CHAPITRE 1X
COMMENT UN INDIEN JALOUX MIT LE FEU A UNE MAISON ET DES DÉSASTRES QUE CAUSA SON CRILE,
Un moment Alfred Robin resta debout à la même place réfléchissant aux paroles du Grand-Maître. A peine le connaissait-t-il ; il lui avait obéi, comme un subalterne à un chef, en vertu de l’ancien signe de reconnaissance des Fils de la Liberté; mais il re sa vait pas qui il était, d'où il venait, ce qu’il voulait réellement. Apré . la séance de la Pointe-Levis, le sculpteur avait interrogé queiquef uns de ses co-associés, dans l'espoir qu’ils seraient mieux informés que lui. À ses questions il avait été répondu d’une manière vague par les uns, incohérente par les autres. Ceux-ci se rappciaient bien l'avoir vu pendant lestroubies de 37-38 ; il paraissait l'ami intime de M. Papineau qui lui témoignait même une grande déférence ; sa position toutefois, demeurait une énigme. Ceux-là prétendaient qu'il était de Montréal; quelques-uns lui donnaient Gaspé comme pays natal, où il possédait, disaient-il, plusieurs bateaux de pêche. Mais le plus grand nombre voulait qu’il fût Français et arrivât de la ligne américaine. En tous cas, personne ne lui avait contesté son pouvoir sur la loge Canadienne et nul n'avait soupçonné la pureté de ses intentions, même quand ilavait refusé d'accepter la motion d'Alfred
Robin. !l appartenait évidemment à cette race d'hommes dont le regard magnétique enchaîne ou enlève à son gré la multitude. Évidemment aussi, il était capable de jouer un rôle considérable dans une révolution, car il savait mieux que se faire obéir ; il savait faire plier ses passions sous sa volonté. Ne l'avait-il pas montré, en repoussant la proposition de l'artiste parce qu'elle n’était pas réglementaire, et quoique, personnellement, il ne lui fût pas défavorable? Cette proposition avait cependant été gagnée. Léou Clairville était démasqué. Alphonse serait vengé au moins par le mépris public.
A cette idée, Alfred se dit:
— Tiens, mais il est sept neures ; si j'allais éveiller Mougenot! nous jaserions, en fumant une pipe, et, à dix heures, je me trouverais prêt pour l'enterrement de cette pauvre Mariette ; cela vaudra mieux que de me coucher.
Tout en devisant ainsi avec lui-même, il traversa la porte Prescott et atteignit le haut bout de la rue des Escaliers du Casse-cou.
Une troupe de femmes et d'hommes bouchaient l'entrée de la rue. D'abord Alfred crut que c’étaient les commères du quartier, qui tenaient suivant l'habitude, leur petites assises, et passaient un jue gement sans appel sur les événements de la veille.
Il faisait doux et dégelait.
Par un phénomène commun aux climats septentrionaux l’humidité suintant aux façades des bâtiments et aux murs de la ville se congelait et les couvrait de blanches concrétions, de sorte qu’on eût dit qu'ils étaient de stuc ou d'albâtre ; du haut des édifices tombaient avec un bruit monotone et régulier des gouttes d'eau provenant de la neige fondue, et, d'intervalle en intervalle, un son sourd et prolongé se faisait entendre. C'était une avalanche qui venait s’abattre sur le pavé; car, en hiver, la neige s’amoncelle sur les toits, et si le temps s’attiédit, cette neige se détache du faîte, roule en grossiszant le long de la pente, et s'écrase par blocs énormes sur les voies publiques. Malheur au passant qui reçoit sur la tête cette masse de neige mêlée de glacons ! Sa coiffure ne le protége pas toujours contre la violence du choc, et il n’est pas rare que des accidents mortels en soient la conséquence.
C'était justement ce qui préoccupait les bonnes gens assemblés devant l’Escalier du Casse -Cou.
— Créyez-vous qu’ c'est malheureureux, heis, ma’am Lamoureux,
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ville était public.
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disait une marchande de volailles à l’épicière du coin, le menton appuyé sur le manche d’une pelle dont elle se servait pour débarrasser la glace qui couvrait le devant de sa porte, — créyez-vous qu’ c'est malheureux pour c’te jeunesse qu'a tout d' même l'air d’un’ brave créature.
— Oui, mère Giffard, c'est, comme vous dites, ben d’ valeur, ré pliqua l’épicière.
— Ah ben, c’ n’est qu'un’ sauvagesse! dit un individu qu’à sa toque bleue, religieusement enfoncée sur ses yeux, à sa capote de drap gris, et à son fidèle brûle-gueule, on reconnaissait aisément pour un habitant.
— Une sauvagesse! l’ beau mal! quand y n'y en aurait plus près d’ Québec, .j’ n’en serions pas plus pauvre, ajouta une servante.
— Ça n'empêche, reprit la mercière, elle est catholique comme nous.
— Catholique, je vous en souhaite, ma’am Lamoureux !
— Pour le certain qu’elle est, car, en tomhant, eïle a fait le signe de la croix et crié : Sainte Vierge Marie, priez pour moi !
— Vous l'avez entendue ?
— Comme de raison que je l’ai entendue. D'ailleurs, on la connaît nous autres, c'te fille, Elle vient souvent par ici, oui-da ! Elle va chez le jeune homme...
— Chez un jeune homme ! l'horreur ! Les sauvagesses, ça n’a pas plus de pudeur que des bêtes. Fi, comment un jeune homme peut-il recevoir ça ! On ne devrait pas le souffrir. Ah ! si c'était dans not’ paroisse, on leur mènerait un joli charivari; oui, c’est moi qui vous le dis, ma’am Lamoureux. Qu'est-ce qu'y ont à faire ensemble, un jeune gars avec une créature? Dans les villes y n’ font qu’ des indignités !
— Dans les villes on vaut mieux que dans vos campagnes, entendez-vous, père Chevillard ! s’écria la mercière d’un ton offensé.
— Mais, fit un collégien qui portait la tunique bleu foncé et la ceinture bleu de ciel d’uniforme, mais est-elle bien gravement blessée, cette pauvre fille ?
— Humph! dit la mercière, elle a un fort trou dans la tête, Ony fourrerait le poing.
— Vrai, vous l'avez vue! ma’am Lamoureux.
— Si je l'ai vue! vue comme j’ vous voë.
-- Ous qu'ils l'ont mis ? demanda l'habitant, en faisant tomber la cendre de sa pipe sur le revers de sa main.
— Ous qu'y l'ont mis; mais dans la boutique à l'apothécaire, là au coin.
— Pourriez-vous me dire, madame, comment c'est arrivé ? s’en quit le collégien, laissant échapper le carton et les livres qu'il tenait
us son bras gauche, en voulant lorgner une piquante brunette que le bruissement des conversations avait attirée au carreau d’une fenêtre voisine.
— Comment ça est arrivé ? répondit l'épicière enchantée de fixer l'attention sur elle, comment ça est arrivé? mais comme ça arrive toujours, quoi donc ! C’te pauvre petite traversait la rue, et paf! elle a reçu su l’ dos... |
— Je créyais qu’ vous aviez dit tout à l'heure sur la tête, ma’am Lamoureux, fit l'habitant qui venait de rallumer sa pipe.
— Su’ l dos, su’ la tête, què que ça fait. Elle l’a r'çu, v'là l’hictoëre.
— Et pis ?
— Et pis elle a tombé, j' l'avons relevée et portée, l bonhomme et moi, chez m'sicu le droguiste, ousqu’elle est encore.
— Pense-t'y qu’ ça s’ra dangéreux ?
— Dame, j’ n'y ai pas demandé à c't’ homme. Tout d’ même qu’ c’est un’ bonne créature que c’te fille. Sans elle, hier l’étudiant.…
— Son cavalier ?
— Et quand ça s’rait son cavalier, què qu’ ça vous fait ? Peut pas avoir sa blonde comme un aut’? y est assez généreux ! Les quéteux d’ Québec l’ savent ben. Y leux donne tout jusqu’à sa dernière cope. Pas pus tard qu’hier à matin, y a encore donné une piastre à c’te famille d'en bas qu'a pas d'ouvrage.
— De vrai, qu’ c’est un brave jeune homme ! fit un charretier qui avait arrêté son s/é pour écouter les cancans.
— Je prierai l’ bon Dieu pour qu'y n° meure pas, reprit l’épicière,
— Et moi itou.
— Tout d’ même qu'il est ben malade, et qu’ sans la sauvagesse...
— Eh bien! sans la sauvagesse, répétèrent plusieurs voix avidos.
— Y faudrait pe’t’êt l'porter en terre. ;
nt tomber la écaire, là au rivé ? s'en qu'il tenait runette que d'une fe- 6e de fixer le Ça arrive e, et paf!
ête, ma'am
y V'là l'hice
homme et
d’ même ier l’étu-
t? Peut Les qué- | dernière piastre à
harretier épicière,
gesse. se avidos,
— Est-ce qu'il est d’ Québec ?
— Non, il est de Trois-Rivières, et il s'appelle Alphonse Mougenot.
— Alphonse Mougenot? que dites-vous? s'écria Alfred qui approchait en ce moment.
— Ah! tiens! s'écria l'épicière; c'est M. Robin. Vous n'savez don” pas qu’ vot’ami a manqué d'êt'tué et brûlé, la nuit dernière? D'ousque vous venez donc comme ça? On l’a porté dans la maison d’en face. Voulez-vous que j'vous y mène ?
— Tué ! brûlé ! Que signifie tout cela ? dit le sculpteur inquiet,
— Mais, reprit son interlocutrice, est-ce que vous n’voyez pas qu'a bâtisse où y restait est brûlée ?
— Ah! mon Dieu! proféra Alfred en levant les yeux.
Le spectacle qui le frappa alors pouvait bien faire jaillir cette exclamation. L'espace naguère occupé par la maison qu'habitait Al phonse était vide, Des décombres fumants, quelques poutres carbonisées, et un pignon noirci de chaque côté, disaient assez qu’un récent incendie l'avait consumée.
La surprise du sculpteur céda place à une horrible appréhe. sion.
— Alphonse... fit-il en tremblant.
— Vot’ami? Oh! y s'en est guère fallu qui n’ reste dans la four naise, car ça flambait, fallait voir.
— Oùest-il? où est-il? madame Lamoureux, dites-le-moi vite, je vous en prie.
— Oui, monsieur Alfred, j'vous l’ai dit, chez le cordonnier d'en face, qu’en aura hen soin, j’ vous assure, En vla des bonnes gens, l’cordonnier et sa femme!
Robin n'en écouta pas davantage, mais descendant les escalier, quatre à quatre,. il entra chez un cordonnier établi sur le premier palier, et demanda Mougenot. On le conduisit à une chambre où l’étudiant était étendu sur un lit.
Il avait les cheveux roussis, la figure enflée, et paraissait en proie à un accès de fièvre.
— Qu'est-il arrivé, au nom du ciel? s’écria Alfred, en se préci« pitant vers le lit.
— Je te dirai cela, ou plutôt Marie te le tAtuiees, répondit Alphonse d’une voix faible.
— Qu'as-tu? -ù souffres-tu ?
L'étuciant plaça sa main sur sa poitrine, et dit fort bas, avec une certaine difficulté :
— Là, au cœur. Je ne puis parler.
Alfred lui prit doucement la main. Deux larmes vinrent mouiller ses paupières, Jamais il n’avait senti si fort son affection pour Alphonse.
— Ce ne sera rien, murmura le malade ; quelques jours de repus.
— C'est mon souhait le plus cher!
Et il le considérait avec une douleur toute fraternelle,
— Où est Marie? dit Alphonse, cherchant du regard dans la chambre.
— J'ignore, répliqua Robin; je vais demander. Puis-je te laisser un instant seul?
Le blessé fit un signe de tête affirmatif.
Robin quitta la chambre pour aller aux informations.
Or, voici ce qui s’était passé.
Le soir précédent, quand Yureska et Alphonse rentrèrent dans l’ap= partement de ce dernier, situé, on s’en souvient, au troisième étage, leurs agresseurs les avaient suivis jusqu’à la porte. En chemin, la bande s’était grossie. Ce qu'elle voulait, elle eût été fort empêchée de le dire; mais elle était échauffée ; elle cherchait une issue à la fermentation qui la travaillait. Un mot, un rien pouvait amener une explosion terrible, Une rumeur se répandit tout à coup dans cette multitude haletante. On parla d'un assassinat. Qui le premier en parla? pourquoi? Problème, Il n’en fallut cependant pas davantage pour que des cris épouvantables fussent poussés. « À mort le meurtrier { à mort! » Quelques moments après, des centaines de personnes étaient convaincues qu’un crime avait été commis et que le coupabie s'était caché dans la maison de Mougenot. La crédulité, comme l’enthousiasme et la panique, saisit les masses, avec une rapidité et une puissance électriques. Il semble que la raison et le jugement les abandonnent quand elles sont une fois surexcitées. Elles ne calculent plus, n’entendent plus, ne voient pius. À leurs colères ou à leurs amours, il faut un but, et ce but, bon ou mauvais, elles le dépassent toujours.
La populace, foulée sur l’étroit Escalier du Casse-Cou, en était là. Son irritation avait doublé, par l’insuccès de l’émeute, sur la place
bas, avec une
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ième élage, n chemin, empéchée ISSue à Ja mener une dans cette 'emier en davantage le meur : de peret que le rédulité, Une raet le ju- 8. Elles colères is, elles
était là.
à place
du Château. On venait de signaler une vengeance possible à ses passions éveillées, elle voulait, elle réclamait sa vengeance. Aussi tonnait-elle par des centaines de bouches furieuses : « A mort l’assassin! à mort le meurtrier! »
— Qu'ont-ils dore, mon Dieu ? fit Yureska en s’asseyant sur le fauteui! d’Alphense.
— Cene sera ricr, ma bonne Marie; n’aie pas peur, répliqua l'étudiant s’agenouillant devant elle après avoir allumé une lampe.
— Mais entends-tu, frère, comme ils crient ?
— Ils vont se retirer, sois sans inquiétude, ma chère aimée. Quelques ouvriers ivres, voilà tout. Je les remercierais presque s'ils ne t'avaient pas autant effrayée, car ils me procurent le bonheur si délicieux de te garder plus longtemps. Oh! Marie, mon adorée Marie, pourquoi ne cèdes-tu pas aux plus ardents de mes vœux?
— Ami, je t'ai défendu de me tenir ce langage. Si Yureska peut jamais être la femme d'un blanc, sois assuré qu’elle n'aura pas d'autre époux que toi, car tu es bon, tu es beau et tu es brave.
— Et tu m'aimes? fit-il avec un de ces regards humides et cälins qui appellent les caresses.
Yureska s’inclina gracieusement pour effleurer de : ‘vres le front du jeune homme ; mais soudain elle tressaillit et: en arrière, appuya fortement sa main sur l'épaule d’Alphoi.., .: lui dit :
— Écoute!
Les clameurs s’élevaient d’en bas de plus en plus déchirantes, formidables.
— À mort! à la potence le meurtrier!
— À qui en veulent-ils? dit Mougenot étonné.
Il se leva et s’approcha de la fenêtre. Mais elle était tellement chargée de frimas qu’il ne put voir au dehors. Il ouvrit la croisée, protégée, comme c’est l'habitude en hiver, par un châssis vitré, extérieur. Un carreau mobile, glissant dans deux rainures sert à aérer les appartements. Il poussa ce carreau et regarda dans la rue.
La scène était fantastique comme une peinture a Holbein ou de Salvator Rosa. Une sorte de marée humaine ondulait en grondant depuis le pied de la rue Sous le-Fort jusqu’en haut de l’Escalier du Casse-Cou et affluait dans la rue de la Montagne. Des torches de résine l’éclansirnt de lueurs lugubres, Et toujours du sein de la, cohue jaillissait le cri :
TN
— Mort au meurtrier ! mort à l'assassin !
— Rentre, ami, dit l'Indienne tenant Alphonse par le bras.
— Un moment, laisse-moi voir, je te prie.
— Le voilà! exclama tout à coup une voix aiguë qui domina toutes les autres.
Une grêle de glaçons et de pelottes de neige volèrent bientôt contre les vitres et brisèrent celles du premier et du second étage, quoiqu’elles n’atteignissent pas jusqu’à la fenêtre où s'était montré Alphonse.
Qui avait crié : « Le voilà? » Quels yeux assez perçants avaient pu distinguer son visage, malgré la profondeur des ténèbres et l’élévation du châssis derrière lequel il était posté? Les lèvres et les yeux de la jalousie.
Car, dans cette populace cnfiévrée, se glissait, depuis que le rassemblement s'était opéré, un Indien qui la stimulait et l’aiguillonnait sans cesse comme la mouche du coche. Cet Indien était un amant dédaigné par Yureska, |
11 l'avait menacée ; elle avait ri de ses menaces ; il trouvait une occasion de lui nuire sans se compromettre, peut-être de la perdre avec son préféré, il profitait avec une joic féroce de cette occasion.
Comme Yureska il était de race huronne, comme elle il habitait la Jeune Lorette. On lui avait donné le nom chrétien de Baptiste.
Sa haine pour elle datait de loin. Avant qu'elle ne connût Alphonse, il lui avait fait des propositions de mariage. Comme il était de sang mêlé, la jeune fille avait rejeté ses offres. Peu après commença sa liaison avec Mougenot. Baptiste attribua son échec à ce dernier. Il jura de se venger.
Témoin, ce soir-là, de l'attaque dont Yureska avait été victime, et prévoyant quelque bagarre dont il pourrait tirer parti, il se joignit aux perturbateurs, et, comme je l'ai dit, les excita de son mieux.
Après avoir lancé le cri: « Le voilàl» Baptiste se fraya un passage jusqu’à la porte de la maison et essaya de l'ouvrir. Il n’y put parvenir, car Alphonse l'avait fermée à l'intérieur.
Celui-ci cependant avait quitté la fenêtre pour complaire à Yureska,
— 1] faut que je sache enfin ce que cela veut dire, murmupait-il.
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— Reste ici, dit la jeune fille.
— C'est impossible; je préfère descendre. Ce n’est pas à moi qu'on en veut. Il y a erreur. Laisse-moi, amie. Je serai de retour
dans cinq minutes.
— Non, je ten supplie.
— Enfant, je ne courrai aucun danger, tandis que si je reste, ils briserunt tout, Décidément, le devoir et la prudence me conécillent..…,
— Mais, ils te tueront !
Alphonse sourit ; et, repoussant doucement la Huronne, il sortit de la chambre, descendit au rez-de-chaussée où il trouva une partie des autres locataires stupéfaits de cet assaut inattendu. Ils igno= raient tout aussi bien que lui à qui l’on en voulait, et ce que l’on voulait,
— Ma foi, dit Alphonse, il serait impossible de leur faire entendre raison, je vais chercher la police.
— La police ? que fera-t-elle ?
— La troupe, alors!
— Vous ne l'obtiendrez pas.
— Que résoudre ?
— Je me le demände, répliqua le locataire du premier. Tous mes carreaux sont cassés, Ils finiront démolir le bâtiment.
— Eh bien! dit résolûment Alphonse, je cours au poste du Chàteau réclamer de l'assistance.
Les autres haussérent les épaules.
l' sortit presque inaperçu de la maison et s'enfonça dans la foule, À l'instant où il tenait la porte entre-bâillée, Baptiste l'avait re= poussé, était entré, et avait lestement verrouillé le panneau.
Sans faire de bruit, l’Indien grimpa au trcisième, donna un tour de clef à la porte de l'appartement d’Alphonse, battit du briquet, alluma une aïiumette, ramassa quelques chiffons qui traînaient sur le carré, les plaça au bas d’une cloison en bois blanc, et s’éloigna aussi mystérieusement qu'il était venu.
Peu de minutes après, une colonne de flamme bc.dissait par la fenêtre d’une mansarde voisine de celle de Mougenot,
— Le feu! c’est le feu! Bon, brûlons le meurtrier! beugla la
populace.
C'était en effet un incendie qui se déclarait. Bientôt ses lueurs
fulgurantes embrasèrent le ciel et le teignirent de rouge-sombre sur un rayon immense ! Des milliers de flammèches, soulevées par une forte brise du sud, dansérent dans l'atmosphère aux acclamations des spectateurs enchantés de cet incident.
Les locataires quittaient en hâte la maison,
Tapi à l'angle des Escaliers du Casse-cou et de la rue de la Montagne, Baptiste riait d'a rire satisfait, Le misérable contemplait son œuvre avec ie plaisir d’un artiste.
— Enfin je la tiens, cette orgueilleuse fille, pensait-il. Elle ne m'échappera pas. Elle mourra d’une mort affreuse et tout le monde ignorera que c’est moi qui l’ai fait périr. Après elle, ce sera le tour de son amant. Oh! il ne perdra pas pour attendre.
Et Baptiste se frottait les mains de contentement. Déjà les flammes léchaient la croisée de la chambre de Mougenot. Cette chambre devait être intérieurement entourée par un infranchissable cercle de feu. La chaleur faisait éclater les
vitres.
La foule battait des mains et trépignait, quand, soudain, un jeune homme apparut en haut de l’escalier. À la vue de la conflagration, il exhala un cri terrible, fit un saut prodigieux qui le jeta sur les épaules des assistants entassés sur le premier palier, et se rua comme un forcené contre la porte de la maison,
— Bon! bon! marmottait l'Indien, voilà que ça chauffe! Je vas me donner du divertissement à bon inarché. Il est fort, tout de même, le petit pälot. Mais la porte est solide. Ah! il l’a enfoncée.
Eu effet, quoique Baptiste eût fermé la porte quand il avait supposé que les habitants ordinaires l'avaient abandonnée, Alphonse venait de l’enfoncer, et il s’élançait dans le corridor, malgré les efforts de quelques individus pour l’anêter,
A ce moment même, la fenêtre de sa charnbre vola en éclats, et Yureska se montra dans la baie. La multitude aussitôt changea de contenance, Elle se tut, recula effrayée. La jeune fille était enfermée dans un cadre incandescent qui semblait devoir la dévorer. Elle n’hésita pas une seconde. Mais, mettant le piea sur la gouttière remplie de neige en fusion, elle s’accrocha aux saillies de la corniche, gagna le toit en moins de temps que nous n'en mettons pour ledire, et, poursuivie par des tourbillons de flammes , aveuglée
e-sombre sur evées par une acclamations
la rue de la ble contem-
it-il. Elle ne but le monde Sera le tour
de Mouge.
rée par un éclater les
» Un jeune nflagration, ela sur les et se rua
le! Je vas rt, tout de il l’a en-
ivait sup- Alphonse algré les
clats, et changea était endévorer, la goutles de la mettons veuglée
var des gerbes d’étincelles, parvint à se réfugier sur un autre toit, hors de la portée de l’incendie.
Tandis qu'elle se sauvait ainsi, le courageux et imprudent Alnhonse cherchait à monter l'escalier de sa chambre. Deux fois supoussé par la fumée et la chaleur, et ne sachant pas que celle qu'il voulait secourir était en sûreté, il revenait encore à la charge, quand un plafond s’écroula.
Mougenot fut entraîné dans la chute de ce plafond. Heureusement une poutre le protégea en tombant obliquement au-dessus de sa tête. Quoique blessé par des moellons qui l’avaient frappé à l'estomac et sur le crâne, il put se traîner à la porte où il fut recueilli par les assistants et déposé chez le cordonnier voisin, qui eut pour lui toutes les attentions désirables.
Ajoutons qu'Yureska lui avait prodigué ses soins dès qu'elle était descendue à terre par le grenier de la maison, dont les combles lui avaient d’abord servi d'asile.
Un médecin, mandé près de Mougenot, déciara qu'il ne pensait pas qu'ileût des lésions internes, mais qu’il ne pourrait se prononcer sûrement que le lendemain, En attendant, ii prescrivit quelques polions calmantes et un repos absolu,
A neuf heures, la toiture de la maison incendiée s’abîmait, et la foule se dispersait insensiblement.
Le lendemain matin, Yureska, qui avait passé la nuit à veiller son ami, sortit pour aller chercher un médicament chez le pharmacien.
Mais il semblait que le sort lui en voulût, car, en tournant dans la rue de la Montagne, une avalanche se détacha d’une maison et renversa la pauvre fille sur le pavé.
Transportée chez l'apothicaire, on découvrit qu'elle avait une tracture de la boite osseuse assez grave.
Yureska, qui s'était évanouie, demeura longtemps insensible. Elle n’avait pas encore repris connaissance quand Alfred, à qui on venait de conter ces divers événements, arriva chez le pharmacien,
— Pensez-vous, monsieur, que l'accident arrivé à cette jeune fille puisse avoir des suites sérieuses ? lui dit-il,
— Je le crains, répondit le praticien, Il fautla faire transporter
à l'hôpital,
— Non pas, monsieur, non pas, dit Robin. Veuillez, je vous prie, | attendre une minute.
ll retourna chez le cordonnier, espérant qu'il y aurait dans la maison une chambre libre où il pourrait loger Yureska; mais iln'y : en avait pas. D'ailleurs, la femme du cordonnier n’eût pas consenti : à recevoir une sauvagesse chez elle. Aux hôtels, il n’y fallait pas ‘ songer. Ils sont fermés aux malades, surtout aux Indiens. Trois moyens restaient : conduire la Huronne à l'hôpital ou à Lorette, ou ;
chez lui. L'hôpital répugnait à Robin, Lorette était trop loin pour 4 | qu'Yureska pôt supporter le voyage ; il se décida à l’établir dans sa : LL | chambrette d'artiste.
il Il l'y transféra aussitôt, et installa à son chevet une garde-ma- LR | lade, car le délire s’était emparé d’elle, quand elle avait recouvré ses Li sens. | || | Ensuite, Robin retourna vers son ami. Il se serait bien gardé de lui apprendre l'accident survenu à sa maîtresse, et il se tortura l'esprit pour imaginer un motif plausible à son absence. Il était encore à la recherche de ce prétexte, lorsqu'il entra dans la chambre de Mougenot. Par bonheur, ce dernier sommeillait, Le tintement d'une cloche frappa l’oreilie de Robin, comme il quittait le logement provisoire d’Alphonse. Un — C'est sans doute le glas funèbre pour l’enterrement de cette sonnes pauvre Mariette, se dit Alfred; dépêchons-nous d'aller nous ap- à Huron prêter. Voici une journée qui débute sous de bien tristes auspices Cet mère.
Bic signif ‘ réunit assenl son dans mnirpenne tanti deux droit proc
> vous prie, :
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S consenti : D [4 fallait pas * | L:
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sorette, ou :
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CEAPITRE ZX
LE LECTEUR APPREND CE QUE C'EST QU'UN DIE, LA MANIÈRE D& FAIRE LE SUCRE D'ÉRABLE, ET LA MORT DE MADAME MOU-
GENOT.
Un mois environ après ces événements, une trentaine de personnes des deux sexes, et composées d'habitants ! canadiens et de Hurons étaient réunies dans une cabane de la Jeune-Lorette.
Cette cabane était celle de Baptiste, qui l’habitait avec sa vieille mère. On y faisait un bie pour une épluchette de blé d'Inde.
Bie, terme canadien, est une corruption du mot anglais bee, qui
| signifie abeille et se prononce bie. On appelle faire un bie, une
réunion pour travailler en commun à un ouvrage quelconque. « Ces assemblées sont fréquentes en Amérique; elles sont le principe de son existence sociale et même politique. Quand l’émigrant arrive dans le désert, avec un mauvais chariot traîné par un cheval étique, tantôt le mari et la femme comjnsent l'association, tantôt un ou deux petits enfants complètent la république. Le père choisit l’endroit de la location. Voici du gazon, des chênes verts. une rivière prochaine, mais comment faire? Les outils lui manquent et pour
4 C'est ainsi qu’au Canada on appelle les paysans,
Lâtir sa maison de bûches (/0g-house) d'une façon confortable, il lui faudrait du temps, plusieurs ouvriers, beaucoup d'argent. !l n’a que ses bras et ceux de sa femme, peut-être ceux de Jonatham et de Samuel, ses deux fils en bas âge. Les vieux setélers, habitants des forêts voisines qui ont, depuis longtemps bâti leur /cg-house et qui connaissent le pays, accourent pour saluer les nouveaux débarqués, non pour les saluer seulement, pour les aider. Aucun apparat, nul apprêt, point de tumulte ou de phrases veines. Le temps est précieux ; on ne fait pas de longs discours, on se contente de la chose du monde la plus simple : on imite « les abeilles » ({he bees), on travaille en commun au profit du nouveau venu. Cette fraternité réelle et en action a bientôt porté ses fruits. Le tronc des chênes tombe, on le roule, on le dresse ; la maison s'élève. Il faut un toit à la grange, une soixantaine de bras y contribuent. La location est achevée, la moisson venue, il s’agit de battre le blé sur l'aire; les compagnons accourent encore; l'œuvre d’une semaine se termine en un jour; ce qui aurait coûté des mois au travailleur solitaire s’accomplit en un clin d'œil, Le nouveau settler rendra aux autres ce qu’il a reçu d'eux ; et s’il en vient encore, les anciens agiront de même envers ces derniers, On emprunte le cheval du voisin et on le rend; on prête sa charrue et on la réclame ; tout le monde aide tout le monde et la misère n’atteint personne... Le travail de l'abeille recommence encore à travers les phases de la vie civile ; on se réunit pour savoir comment on réparera le pont, comment on disposera le bac, avec quels fonds l’école sera construite, quelle direction sera donnée à la route, de quelles voies on percera la forêt. Quant à l'assiette de l'impôt, nulle difficulté : chacun sait qu'il a besoin du pont et de la route et qu'il doit les payer. Dans quelle localité s’élèvera le tribunal? avec quels deniers? Nouveaux motifs d'association volontaire ou plutôt de membres délibérants. D'abord, tous les chefs de famille y prennent part, ensuite, il faut restreindre le nombre des votants, et voici une chambre de représentants au petit pied qui se chargent des intérêts de la commune. Ces intérêts se multiplient. Les coureurs des bois volent les chevaux et emmènent le bétail; il faut une milice, elle se forme. L'assurance contre les incendies devient indispensable, Tout cela se constitue progressivement, avec ordre et par le même procédé. C’est toujours l’abeille (he bee),
onfortable, il argent. Il n'a Jonatham er rs, habitants ir lg-house ouveaux déider. Aucun es. Le temps ontente de la » ({he bees), tte fraternité c des chênes faut un toit location est r l'aire; les e se termine eur solitaire a aux autres is agiront de isin et on le monde aide travail de iie civile ; on , Comment construite, les on perculté : chaqu’il doit avec quels plutôt de ÿ prennent its, et voici ent des in- S coureurs ut une mi-
» D n’y a pas de gouvernement, chacun étant habile à se gouverner lui-même, nul ne voulant prendre le triste et douteux soin de gouverner les autres , »
Ainsi se forme et grandit le village américain. Et le bee ou bie, comme disent les Canadiens, a lieu dans toutes les occasions un peu importantes qui exigent un certain nombre de bras. Les femmes elles-mêmes font leur bie, pour filer la laine, préparer une corbeille de noce, une layette d'enfant. Je n’ai pas besoin de dire que ces travaux sont gratuits et ré: proques. Ils sont ordinairement accompagnés d’un festin, une sorte de cagne, et de danses qui durent fort avant dans la nuit. Les Canadiens, amis passionnés des plaisirs, ne négligent pas l'opportunité de se divertir que leur procurent les bies.
Les épluchettes de blé d'Inde, qui consistent à enlever au maïs ses spathes extérieures pour en faire usage, sont généralement le motif d’une assemblée de cette sorte; voilà pourquoi, il y avait bie chez le Bois-brûlé ? Baptiste, un soir du mois de mars 1842.
On devisait gaiement, bruyamment, en dépouillant les épis de leur enveloppe jaunâtre, et, en s’humectant de temps à autre le gosier d’un petit coup de whiskey.
Parmi les assistants vous eussiez remarqué la belle-mère d’Yu= reska, la Corneille-Noire, drapée, à son habitude, dans une longue couverte sans bordure,
La Corneille-Noire ne travaillait pas; mais, accroupie sur les talons, elle fumait gravement sans paraître attentive à ce qui se passait autour d'elle.
Il était facile de voir que les Hurons avaient pour cette vieille femme un resp:ct superstitieux, et que les Canadiens eux-mêmes la redoutaient.
— Mais, à propos, demanda un serrurier, qu'est-ce qu'est donc devenue la fille à la Corneille-Noire, qu’on ne la voit plus ? Est-ce qu’elle est partie pour les Pays d'en Haut? Disait-on pas qu’elle de-
vait y aller avec son beau cavalier de la ville, En voilà une quia de
1 Philarète Chasles,
8 Les métis sont ainsi nommés à cause de la Couleur de leur peau.
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la chance. Elle vous en a fait une conquête! car il est huppé le gars. Je le connais. La seigneurie de Saint-Maurice lui appartient. Mais la petite ne le tient pas encore. Baptême ça serait drôle s’il la mariait |
— La marier, lui? il n’y pense guère, répliqua une vieille fille. Les gesteux de la ville, est-ce que ça épouse des Indiennes? Il la fréquente pour s'amuser, On ne devrait pas souffrir ça, c’est un scandale pour la paroisse.
— Vous dites vrai, mam'selle Marichette, appuya la femme du serrurier; c’est un scandale qui fait rougir la sainte Vierge. On devrait chasser du village ces jeunes gens qui viennent faire des horreurs ici.
— Elle a raison, dirent plusieurs voix.
— Oui, s'écria Baptiste, c’est mon avis, et si vous le voulez, nous leur ferons un charivari ; il y a longtemps que j'ai cette idée. Qu'en dis-tu, mon frère? ajouta-t-il, en se tournant vers un Indien assis près de la Corneille-Noire.
— Je dis, répliqua-t-il, que nous n’aurions pas dû souffrir aussi patiemment ce spectacle. La conduite d'Yureska est une honte. Elle déshonore les cheveux blancs de sa mère ; on ne conçoit pas qu’une fille qui descend de Kondiaronk souille à ce point la mémoire de ses pères; elle est restée presque un mois à Québec, dans la chambre d’un jeune homme.
— Oh! c’est indigre! firent à la fois les Indiens et les Canadiens.
La Corneille-Noire se leva et dit d’un ton lugubre :
— Yureska est fille d’un grand chef yendal; jamais elle n’entrere comme épouse dans la loge d’un visage-pâle. Matchi-Manitou me a appris, Matchi-Manitou ne ment pas.
Puis elle se rassit et se remit silencieusement à pétuner.
La gravité sépulcrale de ses paroles avait interdit tous les auditeurs. Ils n'osaient plus aborder ce sujet. Mais plus tard, dans la soirée, l’épluchette de blé d'Inde étant terminée, Baptiste prit à part quelques Indiens et leur dit :
— Êtes-vous bien résolus à nous défaire de ces deux jeunes gens qui apportent l’opprobre sous nos huttes?
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— Alors, continua-t-il à voix basse, nous les attendrons un soir près des chutes, et.
ll fit le geste d’un homme qui en renverse un autre.
— Non, dit un Huron, qu'à son accent d'autorité on reconnaissait aisément pour un chef : non, pas cela. Nous ne sommes point libres ici; nos ennemis nous tiennent en leur pouvoir, la nécessité nous oblige à leur faire bonne figure pour le moment, jusqu'à ce que nous ayons grandi en force et en puissance. La danse des scalpes nous cst défendue ; et si nous mettions à mort ces jeunes renards, le grand Unonthio enverrait contre nous une troupe d'habits rouges qui égorgeraient nos frères et nous retireraient nos allocations de vivres et de poudre. Il faut les expulser, en leur faisant un charivari à la manière des Canadiens.
‘La proposition ne satisfaisait pas complétement Baptiste; mais comme elle obtint l’assentiment des autres Hurons, il parut y souscrire de bon cœur et dit :
— Alors, que ce soit pour demain?
— Le premier jour qu'ils viendront à Lorette, dit le chef.
— Je suis sûr qu'ils y viendront demain en ramenant Yureska de la sucrerie.
— Demain donc, dit le reste de la bande, qui se retira enchantée de la partie projetée.
C'est que le charivari, cette vieille et sotte coutume de nos aïeux, encore pratiquée dans quelques bourgades de France, est en pleine floraison au Canada. Une veuve se remarie-t-elle avant l'expiration de son deuil, vite, un charivari; deux personnes âgées s'épousent, encore un charivari; une vieille femme donne sa main à un jeune homme, ou réciproquement, on les fait danser au son du charivari; faites une cour assidue à une dame, et vous êtes sûr d’un charivari en règle. Rien n’y manquera, ni les lèche-frites, ni les cornets à bouquin, ni les anches de clarinette, ni le cliquetis de la ferraille, ni les tuyaux de poële, ni les mascarades les plus fantastiques, ni même les coups d'armes à feu.
Ces récréations anodines se terminent parfois dramatiquement ; trois ou quatre personnes sont tuées, une douzaine blessées, cela n’arrête pas les charivariseurs ; loin de là, ils y puisent de l’exalta= tion ; c’est le condimeat de la fête.
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Les tribunaux se montrent très-sévères, il est vrai, contre ces révoltantes bacchanales, mais elles sont si fortement implantées dans l'esprit et les mœurs populaires, que l'on n’est pas encore parvenu à les déraciner. Du reste, elles sont explicables dans ce pays où la loi est souvent impuissante à punir certaines licences qui prendraient des proportions funestes si elles n'étaient châtiées, de temps à autre par le fouet du ridicule.
Le plus drôle, c'est que les charivariseurs font payer, en bel et bon argent, aux victimes, le déploiement de leur grotesque cérémonial et l'exécution de leur affreuse cacophonie.
Voilà ce que les Hurons ménageaient à Alphonse Mougenot et à Alfred Robin, qui ne se doutaient guère de ce tour, en se rendant, le lendemain, à une sucrière proche de Lorette,
Yureska devait les y rejoindre.
Il faisait un temps superbe, le soleil ébauchait ses premiers sourires, et l'air avait une tiédeur printanière, La sucrière était considérable. Elle appartenait à un ami des deux jeunes gens qui, les avait invités à y dîner, avec plusieurs personnes de Québec.
Si mon lecteur ne sait pas ce que c’est qu’une sucrière canadienne, je vais essayer de le lui apprendre ; s’il le sait, il peut sauter hardiment les cinq ou six paragraphes qui vont suivre.
L'Amérique du Nord produit un arbre magnifique d'aspect, excellent de rapport. Cet arbre, c’est l'érable à sucre, acer saccharinum, dirais-je, si j’avais des prétentions à la science. Les Canadiens font tant de cas de cet arbre, que sa feuille est, comme je l'ai déjà fait remarquer, devenue l'emblème de leur nationalité. Ils la portent à la boutonnière dans la plupart de leurs solennités et en décorent leurs édifice. publics. Cette feuille, un botaniste la déerirait ainsi: longuement pétivlée, d'un vert tendre en-dessus, blanchâtre et glauque en-dessous, découpée en cinq lobes aïgus et dentés.
L'arbre ressemble assez à l'érable de nos bois. Il se pare de fleurs petites, jaunâtres, disposées en corymbes peu fournis.
Vers la fin de mars, ou au commencement d'avril, quand il est en pleine séve, on pratique dans le tronc de l'arbre des trous ascendants avec une tarrière. On leur donne à peu près vingt milli-
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mètres de profondeur, Puis on y adapte de petits tuyaux ou conduits en bois, par lesquels la séve s'écoule dans un auget placé en dessous. Lorsque la sécrétion a cessé d’un côté, on peut faire une opération semblable de l’autre ; mais il faut ne pas épuiser l'arbre si l’on veut le garder en bonne santé. Un érable vigoureux fournira jusqu’à cent kilogrammes de séve, desquels on retirera deux ou trois kilos de sucre. Quand il pleut les érables donnent avaricieusement leur suc précieux ; et pendant tout le mois empluyé à le recueillir, souvent il ne se trouve que sept à huit jours favorables à cette partie de l'opération. Mais une nuit de gelée vive est-elle suivie d’une brillante journée, alors la séve coule à flots; les augets s’emplissent à vue d'œil, et c'est plaisir de voir l'animation qui règne dans une sucrerie.
Examinons celle où viennent d'arriver Mougenot, Robin et une joyeuse compagnie.
De beaux érables, parfaitement espacés et dont les rameaux
commencent déjà à rongir à leur extrémité, font ceinture à une vaste clairière, au milieu de laquelle s'élève un joli pavillon en bois.
Devant, sur des bâtons fourchus, s'étend une perche qui soutient deux chaudières immenses, sous lesquelles brûle un /“ d'enfer.
Près des chaudières, des enfants tout barbouillés de mélasse fe 4 de la {ire avec les égouttures des vastes poches dont on se sert pour remuer le liquide en ébullition. Leurs rires frais et perçants se heurtent aux chansons et aux interpellations des gens chargés d’entretenir les chaudières. Ces gens vont, viennent d’un érable à l’autre, remplaçant les augets pleins par des augets vides, versant les premiers dans des réservoirs, et travaillant avec un entrain, un contentement indescriptibles. C’est qu'il faut besogner et besogner dur, car les beaux temps sont rares à cette époque de l’année, et si l’on ne tenait sans cesse les chaudières en activité, le jour et la nuit, la séve s’accumulerait trop rapidement dans les réservoirs, et présenterait bientôt les symptômes d'unefermentation vineuse qui altérerait sa qualité et la rendrait impropre à la fabrication du sucre. On se sert ordinairement d’une chaudière contenant cent vingt litres, avec une petite marmite. Elle suffit, dans une saison favorable, pour faire bouillir cinq cents livres de sucre. Cent cinquante augets, huit
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réservoirs et quatre seaux à main sont nécessaires pour que cette chaudière soit bien approvisionnée.
La séve, d’abord déposée dans les réservoirs, y laisse un sédiment. Ensuite on la transvase dans les chaudières, où elle est réduite en mélasse par le simple procédé de l'évaporation. Après cela, le liquide plus épuré est refroidi dans un récipient, et passé à travers une étoffe de laine, dans une nouvelle chaudière, où, après avoir été clarifié avec des œufs, du lait ou le sang d’un jeune bœuf, on le fait bouillir jusqu'à ce qu'il ait acquis la consistance du candi. Mais si l’on veut s'enservir comme de sucre ordinaire, il faut mettre le sirop, à son dernier degré de purification, dans une caisse à sucre percée au fond, pour laisser couler les parties humides sous forme de mélasse.
Deux hommes suffisent à l’exploitation d'une centaine d'arbres. Un fermier intelligent, bien pourvu des ustensiles nécessaires, peut récolter de six à sept cents livres de sucre d’érable. L'Amérique septentrionale en fabrique annuellement de quarante à cinquante millions de livres. Elle les consomme chez elle. Ce sucre est nonseulement, à mon goût, aussi parfait que les produits de la canne ou de la betterave, mais il est plus sain. Le sirop est exquis. La médecine l’emploie avec beaucoup d'avantages , et, somme toute, l'érable à sucre est d'une valeur inappréciable pour l'Amérique du nord.
Les Indiens connaissaient, je crois, ses propriétés avant la découvert: de Jacques Cartier, Quoi qu'il en soit, la production du sucre d'érable est une des grandes industries canadiennes ; on s’y livre avec ardeur, avec amour; c'est un prétexte à réjouissances. Du 45 mars au 15 avril, habitants, citadins, hommes, femmes, enfants, essaiment dans les plantations d'érables, à l'orée des forêts. On s'oc- “üpe sans relàche quand la séve abonde; mais on fait « liesse », on Jonne « soulas et esbattements », quand elle manque ou dégoutte Jentement.
Les élégantes ne craignent pas de gâter leur toilette en aidant les engagés ! à porter les augets ; les dandys consentent volontiers à ce qu'on leur bigarre le visage de mélasse, pour conter fleurette à quel
{ Nom donné générälement aux domestiques,
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dant les rs à ce à quek
que gentille Labitante chargée de veiller aux chaudières, et c’est un pêle-mèle, un tohu-bohu général.
Des nuées de bambins envahissent toujours les sucrières. Ils y font leur carnaval, et je vous assure que ce ne sont pas les moins drôles, les moins amusants, que ces remuants bonshommes, joufllus comme des Cupidons, peinturés de sirop, qui se roulent, rient, piaillent, se querellent, se battent et se lancent, du soir au math, des cuillerées de sucre liquide à la face!
Les amours y naissent fréquemment et s’y donnent encore plus fréquemment rendez-vous, autant à cause de la liberté dont on jouit aux sucrières qu'à cause des petits jeux, dits innocents, qui s’y jouent le moins innocemment du monde.
— Ah çà! pourquoi être triste comme un bedeau qui a perdu sa hallebarde ? dit Alfred à Mougenot, qui, assis sur un tronc de chêne renversé, paraissait indifférent à ce qui se passait,
— Mais je ne suis pas triste, répliqua-t-il distraitement,
— Alors je donne ma démission. Monsieur est d'une gaieté folle, Mn craint fort que monsieur ne se désopile la rate; à moins que monsieur ne se déboîte les mâchoires dans un accès d'hilarité.
— Tu n'es pas indulgent, mon cher Alfred. Jadis, quand tu souffrais, je ne me moquais pas de ta mélancolie ; je la respectais.
Mougenot appuya avec quelque aigreur sur ce dernier mot.
— Oh! la mouche qui le pique! Allons, donne-moi le bras, fai= sons un tour vers ces dames, et n'aie pas l'air d’un condamné qu'on conduit au gibet. Que diable! tu firirais par me faire croire qu'il l'est resté une affection au cerveau.
— Oui, il m'en est resté une, et une bien forte... car je n'avais jamais aimé Marie comme je l'aime depuis ce moment-là.
— Est-ce une raison pour afficher ici une mine de croquemort? Marie t'adore... tu es, ma foi, bien à plaindre! Ne la vois-tu pas quand tu veux? Ne sera-t-elle pas ici dans quelques heures? Que te manque-t-il? Voyons, parle.
— C'est vrai; il ne me manque rien; je devrais être heureux ; Marie m’adore, comme tu dis. Peut-être consentira-t-elle à m'épouser quand nous aurons retrouvé ta Victorine. Cependant je me sens le cœur gros, comme à la veille de quelque chose de terrible, J'ai envie de pleurer.
AC me UT
Te rep
Fe D DE Pt SN I EE CO
— Vas-tu faire l'enfant?
— D'asleurs, poursuivit Mougenot, comme s’il cherchait une cause à son hypocondrie, je suis mécontent de Marie; pourquoi ne veut-elle pas accepter quelque chose de moi? pourquoi s’obstinet-elle à ne vouloir vivre que de son industrie ? Je ne suis pourtant pas un étranger pour elle. Si elle est fière, je le suis aussi ; et le métier qu’elle fait me blesse, je l'avoue. Il me tarde d’être parti. Au moins une fois dans le désert, je serai indéfiniment délivré d'un monde que je déteste.
— £t dont tu partages les préjugés, mon cher, fit Alfred en souriant.
— Possible! répondit sèchement Alphonse.
— Bon, voilà qu’on appelle pour diner. Allons, ami, sois galant, offre ton bras à l’une de ces dames,
— Cela m'ennuie.
— Pas de plaisir sans peine.
— Il nomme ça un plaisir, murmura Mougenot en s'approchant d’une jeune femme et lui présentant le bras pour la conduire à la table dressée dans le pavillon.
Alfred lui avait donné l'exemple.
Le dîner fut servi à souhait ; la société était jeune et charmante; le champagne pétilla dans les verres. Au dessert, toutes les têtes étaient échauffées. Alphonse chassa ses humeurs noires et se mon tra spirituel. On lui demanda une chanson. Quelques compliments l'enivrèrent. Il se mit à chanter une romance de sa composition.
Mais au deuxième couplet, il s'arrêta court, pälit, rougit et se laissa tomber sur son siége en tenant ses yeux fixés sur la porte.
Yureska venait d'entrer.
La Huronne était ravissante de beauté, quoique un peu pâle. Elle tenait à la main un petit panier rempli de curiosités indiennes, en rassade, c’est-à-dire en broderies de poils de porc-épic et de fiusses perles.
. — Eh bien ! continuez donc, monsieur, dit à Mougenot sa voisine.
Il balbutia une réponse inintelligible et baissa les yeux.
— Continuez, continuez, c’est très-joli ! ne vous arrêtez pas en si beau chemin, lui criait-on de tous côtés.
erchait une pourquoi ne ji s’obstineuis pourtant aussi ; et le d'être parti.
délivré d’un
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sois galant,
approchant nduire à la
harmante ; es les têtes et se mon .
mpliments osition,
ougit et se a porte.
pâle. Elle indiennes, épic et de
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ez pas en
— J'ai oublié, je ne {4e rappelle plus, dit-il.
Quelques jeunes gens adressèrent à Yureska ces flatteries banales qui équivalent à une insulte; mais, tout en offrant sa marchaudise à acheter, elle leur répliqua de façon à leur imposer silence.
Ce que souffrait Mougenot, je ne saurais le dire. Sa vanité était d'autant plus froissée que ses amours avec la Huronne avaient fait du bruit, principalement depuis l'incendie de la maison des Escaliers du Casse-Cou. Les convives, excités par le vin, lui décochèrent plus d'un trait acéré.
— Elle est gentille pour une squaw !
— Savez-vous que Mougenot n’a pas eu mauvais goût |
— Délicieuse maîtresse !
— On assure qu’il veut l’épouser!
— Dites donc, Alphonse, est-il vrai que vous vous disposiez croiser les races ?
— Quand vous vous marierez, mon bon, j'espère que vous 4*ublierez pas de me réserver la place de garçon d'honneur ?
Ainsi de suite.
Yureska semblait ne pas entendre. Mais c’est qu’elle avait préparé cette scène à dessein. Son amour pour Alphonse était du dévouement. Elle voulait lui prouver qu'un mariage entre eux était irréalisable, à moins de rompre avec la société et de se condamner à une vie solitaire. Par malheur, quelque grande que fût la vanité d’Alphonse, son opiniâtreté était plus grande encore. Il aimait Yu-reska pus de tête que de cœur. Les obstacles ne devaient qu'irriter sa passion loin de l’éclairer. Plus il recevait de blessures, plus il s’attachait à l’idée de devenir l'époux de la Huronne. Cependant quand une maligne jeune femme lui dit : « Comment, monsieur Mougenot, vous ne dites rien à votre Dulcinée! ce n’est pas aimable, » il n’osa ou ne put répliquer.
Yureska était devant lui poursuivant sa vente.
Il ne la regarda pas; feignit de ne pas la connaître.
Sa dissimulation et son embarras étaient si manifestes que chacun se prit à rire.
L'Indienne alors regretta la démarche qu'elle avait faite, La douleur lancinante du jeune homme retomba tout entière sur son cœur.
Elle se retira en chancelant. Les quolibets accompagnèrent sa retraite ; mais elle était trop troublée pour y faire attention. Le supplice d'Alphonse n’eût pas été fini, si Alfred ne fût venu à son aide en proposant un toast aux dames.
Pendant qu'il faisait une allocution parfumée de toutes les fleurs de rhétorique qu'il put tirer de la corbeille de ses souvenirs classiques, Mougenot parvint à s’esquiver. Il courut après Yureska et la trouva assise et pleurant au pied d’un arbre à une faible distance. Ï se jeta à ses genoux et les baigna de ses larmes en lui demandant pardon. Mais elle lui saisit tendrement la tête et la pressant sur son sein lui dit d’une voix émue :
— Non, ami, ce n’est pas à toi à solliciter mon pardon. C'est moi qui devrais être à tes pieds, car j'ai eu tort, je tai fait du mal... je n'aurais pas dû aller là... je savais que tu souffrirais... O men Dieu! je ne veux pourtant que ton bien !... Dis-moi que tu me pardonnes. Je te jure que jimais.…
Alphonse lui ferma la bouche par des baisers.
Ils causèrent ensuite, comme causent deux amants dans cette langue si riche d'expression, si pauvre de grammaire, qu’on soit toujours quand l’on aime bien, qu’on oublie entièrement quand on n'aime plus.
Les heures fuyaient, Yureska se leva tout à coup.
— Je vais retourner au village, frère, dit-elle. Ne viens plus avec moi ; et n'y v:ens plus dorénavant, car les Indiens sont jaloux de notre bonheur. Ils ont résolu hier, chez Baptiste de nous mener un charivari. Tête-de-Renard a surpris leur complot et me l’a révélé.
— Que dis-tu là, amie?
— Les méchants, vois-tu, croient toujours au mal, Écoute-moi toutefois , et suis mon conseil : dans peu de semaines nous partirons, et, alors chaque journée nous la passerons ensemble. Au revoir!
Sans lui Jaisser le temps de revenir de sa surprise, Yureska ramena sa couverte sur sa tête,et disparut dans le bois, légère comme une Liche.
— Oh! je l'aime ! oui, je l'aime! s'écria Alphonse avec exaltation comme s’il eût eu besoin d'entendre ses paroles pour se con vaincre de la réalité de l'idée qu'elles exprinaient,
noir. Il comm Cett times.
Elle Unis a volle
rent sa ren. Le supà son aide
s les fleurs nirs classi.
reska et la e distance.
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don. C'est t du mal...
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ans cette qu’on soit quand on
plus avec jaloux de hener un 'a révélé.
oute-moi us parti dé Au re.
reska ra- "e comme
exalta- SE CON
Le soir, en rentrant chez lui, on lui remit une lettre scellée de noir. Il la décacheta avec un serrement de cœur indicible et demeura comme foudroyé après l'avoir lue.
Cette iittre, datée de Trois-Rivières était d'un de ses amis intimes.
Elle lui annonçait que sa sœur Emma s'était enfuie aux Etats- Unis avec Léon Clairville, et qu’en apprenant subitement cette now velle sa mère était tombée morte d'une attaque d'apoplexie.
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