‹ La Huronne [microforme]Chapitre 26 sur 66 · UE · texte numérisé non relu

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même la post-face obligées de tout divertissement réel, Robustes comme ils sont, on peut donc s’imaginer que la quantité de viandes est la particularité essentielle de leurs fricots. Pour eux, manger ou danser n’est pas une opération futile; ils dansent avec entrain, et mangent avec vigueur. En somme, 1is sont fort partisans de la doctrine d'Épicur:, principalement les Québecquois.

Chez ces derniers, le goût des plaisirs est poussé à la passion. S'amuser leur paraît aussi nécessaire que se nourrir. L'hiver leur offre mille charmes, mais dont ils ont su le parer.

Aussi ne sommes-nous pas surpris de remarquer, certain matin du commencement de février, une longue file de traîneaux qui descend vers la rivière Saint-Charles, s'engage sur 1: Saint-Laurent, caché par un immense parquet de glace, et s’avance en aval du fleuve.

Ils sont gracieux autant que nombreux, ces légers véhicules chargés de splendides pelleteries, dont les franges chatoyantes rasent la neige. En avant, en arrière, de chaque côté, un essaim de patineurs les escorte, en causant, en badinant, avec de délicieux minois enfoncés jusqu'aux oreilles dans les soyeuses fourrures.

Le froid est piquant, mais le ciel brillant et pur. On se sent léger, on se sent allègre, par cette radieuse journée d'hiver. Voyez aussi comme elle est vive, comme elle est alerte, cette belle jeunesse, la fine fleur du Canada. L’entendez-vous rire de tout cœur ? N'avez-vous pas plaisir à écouter ses chants, ses bons mots qui pétilent à chaque minute, les éclats de sa railleuse franchise?

Admirez cette conque tirée par deux chevaux rouans, cavecés de noir!

Comme elle file! comme elle vole à la luisante surface du fleuve! Déjà elle a devancé les autres traîneaux! Les coursiers l’emportent avec la rapidité de l'éclair! Deux personnes sont assises sur la ban quette, Nous les reconnaissons, car déjà nous les avons entrevues ; c'est Emma Mougenot et Léon Clairville.

Aussi vite qu'eux court un patineur, Alfred Robin, Léon a beau exciter les chevaux, Alfred se maintient toujours à leur hauteur.

Parfois Emma pousse un netit cri arraché par l’effroi que lui cause cette célérité vertigineuse; mais le plus souvent, elle jette à l'espace les notes perlées d’un rire frais et sonore comme le cristal,

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— loup! houp! en avant! fait Léon, pressant les chevaux,

— Oh non, pas si fort, pas si fort! je vous en prie, dit Emma en essayant de lui retenir le bras.

— Bast! quoi qu'il fasse, il ne me dépassera pas, répondit Alfred Robin en agitant triomphalement le bout de l’écharpe de soie qui serrait son pardessus à ses reins.

—-C'est ce que nous verrons ! reprit Clairville,

Et de son fouet il toucha l’attelage, qui prit aussitôt le galop.

— Je vous en conjure, Léon, arrêtez! nous allons verser! rép tait la sœur d’Alphonse de plus en plus épouvantée.

Mais Clairville ne l’écoutait pas. L'excitation lui avait fermé les oreilles et les yeux; du geste et de la voix il ne cessait de stimuler les chevaux.

— Prenez garde ! lui cria Robin.

+ — Ah! je sais conduire.

— Je n’en doute pas; mais, mon cher, vous allez en dehors des balises‘, votre traîneau pourrait se heurter à un glaçon…

— Taisez-vous donc! vous intimidez Emma.

— M. Alfred a raison, repartit celle-ci, Finissez cette lutte, car j'ai une peur affreuse.

Elle ne put achever.

Un patin de la conque avait enfoncé dans un ornière profonde, et la voiture, se tournant sur le côté, Emma et son imprudent cocher furent précipités à cinq pas de là sur la glace, avec une partie de leurs robes de buflle.

Afred s’élança pour rattraper les chevaux, tandis que Clairville se relevait, assez honteux de sa mésaventure, ei demandait à Emma si elle s’était blessée :

— Non, répliqua-t-elle sèchement, Mais je vous avais bien prévenu, Vous êtes un maladroit entêté, Nous allons être la risée de tout le monde.

En effet, des quolibets et des apostrophes moqueuses jaillissaient déjà autour d'eux.

Pour s’y soustraire, ils remontèrent en hôte dans le traîneau

, ! Branches de sapin qu’on fiche, en hiver, dans la neige pour iadiquer les chemins,

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qu'avait ramené Alfred et passèrent à la queue du cortêge, qui arrivait en face du Pain-de-Sucre, but de l’excursion.

Tandis que la compagnie met pied à terre, je vais, lecteur, vous apprendre ce qu’on appelle le Pain-de-Sucre, au Canada. Un moment d'attention, s’il vous plaît, là chose en vaut la peine.

À huit ou neuf milles au nord-est de Québec, la rivière Montmorency se verse dans le Saint-Laurent. Cette rivière est très-curieuse par son encaissement dans des roches, si nettement découpées en certaines places, que les Canadiens leur ont donné le nom de Marches naturelles. La violence inouïe de son cours ajoute encore à la singularité du torrent. Mais ce qui le distingue par-dessus tout, c’est la célèbre cataracte qui forme son embouchure dans le Saint-Laurent. Parti du lac des Neiges, il arrive au grand fleuve par une suite de cascatelles très-resserrées et peu profondes; mais une fois à ce point il s'évase brusquement, roule sur une pente abrupte et plonge soudain, du haut d’un rocher perpendiculaire, mesurant quatre-vingts mètres d'élévation dans un gouffre incommensurable. La chute a donc cent picds de plus sue celle de Niagara. Rien ne peut égaler sa grandeur sauvage. La colonne d'eau, d'une blancheur neigeuse, qui tombe incessamment de sa crête, rebondit en une impalpable poudrerie, avec un bruit sourd et prolongé comme le g: nndement du tonnerre. Quand le soleil irise de ses couleurs prismat ques les bouillons floconneux de cette masse liquide, le panorarna éblouit, il enivre, fascine. les roches latérales sont grisâtres, tourmentées, désolées, chenues à leur base ; mais à cinquante ou soixante pieds du fond, la végétation fait son apparition. Naine, mousseuse et saxifrage d’abord, elle se développe peu à peu ; aux graminées succèdent le sureau, le genévrier, le buisson épineux ; puis le pin rabougri; puis le chêne étiolé, jusqu'à ce qu’en approchant du faîte, se montrent insensiblement les géants des forêts.

Après avoir tourné et retourné dans le vaste abîme, le flot irrité avale pour ainsi dire sa fureur; il revient sur lui-même, apaise ses voix, calme ses colères, et va nonchalamment se marier aux ondes saumâtres du Saint-Laurent, en folàtrant comme un ruisseau sur une strate de calcaire aussi polie qu'un marbre.

Tel est le spectacle d'été; celui d'hiver n'est pas moins beau, quoique ordinairement plus pittoresque, plus bizarre, un véritable lusus nature.

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Inutile de dire que cette merveille fait l'admiration des voyageurs.

« Le général Haldimand, ancien gouverneur du Canada, en était tellement enthousiasmé, dit l'un d'eux, qu'il fit construire tout auprès une maison, des fenêtres de laquelle on pouvait la contempler dans toute sa beauté. En face de cette maison était une prairie qui allait jusqu'au bord du fleuve Saint-Laurent, et le long de laquelle il avait fai’ placer de petits pavillons qui tous avaient vue sur la cataracte. Il ne se contenta pas de cela; il fit bâtir un autre pavillon sur le bord et en dehors du précipice, au moyen de longues poutres, dont les extrémités étaient enfoncées et scellées dans les parois, de sorte que, pour y arriver, on était obligé de descendre plusieurs escaliers et de traverser plusieurs galeries de bois. »

Les ruines de ces constructions existaient encore il y a quelques années ; mais aujourd'hui, on descend par un escalier commode, à une plate-forme qui domine toute la chute.

Quand le Saint-Laurent est gelé au-dessous de la rivière Montmorency, la glace, en se projetant jusque vers le profond bassin souterrain de la cataracte, forme en avant un support sur lequel les vapeurs et l'écume figée par l’action du froid descendent en gerbes de givre ou frimas ; elles y restent, se gèlent tout à fait, et élargissent graduellement leur base en prenant une figure conique irrégulière. Ses dimensions augmentent, augmentent à chaque heure, et deviennent par là considérable vers la fin de l'hiver. L’élévation de ce bloc de congélation atteint souvent cent pieds; elle a été jusqu’à cent vingt-six en mars 1829. La face du côté de la cataracte présente habituellement une structure stalactitique produite par le ruissellement continuel de l’eau sur le flanc du monticule, et elle a des auances terreuses provenant des particules d'argile sécrétées par la rivière.

Voilà le Pain-de-Sucre, le rendez-vous de la fashion québecquoise, pendant les belles après midi de février et mars.

Ure baraque en planches, dressée sur la glace, fournit aux pro meneurs un bon feu, des liqueurs et de quoi constituer un solide repas. Cette bicoque est une manière de caravansérail démocratique, où les rangs et jusqu'aux sexes sont confondus. La tristerse en est bannie et la bonne humeur y a temporairement fixé le siége de son charmant empire. L'égrillarde chanson française s'y mêle à la ballade écossaise ; le brogue: irlandais réplique vivement au

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patois canadien ; les grossières peaux de buffle se frottent aux robes de velours ; les uniformes écarlates tranchent sur les habits noirs ; et le rustique Jean-Baptiste‘, avec son bonnet bleu, son capot en drap gris du pays, ses mocassins en cuir de bœuf, et son fidèle brûle- gueule, coudoie bravement les plus muscadins de la capitale. .

Mais pourquoi se réunir près de ce glacier? qu'y fait-on? Ce qu'on y fait! On l'escalade, une pique à la main, comme un autre mont Blanc en grimpe le plus haut possible, pour se laisser glisser soit sur le: pieds, soit en traîneau jusqu'en bas ; et ces innocentes distractions sont, je vous le jure, des plus réjauissantes ! Aussi vbtiennent-elles des succès d'hilarité à nul autre pareils.

N'entendez-vous pas déjà la voix claire et bien timbrée d'Emma ?

— Monsieur Alfred, voyez donc, voyez donc, le beau Léon ne peut pas seulement faire trois pas sans baiser la neige. Et il voulait m'aider à monter!

— Mais, mademoiselle.

— Bon, vous voilà encore à bas. À la cinquième fois, je ferai une croix.

— Allons, soutenez-vous, Clairville, mon cher, dit Alfred en poussant le jeune homme par les épaules.

— Diable, si je sais ce que j'ai dans les jambes! murmura celui-ci en se relevant après une nouvelle chute,

— Oh! je le sais bien, moi, dit Emma,

— Qu'a-t-il donc? demanda l'artiste.

— Des souvenirs du lait de sa nourrice!

Et elle partit d’un éclat de rire auquel répondirent une foule

d'échos autour d'eux.

— Méchante! fit Léon avec plus d’aigreur qu’il n’en aurait voulu

montrer.

Mais, par une de ces fatalités qui nous accablent impitoyablement à certains moments de la vie, le pauvre garçon n'avait pas plus tôt articulé cette exclamation qu’il trébucha, tomba sur le flanc et roula comme une boule, faisant choir et entraînant avec lui une partie de ceux qui suivaient. Dans le nombre, il y avait des messieurs et des dames, des personnes à leur printemps, d’autres à leur automne,

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des gens de haute et basse condition. Imaginez la mêlée! Figurezvous le désarroi des jupes et des pantalons, le courroux des vieilles, la rougeur des jeunes, les imprécations de la fraction mâle, les glaplissements de la fraction féminine, la colère de tant de victimes contre l’auteur de la catastrophe, et, brochant sur le tout, le concert de huées qu’exécutèrent à l’envi les spectateurs de cette burlesque dégringolade.

— Décidément notre ami n'est pas heureux, dit Alfred après un ?astant de fou rire.

— Non, répondit Emma d'un ton sec, car elle était dépitée du ridicule auquel venait de s’exposer son amant.

— Cela n’est pas étonnant, après tout, continua l'artiste, vous lui tournez la tête.

— Vous croyez? dit-elle avec une négligence affectée.

— Oh! pour cela, il est...

— Eh bien?

— Enfin, je voulais dire, mademoiselle, que...

— Vous n’achevez pas?

— Ah! il revient, ce cher ami.

— Mais, insista Emma, vous n'avez pas fini...

Alfred feignit de ne pas entendre.

Léon Clairville les rejoïgnait. Il était diapré de neige de la tête aux pieds et s’efforçait d'enlever à coups de mouchoir l’importur duvet attaché à son surtout.

— Vous ne vous êtes jas fait de mal, j'espère? s’enquit Emma avec intérêt.

— Quelques contusions; ce ne sera rien.

— Mais on va vous honnir, mon bon, lui dit Alfred,

— Comment cela?

— Ettoutes ces robes fripées, toutes ces exhibitions improvisées, comptez-vous cela pour rien?

l se pencha à son orcille et ajouta :

— Vilain coquin, je paricrais que vous l'avez fait exprès!

— Chut! fit Clairville d’un air suffisant.

— Ah! messieurs, c'est gentil! dit Emma. Mais si vous avez des secrets, il ne faut pas que je vous gêne!

— Mademoiselle! s’écrièrent-ils tous deux à la fois, avec un geste de dénégation.

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— Alors, monsieur Alfred, donnez-moi, je vous prie, mon s/és je suis assez haut, je veux glisser.

Robin poussa vers elle un léger traïneau d'éclisse qu’il remorquait derrière lui; Emma s’y assit et s'abandonna sur la pente du Pain-de-Sucre, unie comme un miroir.

C'était le jeu favori.

Une nuée de ces traïneaux en miniature descendaient lestement le glacier, aux acclamations de la compagnie. C'étaient des bravos frénétiques quand le véhicule et son fardeau parvenaient sans accident au niveau du fleuve ; des explosions de gaieté, de piquantes épigrammes quand un accident lançait l’un et l'autre hors de la direction voulue.

En avant de la colline d’albâtre, des patineurs joutaient ou décrivaient des arabesques merveilleuses, aux applaudissements d’une troupe de curieux. Jamais tableau original ne fut plus digne du pinceau d'un Ostade. La scène était si admirablement caractérisée qu’Alfred eut l'idée d'en faire une esquisse. Dans cette intention, il se retira à l'écart, prit son portefeuille et se mit à dessiner, malgré le froid qui lui mordait les doigts sous ses gants de peau de castor.

Tout entier à son œuvre, il oubliait l'heure et le lieu où il se trouvait, quand une main se posa sur son épaule, et une voix fam lière lui cria :

— 0 artiste, je te reconnais bien là!

— Alphonse.

— En personne. Tu ne m'attendais pas ?

— Pas plus que le Grand Turc, mon cher. Mais par quel hasard? Je te croyais enfoncé jusqu'aux oreilles dans ta fameuse trilogie conjugale.

— Railleur!

— Pas le moins du monde. Ne m'as-tu pas dit, hier, en nous quittant, que tu ne sortirais pas de huit jours? que tu voulais terminer ton Mariage par amour, si la mémoire ne me tait défaut ?

— C'est vrai, mais.

— L'homme propose et...

— Non non, il ne s’agit point de cela. J'ai appris que Clairville était venu ici avec Emma, et comme je ne puis souffrir ce garçon... — Encore tes préventions c°ntre lui! Tu es par trop injuste |

— Plût à Dieu que je fusse injuste! Mais j'ai, par malheur, trop

raison de l’accuser. C'est un poltron, un fourbe et un traître, entends-tu ? J'ai l'assurance et même l5 conviction qu'il nous a vendus, en 38!

Alfred fit un mouvement de dénégation.

— Ah! oui, poursuivit l'étudiant, hausse les épaules ; défends-le; cela te sied à merveille. Prête les mains à ses amourettes avec Emma; c’est gentil. Mais je jure bien qu’ils ne se marieront pas, de mon aveu!

— Ils s’en passeront, mon cher.

— Oui, je le sais, je le sais. Cependant, je n'ai pas perdu tour espoir de retrouver ce billet qu’il a écrit au gouvernement pour lui livrer les secrets des chefs de la conjuration. Oui, je pense que je mettrai la main dessus; il n’est qu'égarré dans mes papiers. Demain. pas plus tard, je reconduis ma sœur à Trois-Rivières, et je me mots à la recherche de cet écrit.

— Es-tu sûr de l'avoir vu ? demanda Robin d’un ton plus sérieux et en cessant de dessiner.

— Sûr comme je te vois.

— Tu as reconnu l'écriture?

— Je l'ai identifiée.

— Et c'était une délation ?

— Üne déiation en règle.

Alfred jeta un rapide coup d'œil sur Léon Clairville, qui patinait, en ce moment, à quelques pas du Pain-de-Sucre; puis il reporta son regard sur Alphonse et lui dit d’un air rêveur :

— Que faisait-il donc alors à Trois-Rivières ?

— Il était étudiant en droit.

— Et à présent ?

— A présent il est avocat sans cause, et mendie une place à toutes les portes de l'administration.

— Ah!

— Ce n’est pas tout. Son père a toujours cherché à nuire à ma famille; j'en ai la conviction. Lorsque ma mère devint veuve, ce dernier la demanda en mariage. Elle refusa, parce qu'elle voulait se conserver tout entière à nous, et voilà la cause de sa haine. Le mal qu’il nous a fait depuis lors, je ne saurais le dire. Si nous ne sommes pas ruinés, c’est grâce à l'aptitude qu'a ma bonne mère pour les affaires, et, si nous ne sommes pas perdus, c'est qu’il n'a

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pas réussi dins ses hideuses tentatives. Oui, il a tenté de nous flétrir, de nous clouer au pilori de l'opinion publique, et son fils a l'audace d'aspirer à la main d'Emma. Oh! je lui ferai rabattre de ses prétentions. Mais veut-il même l'épouser? N'est-ce pas un nouveau piége dressé par son père et lui pour déshonorer ma sœur?

— Cette supposition…

— Est odieuse, je l'admets. Je suis en droit de tout supposer de ces gens-là, et je ne comprends pas que ma mère ait toléré les entrevues d'Emma avec le fils de notre ennemi! Quant à moi, je saurai y mettre un terme , je le tuerai plutôt.

— Que dis-tu, mon cher Alphonse ?

— Je dis ce que je ferai; je le provoquerai en duel; je me battrai avec lui. Aussi bien j'ai ma vengeance à exercer.

— Allons, allons, ne t’emporte pas comme cela.

— Que je ne m’emporte pas! La recommandation est excellente, ma parole ! Je voudrais bien te voir à ma place.

— Tu t'exagères leurs torts envers vous.

— Je n'exagère rien. Au contraire, j’atténue; mais je comprends peu que tu te fasses le champion de pareils êtres, et que toi, quite dis mon ami, tu favorises les rendez-vous d'Emma avec Léon.

- Pour le coup, tu es dans une erreur comp'ête. Je les ai rencontrés en traineau comme je sortais de Québec, et je suis venu, moi, en patins.

— Alors, c’est ma tante qui se prête complaisamment à ce manége. Ah ! que je déteste la coutume anglaise de laisser aux jeunes filles toute liberté, même celle de mal faire. Elles vont, viennent avec leurs cavaliers, sortent quand elles le désirent, courent où il leur plaît, rentrent lorsque l'envie leur en prend, etne souffrent pas la moindre observation de ceux qui sont chargés de veiller sur leur conduite. C’est une infàmie !

— Cela dépend des opinions. Pour moi, j'aime assez l’indépendance qu’on leur accorde. Leurs mariages sont alors plus souvent le résultat du choix personnel que celui des parents, comme c'est le cas en France, en Italie et dans les pays catholiques.

— Il s’agit bien ici de philosopher! s’écria aigrement Alphonse.

— Mafoi’ je répondrai à ton observation : il me semble toutefois que l’auteur des futurs Mariage d'amour et Mariage de raison devrait aimer à discuter de pareilles questions.

Mougenot ne s'aperçut pas de l'ironie maligne dont étaient saupoudrées ces paroles.

— Voici Léon qui s'approche de nous, reprit le sculpteur.

— Éloignons-nous, alors; car je suis d’une humeur telle que je lui chercherais chicane devant tout le monde.

— Quelle sottise !

— As-tu lunché?

— Non.

— Eh bien! viens à la cabane ; nous y mangerons quelques sandwichs.

— Tu roules donc sur l'or ?

— J'ai reçu quelque argent ce matin.

— Quelque argent, ce matin! et tu prétendais rester enfermé chez toi, par un soleil... Les bras m’en tombent !

— Dépêchons, car je ne veux pas me trouver face à face avec le Clairville.

— Mais, ta sœur !

— Oh! elle n’a besoin de rien. D'ailleurs, je lui enverrai quelque chose par un garçon.

Alfred mit son portefeuille dans sa poche, et ils entrèrent dans la taverne, où une foule de personnes mangeaient et Luvaient debout, devant un long comptoir.

On leur servit des sandwichs et une bouteille de madère.

A peiue commençaient-ils à déguster le premier verre de vin, que Léon Clairville vint se placer à côté d’Alphonse.

Il demanda une bouteille de London-porter.

— Il ya des gens bien insupportables, dit à haute voix l’étudiant, en coudoyant l'avocat.

Robin le pria, par un geste, de ne pas pousser les choses plus loin.

Mais l’irritation d'Alphonse ne fit que croître.

— En vérité, continua-t-il, les auberges sont une fàcheuse invention, Un honnête homme ne devrait jamais y mettre le pied ; on s'y frotte, malgré soi, à un tas de misérables.…

— Alphonse! s’écria le sculpteur en essayant de l'arrêter.

— Monsieur ! lui dit en ce moment Léon, dont il venait de rene verser le verre par un mouvement du bras.

— Vous n'êtes pas satisfait? riposta Mougenot,

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= Je en conjure, insista Robin en lui prenant la main.

= Votre intention serait-elle de m'insulter ? demanda Clair ville.

— Îl y a des espèces qu'on n’insulte pas! répliqua Alphonse.

Léon pàlit.

— Monsieur, dit-il d’un ton sourd, vous.

— Soit ! je suis à vos ordres ; et, pour vous !: prouver, recevez ma garantie.

Ce. disant, l'étudiant appliquait du revers de la main un soufllet sur la face de l'avocat.

Alfred se jeta cntre eux, mais trop tard. Une rencontre maintenant était indispensable.

L'affaire avait eu lieu rapidement, à l’une des extrémités de la salle, Trois ou quatre personnes seulement en avaient été témoins.

On convint de garder le silence et de partir le lendema'n pour la frontière des États-Unis ; car le duel est défendu au Canada et puni avec une rigueur excessive, Si l’un des deux combattants est tué, l’autre est traité comme homicide par la justice, et ses témoins comme complices de meurtre,

Pour ne pas éveiller de soupçons, on sr sépara aussitôt,

Alphonse Mougenot et Alfred Robin moutèrent dans un traîneau et reprirent la route de Québec.

Le premier était enchanté de son équipée, l'autre était mélancolique.

— Je n’ai pas besoin de te demander si tu m’accompagneras, dit Alphonse en arrivant,

—- Sans doute, je t’accompagnerai.

— Et tu me serviras de second ?

— Pour cela, je ne le peux, répondit Robin d'une voix ferme.

— Comment!

— Je dis qu'il me sera impossible d’être ton témoin, Quant à mes raisons, je ne puis te les donner,

Mougenot laissa tomber sur son ami un resari profondément stupéfait,

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