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CHAPITRE III

UN AMOUR COMME ON EN A RAREMENT VU, COMME ON EN VOIT PLUS RAREMENT, COMME ON EN VERRA TRÈS-RAREMENT

Après avoir quitté son ami Alphonse Mougenot et la maison des Escaliers du Casse-cou, Alfred Robin, le cœur plus lourd que la bourse, s'achemina vers la porte Prescott, en fredonnant un air d'opéra, car, je vous le dis en passant, il avait un faible : il affichait la gaieté quand son âme était noyée d'amertume.

Alors, comme aujourd'hui, les marches de la poterne de la porte Prescott étaient envahies par une nuée de marchandes : poissonnières, fruitières, pâtissières, passementières, Irlandaises pur sang, qui se sont délivré un brevet d'importunité, sans garantie aucune du gouvernement, nous aimons à le penser. Quand donc Alfred Robin passa entre la double haie des négociantes au petit pied, il fut incontinent assailli par un feu croisé d'apostrophes oscillants entre Fandante et le reforzando, avec la gamme chromatique pour trait-d'union.

— Glorious apples, sir !

— Splendid rauîton pies y myjewell!

— Look hère, mistherl the beautiful garmints.

— Well, my darling, wont you buy some sweeties ?

— Buy a thrifle, sir, to help the poor people along in thim hard limes *.

Comme il se peut, lecteur, que vous ne connaissiez pas mieux le patois des Paddies que votre serviteur, il s'abstiendra d'égrener davantage le chapelet des interpellations qui déchirèrent les oreilles d'Alfred Robin à ce moment.

Intrépide, comme un soldat éprouvé par plusieurs escarmouches, il s'avança bravement au milieu des harengères et s'arrêta devant une jeune fille, assise sur les degrés et à côté de laquelle on voyait un panier où s'entre-cherchaient quelques brioches, rares il est vrai, mais à la croûte dorée et appétissante au possible.

Cette jeune fille se tenait à l'écart, semblant éviter le contact de ses grossières concurrentes.

Si elle était pauvrement vêtue, sa toilette avait un air de propreté qui séduisait au premier aspect. On admirait presque cette câline de tulle qui couvrait à demi une forêt de beaux cheveux châtains soigneusement lissés et partagés sur le front ; cette robe d'indienne dont la couleur primitive avait disparu sous de nombreux lavages, et dont certaines pièces de teintes plus foncées attestaient « du temps l'irréparable outrage, » mais qui, vierge de toute tache, emprisonnait la taille la plus accomplie qu'on pût rêver. Cependant, Mariette, c'était le nom de la jeune fille, n'avait ni cette fraîcheur appelée bien méchamment, il faut en convenir, la beauté du diable, ni cette régularité de traits appelée bien raisonnablement, il faut en convenir aussi, la beauté classique, désignée de la sorte, par antiphrase, pour exprimer la laideur morne, froide et pédante d'une figure académique.

Mariette avait la face couturée, contournée même, parles ravages de la petite vérole ou plutôt de la picote (pou: nous servir de l'expression populaire au Canada) ; la peau mate et jaunâtre, les lèvres décolorées, et pourtant, par un bizarre caprice du fléau qui l'avait dévisagée, son front blanc et poli comme un marbre servait de cou-

1 Patois irlandais qu'on peut traduire ainsi : — Des pommes superbes, monsieur. — Des pâtés au mouton succulents, mon bijou. — Voyez., mon gentilhomme, les belles broderies. — Eli ! mon petit chéri, ne m'achetezvous pas quelques friandises? — Achetez-en, monsieur, pour aider les pauvres sens du bon Dieu dans ces temps de misère.

ronnement à deux yeux, si divinement ciselés, si radieux d'un doux éclat quand une mélancolie habituelle ne les voilait pas sous leur réseau de longs cils, qu'en les contemplant on s'oubliait à broder un roman d'amour. Et puis, ajoutons-le, la main de Mariette eût causé bien des jalousies dans les salons de la plus haute aristocratie, et son pied, toujours chaussé avec une sorte d'élégance, était digne de la main.

— Bonjour, mam'selle Mariette, dit affectueusement* Alfred en s'adressant à la jeune fille.

— Bonjour, monsieur, répondit-elle avec un trouble qui échappa à l'artiste.

— Eh bien ! mam'selle Mariette, comment vont nos petites affaires, aujourd'hui?

— Tout doucement, monsieur, je vous remercie.

— Vous paraissez triste, mam'selle Mariette. Est-ce que vous auriez du chagrin?

Un pâle sourire effleura la bouche de la revendeuse, qui répliqua en hésitant :

— Des chagrins !... dame, chacun a les siens, mais les pauvres gens en ont plus que les riches.

— Ça, c'est un peu vrai, mam'selle Mariette ; mais bah ! il ne faut pas vous imaginer que la fortune seule donne le bonheur, quoique je n'aie appris cette maxime que par ouï-dire, car la fortune et moi nous sommes deux ennemis irréconciliables. Mais je vous reliens là, comme un imbécile, sans songer que j'empêche vos chalands d'approcher. Voyons, qu'avez-vous à me vendre ?

— Ce que vous voudrez, dit Mariette en désignant du geste son panier.

— Des gâteaux de maïs, des pains d'épices, murmura Alfred, hum ! hum ! Zoé, n'est pas trop friande de ce genre de régal.

— Voici des ginger cakes.

— Des biscuits au gingembre, encore moins, dit Robin. Si j'en offrais un à Zoé, elle me bouderait pendant six semaines.

La pauvre fille reprit d'une voix altérée, après un court instant de silence.

— Voici aussi des buns !

— Des buns, jour de Dieu ! il ne manquerait plus que cela» C'est pour le coup qu'il faudrait m'attendre à un éternel adieu de ma

chérie ! des buns ! mais elle en a aussi grande horreur qu'un chat de la moutarde.

— Eh bien, prenez ces petits pâtés, dit Mariette, d'un ton encore plus altéré.

— Sont-ils à la viande ?

— Comme de raison.

— Magnifiques ! dit Alfred, combien la pièce?

— Cinq copes *, monsieur.

Le jeune homme leva les yeux au ciel, puis calcula sur ses doigts.

— Cinq copes ! fit-il de Pair d'un homme perdu dans les profondeurs d'un calcul compliqué; cinq copes!.... cinq fois cinq, vingtcinq. J'ai un trente : en dépensant vingt-cinq sous, il m'en resterait cinq pour mon tabac... cinq pour du tabac!.... mais est-ce que j'ai déjeuné? diable ! mon épigastre crie bigrement famine.... je ne dois pas avoir déjeuné! au reste, l'heure est passée... un homme rangé ne peut décemment déjeuner à midi.... Ainsi donc, je luncherai.... un pâté suffira! c'est cela : cinq sous de tabac, cinq sous de matière pour ce gouffre d'estomac, qui a le tort impardonnable de ne pouvoir s'habituer au vide ! Enfin, si mal faits que nous soyons, nous sommes incapables de nous refaire ! Revenons à nos pâtés. Je disais donc qu'en dilapidant dix copes pour mon animal, j'en aurais encore vingt à consacrer aux plaisirs de ma mignonne.

Et s'adressant à Mariette, qui écoutait distraitement ce monologue :

— Ayez la bonté de me donner cinq pâtés, dit-il.

— Cinq ! je n'en ai plus que quatre.

— Quatre ! hum ! c'est humiliant mam'selle Mariette, superlativement humiliant. Ça dérange toutes mes opérations mathématiques.

— Vous choisirez autre chose.

— Parfait, mais à condition que vous guiderez mon choix.

— Volontiers. Que dites-vous de cette tarte aux pommes?

— Superbe ! mais....

Les inflexions qui ponctuaient ce « mais » rendaient mille sentiments impossibles à traduire, si pauvre encore est, quoi qu'on en dise, la langue écrite. Pour n'en citer que quelques-uns, ce « mais • disait : Que cette tarte a bonne mine ! comme mes dents s'y pion-

1 Sou.

géraient voluptueusement ! comme les papilles de ma langue seraient agréablement titillées par sa saveur ! mais elle est grande, cette tarte, elle doit coûter un prix.... un prix.... fou!.... Lecteur, supposezvous un appétit aiguisé par un jeûne de dix-huit heures, cinq sous seulement en poche, une succulente tarte d'un chelin au moins sous le rayon visuel et le nerf olfactif et vous percevrez toutes les délicatesses de signification que renferme souvent une misérable conjonction.

— Mais, répéta vivement Mariette, c'est le même prix que les pâtés.

— Le même prix!

— Oui ; la désirez-vous ?

— Non, repartit Alfred en abaissant sur la jeune fille un regard qui la fit rougir . non, je préfère cette galette.

En achevant ces mots, il saisit les quatre pâtés et une galette de mais, jeta sur les genoux de la marchande la pièce de trente sous qu'Alphonse lui avait prêtée et s'éloigna brusquement.

— Votre change, votre change, monsieur, cria Mariette.

— C'est bien. Une autre fois, répondit-il, sans se retourner en enfilant le petit passage qui mène à la plate-forme du château Saint- Louis.

Une fois parvenu au faite, il s'assit sur l'affût d'un canon près de la balustrade et commença à dévorer sa galette avec une avidité qu'eût jalousée plus d'un Lucullus moderne.

— C'est drôle, fort drôle, extravagamment drôle ! marmottait-il, tout en mordant à belles dents dans son gâteau ; Mariette !.... c'est même prodigieux ! j'avais cru jusqu'à présent.... oh! les femmes 1 les femmes !

Là-dessus, il se leva et se dirigea vers la promenade des jardins du Château.

En ce moment, le soleil perçant les brumes qui l'avaient caché jusqu'alors, rayonna, fier et majestueux, sur la ville que blanchissait un suaire de neige. Quoique la campagne eût dépouillé sa parure d'émeraudes et de rubis ; quoique du port de Québec ne s'élançassent plus ces mille flèches pavoisées qui, durant la bonne saison, attestent l'étendue de son commerce et se balancent comme une forêt de roseaux sur les ondes du Saint-Laurent, quoique les gracieuses maisonnettes de la Pointe-Lévi eussent perdu leur encadre-

ment de verdure, la perspective qui se massait aux pieds d'Alfred abondait encore en richesses naturelles. Ils savent, ceux qui ont séjourné quelque temps à Québec, que peu de panoramas égalent celui qui vous frappe, même au commencement de l'hiver, du haut de la terrasse Saint-Louis. Si le tableau n'est pas égayé par les vives couleurs de la végétation en fleurs, il est marqué au coin du sublime ; s'il n'a pas cet aspect féerique qui invite aux molles émotions, il possède cette magnificence sauvage qui trouble l'âme par le déploiement de sa grandeur géante. Vous êtes à deux cents pieds d'un fleuve-roi, roulant superbement sa vie éternelle dans un lit sans fond ; déployant ses forces sur une largeur de près de deux milles ; votre œil embrasse un horizon de plus de quatre-vingt degrés de circonférence ; devant vous se dressent, abruptes, accidentées, hérissées d'arbres aux rameaux squelettiques, les rives du Saint-Laurent, qui fuit à gauche comme une nappe de moire argentée et bizarrement déchiquetée, s'épanouit dans une baie, se rétrécit dans un goulot, hésite, glisse, serpente, se tord, s'élance et puis s'enfonce sous un sombre rideau de sapins. À droite, au contraire le cours d'eau s'évase, se fait lac à l'extrémité du promontoire, se bifurque pour former une ceinture humide à l'île d'Orléans et semble aller briser ses vagues saumâtres contre cette chaîne de collines septentrionales, portique de déserts qui ne sont foulés que par le mocassin du chasseur indien ou du coureur des bois.

Mais voici que nous tombons pour la deuxième fois dans le péché d'enthousiasme : bien mieux nous ferions d'accompagner Alfred Robin, qui ne paraît même pas se douter des splendeurs naturelles déroulées à côté de lui. Et pourtant, il est artiste, notre jeune homme, artiste jusqu'au bout des ongles, mais — vilaine conjonction ! elle ne cesse de se faufiler à travers les deux becs de notre plume — l'admiration a ses heures et vous n'ignorez pas qu'il y a des instants où nous sommes aveugles ou sourds pour les chefs-d'œuvre du créateur.

Alfred était dans un de ces instants-là

Arrivé devant le Jardin du Gouvernement, il arpentait la rue des Carrières en long et en large, les mains enfoncées dans les poche de son capot i et en guignant fréquemment la rue de la Porte.

1 Corruption de capote, d'un usage général au Canada pour désigner le paletot d'hiver,

— Comme elle tarde, aujourd'hui ! murmura-t-il d'abora.

Puis après une demi-heure de promenade, l'inquiétude se peignit sur son visage.

— C'est étonnant ! Elle n'a pas coutume de me faire croquer le marmot.

Une nouvelle demi-heure s'écoula.

— Qu'est-ce qui peut la retenir, elle si exacte d'ordinaire? Elle m'avait cependant bien promis de ne pas manquer au rendez-vous. Serait- elle indisposée?

Alfred se trouvait alors à deux pas du monument érigé en 1827, à la mémoire de Wolfe et Montcalm par le comte Dalhousie. Pour « tuer le temps, » il se mit à examiner cet obélisque, bloc de pierre, quadrangulaire haut de quarante-quatre pieds et posé sur un piédestal de vingt environ. Ensuite, s' étant assuré, par un rapide coup i'œil, que l'objet de son attente ne paraissait point, Alfred s'ennuya à traduire les inscriptions gravées au socle de la colonne.

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