AIT ET OU DANGER
galop d’un
'jerre,
ce pays, 1] vert sur ce \chez-vous
, Car l’aldit encore
apparaissait et disparaissait four à tour, en produisant sur la terre des jeux de lumière et d'ombres fantastiques.
Nos aventuriers s'étaient arrêtés dans un ravin profondément encaissé entre des roches couvertes d'arbres résineux. Le sentier qui coupait ce ravin m'avait que quelques pieds de large. Aus:1, quand la lune brillaït, l'éclürait-elle comme en plein jour; mais lorsqu'un nuage ja couvrait, il demeurait plongé dans d'épaisse: ténébres.
A mesure que le cavalier approchait, Mougenot se sentait pris d'un indéfinissable malaise.
— C'est singulier, dit il à Robin, mais j'ai comme la fièvre; je ne tiens pas en jiuce.
— Bah! la fraicheur de la nuit ! répi'qua négligemment celui-ci.
— Silence! fit le guide.
En ce moment, les rayons de la lune tombaient perpendiculairement sur le sentier et déjà le bruit d'une respiration haletante était perceptible.
Un sauvage, monté sur un cheval ruisselant d’écume, parut à l'entrée du ravin.
Sur le devant de sa selle, il soutenait un corps humain dont les jambes ballottaient contre le cou de l'animal, comme si ce corps eût éLË privé de vie,
A cette vue, une sueur froide baigna les tempes d’Alphonse ; un voile s’étendit sur ses yeux ; il voulut crier, sa langue était paralysée ; il voulut bondir, ses jambes se dérobèrent sous lui.
La vision dura ce que dure un éclair, une nuée masqua aussitôt l'astre des nuits et tout relomba dans une imipénétrable obseurité.
Ni Alfred, ni Pierre n'eût été capable de dire ce que le cavalier avait avec lui sur sa selle, quoique l’un et l'autre eussent remarqué qu'il paraissait porter un grand fardeau.
Mais un cri, un cri déchirant, sorti enfin de la poitrine de Mougenot, leur apprit ce que c'était que ce fardeau.
— Marie! Marie ! exclama-t il en recouvrant l'usage de ses facullés et se précipitant sur les pas du ravisseur.
Ce dernier était déjà hors de toute aticinte
Alfred essaya d'arrêter son malheureux ami.
— Non, non; laisse-moi, je le rejoinurai, je le rejoinliai! laisse moi, te dis-je, faisait Mougenot en courant comme un fou dans le
bois et au risque de se fracasser le crâne contre les arbres ou de tomber dans quelque fondrière.
Les instances du guide jointes à celles de Robin finirent néanmoins par lui rendre un peu de calme. Ceux-ci ne croyaient pas à vrai dire, que ce fût Yureska qu'enlevait l’Indien. Cette présomption était, d’ailleurs, si invraisemblable que leur esprit se refusait à l’accepter. Mais les sens d’un amant ne le trompent pas plus que son cœur, quand il s’agit de celle qu’il aime, Alphonse avait vu, bien vu. 11 était sûr de son assertion. On lui arrachait Marie. S'il consentit à suspendre sa poursuite, c’est parce qu'il en reconnut Pinutilité, l'impossibilité actuelle, et non, comme le supposa Alfred, parce qu'il se remettait d’une hallucination momentanée.
— Perdue ! perdue ! s’écriait le pauvre Mougenot en se tordant les mains de désespoir.
Puis il ajoutait un instant après avec une sombre énergie :
— Oh! je la retrouverai ! je la retrouverai !
Accahé pur sa douleur, il tonba à genoux, éleva ses mains vers k ciel et dit d’une voix navrée :
— N'est-ce pas, mon Dieu, que vous me la ferez retrouver ?
Puis, il fondit en larmes.
Ce chagrin était si vrai, si touchant que, malgré la rudesse de son caractère, le guide en fut ému.
— Je crois et j'espère que vous vous trompez, jeune homme, dit-il avec un accent pénétré; mais, si le malheur voulait que vous eussiez raison, soyez persuadé que j’employerais tout mon pouvoir pour vous faire rendre cette jeune fille. Allons, relevez-vous et en avant ! Une fois au fort, nons aviserons !
— Oui, du courage ! appuya le sculpteur, dont les doutes étaient ébranlés.
— J'en aurai, répliqua Mougenot en essuyant les pleurs qui inonduient son visage.
[ls se remirent silencieusement en marche.
En arrivant au fort, la disparition d’Yureska ne fut que trop sonstatée.
Aucune recherche n’était cependant possible à cette heure avaneée de la nuit.
Dans son impatience, Alphonse voulait prendre des chevaux et voler sur la trace du ravisseur. Alfred et Pierre durent presque user
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MTS le violence pour l'empêcher d’exécuter ce projet insensé. Le lendemain, il était un peu moins agité. On fit des perquisitions. Le départ soudain du Grand-Aigle-Noir, chef puissant des Assiniboines, fut découvert; mais on l'attribuait au meurtre de Baptiste, dont le cadavre avait été repêché dès le matin dans la baie,
Il ne paraissait guère probable que le Grand-Aigle-Noir se ft chargé d'une femme, alors qu'il était contraint de fuir pour éviter la justice des blancs.
Plus on tentait de pénétrer ce mystère et plus il s’épaississait.
Que faire ? que résoudre ?
Le plus sage était sans doute de renoncer à la Huronne; mais Alphonse n'y pouvait songer. Son amour n’était pas de ceux qu'amroindrissent les revers. Loin de là, ils ne servaient qu'à l’attiser.
— J'irai à la recherche de Marie, répétait-il ; j'irai, dussé-je être seul, et je la retrouverai où je succomberai dans mon entreprise.
Tête-de-Renard encourageait cette folle idée, car lui aussi était cruellement affligé de l’enlèvement d’Yureska. Alfred, tout en opposant des raisonnements à leur dessein, avait résolu d'accompagner son ami, s’il s'obstinait à vouloir partir.
— Attendez encore une semaine, disait Pierre. Alors, les gens d'hiver *, arriveront et vous monterez avec la brigade vers la rivière Rouge, dans les environs de laquelle est cantonnée la tribu d’Assiniboines que commande le Grand-Aigle-Noir.
L'observation était sage ; mais quel amant a jamais prêté l’oreille à la voix de la sagesse ?
— Plutôt me suicider que de rester un jour de plus ! répondaït Alphonse aux représentations de ses amis.
Alfred, désolé, était à bout d’objections, quand une vieille Indienne entra dans la chambre où ils tenaient conseil.
Cette femme, enveloppée dans une couverte en haillons, était affreuse à voir.
— Que viens-tu faire ici? lui demanda brusquement Pierre, en s’approchant d'elle pour la chasser,
‘On appelle ainsi ou winterers les trappeurs qui passent l’hiver sur le territoire de la Compagnie, et sont annuellement relevés par les engagés venus au priniemps de Lachine,
— Je viens, dit-elle, donner un avis à mes frères.
— Va-t'en, drôlesse ! dit Picrre, la poussant vers la porte.
— Laisse-la, mon frère; peut être nous apporte-t elle 1n bon renseignement, car c'estune meda !, je le reconnais, intervint Tôtede Renard,
— Que me donnerez-vous en récompense, si je vous apprends où est allé le Grand-Aigle-Noir ? dit la sorcière.
— Ce que tu voudras, répondit vivement Mougenot,
— De l'eau de feu? dit la vieille,
— Oui; mus où est-il? dépêche !
— Donne d’abord Peau de feu, mon frère.
Tête-de-Renard tendit à la meda une bouteille de whiskey dont elle s'empara avec une avidité dégoûtante. Elle porta aussitôt la boutuile à sa bouche, but copieusement en faisant claquer sa langue contre son palais, et s’écria tout à coup :
— Eh bien! le Grand-Aigle-Noir a pris le chemin du lac du Caribou ; que mon frère y aille et il l'y trouvera.
— Le lac du Caribou! où est-11? s’écria impétueusement Alphonse.
— Loin! bien loin, jeune homme! répliqua le guide.
— Mais encore ?
— Près du poste de Cumberland, à quelques cinq cents lieues d'ici.
— Cinq cents lieues ! répéta Mougenot stupéfait,
— Mais oui, un peu plus, un peu moins, c'est à peu près cela, dit froidement le guide.
— Mais j'aurai rejoint l'Indien avant.
— Douteux, jeune homme. Il est même peu probable que vous le rattrapiez jamais. Et si vous m'en croyez, vous abandonnerez cette aflaire à la Providence, D'ailleurs, cette femme n'existe peut être plus. car comment supposer qu'elle se serait laissée enlever sans se débattre ni pousser des cris ?
L'idée qu'Yureska fût morte n'avait pas encore frappé Alphonse; il pâlit et s’appuya à Robin pour ne pas tomber.
Durant ce dialogue, l’'Indienne s'était esquivée en emportant la bouteille de whiskey.
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Il y eut une pause de quelques instants.
— N'importe! dit enfin Alphonse, mon devoir m'appelle à la poursuite du ravisseur, et je veux partir immédiatement.
Pierre le voyant déterminé, lui dit :
— Je ne m'opposerai pas davantage à votre entreprise, quoique je la regarde comme insensée, et qu'à mon avis, il vaudrait mieux attendre le départ de nos gens. Je demanderai pour vous au facteur en chef, une escorte de quatre hommes et des chevaux; vous battrez la campagne environnante, Muis si vous voulez écouter un bon conseil, vous ne vous cholgmerea pas beaucoup du fort.
— Merci! dit Alphonsè qui courut faire ses préparatifs de départ,
Le guide s'adressant alors à Robin :
— Vous irez aveu Votre «ni, n'est-ce pas? Veillez alors à ce qu'il ne se hagdiiu pas dans l'intérieur des terres, et se tivnne près du bord de la rivière qui descend du lue de La Pluie. Si votre chasse vous entraîne jusqu'au Quinipeg, ce qu’à Dieu ne plaise! vous trouverez au poste de la maison Norway un parti de trappeurs, commandé par Poignet-d'Acier. N'oubliez pas de vous présenter à lui. Adieu, maintenant, et bonne chance
Une demi-heure après la petite troupe, composée de sept individus, quittait le fort Williams, chacun d'eux parfaitement équipé et armé pour une longue route.
Les premières journées furent employées à fouiller le littoral du lac Supérieur.
Ils touchèrent au Grand-Portage de la Montagne sans avoir ricn découvert, Au pied de ce portage, formé par une effrayante cataracte de cinquante mètres d’élévation, ils s’arrêtérent à une station de la compagnie, et apprirent que deux Indiens, dont l’un pouvait bien être une femme déguisée, s'étaient embarqués, la veille, sur un des cours d’eau qui mènent au territoire des Assiniboines.
Aussitôt les chevaux furent abandonnés, Mougenot se procura deux canots d’écorce et on se mit à remonter cet aflluent.
La navigation était pleine de diflicultés. On partait avant l'aube ; on ramait jusqu’à midi, heure à laquelle on abordait pour diner, puis on se rembarquait et on lutiait contre le courant jusqu'au coucher du soleil.
Mougenot se montrait néanmoins insensible aux fatigues et aux
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privations. Le premier debout, il était toujours le dernier couché, car une fois à terre, il faisait des perquisitions sur le Lord de la rivière dans l'espoir d'obtenir un indice qui le mît sur la piste d'Yureska. Çà et là il recueillait quelques informations fournies par des trappeurs ou des Indiens, mais elles étaient tellement vagues et incohérentes, qu'elles servaient plutôt à embarrasser son esprit qu'à le guider. Il était certain cependant qu’un canot les précédait d'assez près; souvent, en effet, ils trouvaient au lieu de leur escale des traces de feu récent et même brûlant encore. Mais ils avaient beau accélérer la marche, rogner les quelques heures nécessaires à la réparation de leurs forces, ils ne réussissaient pas à atteindre ’embarcation qui les devançait.
Au bout d’une semaine ils traversèrent le lac des Bois, mieux nommé par les Indiens Pub-be-kwak-wang-gaw-san-gi-e-gun (lac des Coliines de Sable), car le bois est clair-semé et rabougri sur ses rives, jonchées de moles arénacés.
Parvenus, quelques jours après, au détroit des Doues, dans le lac Ouinipeg, Alphonse, Alfred et Tête-de-Renard eurent une conférence. Devaient-ils se rendre aux plaines de l’Assiniboine par la rivière Rouge, ou couper transversalement le lac, qui a près de trois cents milles de long, et prendre des informations à la maison Norway, bâtie sur un promontoire à son extrémité supérieure?
lougenot penchait pour les plaines de l’Assiniboine, où sont campées plusieurs familles indiennes de ce nom; Robin eût préféré pousser tout droit à la maison Norway, car il se rapprochait ainsj du terme de son voyage et se conformait aux instructions de Pierre. Tête-de-Renard hésitait entre Jes deux routes, quand on signala un grand nombre de canots arrivant de l’est.
— Ce sont sans doute les chasseurs de la colonie Selkirk, dit Alfred, se rappelant les paroles de Pierre.
C'était en effet, la brigade expéditionnaire, qui part bis-annuellement des forts Garry et Stone sur la rivière Rouge pour aller chasser le buffle.
Cette brigade comptait une foule d'individus de races différentes : Indiens, Canadiens, Écossais, Anglais, Bois-brûlés, tous dans la force de l’âge, vigoureux et vaillants.
Un homme la commandait, avec plusieurs sous-chefs, À sa pro-
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fonde surprise, Alfred Robin reconnut dans cet homme, le Grand- Maître de la loge Canadienne des Fils de la Liberté,
Ce dernier ne parut pas étunné de voir le sculpteur.
— Je vous attendais, lui dit-il affectueusement ; je suis heureux de vous trouver en bonne santé. Désormais je serai pour vous le capitaine Mathieu, dit Poignet-d’acier, et rien autre chose.
— Ah! je comprends les demi-mots de Pierre, pensa Robin.
— Il confia au capitaine Mathieu le malheur arrivé à Mougenot et la perplexité où ils étaient.
— Cette jeune fille est perdue, dit aussitôt le commandant. Mais il faut laisser à votre ami ses illusions. Il fait mal, suivant moi, celui qui arrache une illusion honnête au cœur d'un homme, car c'est lui enlever une fleur parfumée pour y substituer un vide horrible. Décidez-le à venir avec nous ; je le distrairai si je ne parviens pas à guérir la blessure que lui a causée cette perte. Du reste, il est préférable pour vous de vous diriger vers la Saskatchaouane ; car du poste Assiniboine jusqu'ici, nous n'avons pas rencontré un seul canot ; si l'Indien ravisseur n’a pas changé de direction depuis le Grand-Portage de la Montagne, il a dù continuer vers le lac du Caribou, comme vous l’a déclaré la meda au fort Williams.
— Vous allez donc de ce côté ? demanda Alfred.
— Oui, et nous avons rendez-vous avec les gens de la station Cumberland sur le lac à l'Esturgeon.
— Si loin?
— Voyage d’une vingtaine de jours ; pas davantage! J'espère qu’il ne vous effraye pas. Quand on a eu le courage de venir de Montréal à ce point «: au’on se propose d'aller jusqu’au fort Vancouver.…
— Vous sauriez ? s’écria Robin qui devint rouge comme un atocas !.
: — Oui, je sais que vous aimez une belle jeune fille, tyrannisée par ses parents et que vous êtes en train de faire un voyage de deux mille lieues pour l'enlever. Cet acte n’est pas des plus louables. Mais si l’audace, la bravoure, la patience peuvent faire excuser quelque chose, c’est bien çà. Pour moi, Alfred, je vous absous de tout mon cœur.
1 Fruit assez semblable à la groseille, mais plus gros,
Z O us « > — z po Las La (©) « Z