‹ La Huronne [microforme]Chapitre 13 sur 66 · EE, SP · texte numérisé non relu

EE, SP

— Ah çà, s'écrin-t-il, avec une grosse colère contre lui-même, vais-je donc laisser geler ici ce cher bijou, tandis qu'il y a tant de mauvais chrétiens qui se dorlotent dans des appartements bien chauds ?

Mais ses prunelles avaient beau fouiller tous les coins et recoins de la pièce, elles n’apercevaient que la malle en cuir, les fleurets et les statuettes invalides et la muraille nue comme un marbre.

Alfred réfléchit.

On pouvait démonter la porte de la chambre, la mettre en pièces et... C'eût été long, bien long, mille fois trop long !

Zoé exhala un nouveau gémissement.

— Mon Dieu! mon Dieu ! la laisserai-je mourir sans secours ?.., Oh!

Une idée soudaine, lumineuse comme l'éclair, avait traversé le cerveau du sculpteur.

Il court à sa malle de cuir, en extrait les vêtements qu'elle contenait, — un gilet, un pantalon, trois faux cols, deux chaussettes dépareillées, — les étale tant bien que mal sur le plancher, improvise une surte de lit et y transporte la petite chienne toujours enve-

loppée dans son pardessus.

Revenir ensuite, éventrer le matelas d’un coup de couteau, est pour lui l'affaire de quelques secondes.

Effroyable déception ! le cruel matelas ne contient qu'une platebande de laine aussi incombustible qu’une feuille d'amiante, Pourquoi donc ce matelas n'était-il pas une paillasse? Le luxe n'en fait jamais d’autres ! Pourquoi dcne, je le répète, ce matelas n’était-il pas une paillasse ?

Alfred était brisé. Il aurait voulu livrer cours aux larmes qui s’échaient sous sa paupière; mais était-il heure de pleurer, de s’abandonner à un désespoir égoïste ?

Le génie se révèle dans les pusitions critiques.

Alfred dompta son émotion.

— Il me reste une ressource, dit-il.

Un coup d'œil étincelant de sollicitude à Zoé, et l'artiste ouvre sa porte, descend les escaliers quatre à quatre, arrive dans la cour de la maison, Un chàlit y a été placé le matin par un locataire : il le sait, il l’a vu ; il s'empare des planchettes qui composent le fond

des qua‘re pieds, remonte avec l'agilité d’un écureuil, et le voici qui allume du feu.

Déjà la flamme pétille joyeusement dans la cheminée qui depuis longtemps n'a reçu pareille aubaine ; le fond et les pieds du lit du locataire se convertissent en braise; Zoé, la charmante Zoé se réchauffe, reprend vie à la chaleur du foyer ami; elle se dresse, s'étire, secoue sa tête intelligente, répare le désordre de sa toilette, la friponne, et, agenouillé devant elle, Robin suit ses mouvements avec bonheur : lui aussi, il reprend vie, il sent la gaicté rentrer dans son cœur, quand une violente secousse l’arrache brusquement à ses préoccupations.

Il se retourna non moins brusquement. Un éclat de rire méphistophélétique accueillit cette évolution.

Alfred se leva :

— Qui êtes-vous ?

— Qui vous n’attendez pas, répondit un homme à la stature colossale debout devant lui.

— Que voulez-vous ?

— Ce que vous ne voulez pas,

L'artiste fronça les sourcils.

— Monsieur, j'entends mal la plaisanterie et je ne souffre jamais la mystification.

— Chacun son goût.

— Enfin qui êtes-vous ? que me voulez-vous ?

— Je suis qui vous n'attendez pas; je veux ce que vous ne voulez pas.

— Ah çà, fais-je un rêve ? dit l'artiste stupéfait du sing-froid de l'inconnu.

— Cela se pourrait, répondit celui-ci.

— Et si, pour passer du rêve à la réalité, je vous chassais de chez moi.

— La conception sera du domaine de la réalité, le fait appartiendra encore aux rêves.

— Mais qui êtes-vous donc ? ne pôt s'empêcher de crier Alfred, en croisant les bras sur sa poitrine et menaçant l'étranger du regard.

oici qui

depuis lit du se rédresse, oilette, ements er dans nt à ses

néphis-

Si T — L'autre imita sa pantomime, mais en souriant. — Qui êtes-vous ? répéta l'artiste exaspéré par ce flegme. — Qui je suis ? vous voulez savoir qui je suis? — Certes!

— Allons ! dit l'étranger avec un faux air de bonhomie que dëmentait l’accentuation brève donnée à ses paroles, je vois que vous avez la mémoire courte—très-courte— trop courte.

Robin considérait, non sans une sorte d’eftroi intérieur, ce personnage, dont les manières étranges, le ton impérieux, ironique, et surtout l'apparence nerveuse annonçaient une incontestable supériorité physique et morale.

Il avait les traits réguliers, mais rudes et fatigués sans doute par une vie laborieuse. Ses yeux sombres, profondément encaissés sous d'énormes sourcils d'un noir lustré, ses yeux, — au. coin desquels s’étendait un réseau de petites rides, — avaient dû souvent s’allumer au foyer des passions. Il semblait qu’il arrivât d'une longue excursion, à travers les bois, car son visage était hérissé par une barbe courte, épaisse, inégale, drue, grisonnant aux extrémités, qui couvrait jusqu'aux pommettes des joues, et son costume portait les traces de nombreuses déchirures : ce costume, du reste était celui des voyageurs qui descendent à pied les rives du Saint-Laurent au-dessous de Québec.

Il se composait d'une légère casquette de cuir; d’un capot, pantalon en drap du pays, et d'une paire de mocassins en cuir d’orignal,

Un étui de fer-blanc passé en sautoir sur son épaule et un bâton ferré placé ob'iquement au-dessous de la hanche droite contre le quel il se tenait appuyé, le corps légèrement renversé en arrière, complétaient l'équipement de cet individu dont, nous avons oublié de le dire, les cheveux noirs avec des reflets bleuâtres, s’entremélaient de fils d'argent.

— Mais, enfin, balbutia l'artiste de plus en plus intimidé par son examen, mais enfin, monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître et si vous désirez...

— Des phrases, jeune homme ! des phrases ! riposta l'autre, lui coupant la parole et faisant précéder son exclamation d'un geste dédaigneux consistant en une espèce de claquement produit par les lèvres et qu'on traduit assez infidèiement par : — Peuh !

Page 1