‹ La Huronne [microforme]Chapitre 1 sur 66 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

.. Une heure du matin sonna à Notre-Dame de Montréal, métrapole du bas Canada. M. Villefranche tressaillit.

— Déjà! s’écria-t-il.

— Il faut partir, monsieur , dit Jacques avec un profond soupir.

— Une minute encore et je suis prêt, reprit le notaire en pliant une lettre eten y apposant un sceau armorié.

Après avoir fini et mis une adresse sur l'enveloppe, il ajouta :

— Tu te rappelleras bien mes dernières instructions ?

Un signe de tête affirmatif fut toute la réponse du vieux servitour.

— Tu pleures, pauvre Jacques! dit ensuite M. Villefranche se tournant et prenant affectueusement la main de son domestique.

— Hélas! monsieur, répliqua celui-ci, comment pourrait-il en être autrement! quand je songe. Bonne sainte Vierge!.….

Fondant en larmes, il ne put achever sa pensée.

L'appartement où se passait cette scène était triste et désolé comme le cœur des deux uniques personnages qui l’occupaient. C'était une grande pièce sans tapisserie, au plancher pourri, dé-

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foncé en plusieurs places, au plafond ouvert à tous les vents, aux murs délabrés, lézardés, d'un gris verdàtre, suintant l'humidité. Pour tout ameublement, elle avait un lit ou plutôt un grabat, dépourvu de rideaux, quelques chaises de bois peint et une table fabriquée avec quatre planches mal jointes posées sur des tréteaux à peine équarris. Une cruche de faïence ébréchée, un verre rempli

+ Lun liquide rouge, une écritoire, du papier, des plumes, et plusieurs

paquets, soigneusement cachetés, étaient épars sur la table autour d'une chandelle de suif jaunâtre, à l'odeur infecte, fichée dans le goulot d’une bouteille qui lui servait de flambeau. La misère la plus complète régnait dans cette chambre. Cependant ses hôtes actuels semblaient plus habitués au luxe qu’au dénûment.

Le premier, M. Villefranche, était un homme de trente-cinq à quarante ans. Sa taille était élancée, bien prise quoique assez maigre ; son visage annonçait une de ces douleurs lentes qui rongent plus impitoyablement l'existence qu’un cancer. Il avait les cheveux noirs, le front élevé, découvert, quelque peu rétréci vers les tempes, les veux caves, brillants sous l’enfoncement de l’arcade sourcilière, le nez long, busqué, sillonné aux coins des narines par deux rides qui couraient vers les commissures de sa bouche fine, pincée, et se pordaient sur la sé”berésse de son menton proéininent. Des joues creuses, un teint bistré et des maxillaires saillants achevaient de donner à sa physionomie un caractère qui eût dérouté les diagnostics des phrénologistes ou des faiseurs d’horoscopes. Certaines gens auraient cru voir dans cette figure l’incarration de la passion; d'autres eussent 1vancé qu’elle cachait une âme froide, un esprit mordant et railleur, mais incapable d’un sentiment énergique. La suite de ce récit nous indiquera quelle sorte de jugement on pouvait porter sur M. Villefranche.

Jacques, son domestique, avait dépassé la cinquantaine, mais c'é-.

tait ur vieillard encore vert, plein de séve et de vigueur.

Des circonstances particulières l'avaient mis au service de M. Villefranche qu’il aimait avec une tendresse mêlée de respect et de dévouernent sans borne. Il était d'ailleurs payé de retour; et ses rapports avec le notaire n'étaient point ceux du valet avec le maître. M. Villefranche ne commandait jamais, Jacques obéissait toujours ; ic premier levait-il les yeux, le second avait compris ce qu'il désirait ; ils vivaient comme deux amis, l’un concevant, l'autre diri-

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Seant. Ces deux individualités formaient ainsi un tout complet, fort de la double force intellectuelle et physique, parce que , à notre sens, la force du corps ou de l'âme est d'autant plus virile qu’elle est l'expression de volontés isolées mais agissant simultanément. La discipline qui constitue la puissance des armées est la preuve de cette opininn.

Après un instant de morne silence, le notaire se ieva.

— Allons, dit-il, point de fablesse; marchons !

Jacques essuya ses yeux avec la manche de son capot et imita le mouvement de M. Villefranche.

Ils s'approchèrent d'un grand coffre noir , rangé dans un coin de la pièce, le prirent par des anneaux en fer fixés aux extrémités, sortirent lentement, descendirent la rue Saint-Gabriel en longeant le trottoir pour ne pas être remarqués, traversèrent la rue des Commissaires et déposèrent leur fardeau dans une chaloupe amarrée à

l'un des quais du Saint-Laurent. Ils avaient opéré le trajet sans pro= *

noncer une parole. Saisissant les avirons, M. Villefranche dit tout bas à l'oreille de Jacques :

— Va chercher la petite boîte ; voici la clef du logis. Avant de le quitter, tu mettras tout en sûreté. Pendant ce temps, j'abandonnerai le rivage et j'irai t’attendre en bas de la prison.

Au bout de vingt minutes, Jacques rejoignait le notaire à l'endroit désigné :

— Personne ne t'a-t-il suivi? demanda M. Villefranche.

— Je ne crois pas.

— C'est bien. Enveloppe la boîte dans mon manteau, de peur que la fraîcheur ne 3e communique aux armes.

Le domestique obéit sans faire une observation.

Villefranche s’assit au gouvernail , Jacques empoigna les rames et l'esquif s'éloigna rapidement de la grève.

C'était par une de ces belles nuits que l’on ne trouve que sous le ciel d'Italie ou du Canada. Le firmament était uni comme un miroir. Des globes étincelants constellaient l’azur de la voûte éthérée, et la lune, rayonnante, plaquait d’argent les bords du Saint- Laurent. On touchait à ia fin de l'été; l'atmosphère était douce. Une tiède brise courait dans l'air, promenant sur ses ailes impal-

bles le parfum des prairies môlé à la senteur pénétrante des

Plantes aquatiques,

ke

Durant un assez long intervalle, nos nocturnes nautonniers se tinrent dans une taciturnité absolue.

Le front renversé dans les mains, le notaire réfléchissait ; Jacques nageait vigoureusement en côtoyant la rive droite du fleuve.

— Nous sommes loin de la ville, dit M. Villefranche. Oblique a gauche. Je ne veux pas le rencontrer avant l'instant décisif.

— Viendra-t-il par ce chenail? fit Jacques,

— Cela se pourrait,

— Ab!

L'aube blanchissait l'horizon, et une gaze légère, aérienne comme fa fumée que l’ardeur du soleil fait jaillir des marécages, folâtrait sur les ondes du Saint-Laurent, quand on aperçut les îlots de Boucherville.

— Est-ce là? interrogea le notaire en pointant du doigt un rideau vert sombre qui bordait le paysage.

Jacques tourna à demi la tête et répliqua :

— C'est là.

— Quelle distance encore?

- Environ une lieue.

- Serons-nous débarqués pour cinq heures?

— Certainement.

— Distingues-tu un autre canot derrière nous ?

— Aucun,

— J'espère bien qu'il ne manquera pas, poursuivit le notaire ave une fureur concentrée.

— Ilne manquera pas, dit Jacques.

Le silence recommença jusqu’à ce que la barque fût parvenue à à

la hauteur du premier flot.

— Aborde, commanda Villefranche — Non, à l’autre!

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—— Veille à ce que nul ne nous guctte.

— Je veillerai.

L'embarcation fut attachée à une grosse racine, dans une petite anse ombragée par une coupole de trembles. Puis, les deux hommes mystérieux soulevérent le coffre, letransportèrent sur la plage et se: frayérent un passage à travers les ronces et les rameaux des grands arbres, dont les membres chevelus s’entre-baisaientamoureusement. Chargés, comme ils l’étaient, Villefranche et son domestique avancèrent avec beaucoup de peine ; mais néanmoins ils finirent par déboucher dans une étroite clairière, jetée au sein du fourré, comme une oasis au sein du désest. Une riche nappe de verdure, damassée de fleurs aux nuances chatoyantes et ployant leurs mignonnes têtes sous le faix des gouttelettes de rosée, tapissait l'enceinte de la clairière. Éveillés par le sourire de l'aurore, les oiseaux gazouillaient leurs chants harmonieux à la cime des merisiers, et, l’on entendait le murmure des vagues lutinant sur les galets des battures.

— Nous sommes arrivés, dit Jacques d’un ton ému.

— Ce sera donc ici! répondit amèrement Villefranche... Creuse la fosse! Moi, je n’en aurais pas le courage.

Le domestique se mit incontinent à l'œuvre, tandis que son maître s’agenouillait près du coffre. Une heure s’écoula, pendant laquelle le calme solennel de la nature ne fut troublé que par le son mat :t sourd de la pioche taillant une ouverture dansles entrailles du s 1. Le trou avait atteint une profondeur de quatre pieds sur deux de large et six de long, lorsque Jacques s’écria douloureu-

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parvenue à À

— C'est fait!

— Mon Dieu! exclama Villefranche, en crispant les mains contre son visage.

Jacques marcha vers lui et lui toucha l'épaule.

— Ilest temps! dit-il,

Le notaire recula avec un frisson convulsif.

— Il est temps! répéta Jacques d’une voix sévère, bien que brisée par le chagrin.

— Tu as raison ! dit Villefranche. Plus d'hésitation serait lächeté.

LI] ne tardera pas à se montrer ; hâtons-nous !

Au moyen de cordes, ils descendirent le coffre dans la fosse qu'ils recouvrirent de terre, de mottes, de gazon et de mousse, afin de

ER faire disparaître les traces de l’inhumation. Le travail achevé, Villetranche, dont les t'aits étaient bouleversés, dit à Jacques :

— Si je succombe, souviens-toi de mes instructions.

— Je m'en souviendrai, répondit flegmatiquement le domestique.

Comme il trminait ces mots, deux individus pénétrèrent dans la clairière. C'étaient des gens, vêtus avec une excessive recherche. Le plus âgé accusait trente ans et semblait êt'e le type du don Juan de Byron. Son camarade était un gros garçon. beuff, replet, à la mine réjouie et égoïste. 11 tenait, cachées sous son manteau, des épées qu'il piqua sur la souche d’un chêne, immédiatement après leur arrivée.

— Vous êtes exacts, messieurs, dit le notaire, saluant Îles nouveaux venus.

— Monsieur Vermillier, men second, dit le plus vieux des jeunes gens.

Vi'lefranche s’inclina et répondit en présentant son domestique :

— Jacques, mon second.

— Quulles sont vos armes, monsieur?

— Le pistolet.

— Soit. Nos témoins régleront les dispositions du duel.

— Elles sont toutes réglées, monsieur Hermisson.

— Pardon, monsieur, mais.

— Monsieur, dit Villefranche avec hauteur, je suis l’insulté. J'ai le droit de tout arranger moi-même, et j'ai résolu que l’un de nous mourrait ici.

L’élégant pàlit légèrement.

— En conséquence, continua son interlocuteur, broyant pour ainsi dire les syllabes entre ses dents, j'ai résolu que nous nous battrions au pistolet, à bout portant, et qu’un seul pistolet serait chargé. Telles sont mes conditions, les conditions que vous ac:epterez.

— C'est impossible! s’écria Vermillier. Cela ne serait plus un cartel, mais un assassinat. En ma qualité de témoin, je m'ppose...

— Vous ne vous opposez à rien, monsieur, interrompit le notaire. M. Hermisson aurait dû vous apprendre qu'entre nous il s’a-

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git de choses sérieuses, non de niaiseries. L’un de nous mourraici, soyez-en intimement persuadé.

— |l est d'usage cependant, insista Vermillier.…

— Il n'ya point d'usage dans les circonstances extraordinaires. Nous ne nous sommes pas donné rendez-vous pour discuter. Monsieur Hermisson, êtes-vous prêt ?

— Oui, monsieur, balbutia le jeune homme avec une terreur évidente,

Le notaire fit un signe à Jacques qui, prenant la petite boîte qu'il avait apportée, s'éloigna à quelques mètres en compagnie de l'autre témoin. La boîte renfermait une paire de pistolets. Ils furent déchargés, puis l'un d’eux rechargé par Vermillier qui les entoura dans son manteau, Une pièce de monnaie, lancée en l'air, décida naturellement du choix des armes. Le sort fut favorable à Hermisson ; il introduisit sa main dans les plis du manteau, hésita quelques instants et retira un pistolet ; son ennemi prit l’autre sans sourciller. £nsuite les deux antagonistes, se posant face à face sur le terrain où Jacques avait enfoui la caisse, et chacun ayant le canon de son arme appuyé contre la poitrine deson adversaire, attendirent le signal que devait leur donner Vermillier. Villefranche était froid, glacial comme la statue du Commandeur ; seulement ses prunelles brillaient d’un éclat sanglant et un sourire de sinistre satisfaction plissait ses lèvres. Hermisson, au contraire, tremblait comme la feuille et fermait désespérément les yeux.

Son témoin l’examinait, en haussant les épaules. Vingt secondes, vingt siècles passèrent avant qu'il mit fin à cette scène épouvantable dont il semblait prolonger à plaisir les terribles péripéties. Jacques élait muet et affreusement pâle. Tout à coup Vermillier frappa deux fois dans ses mains et une détonation retentit.

Hermisson làcha un cri perçant, tournoya sur lui-même et tomba à la renverse.

Il était mort!

Délivré de ses appréhensions, Jacques se précipita vers le notaire pour l’embrasser. Mais celui-ci, l’arrétant d’un regard, se pencha sur le cadavre de son malheureux antagoniste, déchira le vêtement qui couvrait sa blessure et, après s’être assuré que la balle avait traversé le cœur, dit froidement :

— La destinée est juste ! Mon devoir est accompli !

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— Un Lovelace de moins ! pensa Vermillier en allumant un cigare. Que ferons-nous de ve cadavre? demanda-t-il à Villefranclic.

Les bras croisés sur sa poitrine et le front chargé de nuages, le notaire rêvait profondément. Vermillier réitéra sa question.

— Ce que vous voudrez, monsieur, répliqua-t-il alors.

— Si nous confiions au Saint-Laurent le soin de sa sépulture ?

— Cela est votre affaire et non la mienne.

— Jene pourrais, étant seul, le traîner,

— Qu'à cela ne tienne ! Jacques vous aidera.

Le corps de la victime ayant été plongé dans le fleuve, Villefranche’ et son domestique remontèrent dans leur canot ct gagnèrent Sorel à toutes rames. Vermillier quitta égaiement l’ilet et se reudit à la pa= roisse de la Pointe-aux-Trembles.

Les acteurs du drame présumaient que ce meurtre demeurerait à jamais enseveli dans l'ombre et le mystère ; ils se trompaient, ils avaient été vus, ca” tout de suite après leur départ, un homme s'éjança de la futaic en criant.

— À moi le trésor !

S'emparant de la pioche que, par mégarde, Jacques avait laissée, il se mit à creuser le sol, au lieu où avait été enterré le coffre. La soif du gain le stimulait, il eut promptement déblayé la fosse, En deux coups de son outil il fit voler en éclats le couvercle de la caisse, et se baissa pour en examiner le contenu, mais aussitôt ses cheveux se dressèrent sur sa tête et il s’évanouit en poussant une exclamation d'horreur

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Villefranche et son domestique s’enfuirent sur-le-champ aux États-Unis, où ils s’embarquèrent pour la Colombie. Depuis la perpétration de sa vengeance, le notaire se drapait dans un impénétrable inanteau de tristesse, et Jacques, connaissant son maître, s'était bien gardé de troubler la profondeur de ses rêveries. Mais, quand le vaisseau qui les emportait eut quitté les côtes de New- York, quand les regards n’eurent d'autre horizon que l'immensité de l'Océan couronné par l'immensité des cieux, quand leurs oreilles n'entendirent plus que le bruissement des vagues moutonneuses, le sifflement des vents dans les cordages du navire, quand tout autorr d'eux fut grand comme le Créateur, mystérieux comme l'éterni quand, à la stupeur que causent toujours les premiers mom passés en pleine mer, se joignit ce trouble physique résultat de tu changement dans l'hygiène ordinaire, quand M. Villefranche devint plus sombre, à mesure qu’on s’éloignait, Jacques sentit que le moment était arrivé de sauver son ami. Pour cela, il fallait attaquer le mal à sa racine, rouvrir la blessure, en écarter les lèvres, en sonder la concavité, et cautériser les chairs pantelantes. Sans doute Jacques ne se fit pas cette réflexion ; mais, à défaut de science, il avait un instinct naturel et une longue expérience, qui lui tenaient lieu de ces notions, souvent erronées, qu'on ramasse dans les livres ou dans les salons du monde. Il savait surtout ceci, c'est que de même que petite pluie apaise grand vent, simple rosée de larmes apaise grande douleur. « Si mon maître pouvait pleurer ! » se disait-il, eu voyant Villefranche, sur le gaillard d’arrière, l'œil sec, brûlant, les bras pendant le long du corps, les mains convulsivement croisées et retournées de sorte que le revers faisait face au visage. Et il cherchait dans son cerveau le moyen de réaliser ce souhait, Un matin que le notaire paraissait plus ..fecté que de coutume, Jacques s’approcha de lui:

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— Monsieur! dit-il doucement.

— C'est toi, mon bon Jacoues, répondit Villefranche de l'air d'un homme qui s'éveille,

— Vous ne vous êtes pas couché la nuit dernière, reprit le do mestique avec un ton de tendre reproche.

—. Je n'ai plus de sommeil !

— Ces veilles successives vous tueront, monsieur |

Villefranche sourit amèrement.

— Je voudrais mourir! dit-il ensuite, en penchant la tête sur sa poitrine.

— Mourir ! répéta Jacques. Sont-ce là les principes que vous défendiez naguère ? Le suicide est-il le refuge des âmes fortement trempées ? N’avez-vous pas une mission à accomplir sur cette terre? Oubliez-vous les paroles que vous prononçâtes après la... trahison de madame ?..

— Silence ! s’écria brusquement Villefranche. Pas un mot de plus sur elle !

— Monsieur se montra digne alors, persista le domestique ; nul cri, nulle plainte, nul soupir! monsieur dit: « Mon Adèle me reste! »

Le notaire bondit comme s’il eût été frappé au cœur.

— Jacques, tu es bien dur pour moi, murmura-t-il avec un geste impossible à décrire.

— Ah! poursuivit le vieux serviteur, surmontant sa propre affliction, vous ne pensiez pas à mourir! vous ne pensiez pas à commettre une infamie, une lâcheté ! vous prouviez que la philosophie n’était pas seulement sur vos lèvres, mais qu’elle régnait dans votre âme. Quand je faiblissais, vous me relevies, vous, mon excellent maître ; quand je blasphémais, vous éleviez le doigt vers le ciel; quand je désespérais : « Jacques, me disiez-vous, il y a des gens plus ulcérés que nous ! » Et moi, je vous écoutais, et moi je rougissais de mon abattement, et moi je vous admirais, et moi, monsieur Villefranche, comme un gui parasite, je me nourrissais de votre mâle vigueur, je m'affermissais aux dépens de votre fermeté,

— Jacques !

— Non, monsieur, jene me tairaipas, La reconuaissance m'étouffe, je veux.

— Assez, Jacques !

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— Ah! monsieur, vous ne m'aimez plus, vous n'aimez plus votre vieux Jacques !

Villefranche, ému par la sincérité de cet attachement, refoula ses chagrins et tendit la main au vieillard. Celui-ci s’empara de cette main et la serra passionnément dans les siennes.

— Eh bien! mon ami, que veux-tu que je fasse ? Je n'ai plus rien. rien au monde ! Désormais je suis un membre inutile, sinon nuisible à 12 société; car celui qui ne la sert pas lui est à charge, celui dont l'esprit est gangrené, gangrènera l'esprit de ceux qu l'entoureront.

— Oui, répliqua Jacques ; mais vous pouvez vous guérir. Vous pouvez rendre service à vos semblables.

Le notaire hocha la tête.

— Ma cure est impossible,

— Rappelez-vous votre maxime favorite, monsieur : Vouloir, c'est pouvoir !

— Les maximes ! elles sont bonnes pour les heureux !

— Monsieur Villefranche !

— Oh! tu t'imagines que je n’ai pas plus de courage qu’une femmelette ! mais tu verras si la mort me fait peur.

— Il y a moins de courage à s’ôter la vie qu'à se la conserver.

— Encore une fois, que veux-tu que je fasse?

— Eh! monsieur, ne tremblez pas à l'examen de votre blessure regardez-la, touchez-la, palpez-la et posez-y un appareil convenable,

— Je ne te comprends point.

— Me permettrez-vous de m'expliquer ?

— Est-ce que tu n’es pas mon meilleur, mon unique ami ?

— Ainsi, monsieur Villefranche, dit-il timidement, vous ne me croiriez pas indiscret, si...

— Achève !

— Je désirais connaître...

Villefranche fronça les sourcils et Jacques n'osa continuer.

Mais après une mirute de réflexion le notaire prit la parole,

— C'est juste ! dit-il avec un sourire sardonique, lorsque j'ai eu besoin de ton aide, tu ne m'as demandé aucune explication ; lorsque je t'ai dit: « Jacques, Adèle est morte! Un misérable l’a assassinée, je dois me venger, » toi, Jacques, tu m'as répondu : « Disposez de moi, »

es 12

— Monsicur…

— Et, sans tenter de pénétrer ce nouveau mystère, tu l'as enseveie, tu as creusé sa tombe; tu m'as assisté comme témoin, tu as.

— Oh! cessez, monsieur, s'écria le fidèle domestique, en fondant en larmes.

— Vois, dit Villefranche, vois cornme notre nature est mille. Toi, si stoïque tout à l'heure, tu sanglotes inaintenant ! Ne crains rien, je reprendrai ton rôle. Oppésant la cire à ses afflictions personnelles, l'homme oppose le marbre aux afflictions d’autrui. Notre crgueil se plaît à consoler et il regimbe contre la consolation qu'on lui offre. Enfin tu aimerais à me servir de médecin, n'est-ce pas ? Pour ce faire, il te faut apprécier les causes de ma maladie, en étudier les effets, en préciser l'étendue ; ilte faut savoir comment et pourquoi Adèle est morte ?.. Tiens, lis! tu jugeras ensuite,

Tirant de sa redingote une lettre froissée, M. Villefranche la mit dans les mains de Jacques et rentra précipitamment dans l’intérieur du navire.

Le domestique, un instant terrassé, par l'explosion de ces angoisses déchirantes, retourna à sa cabine, en ferma la porte, s’assit au bord d’un cadre, ouvrit la lettre et lut ce qui suit, en mouillant le papier de ses larmes :

« Pauvre père, j'avais douze ans quand un hasard m'initia aux misères de cette vie. Je couchais dans sa chambre, vous vous rappelez ? La nuit où vous revintes subitement, la nuit où elle était avec lui, je ne dormais pas, j'ai tout vu, tout eutendu! Oh! quelle affreuse scène, grand Dieu ! mais que vous avez été noble, que vous avez été généreux! Pauvre père, vous qui l’aimiez tant, vous me pardonnerez, n'est-ce pas, d'avoir aimé ! et puis vous lui pardonnerez, comme je lui pardonne, à celui que j'ai aimé! Il a été plus infortuné que méchant ! Je ne l'ai peut-être pas aimé comme il pensait être aimé, comme il méritait d’être aimé!

» Écoutez, je vais tout vous dire.

» Dans cetle nuit fatale, je perdis mon innocence de jeune fille. Après ce dont j'avais été témoin, je révai, et l’enfant qui rêve se gâte vite. Saisissant mal l'ensemble des choses, il en exagère les aétails, il en outre les conséquences. Je tournai à la mélancolie. Aux lommes, je vouai une violente haine, et en même temps maudis l'infériorité où les usages et les lois s’obstinaient à tenir mon sexe,

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