TRISTE
La lendemain vers midi, Alphonse Morgenot s étirait paresseusement dans son lit, Disons, pour l’acquis de notre conscience et de sa réputation, qu’il s'était couché peu avant l’aurore, car le parti de pêche avait été complet : friture et matelotes copieuses ; vins de hauts crûs; feu d'artifice d'esprit, chansons, danses, rien n'avait manqué à la fête. Alphonse avait même fait une déclaration incendiaire à une certaine brunette fort séduisante qui ne l'avait, ma foi, pas trop mal reçu; et Alfred, le fidèle et constant Alfred, le Pénélope des amants, le catonisme par excellence, il s'était allumé aux yeux de la blonde Me... L’eussiez-vous pensé, dites? Oh! ces monstres d'hommes! tenez, ils sont tous pareils, un verre d’aï et une jambe bien tournée leur font perdre la tête. Fiez-vous donc à eux ! Comptez sur leurs promesses, jeunes filles ! Ah! vous avez joliment tort. Mais il n’y en a pas un, non, pas un, parmi les plus sages, les mieux épris qui ne soit prêt à succomber à un caprice, s'il ne court après. Il est vrai que vous, mesdames... — Une indiscrétion! le ciel m’en préserve!
Alphonse Mougenot se frottait les yeux, comme au temps où la
cloche du séminaire l’éveillait dès cinq heures du matin — un temps vivement regretté pourtant.
Peu à peu, les brumes de son cerveau se dissipèrent, Il ressassa un à un ses souvenirs de la veille. Un sourire complaisant joua un air de fatuité sur ses lèvres quand il en arriva à l’aimable brunette: puis le sourire s’éteignit dans un formidable bâillement; Alphonse allongea encore ses membres, ramena, en anse de panier, au-dessus de sa tête ses bras contractés, fit claquer ses phalanges, et, finale ment... sauta à terre ou plutôt sur le tapis.
— Il est de fait, murmura-t-il, en donnant cours à une seconde édition de bäillement à plusieurs exemplaires, il est de fait que cette chambre est plus confortalie que celle que j'occupe rue des Escaliers-du-Casse-cou, et que je me suis condamné à un mode de vie excentrique, pour ne pas dire plus. Mais, bah! le métier de littérateur a ses exigences. On n'entre pas au jardin des Hespérides sans peine, pour y cueillir les pommes d’or de la célébrité, Tiens ! une phrase. Elle a du cachet. Bien corsée, bien ronflante. Il faudra que j'en prenne note sur mon carnet. Les idées ne germent pas tous les jours.
Il appslait ea une idée, le malheureux! O funeste amour de la gloriole, voilà de tes coups !
— £nfin, continuait Alphonse, ne se doutant guère que nous, son historien, nous serions le premier à lui contester ses titres à la réputation devant le tribunal de la postérité, enfin ce voyage sera vraisemblablement pour moi la pierre d'assise..
— Nommer un voyage une picrre d'assise, Seigneur !
— La pierre d'assise de... je ne trouve pas le mot, n'importe ! je m’entends. Mon nom traversera les mers. Il ira en Europe. En France, à Paris je serai connu; on parlera de moi.
Tout homme de lettres canadien ne rêve qu’une chose : être im= primé à Paris. La moindre reproduction, le moindre fait divers emprunté par nos grands journaux à une gazette de Montréal ou de Québec, est pour son auteur un sujet de vanité et de plaisir bien supérieur à tous les éloges que pourraient lui prodiguer ses confrères américains.
Et en songeant qne probablement un critique parisien s'occupezait un jour du compte rendu de son expédition au delà des montagnes Rocheuses, Alphonse sonna pour demander ses journaux.
temps
essassa oua un unette :
phonse dessus finale=
seconde 1e cette y Escade vie e littées sans s ! une ra que s tous
r de la
| nous, es àla e sera
porte !
pe. En
re im rs emou de " bien con-
cupemonux,
On lui apporta la Winerve et le Hérald de Montréal.
Tout en procédant à sa toilette, il y jeta un coup d'œil, afin de voir s'il n’y était pas question de son dernier ouvrage.
Soudain il s'arrêta, laissa tomber la serviette qu'il tenait à la main et s'écria :
— Comment! ce pauvre diable s'est noyé ! noyé avec ses che vaux | J'en suis fâché. Aussi pourquoi a-t-il voulu s’exposer ? Nous l’avions cependant assez prévenu. Mais ces gens-là sont entêtés, entètés comme des mules. Ils ne veulent jam:is que faire à leur guise! C’est tout de même bien ennuyeux. Nous voici forcés de paraître à une enquête... Comment cacher cela à ma mère ? Je vais en causer avec Alfred.
A demi vêtu, il frappa à la porte voisine.
— Une seconde, je suis à toi, répondit une voix claire.
La porte s’ouvrit aussitôt.
— Déjà habillé! s’écria Alphonse, remarquant que son ami était vêtu, cravaté comme pour sortir.
— Mais oui.
— Oh! j'allais à la poste porter une lettre,
— Le domestique t’aurait évité cette peine,
— Non, je préfère la mettre moi-même dans la boite.
— En attendant, lis cela.
Il lui passa la Minerve en indiquant du doigt un entre--filet ainsi conçu :
« On nous écrit des Grondines :
« Jeudi dernier, le cadavre d’un homme a été repêché dans la mare, au bas de notre village. Cet infortuné, qui était charretier, se nommait Jean. Il résidait habituellement à Québec, où l’on dit qu'il laisse une femme et plusieurs enfants. Quelques jours auparavant, on l'avait vu passer avec une traîne à deux chevaux et des jeunes gens. Ils allaient à Trois-Rivières. On suppose qu’il sera tombé dans quelque trou, en revenant, car les jeunes gens qu'il conduisait sont rendus à Trois-Rivières, Une enquête a été commencée, »
— Quel malheur ! s'écria l'artiste, J'en suis désolé, Était-ce vraiment un père de famille ?
— Je ne pense pas, répondit Alphonse, Il me semble qu'il vivait
avec sa mère, quelque part au faubourg Saint-Roch; mais je n’ai jamais ouï dire qu’il fût marié.
— Il se pourrait aussi que ce ne fût pas celui qui nous a ameaës, dit Alfred en reparcourant l'article.
— Je le souhaiterais, mais ce n’est pas probable.
— En effet, la désignation est assez explicite pour donner à eroire que c'est notre homme. Est-il venu d’autres jeunes gens à Trois-Rivières, que tu saches ?
— Non, à l'exception de Clurville.
— Si par hasard le charretier…
— Le sien, il s'appelait Louis, je ie connais,
— Alors nous recevrons sans doute une assignation ces joursei. Autant, si tu le veux, la prévenir. Nous partirons demain matin pour Québec, et, en passant aux Grondines, nous arrangerons cette affaire.
— Volontiers, mon ami. Franchement parlant, quoique je me trouve si bien chez toi, que j'y voudrais demeurer éternellement, je suis contraint de retourner à Québec au plus tôt
— Une affaire de cœur ? fit Alphonse en souriant,
— Tu as deviné, car il s’agit de Zoé.
— Ah ! M''e Zoé-Castor, la perles des levrettes!
— Voilà bientôt dix jours que je ne l'ai vue. Jamais nous n’avions été si longtemps séparés, et quoique je l’aie laissée sous bonne garde, je crains toujours qu’il ne lui soit arrivé un accident.
— Tu es pour elle un ami modèle. Mais va porter ta lettre à la poste. Pendant ce temps j'achèverai de m'habiller, j'irai présenter mes respects à ma mère, et à ton retour nous déjeunerons. À pro pos, te sens-tu disposé à manger quelques douzaines d’huîtres ?
— Pourvu qu'elles ne soient pas de New-York; elles ne sont pas salées et je les trouve fadasses.
— Non, ce seront des huîtres du Saint-Laurent, des Caraquettes, des Bouktouches , lesquelles préfères-tu ?
— Les unes et les autres, car elles sont si exquises, malgré leur petitesse, que je doute que les fameuses Ostendes, si vantées gar les Européens, les vaillent.
— Et nous boirons du sauterne.
— Mais je ne m'y oppose point, mon cher amphitryon,
— Dépêche-toi. Dans cinq minutes la table sera servie,
pours Bassi voir.
pauvi me d l’emb plaisa n'air
tion « Alph
joursmatin s cette
je me ement,
S n’a > sous cident.
re à la isen!er A pro= s ?
> sont
aquet-
algré antées
N'apercevant pas Emma dans la salle à manger, Alfred s’informa d’elle en revenant du bureau de poste.
— Ma fille est indisposée, répondit Mme Mougenot ; elle a de la fièvre, une sorte de grippe.
— Elle aura eu froid durant le voyage de Québec, dit Alphonse.
— C'est probable, répliqua le sculpteur, se rappelant les tristes heures qu’ils avaient passées sur la glace, exposés au froid et à la neige.
Alfred savait de quoi il s'agissait. Néanmoins, par discrétion, il se retira dans sa chambre. L'étudiant alors annonça à sa mère que ses affaires le ranpelaient à Québec; et, avec toutes les précautions possibles, il exprima le désir de voyager pendant quelques mois.
— Mais, répondit Mme Mougenot, j'en suis fort contente, car je me proposais d'aller au printemps visiter la France, avec ton oncle, ta sœur et toi.
La réplique contrariait les vues d'Alphonse. Un pli sur son front l'indiqua. Toutefois, il ue fit aucune observation et Mme Mougenot poursuivit :
— Nous avons encore des parents en France, à Chaumont-en-
Bassigny, dans le département de la Haute-Marne. Nous les irons voir. J'y songe depuis bien des années déjà. C'était le rêve de ton pauvre père. Il me l'a souvent dit, et je ne voudrais pas mourir sans me donner cette satisfaction, Et puis, mon enfant, ajouta-t-elle eu l’embrassant tendrement, la France c’est le pays des arts; si tu t'y plaisais, si ta sœur et toi vous aimiez ce séjour. vous savez que je n'ai rien à vous refuser !
— Bonne mère! exclama l'étudiant.
Mais il était distrait, préoccupé, la veuve le remarqua.
— Si, reprit-elle, tu pensais que ton ami, M. Robin... voulût venir avec nous. Îl est très-bien, ce jeune homme...
— N'est-ce pas? fit Alphonse,
— Oui.]1l me plaît. Crois--tu qu'il serait disposé?
— Je ne sais! répondit-il vaguement,
Le moment eût assurément été mal choisi pour aborder la question qui le tourmentait ; — une excursion aux Pays d'en Haut. — Alphonse résolut d'attendre, de s’en remettre au hasard,
— Eh Men! tu ne dis rien? s’écria M"° Mougenot.
— Mais oui, je suis ravi; votre idée est charmante, ma bonne mére.
— Et ton ami? demanda la veuve, à qui la possibilité de marier Emma avec le sculpteur souriait de plus en plus.
— Alfred ! je lui en parlerai, et il sera enchanté. je pense, repartit Alphons: à cent lieues de soupçonner les combinaisons de sa mère.
Emma ne parut ni au dîner, ni au thé. Alphonse monta dans sa chambre lui faire ses adieux et lui présenta ceux d'Alfred Robin. Me Mougenot avait insisté pour que ce dernier y allât lui-même ; mais l'artiste avait, à l'égard de certaines démarches, les sentiments d’une pudeur toute féminine. En entrant dans la chambre de la jeune fille au lit, il eût craint de la faire rougir. C'’en était assez pour l'empêcher de s’y rendre.
Le lendemain matin, les deux amis se mirent en route, Ils s’arrêtérent aux Grondines, identifièrent le corps du charretier, firent leur déposition et reprirent le chemin de Québec.
En débarquant, vers les dix heures du matin, dans la rue Saint- Jean, devant la maison de M. de Nelsac, Alfred sifla d’une façon particulière,
Une élégante levrette sortit par la porte en gambadant. C'était Zoë-Castor, en bonne santé, très-heureusement, et toute impatiente de revoir Robin,
Aussi la joie fut-elle vive et sincère de part et d'autre,
Après les premières cffusions, le sculpteur prit Zoé-Castor dans ses bras et la transporta à son domicile, rue Sainte-Anne.
Sur la place du Marché, entre la caserne et l’église cathédrale, stationnaient des groupes d'hommes, de femmes et d'enfants, Dans ces groupes péroraient ou discutaient des gens à figure sinistre. Aux environs du château gubernatorial, il y en avait encore. Mais Alfred n'y prêta qu'une attention médiocre, Il était trop heureux d’avoir retrouvé bien portante sa chienne adorée, et de revenir à son appartement, qu'il n’eût pas échangé contre un palais, malgré sa pauvreté.
Avant d’escalader l'escalier tortueux, Alphonse s'informa, chez un épicier voisin « s’il y avait quelque chose pour lui, »
— On est venu plusieurs fois vous demander, mon cher monsieur Robin.
Com ds
chère mort impa en u Zoë
en
la bonne e marier
nse, re ns de sa
dans sa da Robin.
-même ; ntiments » la jeune sez pour
Ils s’arer, firent
1e Saintne façon
t. C'était npatiente
stor dans
thédrale, ts, Dans tre. Aux Mais Al- "eux d’anir à son nalgré sa
, chez un
monsieur
— Quiça?
— Dame, je ne sais pas? D'abord ce grand monsieur à qui Zoé...
Comment va-t-elle, l'amour de petite bête? je vas lui donner un brin
de su-sucre !
— Vous disiez, madame Ledoux ?
— Je disais, monsieur Robin ; mais passez -moi donc Zoé... Bonne chère, y a-t-il longtemps qu’on ne l’a vue! Veu-tu un gros, gros morceau de nanen? Ah! oui, je crè ben qu'on jaime, le nanan.
— Mais, madame Ledoux, vous ne me répondez pas, dit Alfred impatienté.
— Attendez donc, monsieur, attendez donc! On n’a pas fait Paris en up jour. Où en étais-je? Ah! bien, c’est le grand monsieur que Zoë a mordu aux jambes, et qui l’a batiue, même que vous étiez si en colère, vous vous rappelez?
— Alors il est venu?
— Deux fois.
— Etil wa rien laissé pour moi?
— Si... non... attendez... Ah ! ce n’est pas lui, c’est un gamin.
— Un gamin ?
— Qui est aussi venu vous demander. Il a laissé une lettre. La voici, et en voici une autre que j'ai reçue par la poste.
— Bon, donnez, madame Ledoux, Merci.
— Il n'y a pas de quoi ; à votre service. Est-ce que vous avez fait un bon voyage ?
— Excellent, madame Ledoux. Le grand monsieur n’a rien dit?
— Rien, monsieur Robix: rien de rien.
— Bonjour, madame Ledoux.
— Borjour, monsieur Robin.
Alfred appela sa chienne qui grignottait à belles dents le morceau de sucre qu’elle devait aux libéralités de l'épicière, et il enfila le cuuloir de la maison où il logeait.
Dans l'escalier, il se heurta à un individu qui descendait et qui lui dit, en lui prenant la main d’une façon mystérieuse :
— Ah! enfin, vous voilà !
Levant les yeux, Alfred reconnut l'étranger qui lavait conduit à la réunion des Fils de la Liberté.
— Ce soir, poursuivit rapidement cet homme, il ÿ aura une asgerblée au faubourg Saint-Jean, Grande-Rue, numéro 4, Soyez-y,
Il sauta par-dessus Zoë qui, elle aussi, l'avait reconnu, et grondait hostilement sur la marche supérieure.
Une seconde après, il avait disparu,
— Cette assemblée vient à propos, se dit Alfred. Elle me fouraira l’occasion de démasquer ce traître de Clairville. Jai peur qu'il ne fasse bien du mal encore à la famille Mougenot, si ce n'est déjà fait.
Il retrouva « son appartement » tel qu'il l’avait laissé. La grande malle de cuir, une paire de fleurets, les statuettes étaient à leur place. Les voleurs sont gens trop bien appris pour jamais toucher aux meubles d'un bohème artiste.
Zoë installée sur le lit, Alfred décacheta ses lettres. La première contenait un billet de vingt dollars. C'était la pension mensuelle du jeune homme, cette pension qui venait il ne savait d'où, qu’il aurait voulu repousser, mais qui le poursuivait mieux qu’une créance, et se glissait dans sa poche ou dans sa main si, comme cela lui étuit déjà arrivé, il déchirait ou brûlait, de colère, un de 6es billets. Quand ses besoins paraissaient l’exiger, il recevait plus, mais jamais moins. On mettait une délicatesse extrême à ne pas froisser sa susceptibilité native. Au surplus, Alfred était sobre, et aussi peu fastueux que possible.
Son intérieur le disait éloquemment.
Il fourra les vingt dollars dans son porte-monnaie et ouvrit Fautre lettre fermée par de la mie de pain en guise d’oublie! ou de cire.
Cette lettre, écrite sur papier grossier, ne contenait que quelques mots d'une écriture incorrecte et tremblée.
« Monsieur Alfred,
» Pardonnez à une pauvre fille de vous écrire ; mais je suis bien malade, je voudrais pien vous parler. Je reste rue Sous-le-Fort, n° 2. Je vous en prie, monsieur Alfred, venez me voir aussitôt que vous
le pourrez. Ça presse.
» Votre servante
» MARIETTE » (La petite marchande de gâteaux des escaliers de la porte Prescott). »
* Nom denné par les Canadiens aux pains à cacheter.
it gron=
e fourur qu'il est déjà
grande à leur toucher
remière elle du l'aurait e,et se alt déjà Quand jamais isser sa ssi peu
ouvrit ! ou de
uelques
is bien , n°2.
e vous
ux des AL
— Malade! cette pauvre fille! murmura le sculpteur en se premenant dans sa chambre. Cette nouvelle m'aflige, plus que je ne saurais dire. C’est drôle, mais j'ai presque envie de pleurer.
Il ne sentait pas deux grosses larmes qui roulaient lentement sur ses joues.
— Oui, c'est étrange comme ça m'impressionne, répéta-t-il, en relisant le billet; car je la connais à peine Mariette... Que diable peut-elle avoir à me dire? N'importe! il faut y aller sans plus tarder.
Remettant son casque ‘ sur sa tête, il courut plutôt qu’il ne marcha à la rue Sous-le-Fort, qui tombe à angle droit sur celle des Escaliersdu-Cusse-Cou.
Cette rue est fort courte.
Alfred eut bientôt trouvé le n° 2.
Il était inscrit sur la porte d’une ancienne maison en bois, dont la façade lézardée, noircie, les fenêtres démantelées trahissaient la vétusté près de s’en aller en rujnes.
Une marchande de légumes qui tenait boutique au rez-de-chaussée de cette bicoque indiqua au sculpteur la chambre de Mariette.
— Pauv’ p'tite jeunesse, ajouta-t-elle, elle n’a plus grand temps à passer sur cette terre. Créyez-vous qu’ c’est d'valeur de mourir à c't'âge-là !
Alfred grimpa au troisième et dernier étage, par un escalier aussi roide et moins sûr qu’une échelle de meunier, les pieds glissant sur les marches humides et branlantes.
Il arriva ainsi à une porte basse, pratiquée dans une sorte de cloison, haute de six pieds et qui ne montait pas jusqu’au plafond, c'est-à-dire au toit, car sur la tête, il n’y avait plus que les deux versants d'une toiture effondrée en plusieurs places et ployant sous le poids de la neige glacée qui la surchargeait extérieurement.
N'eût-il pas fait un froid intense au dehors, qu’on aurait eu froid au cœur dans cette maison croûlante ouverte à toutes les humeurs de l'atmosphère.
IToque «ic iourrure.
Alfred, frissonnant, heurta à la porte qui céda sous la pression de sa main.
Il se trouva dans un étroit compartiment éclairé par une lucarne, dont la moitié des carreaux était remplacée par des chiffons, et par le jour honteux qui provenait de pièces voisines, que de minces galandages, de deux mètres au plus d'élévation, séparaient les unes des autres. Une odeur fétide prenait au nez. Mais Alfred s’y était quelque peu habitué, en gravissant l'escalier. Des piaillements d’en: fants, des jurements d'hommes, des glapissements de femmes écor chaient les oreilles.
L'artiste jeta un rapide coup d’œi sur le misérable cabinet dans lequel il venait de pénétrer. C'était l'asile de la misère à son dernier degré, et pourtant c'était propre. Près d’un grabat de paille recouvert d’un tapis en lambeaux, une septuagénaire essayait de réchauffer ses doigts à un couvet où se mouraient quelques charbons ; et sur le grabat gisait Mariette. Elle était amaigrie, livide. Deux cercles sombres entouraient ses yeux à demi éteints. Elle avait les joues creuses, les lèvres hérissées de pellicules jaunâtres et rudes comme des écailles ; sa respiration était sifflante.
Le sculpteur s’approcha timidement, navré, de la moribonde,
— Vous êtes monsieur Alfred Robin ! lui dit la vieille femme.
Il fit un signe affirmatif.
— Ah! mon cher monsieur, vous arrivez trop tard, je le crains. Depuis ce matin, la pauvre petite est à l'agonie.
— Mais quelle maladie.
— Quelle maladie ! Ah! monsieur, celle des pauvres gens, répondit la garde d’un ton douloureux, quoique résigné ; — les prie vations, voyez-vous, voilà ce qui nous tue, nous autres |
L'effrayante nudité de la chambre ne confrmait que trop ces paroles.
— N'y a-t-il donc plus d’espuir ?
La vieille secoua la tête.
— Plus, monsieur. Hier encore, elle parlait; mais, depuis ce matin, le délire... tenez, l’entendez-vous qui râle ?
Des sons rauques, strangulés sortaient péniblement de la poitrine de Mariette.
La septuagénaire voulut lui faire boire unpeu d’eau sucrée avec
pression
lucarne, LS, et par ) minces les unes s'y était nts d’en:
les ÉCOr :
net dans n dernier e recou— réchaufbons ; et e., Deux avait les et rudes
nde, nme.
> Crains.
ns, réles pri
rop ces
puis ce poitrine
je avec
de la cassonade — tout ce qu’elle avait, — mais à cet instant la malade se souleva convulsivement, articula un cri, étendit les bras en croix, et relomba sur la paille.
Elle était morte!
— Un ange de plus pour le paradis! proféra la vieille femme en faisant pieusement le signe de la croix.
Alfred l’imita ; puis, sans se rendre compte de son action, ils'agenouilla devant le cadavre :« le baisa au front.
— Vous êtes un digne jeune homme, lui dit la garde ; Dieu vous . bénira !
— Écoutez, ma bonne dame, répliqua Robin, voici vingt piastres, c’est tout ce que je possède en ce moment ; vous veillerez à ce que la pauvre Mariette soit enterrée décemment, et, si vous n'avez pas assez, venez me trouver.
— Ah! dit-elle, la petite avait raison, vous avez un bon cœur, monsieur. Je vous remercie pour elle. C’est bien, monsieur, ce qe vous faites là !
Du revers de sa main , elle essuya des larmes qui tremblaient au bord de sa paupière.
— Allons, au revoir, ma bonne rame, dit Alfred; n'oubliez pas mon adresse, rue Sainte-Anne, et prévenez-moi de l'heure des funérailles. J'y veux être.
Il allait partir, la vieille le rappela.
— Pardon, monsieur, pardon ; je ne me souvenais plus que la pauvre Mariette m'avait remis ça pour vous. En me le donmant, elle a cherché à me dire quelque chose de plus, je lai bien vu : mais ça a été impossible, elle n’a pu dire que : « porte bonheur... donner à Alfred Robin. »
L'artiste prit machinalement un sachet suspendu à un cordon de soie que lui tendait la septuagénaire, et sortit précipitamment.
Il éprouvait un violent malaise.
En rentrant chez lui, il regarda le sachet qu’il tenait encore dans sa main fermée.
C'était un petit octangle de cuir, orné de signes rouges bizarres, et qui renfermait un corps dur.
— Ce serait extraordinaire ! fit le sculpteur en examinant ces
signes et tirant de sa poitrine un sachet de même forme que celui qu'il venait de recevoir.
Les signes étaient exactement semblables.
Alfred retourna en courant à la chambre de la défunte. Il fouilla dans l'espoir de trouver un papier, quelqne chose; ses recherches furent infructueuses. Il interrogea ; mais on ne put rien lui apprendre sur Mariette de plus qu'il ne savait déjà, On ne lui connaissait aucun parent; On supposait que c'était un enfant trouvé,
> que celui
. Il fouilla ; ses rele put rien On ne lui un enfant