‹ La Huronne [microforme]Chapitre 36 sur 66 · GS · texte numérisé non relu

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PIRE ISERE, D

la Grande-Lretagne pour étouffer la race française dans l'Amérique du Nord.

Les Canadiens n’ont point oublié leur inère; son sang coule toujours dans leurs veines; ils aiment tout ce qui vient d'elle et luttent désespérément contre l'invasion étrangère. Les Français, ils les appellent encore « nos gens! » Et, si vous leur dites que vous êtes de la « vieille France, » ils vous regardent avec un attendrissement presque respectueux.

Quelles que soient leurs opinions politiques, tous savent et chantent la Marseillaise, cet hymne si éminemment français. Il est le couronnement ordinaire de toute fête particulière, ou même civique. C'est à ce point que les Anglais l’ont appris d’eux et l’entonnent très-fréquemment aussi.

Ne sommes-nous pas trop loin maintenant d'Alphonse Mougenot et de son parti pour assister à la pêche ? Nous savons, à quelques traits d'esprit et de galanterie près, ce qu'ils feront. Ne serait-il pas plus intéressant de retourner à M''° Emma Mougenot ? Ma lectrice dit oui, mon lecteur ne dit pas non. Adopté.

La jeune fille, rentrée chez elle, ferma à clef la porte de la chambre ; puis elle tomba sur un fauteuil, près d'une petite table à ouvrage, s’accouda sur cette table, ensevelit son visage dans ses mains et fondit en pleurs.

— Malheureuse que je suis! murmura-t-elle au milieu de sanglots étouffés. Si ma mère! si monfrère!... 6 mon Dieu!

Et les larmes redoublèrent.

Néanmoins, au bout de quelque temps, elle se calma un peu, se leva, jeta un coup d'œil sur la pendule.

Il était huit heures.

— Dans deux heures! dit-elle; mais non, je n'ira pas, je n’ou-

sai pas. S'il allait rencontrer Alphonse... Mais Alphonse ne reviendra pas avant demain matin... Mais si un accident. ce qu’on ne peut prévoir. Pourquoi l’ai-je aimé ?

Un instant après, elle reprit :

— Il viendra, c’est sûr. Il me le dit. Ne pas ouvrir scrait peutêtre plus imprudent, car il attendra à la porte du jardin.

Tirant machinalement de son “orsage un billet plié en triangle, elle lut ?

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s Je vous ai obéi; j'ai toutimmolé à mon amour pour vous, tout fusqu'à mon honneur. Je passerai maintenant pour un lâche aux veux de tout le monde; mais je ne m’en plains pas, pourvu que vous me gardiez votre cœur. Ce soir, je désire vous voir; c’est de toute importance. À dix heures, je serai à la porte du jardin, qu’elle soit vuverte ; laissez aussi ouverte la porte de la cuisine, îc monterai chez vous par l'escalier de service, qui, m'avez-vous dit, communique avec votre chambre.

» À toi pour la vie!

» Ah! qu'il me tarde de te presser dans mes bras | »

Point de signature. Mais Emma connaissait bien la main qui avait tracé ces lignes, dont la sécheresse impérieuse eût éclairé une femme plus expérimentée qu’elle.

Mais une jeune fille de seize ans sait si peu de chose du monde, d: ses égoïsmes et de ses perfidies !

Emma baisa tendrement le vélin, et, tout à regret, le hrûla à la flamme d’une bougie.

Pour comprendre cette scène, il faut redescendre à l'auberge du père Jolicœur, surle chemin de Québec à Trois-Rivières. On se souvient qu'avant de souper, Léon Clairville avait dit à Emma qu'il voulait lui parler et qu'elle eût à le recevoir dans sa chambre. L'avocat avait ménagé cette entrevue, acheté le charretier de Mougenot et le père Jolicœur, qui était son débiteur. Le premier s'était chargé d’obliger ses voyageurs à coucher à l'auberge en question ; le second de donner à Emma une chambre éloignée de celle de son frère et d'Alfred. Tout réussit à souhait à Clairville : la neige ellemême lui vint en aide, Fascinée par l'autorité qu'il avait prise sur elle, Emma n'osa lui résister. J arriva, lui dit qu'Alphonse l'avait provoqué en duel, qu'ils avaient décidé de se battre, mais qu'il ne le voulait pas, moins parce qu’il était de première force aux armes et qu'il était sûr de tuer Mougenot, que parce qu'il aimait Emma, et sacrifierait gaiement sa vie pour lui éviter le plus léger chagrin. Cependant l'honneur parlait, Que faire? Fuir? On taxerait sa conduite de lâcketé. Le monde ne comprenait pas qu'un homme élait quelquefois plus brave en reculant devant un duel qu’en l’a-

bordant ! Le dilemme était horrible. Si encore il avait ;a certitude d'épouser celle qu’il idolâtrait au point de se ruiner dans l'opinion publique ! Mais Emma l'aimait-elle vraiment? savait-elle ce que c'était que d'aimer? Quelle preuve d’amour lui avait-elle donnée? Qui garantissait que, demain, elle ne le quitterait pas pour un autre ? La haine de leurs familles ne venait-elle pas d’être doublée par cette fâcheuse circonstance? Eufin, il fut tour à tour humble, colère, tendre, sarcastique, passionné, brutal; il employa, avec une impitoyable habileté, toutes les armes de la séduction, et la pauvre Emma, éperdue, affolée, ignorant ce qu’il voulait, soupconnant à peine le crime, succomba sans avoir le sentiment de la vivlence que lui faisait son détestable suborneur.

Elle ne sut qu’une chose, c’est qu'elle sauvait la vie à son frère, et s’il lui resta un souvunir de cette horrible scène, ce fut comme le souvenir vague d’un mauvais rêve. Elle en avait peur, elle le fuyait, comme on fuit l’idée im portune d’une action honteuse, mais elle ne devinait point la faute qu’on lui avait fait commettre.

Si on lui eût dit qu’elle était flétrie, elle eût ingéndment demandé ce que cela signifiait.

Et pourtant, elle éprouvait des appréhensions secrètes, des terreurs inexplicables, qui la tenaient cruellement en émoi, depuis cette nuit fatale. Elle pleurait sans cause sensible, éprouvait un insurmontable dégoût pour les choses qui lui plaisaient le plus naguère, Son amour pour Léon s'était même refroidi. Il y avait des instants où elle le prenait en horreur; et elle se reprochait, ces instants-là, la pauvre petite! D’autres fois, elle le désirait, l’appelait de tous les cris de son âme et plongeait sa pensée dans de mystérieuses voluptés, qui la laissaient fatiguée, languissante, souffreteuse…

Emma était abimée dans un de ces affaissements quand neuf heures sonnèrent.

Elle tressaillit, se leva en sursaut, courut à la fenêtre. Une couche de givre plaquait d’albâtre les carreaux. La jeune fille la fit fondre en frottant le verre de la paume de sa main et elle regarda au dehors. La nuit était belle, brillamment étoilée, mais aucune lumière ne perçait les fenêtres des maisons voisines ; dans la cuisine, au-dessous de sa chambre, les feux étaient éteints. Tout dormait ou paraissait dormir. Emma se recueillit, discuta encore avec sa

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conscience, et enfin, après bien des hésitations, elle s’enveloppa d’une mante, et alla ouvrir la porte du jardin.

Je n’ai pas besoin de dire que son cœur battait violemment.

A dix heures précises, Léon se présenta dans sa chambre.

Il était élégamment mis et exhalait une pénétrante odeur de rose.

C'était le parfum préféré d'Emma. Cependant elle en fut choquée. Pourquoi? elle n'eût pu le dire. Il est à remarquer, du reste, que l’homme amené, pour la première fois, par rendez-vous d'amour dans la chambre à coucher d’une femme, lui causera toujours une pénible impression s’il sent bon, ou s’il est prétentieusement mis. À bon entendeur, salut!

Léon s’approcha d'Emma pour l’embrasser, Elle recula instinctivement.

— Eh bien! fit-il, avec surprise.

— Que désirez-vous ? dit-elle d'une voix à peine intelligible.

Cette question si simple interdit le séducteur.

Néanmoins reprenant bien vite son sang-froid, il répliqua d’un ton léger.

— Mais, mou Emma chérie.

— Oh! monsieur, que m'avez-vous fait faire !

Et Emma se couvrit les yeux en pleurant.

Léon profita de son émotion pour la conduire à un fanteuil. Il s’agenouilla à ses pieds, lui parla longuement ce langage caressant et enivrant qui fleurit sur les lèvres de tout homme passionné, quand il est seul, en tête-à-tête, avec une femme gracieuse et aimante.

Il la berça doucement dans la barcelonnette de la flatterie, et quand il eut peu à peu séché ses pleurs, fait éclore un tiède sourire sur son visage, il essaya de l’entourer de ses bras, de l’attirer à lui.

Mais aussitôt Emma bondit sur le siége, se dégagea de son étreinte, et s'enfuit effarée au bout de l'appartement.

Une révélation soudaine, complète s’était opérée en elle,

L'enfant était devenue femme ; elle comprenait!

— Non, monsieur, s'écria-t-elle. Vous êtes indigne! Sorte d'ici; je vous chasse!

Épuisée par cet effort, elle s’affaissa sur le tapis.

Léon la releva, lui jeta quelques gouttes d’eau sur le visage et la ganena au sentiment. Changeant alors de ton et ce manière, il

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l'entretint de mariage, lui jura de l'épouser, et proposa un enlèvement. Emma le laissait dire. Pâle, inerte, elle n’avait pas même la force de faire un geste. Clairville, prenant son abattement pour une feinte, ou un encouragement indirect, insista sur ses propositions de mariage aux États Unis.

— Jamais! répondit fermement Emma; jamais tant que ma mère...

Les sanglots lui coupèrent la parole. :

Le contact de cette délicieuse jeune fille, le désordre de sa toilette, et jusqu’à ses pleurs avaient exaspéré les sens de Léon. Son visage était échauffé, baigné de sueur, ses yeux étincelaient de désirs, ses membres tremblaient ; il s’écria, ne sachant p'us ce qu'il disait : |

— Tu ne veux pas venir aux Etats-Unis? tu ne veux pas te marier à présent? mais, malheureuse enfant, si tu devenais mère !

A cette écrasante supposition, lancée à sa face comme une afirmation, la vue d'Emma se voila et elle roula évar ouie aux pics de son amant,

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