‹ La Huronne [microforme]Chapitre 2 sur 66 · A SEX · texte numérisé non relu

A SEX

En guerre ouverte avec le désespoir, vous ne vous aperceviez pas, pauvre père, des sensations qui agitaient votre Adèle chérie. A vas caresses, elle répondait par des caresses ; à vos baisers, elle répondait par des baisers ; sa gaieté factice déridait votre front soucieux, ses sourires amenaient un sourire sur vos lèvres, et vous ne sounconniez point les noires appréhensions qui déjà flétrissaient la virginité de son printemps. Mais quelle tendresse, quelle idolàtrie vous prodiguiez à votre Adèle, pauvre père ! Ses caprices, ses fantaisies, étaient prévus, devancés ! Pour elle, votre cœur était un trésor d'amour inépuisable, votre esprit une source de science intarissable ! Ah ! que n'ai-je su résister ! que n'ai-je su isoler cntièrement du reste du monde le foyer de mes sentiments ! quel destin impitoyable m’a cloute au pilori de la honte et va me précipiter dans un abîime sans fond! Mon père, pardonnez-nous ! tous deux nous avons été victimes d’une faiblesse ! Pourquoi aussi, m'avezvous quittée ? pourquoi m'avoir laissée seule chez des étrangers ? — Pourquoi avoir emmené Jacques dans ce voyage ! s’il fût resté avec moi, malbeureuse femme, je n’eusse point succombé. Oh! j'en suis sûre ! Sa présence m'aurait protégée comme une égide, sa vue aurait entretenu vivant dans ma mémoire le souvenir de cette nuit !.…. Mais, j'étais là, seule, mon père, seule dans la maison qu’il habitait avec sa famille; et il était bien beau ! et à toute heure j’entendais vanter la noblesse de son caractère, sa bravoure, son intrépidité, et deux fois, il m'avait sauvé la vie au péril de la sienne. Qui donc n'aurait pas cru à ses protestations, à ses serments ! Oh! comme il m’aimait! comme il savait me le prouver ! Non, allez, il n’est point coupable ! on l'aura trompé, lui aussi ; on l'aura enlevé à son Adèle ! Des propos mensongers... des calomnies.. que sais-je? On jalouse tant ceux qui sont heureux ! car, avant ma faute, avant cet $igarement funeste où j'oubliai tout dans un accès dc délire, nous étions heureux du bonheur des anges ! Pauvre pére, croyez-moi, il m'aimait !.…

» Vous veniez de partir pour Londres! C'était dans les premiers jours de juillet, Un soir, Lucien me proposa une partie de canot... j'acceptai.. Le fleuve berçait mollement notre esquif.. Couché à mes pieds, Lucien m'enivrait de son amour! Pauvre père, elle m'a

- légué son cœur, son impressionnabilité ; de vous j'ai hérité de cette

confiance, de cette crédulité naïve, que la probité, l’ingénuité, l'at-

traction vers le beau, l'horreur du laid exaltent dans les cœurs bien nés. Aussi, comme une folle brise fuyaient insensiblement mes souvenances du passé, mes résolutions pour l’avenir, et ie m'endormais aux suaves accents de mon Lucien. Vous même, jadis, pauvre père, vous m'aviez dit qu’il était bon, qu’il était honnête, lui! qu'il ferait le bonheur de la femme qu'il aimerait ! Vous le chérissiez à légal d’un fils, vous espériez qu'une étroite union resserrerait les liens d'amitié qui nous attachaient à ses parents ! Ai-je pu ne pas m'abandonner, dites, mon père ?

» Le courant du fleuve nous entraînait... est-ce que nous y pensions! Les ténèbres effacèrent les lueurs incertaines du crépuscule... Il me causait de nous... de vous... de vous, dont il admirait les hautes qualités. Oh ! il m'aimait bien!

» … Mais le temps changea : l'atmosphère se plomba de nuages aux teintes cuivrées, les lames du Saint-Laurent grossirent, un orage affreux convulsionna les éléments. Il était trop tard quand nous primes garde au danger qui nous menaçait.. PIlût au ciel que nous ne l’eussions jamais pressenti, que les flots s’entr’ouvrant sous notre canot eussent englouti ros corps et nos terrestres amours !.…

» Lucien voulut me sauver! Oh! tenez, j'en suis convaincue, à ce moment, à ce moment suprême, il n'aimait que moi, que son Adèle! Sa vie lui importait peu. il voulait conserver la mienne !.… Mon Dieu! qu'il était beau! qu'il était sublime! mon Lucien, bravant le courroux des vagues déchaînées, luttant de puissance avec les rafales de l’ouragan!.,Tantôt debout, les cheveux épars, le visage en sueur, éclairé por la phosphorescence des grands éclairs qui déchiraient la nue ; tantôt assis, les doigts incrustés aux avirons, disputant de violence et d'énergie avec la rage des eaux bouillonnantes, à ressemblait au génie des tempêtes !..

» Il triompha, hélas 1... Nous abordâmes aux îles de Boucherville !... Pauvre père, priez pour votre Adèle, priez pour votre enfant!.. mais pardonnez à Lucien... Plus que lui je fus coupable. Le lendemain, nous rentrions au logis. Je n’ai pas pleuré alors, mon père, il m'aimait et je l’aimais... Mais quand, au bout d’un an, il me délaissa pour en épouser une autre... la dernière fibre de mon existence futrompue.. J'appris votre prochain retour alors... Comment vous avouer! Que servait de vous avouer, puisque je l’aimais toujours. Malgré tout, vous eussiez appris... J'avais deux enfants!

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deux jumeaux, un garçon et une fille que j'aimais, que j'aime bien, € mon Dieu! Adieu, bon père, adieu! pardonnez-moi, comme vous avez pardonné à ma mère. pardonnez-lui aussi; ilest innocent. et àeux, à ces chers petits, vous leur pardonnerez, n'est-ce pas? moi seule je fus criminelle...

» Adieu... le poison est là... je le porte à mes lèvres. Là haut nous nous retrouverons !

» ADËLE VILLEFRANCHE. »

Les dernières lignes de cette lettre étaient à peinc lisibles et portaient de nombreuses traces de pleurs.

— Ah! dit Jacques en terminant, je m'en doutais! Cher maitre... sa femme... sa fille! mais, il faut qu'il vive ! il vivra...

Lorsque le pêcheur sortit de son évanouissement, il se signa deux fois, se pencha encore sur le coffre et murmura :

— Mademoiselle Adèle Villefranche... pauvre créature !... Elle était bien belle. Je garderai le secret.

Il referma la fosse et se dirigea vers sa cabane.

Le lendemain on lisait dans les journaux de Montréal :

« 20 septembre 1816,

« Départ, — M, Villefranche, l'ex-notaire, si bien connu de pos concitoyens, a quitté hier cette ville avec sa charmante fille, Mie Adèle, pour voyager en Europe, dit-on. »

« Disparu. — M. Lucien Hermisson à disparu sans qu’on sache se qu'il est devenu. »

Les mauvaises langues prétendireut que M. Lucien Hermisson avait suivi incogniio M''e Adèle Villefranche, dont il était éperdument épris avant son mariage...

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