine.

— Dans l'intention de lui faire prenu re le voile. Elle gênait ses parents, qui ne lui pardonnaient pas et ne lui ont pas encore pardonné d'avoir écouté vos déclarations. Il y a des parents comme cela qui, sous couleur de veiller au bonheur de leurs enfants, les tueraient plutôt que de ne pas leur imposer leurs goûts et leurs fantaisies.

Après cette réflexion, où perçait une teinte d'amertume, Poignetd' Acier fit une pause.

— Qu'est-elle devenue? dites-le-moi, monsieur, je vous en conjure ! s'écria Robin en lui saisissant la main.

— J'ai eu, répondit-il lentement, de ses nouvelles par un ami, avant de quitter la rivière Rouge. Cet ami revenait de Vancouver, d'où il était parti au commencement d'avril. Ainsi, elle se portait bien, il y a environ six mois.

— Mais, ce n'est pas tout, dit Alfred d'une voix altérée par l'émotion.

— Je vous comprends, mon ami, répliqua le capitaine avec bonté ; vous craignez qu'elle n'ait prononcé des vœux irrévocables. Rassurez- vous.

— Oh ! merci, merci, mille fois, monsieur! dit le jeune homme, en pressant chaleureusement la main du capitaine contre sa poitrine. Croyez que ma gratitude...

— Bast ! bast ! ne parlons pas de cela, répondit Mathieu , que l'attendrissement de l'artiste gagnait malgré lui.

— Oh ! répétez-moi qu'elle est libre !

— Libre, comme vous, mon ami ; c'est-à-dire, entendons-nous, elle ne s'est liée par aucun serment, Ni les prières, ni les menaces n'ont pu triompher de sa détermination ; mais on la tient à l'œil et son enlèvement ne me parait pas chose aisée. Voilà pourquoi je me suis permis, tout à l'heure, de vous demander quels étaient vos projet s; jeune fou ?

Ces derniers mots furent prononcés avec un tel accent de tendresse, qu'Alfred se sentit remué jusqu'au fond des entrailles.

Mais le capitaine reprit aussitôt son calme ordinaire et répéta sa question.

— Mon Dieu, je n'en ai point encore, répondit distraitement Robin.

— Voilà bien les jeunes gens! dit Mathieu en donnant une petite

tape sur la joue de l'artiste; désirent-ils une chose, ils ferment les yeux et se jettent tête basse du côté où elle luit sans calculer ni la distance ni les difficultés, sjins même songer aux impossibilités. Aussi dépensent-ils souvent en pure perte des forces et un temps précieux. Mais enfin vous avez bien un plan, mon ami?

— Ma foi, non. Nous nous sommes mis en route avec l'espoir que les circonstances nous aideraient. D'ailleurs Yureska s'était chargée de l'affaire .

— Ah ! cette Huronne ! Votre ami veut l'épouser, n'est-ce pas ?

— Il n'a pas d'autre souhait ; mais quoique Yureska l'aime, elle ne paraît pas disposée à l'exaucer. Un préjugé de race la retient,

— Singulière créature î murmura le capitaine. Puis il ajouta d'un ton plus élevé :

— N'a-t-elle pas été élevée avec Victorine?

— Oui, elle est sa sœur de lait. Elles seraient sans doute restées ensemble ; mais la mère d' Yureska étant morte pendant que celle-ci était en bas âge, le père se remaria à une Indienne fière, vaniteuse et ennemie des blancs, la Corneille-Noire, qui ne voulut pas que sa belle -fille fréquentât Victorine. Depuis lors, les deux jeunes filles ne se virent plus guère qu'à la dérobée. Mais la mutuelle affection qu'elles avaient sucée au même sein ne s'est jamais démentie, car dès qu' Yureska apprit l'existence de Victorine par un Indien, elle nous proposa d'aller la voir et la délivrer s'il était possible.

— Et, en vrais Canadiens écervelés, vous n'avez pas pensé à prendre la voie de mer ?

— Pardon; je l'aurais fait, car le trajet est plus facile ; mais il fallait trouver un navire, et j'étais informé qu'il n'en partirait point cette année des ports de l'Atlantique pour Vancouver.

— Et votre retour? car enfin vous ne vous proposiez pas, j'imagine, d'offrir pour cadeau de noces aune jeune fille délicate comme Mlle de Nelsac une pérégrination de six mille milles à travers les tribus sauvages et les territoires incultes du Nord-Ouest?

— Je confesse, dit Alfred en souriant, que je n'avais pas envisagé cette perspective.

— Elle vous attendait cependant. A moins, continua le capitaine de son ton narquois, que vous n'eussiez préféré vivre en aimable communion d'idée et de procédés avec les Têtes -plates, les Nez-

percés, les Chinooks, les Pends-d'oreille et les Indiens de Sang, société ordinaire delà Colombie.

Alfred ne répondit pas à cette boutade; il paraissait tourmenté par une idée obsédante.

— Je parie que vous avez une question à m'adresser? lui dit Mathieu.

— J'en conviens, monsieur, mais je n'ose.

— Ne suis-je pas quelque peu votre ami ?

— Eh bien ! monsieur, s'écria Alfred avec la vivacité d'un homme qui cède, quoiqu'à regret, à un irrésistible besoin d'épanchement, eh bien, vous qui me connaissez si bien, savez-vous ce que c'est que ceci ?

En disant ces mots, il tirait de son capot un portefeuille de maroquin et en extrayait un sachet octangulaire en cuir marqué de signes rouge.

A cette vue, Bras-d'Acier détourna brusquement la tête.

— Et cela? ajouta Robin en sortant de sa poitrine un sachet parfaitement semblable au premier, mais qui pendait à son cou par une fine chaîne d'or.

Soit ignorance, soit effort inouï de volonté, le capitaine ramena sur son interlocuteur un visage serein, et répondit tranquillement en regardant les deux amulettes :

— Ma foi, jeune homme, je ne sais; mon art divinatoire ne va pas jusque-là ; ces brimborions sont très-curieux. De qui les tenezvous?

Alfred était trop ému pour avoir saisi le mouvement passager de Bras-d'Acier. Ce qu'il savait de "son histoire, il le conta au capitaine avec les incidents de la mort de Mariette, la pauvre marchande de gâteaux de la porte Prescott.

Pendant ce bref récit, fait d'une voix navrée, le capitaine Mathieu demeura impassible. Pas un muscle de sa face ne bougea; mais un observateur attentif eût peut-être remarqué que ses dents étaient violemment serrées les unes contre les autres ; que ses lèvres blêmissaient et que des gouttes de sueur se montraient à la naissance de ses cheveux.

— Malheureuse enfant ! Et vous avez veillé à ses funérailles? dit-il sourdement, quand Alfred eut terminé.

— N'était-ce pas mon devoir?

— Oui, jeune homme, c'était votre devoir; mais tant d'autres ne font pas le leur!

L'arrivée d'Yureska coupa court à cet entretien.

— Comment vas-tu, aujourd'hui, ma sœur? s'empressa de lu dire Bras-d'Acier.

— Mieux, reprit-elle ; ma fièvre est passée , et je viens vous demander de partir.

— Es- tu donc assez forte pour nous suivre?

— Oh! oui, s'écria-t-elle. Est-ce que ridée de voir bientôt Alphonse ne me soutiendra pas ? Il n'y a pas pour plus de trois jours de marche d'ici à la maison Jasper ; les femmes de Louis le Bon me l'ont dit ; je suis sûre de ne pas manquer de vigueur en route.

— Je vais, dit Bras-d'Acier, tout organiser pour le départ.

Il s'approcha du trappeur, qui fourbissait ses armes, tandis que les squaws apprêtaient le déjeuner.

— Quel est ton dessein, mon cousin? lui dit-il.

— J'ai envie de retourner sur le territoire des Grands- Couteaux4, répliqua Louis. De longtemps la chasse ne sera profitable dans ces parages. Les frontières de l'Orégon sont giboyeuses, j'y planterai ira tente cet hiver. Quant à toi, Bras-d'Acier, si tu veux gagner la maison Jasper, je te fais présent de trois chevaux. Tu trouveras sur ta route, en suivant la branche sud delà rivière Pembina, des caches où j'ai renfermé des sacs de pemmican et de poudre.

Le capitaine voulut lui payer ses chevaux ; mais Louis le Bon refusa obstinément.

— Je suis heureux de te rendre un service, mon cousin, dit-il. Une autre fois tu m'obligeras. Aujourd'hui, j'ai ce plaisir ; ne le gâte pas par tes offres! Si même une de mes femmes...

— Merci, merci, mon cousin! s'écria le capitaine en riant.

— Enfin, c'est comme tu voudras; mais sois certain que je te la donnerais de bon cœur, et au choix, dit le trappeur d'un ton qui ne permettait pas de suspecter un instant la sincère cordialité de ses propositions.

Mais ni les chatteries de Vipérine, ni les robustes appas de Crapaude, ni la provoquante carnation de Frétillante, n'avaient séduit

1 Les indiens et les trappeurs désignent souvent les Américains par cette appellation.

le capitaine. Il renouvela ses remercîments au généreux Louis le Bon; on déjeuna solidement, d'un cuissot du daim tué la veille ; les trois amis enfourchèrent leurs montures, saluèrent une dernière fois le trappeur et ses compagnes, et s'acheminèrent vers les sources de la rivière Pembina.

Ils n'avaient pas emporté d'aliments ; mais les caches du trappeur leur fournirent plus de nourriture qu'il ne leur était nécessaire. Ces caches sont des silos, que les voyageurs et chasseurs du Nord creusent dans la terre, et où ils déposent des provisions qu'ils retrouvent ensuite aux époques de disette. Des marques particulières en indiquent la place.

Quatre jours ne s'étaient pas écoulés, quand les trois cavaliers entrèrent dans la vallée Jasper, à cinq lieues des montagnes Rocheuses, dont les pics altiers se confondent avec les cieux.

Un lac étroit arrose cette vallée, d'où descendent les eaux impétueuses de l'Arthabaska, qui court se perdïe au nord, vers le 55<* degré de latitude dans le lac du même nom.

La maison Jasper, célèbre comme dernière station avant les montagnes Rocheuses, s'élève au pied du lac. C'est une chétive habitation, construite par un pauvre trappeur qui, comme beaucoup d'autres dans l'Amérique du Nord, a, sans s'en douter, immortalisé son nom, en s'établissant sur un point alors presque totalement inconnu du reste du monde.

Tout le pays circonvoisin, sur une étendue de plus de cent milles, porte, en effet, ce nom : lac Jasper, vallée Jasper, mont Jasper, rivière Jasper, etc.

La vallée est très-fertile, les cours d'eau poissonneux, les gorges attenantes giboyeuses ; et, quoique le froid sévisse rigoureusement l'hiver, quoique la chaleur y écrase Fêté par sa lourdeur de plomb, la vallée Jasper me semble, en raison de sa position topographique, destinée à devenir un jour le centre d'une colonie riche et puissante.

Cependant, elle ne possédait, en 1843, qu'une maison ceinte d'une palissade de pieux de cèdres, avec quelques hangars à l'extérieur.

Ces hangars sont appropriés aux chevaux dont se servent les employés de la Compagnie de la baie d'Hudson pour gagner le campement des Barges, au delà des montagnes Rocheuses, où commence à être navigable la rivière Columbia, qui va se verser dans el

Pacifique, après avoir baigné un littoral de près de cent quatrevingt-dix-sept mille milles carrés.

Le cœur d'Yureska battait fort en approchant de la station. Un pressentiment lui disait que c'était là qu'elle reverrait Alphonse, dont elle était séparée depuis bientôt quatre mois. Aussi marchaitelle en tête de la colonne, pressant ses compagnons, se dressant sur ses étriers, et aiguisant ses regards pour distinguer au loin le premier signe de son bien-aimé.

Mais son impatience fut déçue ; Mougenot ne se montrait pas.

Quand ils ne furent plus qu'à quelques pas du poste, la jeune fille se prit à trembler. Des craintes affreuses l'assaillirent. Elle ralentit instinctivement l'allure de son cheval. Elle l'aurait arrêté tout à fait, si elle eût été seule.

— * Allons, du courage, ma sœur ! lui dit Alfred en faisant un geste au capitaine, qui lança sa monture au galop et fut en un instant à la porte de la station.

Trois ou quatre individus accoururent à sa rencontre.

Mathieu échangea rapidement quelques paroles avec eux, et, se levant sur ses étriers, agita son chapeau en criant :

— -Hourra! Mougenot est ici!

— Soutiens-moi, mon frère, dit Marie, qui pâlit et s'affaissa sur sa selle.

En rouvrant les yeux, la jeune fille se trouva dans les bras de son amant. Il l'avait assise au pied d'un arbre et baignait d'eau fraîche son visage décoloré.

Je passe sous silence la scène qui suivit ; elle est de celles que la parole et la peinture flétrissent quand elles s'avisent d'essayer de les reproduire. Comme l'impalpable poudre d'or qui glace les ailes du papillon, elles enchantent l'âme, mais se fanent dès qu'on les touche du doigt.

Le voyage d'Alphonse Mougenot, depuis la maison Norway, avait comparativement été aussi paisible que celui de ses amis avait été accidenté. A. part son inquiétude sur leur sort, il n'avait éprouvé qu'un chagrin sérieux, la mort de Tête-de-Renard, qui s'était noyé, en voulant sauter un rapide près de la station Garleton. Quant à lui, il jouissait d'une santé parfaite et se sentait tout disposé à continuer le voyage.

Cependant la saison était avancée. L'automne avait mordoré la

chevelure des arbres; les nuits se faisaient froides, et l'hiver sisoialait déjà son approche par de fréquentes gelées. Les gens de Jasper conseillèrent aux voyageurs d'attendre le printemps pour se remettre en route. Ceux-ci fermèrent l'oreille aux avis, et partirent après quelques jours de repos.

ils s'étaient munis de raquettes et de vêtements de fourrure.

Bien leur en prit, car, à la gorge du Bol -de-Punch, entre les pics Brown et Hooker, ces colosses des montagnes Rocheuses, dont la cime domine de cinq mille mètres le niveau de la mer, une tempête de neige les força à quitter leurs chevaux pour continuer le chemin à pied. Le pays a un aspect sauvage terrifiant. Des masses énormes de granit surplombent le sentier tortueux et abrupt que l'on suit dans l'encaissement des montagnes. Parfois ces masses se détachent de leur base et roulent avec un fracas horrible au fond de profonds ravins ; parfois elles barrent le passage ; il faut que le piéton les gravisse en se taillant à la hache des escaliers dans leurs flancs ; parfois, en tombant, elles détournent le cours d'un torrent et causent de vastes inondations.

Quand le temps est beau, la traverse des montagnes Rocheuses exige une semaine ; mais quand la pluie a défoncé les sentiers, ou quand la neige les a couverts, cette même traverse demande souvent o mois. Heureux alors celui à qui elle n'a pas été fatale !

Nos aventuriers s'étaient renforcés de deux engagés métis. Ils avancèrent à petites journées, marchant tantôt en raquette, et tantôt escaladant avec les pieds, les genoux, les mains, des pitons presque inaccessibles ; tantôt aussi franchissant quinze ou vingt fois dans la même journée des torrents impétueux, au milieu desquels ils entraient fréquemment jusqu'aux aisselles et d'où ils sortaient couverts de glaçons. La nuit, ils reposaient dans des trous pratiqués sous la neige, les pieds tournés vers un feu que chacun d'eux était obligé d'entretenir tour à tour. Ajoutez à ces fatigues, à ces souffrances, qu'Alfred et Alphonse furent pris du mal de raquettes1 , que la réverbération de la neige donna à Yureska des brûlements d'yeux, et vous aurez une idée amoindrie des incroyables tourments contre lesquels ils eurent à lutter avant d'atteindre le campement des Barges.

1 Mal des plus douloureux. Il est produit par réchauffement que causen au pied les courroies qui servent à attacher les raquettes1.

— 3iG —

Je puis certifier au lecteur que, loin d'exagérer, je passe sous silence la moitié des tortures qui attendent le voyageur assez imprudent pour tenter de franchir les montagnes Rocheuses du nord à la fin de l'automne.

Au campement des Barges la caravane fit une halte de quelques jours pour se rétablir.

Elle s'embarqua ensuite dans deux grands canots, sur le rio Columbia, fleuve dangereux, entrecoupé de rapides, de récifs et de remous, mais dont les rives merveilleuses semblent avoir thésaurisé toutes les beautés naturelles que l'imagination d'un artiste peut rêver. Ce ne sont que forêts majestueuses, campagnes superbes, murailles de balsalte qui de loin font l'effet de forteresses avec leurs tourelles, leurs créneaux, leurs mâchecoulis, leurs batteries. La faune est à l'égal de la flore. On rencontre sur ces bords enchanteurs les animaux des deux hémisphères, depuis l'ours blanc du Nord jusqu'à la panthère des régions méridionales, depuis le grand hibou polaire jusqu'au colibri des tropiques.

Admirateurs passionnés de la nature Alfred et Alphonse ne se lassaient pas de contempler le panorama magique et incessamment varié qui se déroulait à leurs regards.

Un jour qu'ils venaient de doubler la pointe du fort des Nezpercés, à la jonction de la rivière de ce nom avec le Columbia, Alfred aperçut tout à coup, en avant d'eux, un canot de forme bizarre. Il était peint en rouge et apparemment monté par quatre individus : deux aux deux bouts et deux au milieu. Les premiers ramaient ; les seconds étaient immobiles. On ne voyait, du reste, que la tête de ces derniers, dont le corps était emprisonné dans un sac de peau.

— Vous voulez savoir ce que c'est que cette embarcation? dit le capitaine Mathieu aux jeunes gens ; c'est un convoi funèbre de Chinooks. Des deux têtes qui sortent de ce sac de peau, l'une est vivante, c'est probablement celle d'un esclave ; l'autre est morte, c'est assurément celle d'un grand guerrier. Cela est horrible, n'estce pas ? Mais une chose plus horrible c'est que l'esclave sera transporté, lié au cadavre, dans un lieu où il restera trois jours sans nourriture, après quoi un autre esclave sera chargé d'étrangler ce malheureux. Voilà comment la tribu des Chinooks honore les funérailles de ses chefs.

— Mais il faut délivrer ce pauvre homme ! s'écria Alfred.

— Il faut, répondit Mathieu, laisser les sauvages agir à leur guise, si nous ne voulons pas être égorgés par eux. Les peuplades qui habitent le rio Columbia sont les plus sanguinaires du Nord- Ouest ; prenons garde de nous attirer leur ressentiment.

Ce fut le dernier incident notable qui précéda le débarquement de la petite expédition au fort Vancouver, fondé en 1824 par le docteur John Mac Longhlin, sur une éminence près du Columbia et à trente lieues de la mer.

Il est l'entrepôt d'un commerce cor^idérable et ressemble assez au fort Williams pour qu'il soit inutile d'en donner une description.

En atterrissant, le capitaine Mathieu, prit Robin à l'écart et lui dit :

— Jeune homme, avez-vous confiance en moi?

— Oh! monsieur, je serais bien ingrat...

— Bon; ainsi vous suivrez en tous points la ligne de conduite que je vous tracerai.

— Je vous le jure.

— Pas un mot de vos projets à qui que ce soit. Aux questions qui vous seront adressées, répondez que la passion des aventures seule vous a attirés ici vous et M. Mougenot. Tâchez aussi d'avoir de la patience. C'est la vertu essentielle à qui veut réussir dans une entreprise. La Huronne passera pour ma femme; il le faut. Elle est prévenue et consent à jouer ce rôle. J'espère que M. Alphonse ne sera pas jaloux ! ajeuta-t-il en souriant.

Alfred souscrivit à tout et commença, avec Mougenot, des explorations dans les environs du fort, pour tromper les heures qui leur paraissaient mortellement longues.

Le capitaine Mathieu et Yureska avaient quitté la factorerie deux jours après leur arrivée.

On était en décembre 1843.

Durant un mois on n'en entendit pas parler.

L'attente commençait à peser aussi lourdement à Mougenot qu'à Robin. Ils se surprenaient même à accuser le capitaine, quand ce dernier rentra à Vancouver, par une belle matinée de la fin de jan- Aier 1844.

— C'est fait! dit-il aux deux amis dont les regards les pressaient de questions.

Et, les entraînant dans une chambre particulière, il leur raconta qu'Yureska, ayant repris les vêtements de son sexe s'était rendue à la Mission, où elle avait eu plusieurs entrevues avec Victorine de Nelsac Pendant ce temps, le capitaine courait à Astoria, espérant y trouver un des navires américains affectés au service de ce poste. Son espoir s'était heureusement réalisé, un brick était mouillé dans la rade d'Astoria. Mathieu retint quatre passages, et retournant promptementà la Mission, décida, au moyen d'Yureska, Victorine à les accompagner. L'évasion du couvent était d'autant plus facile que la jeune fille sortait presque tous les jours, pour visiter quelques familles indiennes du voisinage.

Une fois en fuite, elle et Yureska avaient revêtu des habits d'hommes, et elles étaient maintenant, sous ce^ costume, à bord du brick américain.

En écoutant ce récit, Alfred ne se possédait plus de joie. Il pleurait , baisait les mains du capitaine, et poussait des exclamations folles.

— Venez, monsieur, menez-nous vers elle, dit-il quand son émotion se fut un peu apaisée.

— Non, mon ami, ma tâche est finie. M. Mougenot et vous descendrez en canot jusqu'à Astoria, et dans deux jours, s'il plaît à Dieu, vous ferez voile pour New-York.

— Quoi! -vous ne nous accompagnez pas, monsieur? exclama Mougenot surpris.

Le capitaine sourit tristement* et répliqua :

— C'est impossible, jeune homme, ma vie n'appartient plus aux civilisés, ils en ont brisé tous les ressorts moraux. Ce qui reste de force physique, je le donne volontiers au désert. Mon canot est là qui vous attend, partez et que le ciel vous protège !

— Laissez-moi, de grâce, vous faire une question ? dit Alfred d'une voix suppliante.

— Faites, mon ami.

— Eh bien, qui êtes-vous?... et par quel lien vous suis-je attaché?

Un nuage passa sur le front du chasseur ; mis il répon lit :r:cc une grave fermeté :

— Pour vous, comme pour le reste des hommes, je suis et dois être, mon ami, le capitaine Mathieu, surnommé Poignet-d'Acier, rien autre chose. Prenez néanmoins ce paquet, vous l'ouvrirez dans dix ans d'ici et pas avant. Vous me le promettez, n'est-ce pas?

— Je vous le jure, monsieur, dit Alfred, d'un ton mouillé de larmes.

Et il serra dans son portefeuille un paquet scellé que l'étrange capitaine venait de lui remettre.

— A présent, adieu, jeunes gens ! et soyez heureux ! cria celuici en sortant précipitamment de la chambre.

Deux minutes après, et avant qu'ils fussent revenus de leur stupéfaction, les sabote d'un cheval résonnèrent dans la cour du fort,

Alfred et Alphonse se jetèrent simultanément à la fenêtre et virent le capitaine Mathieu, qui remontait au galop le Colombia, dans la direction des montagnes Rocheuses.

Page 1