CONCLUSION
Un jour du mois d'avril de cette même année, deux Indiennes étaient assises dans un cabaret du village Laprairie, sur la rive gauche du Saint- Laurant, à deux lieues environ de Montréal.
L'une et l'autre fumaient en échangeant de rares paroles et en trempant fréquemment leurs lèvres dans un verre de gin chaud placé devant elles.
Vieilles toutes deux, et affreusement défigurées par une maigreur cadavéreuse qui mettait en relief tous les os de leur face, elles semblaient les vivantes incarnations de ces images que les artistes du moyen âge sculptaient, avec une sorte de sombre passion, dans leurs monuments légendaires.
— Dis-moi, mon frère, demanda à l'hôtelier celle qui paraissait la moins âgée, dis-moi, la bête-à-feu * arrivera-t-elle bientôt ?
— A midi juste, je te l'ai déjà dit, répliqua-t-il sèchement.
— Il est onze heures et demie, sortons, la Corneille-Noire, reprit l'Indienne en s'adressant à sa compagne.
1 Convoi de chemin de fer.
Elles quittèrent la taverne et s'acheminèrent lentement vers l'embarcadère du chemin de fer, au bord du Saint-Laurent.
Là, elles s'assirent sur une pièce de bois, devant la gare, et continuèrent de fumer pendant quelques moments en silence.
Il faisait doux, quoique la neige drapât encore les campagnes de leur épais manteau d'hiver, et que le Saint-Laurent n'eût pas encore rompu ses barrières de glace. L'air était calme, tiède, légèrement moite ; le ciel avait une teinte uniformément grise comme l'argent non poli ; cependant le temps était clair ; les objets se détachaient si vivement à l'horizon qu'on voyait très-nettement les maisons qui bordent les quais de Montréal. Du lieu où s'étaient arrêtées les deux Indiennes on pouvait même suivre, avec le regard, la route tracée sur la glace pour aller à la ville. Cette route avait, au reste, la couleur brun sale qui lui est particulière aux approches du printemps , quand elle a cessé d'être reblanchie par la chute des neiges. Quelques branches de sapin desséchées, jaunies, foulées aux pieds des chevaux, marquaient encore, çà et là, la place qu'avaient occupée les balises destinées à indiquer la piste aux voyageurs durant les tempêtes. La glace avait perdu ses tons de cristal. Elle était terne, spongieuse, pourrie, pour me servir du terme canadien. Des mares énormes la trouaient de distance en distance ; et de ces mares bondissaient de petites vagues qui, en courant à la superficie déjà attaquée par quelques chauds rayons de soleil, grésillaient comme l'huile en bouillonnant dans une poêle à frire. A des intervalles inégaux un mugissement sourd couvrait le bruit. C'était le Saint-Laurent qui, avide du grand air, après quatre mois de captivité, ébranlait les murs de sa prison. Quelques grands oiseaux de proie planaient majestueusement sur le fleuve, que croisaient, à tout instant, des bandes de cygnes et de canards sauvages.
Le tableau communiquait ce serrement de cœur que donnent toutes les choses animées ou inanimées, naturelles ou artificielles qui s'en vont en ruines.
Malgré son apathie ordinaire et l'indifférence des gens de sa race et de son âge pour les scènes de la création, la Corneille-Noire observait avec un intérêt réel la décomposition des glaces. Elle marmottait des paroles inintelligibles, en regardant tour à tour le fleuve et la ligne du chemin de fer de New -York, qui s'allongeait démesurément à sa gauche.
Tout à coup, elle tressaillit en disant :
— Voici la bête-à-feu î
Et, du bout de sa pipe, elle indiqua un panache de fumée qui ondulait, dans le lointain, au-dessus du railway.
— Tu vas être bien contente de revoir Yureska! fit l'autre Indienne.
Un rire sardonique contracta les traits de la Corneille-Noire.
— Yureska, a, dit-elle, fait prévenir la femme de son père, qu'en revenant des Pays d'en Haut, elle épouserait un visage pâle ; la femme de son père a consulté Ouaïche, l'Esprit qui connaît l'avenir; et Ouaïche a répondu à la Corneille-Noire qu'Yureska ne serait pas la femme d'un visage pâle ; et elle ne le sera pas ; le sang du dernier des Kurons ne doit pas dégénérer.
Comme elle achevait cette déclaration d'une voix saccadée et sentencieuse, des sifflements aigus et un roulement prolongé annoncèrent l'arrivée du train.
Parmi les voyageurs qui en descendirent, vous eussiez distingué deux couples charmants : c'était Alfred Robin donnant le bras à Victorine de Nelsac ; jeune femme pâle, frêle, d'une angélique beauté, qu'il avait épousée à New-York; et c'était, — ne l'avezvous pas deviné? — Alphonse Mougenot avec sa Marie, mais sa Marie qui avait remplacé son costume national par la toilette de nos élégantes et qui avait enfin promis de lui accorder sa main en rentrant à Québec.
A la vue de sa belle-fille, ainsi vêtue, la Corneille-Noire se prit à trembler de fureur, et au lieu de s'avancer vers Yureska, elle se cacha dans sa couverte et entraîna l'autre vieille derrière l'embarcadère.
— Ma sœur, lui dit elle, en contenant mal son irritation, retourne à l'auberge ; voici de l'argent : régale-toi d'eau-de-feu, en attendant la Corneille-Noire.
Puis, enveloppée jusqu'aux yeux de sa longue couverte, l'Indienne revint seule près du convoi.
— Un traîneau! criait Alphonse.
Mais, contrairement à l'habitude, il n'y avait point de voitures à Ja station.
— Je doute que vous puissiez vous rendre â Mon trial aujourd'hui, monsieur, dit au jeune homme un employé du chemin de fer.
— Et pour quelle raison, je vous prie ?
— Parce que la glace est mauvaise et qu'on craint une débâcle.
— Bah ! répliqua Mougenot, je connais cela, c'est une frime pour rançonner les voyageurs yankees et leur faire payer double prix le trajet d'ici à la ville ; mais nous sommes moins étrangers que nous n'en avons l'air. Au surplus, nous donnerons ce qu'on nous demandera.
— Cherchez dans le village, dit l'employé, mais je vous répète qu'il y a du danger.
Quelques carrioles qu'on distinguait sur la traverse affermirent Alphonse dans l'idée que le péril était moins imminent que l'assurait le commis. Après une courte délibération avec ses amis, il entra dans Laprairie où un charretier consentit à les transporter, pour un louis, à Montréal.
Tous quatre prirent place dans le traîneau, en riant franchement de la pusillanimité des autres voyageurs qui s'étaient décidés à coucher au village.
Deux chevaux vigoureux tiraient le s lé dont les patins s'enfoncèrent tout entiers dans la glace poreuse, de sorte qu'il ne glissa plus bientôt que sur le fond de sa caisse, ce qui fatiguait beaucoup l'attelage.
La Corneille-Noire, le visage masqué par sa couverte, suivait le véhicule par derrière, les jambes plongées jusqu'aux genoux dans la glace et la neige en fusion.
— Pauvre femme 1 dit Alphonse, touché de compassion, si ncus la faisions monter ?
Il adressa cette proposition à l'Indienne, qui répondit par un mouvement de tête négatif.
En approchant du milieu du fleuve, la irçarche devenait de plus en plus pénible ; le traîneau grinçait , les chevaux haletaient , des flocons d'écume tombaient de leurs naseaux fumants ; le charretier jurait, des craquements effrayants retentissaient à chaque minute.
Les jeunes gens ne riaient plus ; ils avaient même suspendu leur causerie ; Victorine se serrait timidement contre son Alfred, et Marie, troublée par un indicible sentiment de crainte, tenait ses yeux attachés sur l'Indienne qui, taciturne et la tête basse, piétinait dans l'eau à quelques pas de l'équipage.
— Bourgeois, dit tout à coup le conducteur, il faut débarquer;
la glace est trop pourrie en cet endroit, j'ai peur que la carriole ne cale *.
— Va toujours, poltron ! répliqua Alphonse.
— Non, non, débarquez, insista le charretier en arrêtant ses chevaux.
— Mais c'est impossible, ces dames vont se mouiller...
— Il a raison, intervint Alfred, en montrant à Mougenot une longue flaque d'eau qui coupait la traverse. Descendons, nous ferons le tour de la mare en portant nos amies dans nos bras.
Il sauta sur la piste et Alphonse en fit autant.
A ce moment, le pont naturel oscilla comme s'il avait été remué par quelque cataclysme sous-marin, des déchirements successifs, aocompagnés de mugissements formidables remplirent l'air ; toute la puissante structure de congélation s'effondra, fut mise en pièces, et, en moins de rien, des caps déglaces jaillirent du sein des ondes, en se ramassant, s'amoncelant, s'étageant les uns sur les autres, s'entre-choquant, se fracassant, s'écroulant, pour se réunir, se heurter, s'entasser encore avec un vacarme que je ne saurais comparer qu'à la décharge simultanée de cent pièces d'artillerie.
Mougenot et Robin avaient été instantanément séparés du traîneau par une large crevasse, devant laquelle s'était dressé tout aussitôt un mur de glaçons, haut de vingt pieds, et que les eaux écumantes, toutes chargées des monstrueux débris de leur cachot, renforçaient sans interruption, en poussant des hurlements de hôtes fauves.
Et derrière ce mur se jouait un drame affreux.
La carriole avait été brisée; les deux femmes, le charretier et les chevaux se débattaient dans un vaste abîme , formé autour d'eux par l'accumulation des banquises, et qui ressemblait à un lac ouvert au sein des montagnes polaires.
Debout, au faîte de ces falaises improvisées, la tête et les épaules nues, le corps ruisselant d'eau, la Corneille-Noire* pareille au génie de la mort, se repaissait de ce spectacle avec une avidité féroce.
Après quelques efforts infructueux pour atteindre les bords du gouffre, le charretier exhala un cri d'angoisse et disparut sous les fluts.
Cependant Yureska et Victorine, soutenues par leurs vêtements, 1 Enfonce,
tâchaient aussi de gagner les crêtes glacées de l'abîme. La première, sachant nager, poussait et encourageait l'autre. Enfin elles touchèrent la rive si désirée. Yureska, s'y cramponnant d'une main, aida de l'autre Victorine à se hisser sur cette rive. Mais la tâche était d'une difficulté que seul le désespoir, arrivé à son paroxysme, pouvait essayer de surmonter, car les ongles éraflaient la glace ou glissaient à sa surface de verre.
Et déjà les malheureuses femmes, épuisées, levaient leurs yeux au ciel pour lui adresser une prière suprême, quand la Corneille- Noire s'approcha de l'eau, se courba, saisit Victorine par les bras, et, se redressant avec vigueur, l'amena sur les glaçons.
— Sauve-moi aussi, mère... les forces m'abandonnent... cria Yureska d'une voix suffoquée et en lâchant prise.
— Jamais la noble postérité de Kondiaronk ne s'abâtardira ; le Grand-Esprit l'a défendu ! répliqua la Corneille-Noire, avec un ricanement diabolique.
Et elle se précipita dans la tombe liquide, qui se referma en tournoyant sur les deux Huronnes.
Le lendemain, on lisait dans un journal de Montréal ;
« La débâcle des glaces a eu lieu, mercredi dernier. Elle a été, comme il arrive trop souvent, signalée par un de ces terribles accidents dont l'imprudence est presque toujours la cause. Quatre de nos compatriotes, MM. Alfred R..., sa femme, M. Alphonse M... et une jeune fille inconnue, revenant par New-York d'une exploration dans le Nord-Ouest, ont voulu traverser le fleuve, malgré les sages conseils d'un employé du chemin de fer. Ils partirent de Laprairie dans un traîneau* à deux chevaux, conduits par le nommé Victor Lemulot. Ils étaient au milieu du fleuve, quand les glaces se rompirent soudainement. MM. R... et M... sautèrent du traîneau sur un glaçon, et parvinrent à atteindre le quai, grâce aux secours que leur portèrent de courageux citoyens. Mme R... fut entraînée sur l'île Sainte-Hélène, où on l'a recueillie à demi morte de froid et de frayeur. Quant à la jeune fille elle s'est noyée, avec le charretier et une
vieille Indienne, que Ton suppose être du village de Lorette, près Québec.
» Les cadavres de ces infortunés n'ont pas encore été retrouvés.
» Nous apprenons, avec un profond regret que tout le monde partagera, qu'à la suite de cette catastrophe, M. Alphonse M... a perdu la raison. C'est un de nos jeunes gens les plus distingués, qui avait su, par sa haute intelligence et son travail, se conquérir une place brillante dans la littérature franco-canadienne: »
— Mais Alfred Robin?
— Il vit très-heureux, dit-on, avec sa femme, dans un ravissant cottage, que vous ne manquerez pas d'admirer, si jamais vous visitez les chutes de Lorette.
— Et la lettre que lui avait remise le capitaine Mathieu, avant de quitter le fort Vancouver ?
— Mon cher lecteur, je tâcherai de vous répondre dans un prochain volume. En attendant, rappelez-vous M. Villefranche, le héros de notre prologue, et vous saurez ce que c'était que le capitaine Mathieu.