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d'un honnête homme dit toujours la vérité. La ticune ne saurait mentir.
Mougenot rougit, car il trompait sa maîtresse.
— Mais, continua celle-ci en le regardant fixement, pourquoi ce départ précipité? pourquoi ne m’as-tu pas prévenue ? et pourquoi n’as-tu pas pris, comme d'habitude, un charretier à notre village?
— J'ai appris subitement que ma mère était indisposée, balbutia l'étudiant en détournant les yeux.
Yureska ne remarqua pas ou ne voulut pas remarquer le mélange d'hésitation et de confusion au milieu duquel il articula cette réplique.
— Tues libre, mon frère, dit-elle avec mélancolie ; va où tes affaires t'appellent, mais reviens bien vite, car je serai inquiète aussi longtemps que tu seras absent. On m'a dit, hier soir, à Québec, que tu partirais ce matin; je suis venue pour te voir ; je t'ai vu; maintenant, adieu!
Alphonse lui pressa tendrement la main.
— Hâte-toi, si tu veux coucher ce soir aux Grondines, car le vent tourne au sud et il y aura de la tempête avant la tombée de la nuit, reprit l’Indienne en indiquant le ciel qui s'ussombrissait de plus en plus.
— Au revoir, Marie!
— Au revoir, ami!
Yureska s’éloïgna, tandis que Mougenot remontait dans le slé.
Emma ne se permit aucune observation sur cette rencontre, quoiqu’elle brûlât d'en connaître la signification. Mais elle en voulait à Alphonse, et sa petite animosité était plus forte que sa curiosité. Alfred avait tout de suite compris cette scène; aussi ne questionnat-il pas son ami. Mais le charretier, indiscret comme sont ses pareils au Canada, hasarda une interrogation indirecte,
— Un joli brin de fille ! dit-il en faisant claquer son fouet.
Et, comme personne ne lui répondait, il poursuivit :
— Belle femme que la Marie de Lorette. J'en sais plus d’un qui lépouserait toute sauvagesse qu'elle est. C'est qu’elle a des écus. On ie dit du moins. Son père avait obtenu du gouvernement un grand lot de terre dans les concessions, et sa mère.
— Avance, et tu jaseras plus tard! interrompit Alphonse avec impatience,
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— Est-ce que vous trouvez que ça ne va pas assez vite ? riposta Jean d’un ton rogue,
— Non, dit sèchement Mougenot.
— Eh bien, je ne tuerai pas mes chevaux pour vous.
Après ces mots, le charretier se mit à sillloter un air, mais l’âpreté du froid l’obligea bientôt à se renfoncer jusqu'aux yeux daus sa robe de buflle, et les voyageurs redevinrent silencieux.
Vers trois heures de l'après-midi, quelques larges flocons de neige commencèrent à voltiger dans l’air. J ur nombre augmenta peu à peu, et bientôt le traîneau et ceux qu'il contenait furent poudrés à blanc. Le vent s'éleva, un fort vent du sud-ouest. Il souflla avec violence à la tête des chevaux en les enveloppant dans des tourbillons de neige si épais que l'œil ne pouvait les percer, et chassés avec tant de furie par des rafales successives qu'ils génaient la respiration.
Jean se prit à blasphémer en répétant à chaque minute son a marche donc! » varié de temps en temps par un « ue donc! » désespéré.
A quatre heures il ne faisait presque plus clair. La route que sillait le traîneau, tantôt sur la glace qui couvrait le Saint-Laurent, et tantôt le Jong de la grève, devenait dangereuse, car on avait peine à distinguer les balises ou rameaux de sapin que les agents voyers font, en hiver, planter çà et là sur le fleuve pour indiquer le chemin. De chaque côté de ces balises, il y a souvent des bancs de neige de sept à huit pieds de profondeur, ou des mares, véritables abimes pour les imprudents qui s’y jettent, ou ce que les Canadiens appellent cahots, c'est-à dire des fondrières effroyables produites par l'agglomération et la dépression des glaces.
Le cocher égrénait, sans trêve ni merci, son chapelet de jurons nationaux : « Baptème ! bateau! batiscan! »
Enfin, se tournant à demi vers Alphonse, il lui dit avec un accent de mauvaise humeur marquée :
— Dites donc, est-ce que vous pensez que nous irons “in comme ça?
— Mon intention était d'aller ce soir à Sainte-Anne.
— À Sainte-Anne, bateau! Croyez-vous que je veuille tuer mes chevaux pour vos beaux yeux, On ne voit plus ni ciel ni terre. Je
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suis tour engelé ; nous n'avons pas encore pris un coup depuis Québec. C'est assez comme ça.
— Mais nous pousserons au moins jusqu'aux Grondines, dit Alphonse.
— Pas plus aux Grondines qu’à Sainte-Anne, Je n’ai pas envie de me casser le cou ni à moi ni à mes bêtes, Avec ça que vous me payez cher. Vingt livres pour vous mener à Trois-Rivières !
— C'est vous qui avez fait le prix; je n’ai pas marchandé.
— Ça n'empêche que si j'avais su... — Bon! voilà mon gris qui butte! On n'y voit goutte à présent. Heureusement que nous approchons de l'auberge au père Jolicœur. C'est là qu’on arrête pour la couchée.
— J'aurais pourtant bien désiré aller aux Grondines, murmura Alphonse. Comme cela, nous aurons de la peine à atteindre Trois- Rivières demain soir.
— Oh ! j'aime mieux faire halte ici, mon frère, lui dit Emma ; j'ai froid, faim et peur.
— Mais quelle espèce de cassine est-ce que l'hôtellerie Jolicœur ? fit Alphonse.
— Soyez tranquille, soyez tranquille, bourgeois ; c’est une fameuse maison; vous y trouverez un fin souper, de bons lits de plumes et le meilleur rhum qu’il y ait au Canada.
L'observation de sa sœur plutôt que cette appétissante perspective détermina Mougenot. A vrai dire, il n’était pas fàché, lui aussi, de se restaurer un peu.
Quelques minutes après, ils étaient tous assis dans la grande salle de l'auberge Jolicœur, située sur le chemin du roi, de Québec à Trois-Rivières.
C'était une longue pièce planchéiée, aux murs garnis de rayons qui supportaient des ustensiles de cuisine ruisselants de propreté. Le poële de rigueur, des bancs-lits et des chaises à fonds de bois peint composaient tout le mobilier, à moins que l’on n’y joïgne un de ces comptoirs derrière lesquels des bouteilles de gin, de whiskey, de norto et de madère se dressent sur une étagère, et qui sont : munis d'une grille que le cabaretier ferme, chaque soir, par mesure de précaution; car la soif de l'ivrognerie est la moins respectveuse de toutes les soifs, principalement dans les pays septentrionaux.
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Au inoinent où Mougenot, sa sœur et Robin arrivèrent. une douzaine d'individus se pressaient déjà autour du poêle. C'étasent pour la plupart des fermiers du voisinage qui fumaient leur pipe en bavassant et prenant une gobe. Parmi eux, on voyait cependant un colporteur ct un voy1geur des pays d'en haut.
Ils avaient fait place aux nouveaux venus, et la conversation, un instant suspendue, avait repris son cours. Le colportour racontait gravement un miracle qu'avait opéré Notre-Dame de bon secours à Montréal, et ses auditeurs l’écoutaient avec une pieuse crédulité, en se signant de minute +n minute. Le narrateur profitait de leur enthousiaste dévotion pour écouler, à bons profits, une provision de médailles et de chapelets, bénits, affirmait-il, par la sainte en question. Soudain le son criard d’un traîneau se fit entendre au dehors.
Et bisntôt Léon Clairville entra dans la salle, Emma l’aperçut et rougit de plaisir, Alponse et Alfred, qui tournaient le dos à la porte, ne le virent pas tout d’abord.
— Un vilain temps ! fit-il, en secouant son pardessus de peau d'ours constellé de neige.
— Approchez vous du feu ! lui dit Phôtelier.
Léon salua M" Mougenot et s’avança vers ie poêle,
Alors seulement l'étudiant et le sculpteur remarquèrent sa présence. Une même expression de contrariété se peignit sur leur visage.
— Je crois, papa Jolicœur, que nous allons passer la nuit ici, dit Clairville au cabaretier.
— Tant mieux, monsieur ; nous avons des lits pour dix personnes. |
— Oh! je n’en ai pas besoin de tant, je suis seul avec un ami et mon charretier. Ah ! les voici. Vous avez quelque chose à manger, papa Jolicœur ?
— Comme de raison, reprit l’aubergiste, pendant que l'avocat qui accompagnait Clairville pénétrait dans la salle avec leur cocher,
— Mademoiselle se porte bien ? demanda Léon à Emma.
— Mais oui, monsieur, dit-elle, en baissant les yeux.
— Ah! MM. Mougenot et Robin, pardon je ne vous reconnaissais point ; votre santé...
— Est excellente, monsieur, dit sèchement Alphonse.
— Le souper est prêt; à table! cria Jolicœur.
Toui le monde se leva, pour passer dans une chambre attenante à l'exception des paysans qui continuèrent de fumer autour du poêle.
— Attends-moi, dit Alphonse à Robin; j’ai laissé dans notre traîneau quelques bouteilles de vieux bordeaux que m'a données ma tante, je vais aller en chercher une.
— Je t'éclairerai, répondit Alfred, car le traîneau a été remisé sous ur hangar très-sombre et tu pourrais te heurter à quelque chose.
I prit un falot accroché à la muraille, l’alluma et tous deux sore tirent.
Aussitôt Léon saisit le bras d'Emma comme pour la mener dans la salle à diner. |
—— Mais j’attendais mon frère, objecta-t-elle faiblement.
— Venez!
Il l'entraîna et lui dit rapidement à l'oreille :
— J'aurai à vous parler, ce soir. I le faut, absolument. Vous laisserez ouverte la porte de votre chambre,
— Que dites-vous ?
— Je le veux!... Emma, je vous en conjure!.…. il s'agit de ma, vie !
Interdite, bouleversée par ces paroles, la jeune fille ne répliqua point.
Elle se laissa tomber sur un siége. Léon se pliça à une autre extrémité de la table; et, à leur retour, Mougenot et Robin le trouvérent vivement occupé, en apparence, à discuter avec le colpoteur,
Le menu du repas consistait en fourtières à la viande, rôti de porc, appelé seuques, patates cuit 3 à l’eau, et pâtisseries. Pour boisson une décoction de feuilles de hemlock fallacieusement décorée du nom de thé,ou du blé grillé, moulu, préparé, et servi pour du café.
Léon Clairville et son ami se firent donner de la bière; Alphonse et Alfred burent le vin qu'ils avaient apporté; quant au reste des convives, ils absorbèrent à qui mieux mieux les breuvages interlopes que nous venons de mentionner.
Pendant le souper, on parla peu et on mangea beaucoup, car
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