D TE ER ET NEOTPTE
si les numéros 1 et 2 tombent la figure en l'air, la partie est gagnée; si une seule de ces figures tombe la figure en l’air, ainsi que 3 et 4, la partie est aussi gagnée. Les autres numéros, 5, 6, 7, 8, sont nuls.
En s’approchant des joueurs, Robin remarqua que l’un d'eux était Baptiste, le Huron, qui les avait rejoints au rapide de Sainte- Anne. Son partenaire était un grand Assiniboine, maigre et sec comme un pin.
ls se disputaient chaudement.
Japtiste criait qu'il avait gagné l’enjeu, composé de plusieurs peaux de castor ; l'Assiniboine jurait ses Grands Manitous qu’il en avait menti.
Un cercle de curieux ne tarda pas à se nouer autour des deux adversaires,
— Langue de serpent, je te dis que tu te trompes et que ces peaux m’appartiennent ! clamait le Huron.
— Et je te dis, descendant de mule, que tu ne les auras pas, ri posta l’Assiniboine.
— Tu vas voir, reprit Baptiste, qui se leva et mit le pied sur le
paquet de fourrures.
L'autre grinça des dents et s’élança sur son antagoniste, mais Baptiste sortit aussitôt de sa gaine un long couteau bowie qui érafla le visage du Peau-rouge à l'instant où ceuli-ci allait l’étreindre.
La rage de l’Assiniboine redoubla.
— Lèche ! tues lâche comme une femmelette ! vociféra-t-il en reculant de quelques pas.
— Tue-le, tue ce bâtard de demi-visage-pâle ! criaient les sauvages témoins de la scène.
Alfred Robin, craignant un meurtre, fit un mouvement pour s'interposer ; mais une voix familière l'arrêta avec ces mots :
— Laissez-les, laissez-les se battre, jeune homme. Votre intervention ne servirait de rien, sinon à vous exposer inutilement,
Le sculpteur se retourna.
C'était Pierre, le guide, qui venait de lui parler.
Pendant ce temps, l’Assiniboine avait rapidement ramassé une courte massure, armée d’une boule de silex, et en dirigeait un coup terrible contre la tête de Baptiste.
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Le Huron, se jeta de cûté pour éviter le tomahawk, mais son pied glissa sur le gazon humide de rosée, et il tomba un genou à terre.
En même temps, la formidable massue s’abattait lourdement sur son épaule.
L’Assiniboine et les autres Peaux-rouges poussèrent un cri de triomphe auquel le malheureux Baptiste répondit par un gémissement de douleur, en roulant, évanoui, sur le sol.
Son vainqueur allait le frapper de nouveau ; muis quelques blancs amenés, comme Alfred, par le bruit, sur le théâtre du combat, l'en empêchèrent.
On emporta Baptiste au fort, et l’Assiniboine, promenant autour de lui un regard de défi, ramassa les fourrures causes de la rixe et se retira fièrement sous une tente voisine.
— J'espère que cet acte de brutalité ne restera pas impuni, dit Alfred au guide.
— Pas impuni! bast! s'il fallait punir tous les crimes qui se commettent dans le désert, la Compagnie de la baie d'Hudson n'aurait pas assez de ses quinze cents employés pour en faire des bourreaux, Vous n'êtes pas au bout, vous en verrez bien d'autres, jeune homme, Sonvenez-vous, en tous cas, qu’à partir de ce poste, vous n'avez guère d'autre justice à attendre que celle que vous rendrez vous-même. La prudence doit vous guïder, ne frappez pas sans motif, mais n'atlendez jamais qu'on vous ait frappé le premier pour fure prévaloir votre droit.
— Triste ressource, et triste pays! murmura Rcbin. Mais ditesmoi, ajouta-t-il avec vivacité, le canot parti à la recherche de mon ami est-il revenu ?
— Pas encore, répondit Pierre, dont les yeux venaient de se fixer sur le lac.
— Peusez-vous ?... commenca Alfred.
— je ne sais, je ne sais; peut-être ce canot aura-t-il été poussé par la tempête sur un des îlots voisins de la côte; peut-être... Il me semble que j'aperçois quelque chose,
— Je ne distingue rien, fit le sculpteur dont les regards interrogeaient avidement l'horizon.
— Oh! reprit celui-ci en souriant, vous n'avez pas encore l'œil exercé, jeune homme. Quand vous aurez, comme moi, fait une
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vingtaine de campagnes dans le Nord-Ouest, vous y verrez mieux. Cependant, je m'étais trompé, ce n’est pas une embarcation, ou si c'en est une, elle est abandonnée,
Alfred frémit.
— Suivez-moi, dit le guide; il y a dans la cour du fort un observatoire ; nous y monterons et peut-être découvr rons nous vos gens.
Ils furent bientôt sur la terrasse de cet observatoire, du haut duquel la vue embrasse un cercle de plus de dix milles de rayon du côté du lac.
Cependant Alfred ne découvrit pas d’aberd ce qu’il cherchait.
— Voyez-vous quelque chose? dit-il en tremblant.
— Ovi, répondit Pierre, Je vois micux à présent. C'est un canot naufragé.
— Pourvu que ce ne soit point celui de Jean, mon Dieu! dit le sculpteur.
— Ce n’est pas probable, car ce canot doit appartenir à quelque Indien ; je le reconnais à ses peintures.
-- Je cours chercher mon télescope de route,
— C'est inutile, jeune homme, car voici ceux que vous attendez.
— Yures.…..
Alfred s’arrêta court, en sentant qu’il allait trahir le sexe de leur prétendu domestique,
Mais le guide lui frappa sur l'épaule ave@#inhomie et dit en souriant :
— Yureska; achevez, jeune homme.
— Comment, vous sauriez ?
— Bien des choses, jeune homme,
Robin stupéfait ne répliqua point.
Le guide poursuivit d’un ton bienveillint :
— Oui, c’est elle qui revient, j'en suis sûr. Elle est accompagnée de votre engagé, Tête-de-Renard; n'est-ce pas ainsi que vous l’appelez ?
Alfred interdit fit un geste affirmatif.
— Ce sont eux; je distingue fort bien maintenant leur canot, continua Pierre, comme s’il se parlait à lui-même. Allons, tant mieux; c’est une brave fille ; j'aurais vraiment été fâché qu'il lui arrivât malheur, La voyez-vous, ajouta-t:il, en désignant du doigt,
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un esquif qui se détachait d'un îlot éloigné d’un demi-mille environ.
— Je vois comme un point noir, balbutia le sculpteur.
— Bon, ce point noir, c’est Le canot que vous désirez,
— Mais comment avez-vous pu découvrir ?.….,
— C'est là mon secret, jeune homme. Soyez convaincu toutefois qu’il est bien placé. Je ne vous vendrai pas. Et pour vous le jrouver. donnez-moi votre main.
Alfred avança machinalement sa main ; le guide la pressa d’uno façon si particulière que le premier s'écria aussitôt :
— Quoi! vous.
— Oui, je suis des vôtres.
— Un des Fils de la Liberté.
— Chut! le mot est imprudent même dans le désert. Ne le prononcez jamais. La Compagnie de la baie d'Hudson a des espions, aussi alertes et aussi dangereux que ceux des établissements. }iais en ma qualité d’ancien, laissez-moi vous donner un avis : Défiezvous de ce métis que vous étiez prêt à secourir il n’y à qu'un instant. Il vous en veut à vous, à votre ami et plus encore à la jeune Furonne qui vous accompagne. J'ai quelque habitude et une certaine expérience de la vie, et j’ai remarqué que ce Bois-brûlé cachait un projet de vengeance. Il aurait été heureux pour vous qu'il eût été tué dans la rixe de tout à l'heure.
— Je ne vous comprends pas, monsieur, dit Alfred au comble de l’étonnement, car il ignorait les vues que Baptiste avait eues sur Marie.
— Plus tard, vous me comprendrez, dit le guide, Seulement prévenez M. Mougenot. Au surplus, je surveillerai notre Indien, et s’il ne meurt pas du coup qu’il a reçu, je ferai en sorte qu'il retourne à son village. De cette façon, j'aurai rempli une partie des instructions du Mitre.
Il prononça ces dernières paroles plutôt comme un à-parté qu’en s'adressant au sculpteur.
La surprise de ce dernier croissait de plus en plus.
— Du Maitre! répéta-t il.
— Mais oui, du Maître, Poignet-d’Acier, si vous aimez mieux, — Je n’y suis pas, murmura Alfred,
À son tour, le guide abaissa un regard surpris et incisif sur interlocuteur.
— Vous ne connaissez pas Poignet-d’Acier ? dit-il, après ur ment de silence et d’un ton singulier.
— Mais non, je vous assure.
— Ah!
L'accent de cette exclamation était gros de réflexions. Alfred ctait, cependant trop préoccupé pour s’en apercevoir.
Il y eut une pause ; Pierre examinait vivement le sculpteur qui, pour se donner une contenance, tenait ses regards attachés sur le canot dont la coque lk..ère rasait avec rapidité la surface du lac.
Le visage d’Yureska était distinct.
Assise à la poupe, la tête dolemment penchée sur son épaule, elk paraissait en proie à une profonde tristesse,
Voulant la rassurer tout de suite sur le compte d’Alphonse, Robin éleva en l'air son casque de fourrure et l’agita joyeusement.
Son signal fut bientôt remarqué de la Huronne, qui y répondit par un regard éloquent de gratitude et se mit, dès lors, à ramer vigoureusement,
Peu de minutes après, Alfred lui prenait les mains avec eflusion
La tentative de la noble jeune fille avait failli lui être funeste. Ballottés par la tempête, Tête-de-Renard et elle étaient restés sur le sac uné partie de la nuit, puis une bourrasque avait jeté leur canot sur un îlot, où ils s'étaient vus forcés d'attendre qu'il fit jour pour s'orienter. Les angoisses d’Yureska, les dangers qu’elle avait affrontés dans cette entreprise sont indescriptibles. La jeune fille était trop mo: deste pour les raconter, trop heureuse de ce qu’Alphonse était sauvé, pour y songer encore. Alfred se hâta de la conduire à la chambre de Mougenot. Je n’essayerai pas de dépeindre le bonheur des deux amants en se rütrouvant sains et saufs, après cet incident où un dévouement réciproque manqua d'être fatal à l'un et à l'autre. Alphonse ne pouvait se lasser de serrer dans ses bras sa charmante et courageuse Marie; et le cœur de celle-ci était si plein de joie qu'elle lui rendait passionnément ses caresses. Je n'ai pas besoin de dire qu'Alfred partageait la félicité de ses amis, qui, les mains dans les mains, les regards noyés d'amour auraient pu oublier qu'ils étaient entourés d’indiscrets, si Robin n’eût jugé prudent de mettre un terme à leuts transports.
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— Allons, c'est assez, monsieur Jean, dit-il gaiement à la jeune fille. Vous êtes fatigué, n’est pas ? Quelques heures de repos vous sont nécessaires. Couchez-vous. Pendant que vous dormirez, Alphonse et moi nous visiterons le poste.
Cet arrangement ne plaisait pas fort à Mougenot, mais il avait trop de bon sens pour ne pas en apprécier la sagesse. Un regard suppliant de Marie acheva de le décider, et il sortit avec Alfred.
Ils se rendirent à la salle à manger et déjeunèrent ave les employés du fort. C’est une vaste pièce dans laquelle on peut aisément mettre deux cents couverts. Elle est ornée du buste d’un hardi pionnier du désert américain, Simon Mac Tavish, citoyen de Montréal, fondateur de la célèbre Compagnie de pelleteries du Nord- Ouest. À la muraille pendent divers tableaux, entre autres, un beau portrait en pied de l’amiral Nelson, le combat naval du Nile, et une magnifique carte géographique des territoires de la baie d'Hudson, par M. David Thompson. C'est la plus exacte et la plus complète qui existe. On regrette qu’elle ne soit pas publiée. Mais le gouvernement anglais, représenté par la Compagnie de la baie d'Hudson, a trop peur d'initier le monde aux richesses qu'il possède dans l'Amérique du Nord rour répandre un pareil document.
Des bosses et des langues de bison, avec deux succulentes poules de prairies, du saumon frais et fumé, et une délicieuse tarte aux poires formaient le menu du repas, qui parut à nos deux voyageurs le plus exquis qu’ils eussent jamais fait, car, depuis bien des jours déjà, ils étaient privés des délicatesses de la table. En route, ils n'avaient à manger que du lard et du biscuit dur comme la pierre, et quelquefois, par hasard, un canard au goût nauséabond, ou un poisson à demi cuit.
Alphonse et Alfred firent surtout honneur à la tarte aux poires.
Ces poires n'étaient pourtant pas de l'espèce des nôtres. Elles provenaient de l’arbuste que les Canadiens appellent le poiré, sorte de sorbier très-commun dans l'Amérique du Nord, qui pousse en buissons hauts de sept à huit pieds et donne pour fruits une baie rouge, qu'on conserve en la faisant sécher ou en en faisant des confitures.
Après le déjeuner, arrosé de vieux vin de Porto, le principal facteur montra aux jeunes gens les magasins et les ateliers de la Compagnie. Ces magasins étaient encombrés d'objets de pacotille : c'étrient
des étoffes et des habillements aux couleurs violentes, des armes, des ustensiles, des parures de fabricatiwua grossière, et une immense quantité de fusils montés en cuivre.
On destine ces articles à la traite des pelleteries et à l'équipement des trappeurs.
Dans une vaste salle, plusieurs commis étaient occupés devant un comptoir à recevoir des lots de pelleteries que leur apportaient des Indiens.
Ces Indiens entraient deux par deux, s'épprochaient du comptoir avec leur lot de fourrures ; les commis les examinaient, acceptaient les bonnes, rejetaient les mauvaises, et, faisant ensuite des coches sur une taille semblable à celle dont on se sert chez les boulangers, ils remettaient l'échantillon à l'Indien et gardaient la souche par devers eux. Chaque coche représente la valeur d’une peau de castor, base de la numération dans la traite des pelleteries. Quand sa taille est m juée, 1 Indien sort et passe au magasin d'approvisionnement où il reçoit des marchandises en proportion du prix auquel ses pelleteries ont été évaluées.
Ce mode d'échange est très-rapide et très-facile.
On conçoit bien que les bénéfices de la Compagnie sur ces pauvres sauvages sont énormes, incalculables. Pour un morceau d’écarlate ou quelques grains de verre, ils donnent souvent des fourrures qui après se vendent plusieurs milliers de francs sur nos marchés.
A la vue de ce trafic odieux, Alfred Fobin, nature libérale et équitable s'il en fut, avait peine à contenir son indignation. Il faisait des efforts inouïs pour ne pas éclater, Pierre, le guide qui les ac-… compagnait, devina les impressions du sculpteur, car il lui dit à voix basse pendant que le facieur donnait quelques ordres à un employé :
— Du calme! du calme! jeune homme; si on soupçonnait ce qui se passe en ce moment dans votre esprit, vous n’auriez pas grand'chance d'aller jusqu’à la mission de Vancouver.
Alfred tressaillit si brusquement qu’Alphonse lui demanda ce qu’il avait.
— Rien, rien, répondit Robin en cherchant à lire sur la physionomie du guide le sens de cette nouvelle révélation.
Mais le visage de Pierre était aussi impassible qu'un marbre.
Mougenot, songeait plus à Yureska qu'à ce qui l’environnait,
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Aussi, après sa question à son ami, était-il reter1h6 dans ses rêveries.
— Je veux vous parler, il le faut, dit Alfred en prenant la main du guide et la serrant avec violence.
— il est vraiment fort, quoique grêle et maigre, murmura Pierre sans lui répondre, il tient de Poignet-d’Acier, ça se sent.
— Vous dites ? demanda Robin.
— Je dis, jeune homme, que, comme nous avons quelques jours À passer au fort Williams, et qu'il fait un temps superbe, si votre ami et vous désirez faire un tour à la chasse, je suis à votre disposition.
— Volontiers, repartit Alfred, espérant que le guide voulait lui ménager une occasion pour causer en liberté,
— Encecas, alle, prendre vos fusils, et nous partirons sur-lechamp.
— Partir! où ça? demanda Alphonse, qui était à cent lieues de la conversation.
— À la chasse! cela te va-t-il, méchant distrait? répliqua \obin.
— A la chasse! Oh! non, ce m'est pas possible, dit Mougenot, qui eût préféré une tendre causerie avec la Huronne à tous les exploits cynégétiques du monde,
— Viens toujours, lui souflla son ami à l’orcille. Il s’agit d’une affaire importante,
— Importante! une chasse?
— Viens, te dis-je.
Et, prenant congé du facteur, Alfred entraîna Alphonse vers la pièce où ils avaient déposé leurs armes,
— Mais que veux-tu faire à la chasse? demandait obstinément Mougenot.
— Jete le dirai, ou plutôt tu l’apprendras toi-même en nous accompagnané.
— Mais, Marie?
— Mon Dieu !elle dort. Ne peux-tu la quitter un instant ?
— J'avouc que cela m'est pénible... J'ai des pressentiments...
— Ta! ta! ta! Idées de vieille femmel — [nlin...
— Tête-de-Renard veillera sur elle; donne-lui tes instructions, s’écria Alfred riant de bon cœur.
Alphonse appela Tête-de-Renard et le chargea de prendre soin de Marie pendant leur absence; puis, les aventuriers, ayant passé chacun un fusil double en bandoulière sur son épaule, rejoignirent Pierre, qui les attendait devant le fort.
— Je suppose, dit-il, que vous savez monter à cheval.
— Sans donte, répondit Alfred.
— En selle donc, car je veux vous faire voir ce que vous n'avez jamais vu, jeunes gens.
— Qu'est-ce ?
— Vous le saurez en le voyant.
Ils enfourchèrent trois petits ponies des prairies à la crinière courte, mais drue et hérissée comme un buisson d’épines. Ces animaux étaient fougueux, difficiles à manier; heureusement pour Mougenot et Robin qu'ils étaient maîtres en fait d'équitation, san£ cela ils eussent été désarçonnés avant d’avoir fait dix pas.
Les chevaux furent mis au grand trot.
On courut à cette allure pendant une heure sans pouvoir tenir une conversation suivie ; car le chemin était montueux, raboteux et semé d'obstacles: tantôt il fallait franchie une rivière, tantôt des broussailles, dans lesquelles les chevaux n'entraient que sous la contrainte de l’éperon. Parfois ils traversaient un gué dangereux, et parfois ils contournaient des précipices effrayants à donner le vertige.
A mesure, cependant, qu’ils s’éloignaient de la côte du lac Supérieur, le sol devenait moins rocheux et la végétation prenait son empire.
Enfin, après avoir longé une lisière de grands cèdres rouges et de tamaracks, ils débouchèrent tout à coup dans une gorge luxuriante de verdure. C'était ce que les voyageurs appellent ordinairement un canon, c’est à-dire le lit desséché d’une rivière. Des arbres mognifiques, chargés d'une riche frondaison, bordaient de chaque côté cette vallée, dont le fond était tapissé d’un épais gazon tout diapré de fleurs aux nuances chatoyantes, et dont les corolles embaumées remplissaient l'air de parfums. Sous la feuillée, des milliers d'oiseaux exécutaient, en chantant leurs amours, un harmonieux con-
IStructions,
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lac Supé-
cert qui complétait le charme irrésishble de cette séduisante oasis.
— Pied àterre et pas un mot, dit Pierre à ses compagnons
Étant descendus de cheval, ils attachèrent leurs montures à des sapins, dans un fourré; puis ils se glissèrent, le guide en tête, entre les cèdres, sur le versant droit du canon. A son extrémité, ce canon tournait brusquement à gauche et se perdait dans des massifs d'arbres à perte de vue.
— Doucement, doucement ! soufflait de temps en temps Pierre, qui marchait le dos courbé en deux avec une circonspection extrême.
Soudain, il se baissa tout à fait en faisant signe à nos jeunes gens de l'imiter.
— Et maintenant, attention! leur dit-il d’un ton à peine perceptible.
Alfred et Alphonse, suivant de l'œil la direction de son regard, virent alors une scène fort curieuse.
A cent mètres d'eux, à quelques pouces de terre, apparaissait une grande roche, plate et nue, dont la teinte grisâtre tranchait vivement sur le vert d'émeraude de la mousse, dans lequel elle était sertie.
Sur cette roche, une douzaine, au moins, de faisans décrivaient une vaste circonférence en se croisant les uns les autres, avec une célérité et une précision merveilleuses. Au centre du cercle, un grand coq, les ailes déployées, la huppe dressée surla tête, faisait la roue etse pavanait d’un air martial et provocateur.
Un bruit sourd comme celui du tonnerre ne tarda pas à se faire entendre.
C'était la réponse à son cartel que lui envoyaient d’autres coqs, dont l’un se détacha subitement de la bande et vint attaquer l’audacieux faisan: Le combat s'engagea avec acharnement. Les ceux champions rivalisaient d’ardeur et de bravoure. Les coups de bec, les coups d’ergots se succédaient sans trêve ni merci; la roche était rayée par les griffes des lutteurs; les plumes volaient de toutes parts, et je ne sais trop qui des deux adversaires scrait resté maître du champ de bataille, si Alphonse n’eût été pris d’une irrésistible envie de tousser à laquelle il fut obligé de céder.
Aussitôt la ronde cessa comme par enchantement, et tous les faisans s’envolèrent avec un vacarme étourdissant,
— Diable de sabat! s’écria Alfred ; il était si intéressant que Je n'ai pas même songé à lâcher un coup de feu à ces oiseaux.
— Vous avez bien fait, car votre fusil est sans doute chargé à balle, et vons trouverez, dans quelques instants, meilleur gibier pour exercer votre adresse. À présent que la danse des perdrix (comme on appelle ici le jeu dont vous venez d’être témoin) est finie, nous allons appuyer davantage à droite, et, avant une demi-heure, nous serons au terme de notre excursion, Suivez bien ma piste e mes mouvements et faites aussi peu de bruit que possible, car il fau dès aujourd'hui vous habituer à marcher sans laisser d'empreintt sur Je sol, à comprendre sans parler, à rire sans éclat, à vous remuer sans frô.er le feuillage des bois.
S’étant enfoncés dans le fourré, ils s’avancèrent silencieusemen en observant de leur mieux les instructions de Pierre, qui filait entre les arbres avec la lésèrete d'une antilo;e.
Parvenu au bord d'une petite rivière, le guide se retourna pour engager nos amis à redoubler de précautions, [ls firent deux ou trois cents pas sur le rivage, puis ils rentrèrent sous le bois, à un endroit où le cours d’eau se bifurquuit autour d’uu îlet. Il était ombragé par ces arbustes à fleurs blanches comme la neige que les Canadiens appellent arbre à castor, et les botanistes, megnolia glauca. Une des branches était barrée, à une demi-portée de fusil, par une forte digue, haute de sept à huit pieds, et construite avec tant d'art qu'ou eût dit qu’elle était l’œuvre des hommes,
— Bon, murmura Pierre en s'arrêtant de nouveau; nous avons le vent pour nous, Si vous êtes prudents, rous fercns belle chasse,
— N'est-ce pas là une chaussée de castors? s’enquit Alphonse, se rappelant ce qe son père lui avait raconté de l'industrie de ces intelligents animaux, qui abattent des arbres énormes, les équaris= sent avec leurs dents, arrêtent des rivières considérables et savent se bâtir de véritables mai. ons ayant deux étages, des chambrettes trèssoignées, de huit à neuf pieds de hauteur. Leurs dents et leurs griffes, voilà leur scie et leur hache; leur queue, voilà leur truelle,
— Vous l'avez dit, c’est une chaussée de castors, et leur village est derrière ; vous apercevez le faîte des cabanes, répondit le guide au jeune homme. Couchons nous à plat ventre, afin de ne pas être découverts, car la colonie à des sentinelles vigilantes. Si l’une d'elles nous apercevait par hasard, ele frapperait trois fois l’eau avec sa
ant que Je ux.
e chargé à leur gibier es perdrix |) est finie, mi- heure, na piste € Car il fau “ernpreintt | vous re-
‘ieusemen filait entre
urna pour IX ou trois à un ee était omge que les mcegnolia > de fusil, ruite avec
équaris= savent se tes trèset leurs * truelle, r village le guide pas être
ce LOTS
queue, et tous les castors plongeraient au fond; par conséquent notre chasse serait manquie. En voyez-vous deux qui se promènent déjà sur la terrasse? Ne tirez pas tout de suite. Quand ils seront en nombre suffisant, nous ferons feu tous les trois ensemble. Mainte= nant, au repos, et plus un geste, jusqu’à ce que vous me voyiez ajuster.
Dix minutes après, cinq détonations se faisaient entendre. Quatre castors restaient morts sur le talus; les autres disparaissaient confusément dans la rivière.
Les chasseurs coururent ramasser leur proie. Trois des castors étaient superbes ; Pierre estima leurs peaux à trente francs pièce. Quant au quatrième, c'était un jeune de peu de valeur comme fourrure. « Nous le ferons cuire; la queue des jeunes castors est un mets des plus friands. » dit le guide, tandis qn’Alfred et Alphonse contemplaient le remarquable travail que les castors avaient fait pour étiblir leur campement aquatique. La digue consistait en un grand pin jeté en travers de la rivière, devant lequel ils avaient fiché une estacade de pieux reliés entre eux par des lianes et disposés en forme de batardeau, avec du sable, des cailloux et de la glaise. Cette digue mesurait six pieds de large ; elle é‘ait surmontée d’une plate- {orne où les castors aiment à se chauffer au soleil, et munie, à chacune de ses extrémités, d’une petite écluse destinée à l'écoulement du superflu des eaux.
Dans le bassin se dressaient une centaine de cabanes dont le toit terrassé seul était apparent,
L'inspection de ce travail hydraulique terminée, les jeunes Canaéiens chargèrent le gibier sur leurs épaules et reprirent le chemin du canon. Mais un désappointement les attendait au lieu où ils avaient laissé les chevaux, car des Indiens maraudeurs avaient volé ces animaux, Il était presque nuit quand nos chasseurs constatèrent la disparition de leurs montures. Ils résolurent néanmoins de continuer la voute à pied, après avoir mangé quelques provisions qu'ils avaient emportées dans leurs gibecières.
Depuis leur départ, il se passait au fort Williams des scènes que nous devons rapporter.
Baptiste, qui n'avait été qu'étourdi par le coup de massue que lui avait asséné son ennemi, s'était promptement remis, Sauf une cuisante douleur à l'omoplate, il se sentait vigoureux et alerte. Il
ignorait qu'Yureska fût revenue ; mais dans la soirée, il la vit qui traversait la salle commune et quittait le poste pour aller à la rencontre d'Alphonse dont l'absence prolongée commençait à l’inquicter.
Poussé par le démon du mal, Baptiste marcha sur la trace de la jeune file.
Elle sortit du camp en se dirigeant vers un bouquet d'épinettes qui couronnait une haute falaise, à un mille des tentes environ.
Aveuglé par ses mauvais instincts, le métis ne s'aperçut pas qu'une forme humaine le suivait avec autant de persistance qu'il suivait lui-même Yureska. Celle-ci s’assit au sommet de la falaise et se laissa aller à une douce méditation, encouragée par les ombres vaporeuses du crépuscule qui estompaient mollement les rives den tclées et les vagues lutines du lac Supérieur.
Baptiste se plaça brusquement à son côté et chercha à encercler sa taille dans ses bras.
Yureska bondit comme une panthère; mais le Huron était agile et robuste ; il réussit à la rasseoir près de lui.
— Écoute, disait-il d'une voix altérée, je t'aime! Tu le suis, j'ai juré que tu serais à moi, et ce que je jure, je sais le tenir, Tu m’appartiendras, et jamais nul autre.
— Vaten, vipère ! s'écria Marie en se débattant avec toute la vigueur dont elle était capable.
— Oh! tu ne m'échapperas pas! tu ne m'échapperas pas! Je veux t'avoir et je t’aurai! disait l'Indien s’efforçant toujours de Fétreindre, Oui, je t’aurai ! ou tu mourras, et nous mourrons ensemble, continuait-il d’un ton sardonique.
Et de ses doigts crispés il lacérait les vêtements et la peau de la malheureuse enfant, qui, dans un mouvement convulsif pour le repousser, tomba à la renverse sur le tronc d'un arbre et se fit à Ja tête une blessure, d'où le sang jaillit à flot.
Yureska perdit connaissance.
Enñévré par la résistance qu’elle lui avait opposée, Baptiste, écumant de rage, de luxure, se précipita sur sa victime. Mais à ce moment, la forme humaine qui l'avait suivi comme une ombre se dressa derrière l'arbre au pied duquel Marie gisait insensible; un éclair brilla dans la demi-obscurité, un cri perçant troubla le calme solennel de la soirée, et Baptiste s’affaissa près de la jeune fille,
la vit qui à la renà l’in-
‘ace de la
’épinettes iron.
rçut pas ince qu’il la falaise s ombres ives den--
encercler tait agile
le suis, enir, Tu
toute la
ste, écuhis à ce
I était mort : la lame d’un long couteau de chasse lui avait transpercé la poitrine.
— Ainsi périssent tous ceux qui insultent le Grand-Aigle-Noir de l'Assiniboin ;! proféra la forme humaine, qui, saisissant le cadavre par les cheveux, décrivit prestement sur le crâne, avec la pointe de son coutelas, une ligne qui partait de la nuque et allait la rejoindre en passant au-dessus des oreilles et sur le front. Ensuite, il planta ses pieds sur les épaules du Huron, tira la chevelure à lui, l'en leva et agita en l'air ce hideux trophée en vociférant une exclamation de triomphe.
Cette opération n'avait pas ris une minute.
Du pied, l’Assiniboine poussa le corps mutilé qui roula dans le lac avec un bruit lugubre.
Marie demeurait toujours inanimée sur le roc.
— Cette vierge fera l’ornement du wigwam du Grand-Aigle Noir, s’écria le chef,
Après ces mots, il descendit en courant vers le camp, revint p:omptement avec un cheval, plaça sur la selle, devant lui, Yureska évanouie, et partit à toute bride dans une direction occidentale.
ia nuit achevait d’abaisser son voile sur les campagnes du Nord= Ouest,