CHAPITRE VII
PAR QUOI ON VERRA UV LES SOCIÉTÉS SECRÈTES SONT SOUVENT!3 FOIS TRAQUENARDS DE LA FOLICE, ET PAR QUOI ON ENTENDRa UN BON CONSEIL DONNÉ GRATIS AUX CANADIENS.
Tandis que Mougenot fuyait, avec Yureska vers son domicile, Robin et ses co-sociétaires parlementaient avec les agresseurs pour gagner du temps. Mais, dès qu'il crut son ami hors de danger, le jeune homme s’éloigna à son tour.
Il était fatigué au moral comme au physique. Son voyage et la triste mort de Mariette l'avaient abattu, N’ayaut pu déjeuner, il se rendit à un petit restaurant de la place du Marché, et prit un bouillon. Ensuite, il s’'achemina rapidement vers la Grand’ rue du faubourg Saint-Jean,
A sept heures, Alphonse était devant le n° 4, où il avait rendezvous, on s’en souvient.
Un café occupait le rez-de-chaussée de la maison. Dans ce café causaient et buvaient grand nombre d'individus, que Robin avait déjà vus à la réunion de la Pointe-Lévis, et dont plusieurs lui étaient personnellement connus.
Ils discouraient des événements du jour, mais d’une façon assez générale pour ne pas laisser supposer qu’ils y eussent pris une part active ou qu'ils en fussent les instigateurs, Cependant les regards
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joupçonneux et hostiles qui convergeaient de toutes les tables vers la porte, quand on l'ouvrait, autant que certaines discussions à voix basse, auraient donné beaucoup à penser à un loyaliste, s’ilen fût entré un dans l'établissement.
A sept heures et demie, trois des consommateurs se levèrent et disparurent par la porte du fond; trois autres ne tardèrent pas à les suivre, et, au bout de quelques minutes, le café eût été vide, si de nouvelles pratiques, venues du dehors, n’eussent remplacé les premières,
Le sculpteur les avait accompagnés à une salle basse, spacieuse, garnie de bancs, et où une tribune avait été improvisée avec quel= ques planches jetées sur des tonneaux.
En pénétrant dans cette salle, chacun des initiés donna le mot de passe ; mais tous ils gardèrent leur habillement de ville,
Après les formalités usuelles, le Grand-Maître quitta son fauteuil, et fit un long discours sur le mouvement de la journée. On avait eu tort de soulever ce mouvement, et, surtout de lui donner assez d'importance pour éveiller l'attention des autorités. Le moment était mal choisi. Loin d'avancer l'heure de la délivrance, on la reculait par de telles échauffourées. Quand le fer est chaud il faut le battre ; mais, en le battant à froid, il casse. L'impatience est la pierre d'achoppement des révolutionnaires. On ne devrait jamais l'oublier. Que résulterait-il de l’émeute du matin ? Rien de bon assurément, De nouvelles arrestations et des dégoûts. Un échec est trop souvent la ruine d'un parti, car il décourage ses défenseurs, et raffermit ses adversaires. Les ouvriers n'étaient ni assez préparés ni assez convaincus. D'ailleurs, l'explosion, pour être efficace, devait avoir lieu sur tous les points à la fois : à Montréal, Saint-Hyacinthe, Trois- Rivières, Sorel, comme à Québec. Maintenant ils seraient surveillés de plus près, et ne trouveraient pas de longtemps une occasion favorable, Était-ce tout? Non. « J'ai, s’écria le Grand-Maître, parcouru les groupes, saisi des lambeaux de conversations, étudié les visages, fouillé les consciences, et, je regrette de vous l’avouer, frères, mais le devoir m’oblige de vous faire cette déclaration : j'ai la certitude que nous réchauffons un traître dans notre sein. »
Un violent murmure accueillit ces paroles.
— de le répète, reprit-il d’une voix fortement accentuée et en
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scandant pour ainsi dire ses paroles, je le répète, il y a un traître parmi nous,
— Nommez-le ! nommez-le!
— Si je le connaissais, je l'aurais déjà désigné à votre légitime courroux.
Le murmure recommença. Les Fils de la Liberté s'examinèrens les uns les autres avec défiance. La défiance est un des sentiments auxquels l’homme s’abandonne le plus aisément, et elle le rend aussitôt farouche et cruel.
Les interpellations jaillirent de tous côtés. Quelques observations malveillantes et directes allèrent même frapper le Grand-Maître à la face. Il ne sourcilla pas. C'était un homme fort, adroit, pénétrant. Pour lui le cœur humain était un clavier dont il savait tirer les sons qui lui convenaient. Il savait aussi qu’on ne domine pas une masse d’individus sans les diviser, et il tenait les Fils de la Liberté divisés entre eux, mais réunis, en faisceaux, autour du labarum de l’association. Du reste, il lui avait semblé, en se glissant à travers la foule, sur la place du Château, que des émissaires du gouvernement l'aiguillonnaient et dévoilaient une partie des plans de la loge. Il en avait conclu, assez logiquement, qu’on les trahissait.
— Non, dit-il toujours calme, je ne le connais pas; mais s’il est au milieu de vous, et s’il est connu de l’un de vous, parlez!
Un silence solennel s'établit dans la salle.
Après avoir lentement promené son regard perçant sur l'assemblée, le président allait continuer, quand Alfred Robin se leva.
— Frères, dit-il d’un ton grave, sans être à même de répondre à la question qui vient d’être posée par le Grand-Maître, je vais vous faire une révélation qui nous aidera peut-être à découvrir le parjure. Mais, avant, je dois vous demander s’il est permis de porter une accusation contre un membre de cette loge, absent.
— Faites ! faites!
— Je m’y oppose jusqu’à nouvel ordre, dit le Grand-Maître. Nos règlements le défendent. Pour passer outre, il faut une motion écrite, secondée et approuvée à l’unanimité par l'assemblée.
Cette opposition suscita une sourde désapprobation.
— Le cas est exceptionnel, objecta un des frères.
— Non, répliqua le Grand-Maître, car les règlements l'ont prévu,
— Mais nous sommes en séance extraordinaire, dit un autre.
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-— Séance extraordinaire ou ordinaire, nous devons procéder légalement, sans quoi nous n'aurions pas notre raison d'être. Que le frère Robin rédige sa motion, et si vous décidez qu’il peut lancer une accusation contre un frère absent, nous l’écouterons.
— Soit, dit à Robin le membre qui l'avait sou'enu, rédigez votre motion, je la seconde et nous voterons par assis et levés.
— Point, répondit le président, le vote aura lieu au scrutin secret.
Cette fois, un véritable grognement se fit entendre.
— Frères, dit le Grand-Maître toujours impassible, je suis ici pour maintenir l’ordre et veiller à l’observance de la Constituti »n ct des règlements ; je suis dans mon droit en agissant comme j'agis, et, si l’un de vous veut causer du désordre, j'en appelierai aux autres pour l’expulser.
Le calme se rétablit aussitôt. Alfred transmit sa motion au secrétaire qui la prit sur-le-champ pour en donner communication à l'assemblée.
— En ce moment on frappa à la porte de la salle,
— Chut ! souflièrent plusieurs membres.
— Éteignez les lampes, dit le maître des cérémonies.
Une nuit profonde envahit la salle.
— Maintenant, dit à voix basse, le Grand-Maître, que le gardien ouvre et demande les trois mots de passe.
Cet ordre fut exécuté,
La personne qui avait frappé ayant, distinctement, donné les trois mots de passe, on ralluma les lampes, et l'attention se dirigea sur le nouveau venu,
Il s'avança vers le président, sortit de sa poche un paquet scellée avec de la cire rouge et le déposa sur le bureau.
Le président prit le paquet et le décacheta en disant :
— Frères, un message de la Loge Suprême. Nous allons un instant suspendre les procédés pour en prendre connaissance,
L’enveloppe renfermait un parchemin, revêtu d’un sceau rouge en cire et de la feuille d'érable, emblème de la nativnalité canadienne, comme la cocarde est l'emblème de notre nationalité,
Le président parcourut des yeux ce parchemin et le passa au se= crétaire qui le lut à haute voix,
ll disait :
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gez votre \ scrutin suis ici tution ct Je j'agis, erai aux
1u seCrênn à l’as-
« Au nom de la Liberté, l'Égalité et la Fraternité, salut à nos frères, membres de l’association des Fils de la liberté.
» Que le Créateur Souverain dirige leurs pensées et leurs travaux, et qu'il les aide à remplir la haute et belle mission qu'ils ont acceptée!
» Frères, la Loge Suprême a le regret de vous annoncer qu'elle regrette la part que quelques-uns d’entre vous ont prise aux troubles de ce matin. Elle considère que ce n'était ni le lieu, ni l'heure, ni le moyen d'opérer. Elle vous engage, et, au besoin, vous ordonne, en vertu des pouvoirs que vous lui avez confiés, et de l’autcrité omnipotente que vous lui avez reconnue en vous affiliant à cette loge, elle vous ordonne d’être plus circonspects à l’avenir, de ne rien entreprendre sans un avis préalable, qui vous sera communiqué par le messager spécial que vous avez délégué auprès d'elle.
» La Loge Suprême vous recommande encore la prudence ct la discrétion.
» Fait en notre séjour ordinaire, et en séance extraordinaire, œ dix-huit février mil huit cent quarante-deux. »
L'esprit des Fils de la Liberté était trop tendu vers la proposition de Robin, pour qu’ils regardassent cette pièce comme fort importante.
— La motion! la motion! crièrent-ils avec des trépignements, avant même que le secrétaire eût serré le document dans ses archives :
Ce dernier reprit le carré de papier sur lequel elle était écrite et lut :
« Proposé par le frère Alfred Robin, secondé par le frère Jacques Royer, que la loge Canadienne des Fils de la Liberté, prenant en considération la difficulté de la position et l'urgence des circonstances, autorise ledit frère Alfred Robin à porter devant cette loge une accusation contre tel frère absent qu’il lui plaira de nommer, mais à la condition expresse, par ledit frère Alfred Robin, de motiver et de justifier son accusation, »
La lecture de la motion fut reçue par des bravos qui parurent unanimes.
On procéda au ballottage.
Le président ouvrit l’urne où chacun avait jeté sa boule.
1 s’y en trouvait soixunte-trois blanches et une noiro.
— Frères, dit le Grand-Maître, la motion du frère Alfred Robis
est perdue par une boule noire. je recommencerai ma question : S'il est un traître au milieu de nous, et s’il est connu de l’un de vous, désignez-le ?
Les Fils de la Liberté ne répliquèrent point. Ils étaient mécontents de la conduite de leur chef, toute juste qu'elle fût ; ils étaient anxieux de connaître la révélation qu'avait voulu faire le sculpteur, et ils étaient tourmentés par l'idée que, non-seulement il pouvait y avoir un traître dans l'association, mais par l'assurance qu'il avait un complice dans la salle même, où ils se tenaient réunis en ce moment ; car quelle main avait laissé tomber cette boule noire dans l'urne, sinon celle d'un complice ?
Alfred souriait tristement, en songeant à la duplicité de ceux qui l'entouraient. Il n'avait, certes, pas besoin de cette leçon pour être édifié sur le dévouement et la fidélité de la plupart des membres des sociétés prétendues secrètes. Il les avait assez vues à l’œuvre depuis 1836; et, s’il y était resté attaché, c'était plutôt pour occuper son désœuvrement, écarter les pensées de suicide dont il avait été obsédé, que par une foi réelle dans leur efficacité. Mais cette preuve flagrante que la perfidie ne craignait pas de se démasquer en pleine assemblée le surprit douloureusement.
Seul, le Grand-Maître ne laissait voir aucune émotion sur son visage sévère et hàlé comme celui d'un Indien.
Après avoir renouvelé scn ivterrogation, il s'était croisé les bras sur la poitrine et attendait,
Le trésorier se leva.
C'était un homme déjà âgé, à l'air digne et respectable.
— Frères, dit-il, je demande la parole,
Le président s’inclina en signe d’acquiescement.
L'auditoire prêta une oreille curieuse.
— Frères, dit l’orateur, la motion qui vient d'être repoussée d’une manise ausei surprenante, est, suivant moi, trop délicate pour que nous l’abaudonnions. Quand le sort de l'association, que dis-je? la vie ce ses membres est en jeu, pouvons-nous nous astreindre pué= rilsment à des formalités ridicules ? J'en demande pardon au frère Grand-Maître, mais son arrêt doit être cassé. L'assemblée entière, sauf une voix, — et quelle voix! — l’a d’ailleurs renversé! Notre salut commun n'est-il donc pas en question? et le premier de nos devoirs n'est-il pas un devoir de protection mutuelle? Que ferons-
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nous, que pouvez-vous faire, je vous le dems..de, si nos actes sont dévoilés à l'ennemi? Est-ce donc la peine de conspirer? est-ce done la peine de tramer des complots? Sommes-nous des hommes ou des marionnettes? Filons-nous une corde pour nous pendre, ou travaillons-nous à briser les fers dont la barbare Angleterre a chargé notre pays? Si nous prétendons au rôle de libérateuys, commençons donc par nous affranchir nous-mêmes de préjugés dérisoires, et purgeons cette loge des traîtres qui peuvent s’y être faufilés.
—- Oui! oui! à bas les traîtres! à mort les traîtres!
Des acciamations tumultueuses l'arrêtèrent pendant quelques mie nutes ; lorsqu'elles se furent apaisées, le trésorier continua :
— Plutôt que d'être réduit à présumer que l'un de nous trahit ses frères, je demanderais la dissolution de la loge.
— ]l a raison, il a raison!
— Nous renoncerons à l'espérance d'arracher notre chère patrie à l'oppression anglaise. Soyons unis ou ne soyons rien. Pas de fourbe, pas de menteur, pas d’hypocrite, pas de Judas dans cette enceinte. Au nom de l’assemblée, je prie le frère Alfred Robin d’exposer franchement son accusation ; et si elle n’est pas fondée, il ne manquera ici pas de voix pour défendre l'inculpé.
Il s'assit au milieu des applaudissements prolongés.
Le président reprit la parole en ces termes :
— Si l'assemblée est déterminée à réviser mon jugement, je laisserai le fauteuil au premier député Grand-Maître, et j'agirai comme simple membre.
La substitution fut immédiatement faite; et la motion du sculp= teur ayant été relue, le nouveau président déclara, à la requête générale, que l'adoption ou le rejet aurait lieu par assis et levés.
Des hourras formidables saluèrent cette résolution.
La séance devenait palpitante d'intérêt. Le champion du prévenu oserait-il protester ouvertement ?
— Que ceux qui sont en faveur de la motion se lèvent ! dit le député Grand-Maître,
Tout le monde se leva. L'attente était trompée. Le discours du trésorier avait-il ramené l'opposant ? ou celui-ci avait-il eu peur? On l’ignora toujours.
— Frère Robin, dit alors le président, votre motion est empore tée; vous avez la parole.
Alfred se recueillit un instant, puis il tira de son portefeuille un papier, le tint entre le pouce et l’index, et dit d’un ton clair et ferme:
— Frères de la loge Canadienne, à notre dernière réunion de la Pointe-Levis, rous avons reçu parmi nous un homme qui, en 1838, était un loyaliste forcené. Cet homme s'appelle Léon Clairville, avocat à Trois-Rivières. Il fit, durant la première insurrection, partie de la société des Amis dont le siége était à Montréal. Alors, un tout jeune homme, nommé Alphonse Mougenot, également de Trois-Rivières, appartenait à la même société. Eh bien, ce Clairville était un traître. I informait de nos projets les infâmes séides du Vieux-Brûlot. Il envoyait nos noms à la police. Il a fait monter sur l’échafaud plusieurs de nos nobles et valeureux compagnons.
— La preuve! exclama une voix sifflante du fond de la salle.
Tous les yeux se tournèrent sur l'imprudent interrupteur.
C'était un gros petit homme, écourté, rougeaud, aux yeux à fleùr de tête et de méchante apparence.
Des men°ces grondèrent aussitôt autour de lui.
— Silence ! fit le président, frappant la table de son marteau,
— La preuve, dit Alfred, la voici.
Il déplia le papier et lut :
« Trois-Rivières, B novembre 1838,
» J'ai l'honneur de prévenir M. le grand connétabie de Montréal que les insurgés ont eu une réunion ici. On y a résolu de se porter sur Lacolle, et d'opérer une jonction avec les rebelles de Montréal. Les nommés Alphonse Mougenot, Louis Foulon, Henri Rivière sont à la tête du mouvement.
» LÉON CLAIRVILLE, » Étudiant en droit, »
A cette lecture succéda une agitation confuse, dont profita habilement pour s’esquiver le petit homme qui avait réclamé la preuve.
— Et maintenant, frères, ajouta Robin, si vous désirez authentiquer l’icriture et la signature de ce billet, prenez notre registre d'inscription et comparez.
Debout, près du sculpteur, le Grand-Maître ordinaire avait d’un œoup d'œil parcouru cet écrit.
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— Ce n'est que trop vrai, murmurait-il; la trahison se fourre partout ! Ah ! c'est pitoyable!
L'ordre était rompu ; tous les membres quittèrent leur siége & vinrent confronter la lettre délatrice. Son identité ne pouvait laisse de doute. La disparition de l'interrupteur aggravait encore l'accu« sation et en corroborait la justesse, Que faire? On se mit à délis bérer. Les débats durèrent toute la nuit. Enfin il fut résolu qu’on écrirait à Clairville pour le sommer d’avoir à comparaître tel jour devant la loge Canadienne des Fils de la Liberté, pour y répondre à l’inculpation de parjure dirigée contre lui.
Cette résolutian ne devait jamais être mise à exécution.
La méfiance s'était insinuée au cœur même de l'association. Elle y avait fait une incurable blessure.
Le mystérieux étranger qui dirigeait les fils de cette affiliation ls comprit bien.
— C'en est fait ; partie remise, dit-il à Robin, lorszue l'assemblée eut été dissoute. F
— Quoi ! lui demanda Alfred, vous pensez que c’est fini ?
— Fini? non. Les Canadiens ne sont pas réduits à néant. Ils se lèveront encore ; ils rompront la chaîne que l'Angleterre a soudée à leur corps ; mais plus tard... quand leurs intérêts matériels les y pousreront. Ils n’ont à présent que l’enthousiasme de l'esprit, il leur faudrait la conviction que donne le besoin,
— Abors, nous sommes loin de cette époque ?
— Peut-être, reprit l'inconnu d’un air pensif ; peut-être 1...
Il faisait jour au moment où ils sortirent du café.
Tout en causant, Alfred et lui arrivèrent à la rue Buade.
Le Grand-Maître s'arrêta vis-à-vis d'une grande et belle maison (encore existante aujourd'hui), dont la porte est surmontée d'un cartouche de pierre, dans lequel on a sculpté en relief un chien rongeant un os, avec les quatre vers gravés au-dessous, tels que nous les donnons :
Je Suis Vn Chien Qvi Ronge Lo, En le rongeant, je prends mon repos, Vn temps viendra, qvi n'est pas venv, Qve je mordray qvi m’avra mordr,
— Voyez-vous cette image et cette inscription? dit tout à coup l'étranger à Robin.
— C'est le Lion Doré, répondit Alfred.
— Oh! je sais, et nos chroniqueurs ont fait en son honneur plus d'une légende pour amuser les vieilles femmes et les petits enfants.
— On dit que c’est une dame Philibert, dont le mari avait été tué par un officier, nommé de Repentigny et qui, voulant se venger, fit graver cette pierre afin de rappeler incessamment à son fils la vengeance qu’elle avait juré de tirer du meurtrier.
— Bah ! on dit bien é'autre chose! Mais savez-vous ce que poux moi signifie ce symbole demeuré là depuis plus d’un siècle, intact, inaltéré comme par une volonté spéciale de la Providence, savez-vous ce qu’il doit signifier pour tout bon patriote ?
— Je crois vous comprendre, répondit Robin d’un air profondément rêveur : ce chien, ces vers sont notre blason, notre devise.
— Bien, mon jeune ami, ne désespérez donc pas! Les Canadiens sont en repos, mais le temps viendra qu’ils mordront ceux qui les auront mordus. Adieu ! ajouta-t-il avec une sorte de douloureuse mélanc.lie et en pressant la main du sculpteur avec une chaleur étrange, adieu ! Alfred, je vais quitter 1° pays, mais nous nous reverrons un jour |
I lui jeta un regard, détourna la tête en paraissant faire violence àses sentiments, et descendit à grandes enjambées les escaliers qui conduisent à la porte Prescott,
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