‹ La Huronne [microforme]Chapitre 52 sur 66 · WEBSTER,N.Y · texte numérisé non relu

WEBSTER,N.Y

Ces paroles furent prononcées avec un attendrissement quine pouvait manquer d’étonner l'artiste. Eiles sembiaient un oubli de celui qui les avait dites. C'était la deuxième fois que Robin remarquait en lui ces mouvements d'abandon. Il jeta sur le commandant un regard presque interrogateur. Mais celui-ci ne voulut pas y faire attention.

— C'est une affaire arrangée , dit-il avec une brusquerie familière, vous venez avec nous et je vous aiderai à mettre la main sur votre homme.

Alfred transmit à Mougenot la proposition du capitaiie Mathieu, enajoutant qu’il l'avait connu dans le temps, et qu'on pouvait compter sur lui.

Alphonse accepta, plus par lassitude peut-être que par conviction ; il commençait à désespérer. Les fatigues et le chagrin avaient altéré sa constitution. Alfred craignait qu'il ne tombàt sérieusement malade.

Ils franchirent er sept jours le Ouinipeg, désagréable masse d'eau qui a cent lieues de long, quinze de large, et qu’on peut considérer comme le centre de l'Amérique septentrionale. Au nord, ses rives sont des faiaises de granit et de basal te assez accidentées, mais au sud et à l’ouest,elles sont basses, marécageuses, perdues sous d’interminables forèts de joncs qui nourissent des essaims d'oiseaux aquatiques, depuis le royal cygne-troinpette mesurant de quatre à cinq pieds de long, jusqu'au petit canard dos de toile, le plus estimé de tous les palmipèdes à cause de la saveur exquise de sa chair,

Le malaise général qu'éprouvait Alphonse Mougenot avait redoublé pendant le trajet, soit à cause de l'espèce de flux et reflux auquel est soumis le Ouinipeg soit à cause des miasmes méphitiques qui se dégagent deson hassin.

A la maison Norway il dut se mettre au lit. Ce fut bien malgré lui, car un Bois-brûlé qu'ils rencontrèrent à ce poste, lui assura avoir vu le Grand-Aigle-Noir et Yureska près du fort Cumberland.

La brigade de Mathieu devait repartir le surlendemain pour rejoindre celle de Cumberland au lac du Cèdre et entrer immédiate . ment en campagne, Alfred voulut rester à Norway afin de soigner son ami. Mais celui-ci refusa d'y consentir.

— Non, non, lui dit-il, laisse-moi; suis les chasseurs. Cela vaudra mieux. Marie a besoin du bras d’un ami, tu es assez le

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Le sculpteur se laissa persuader et se remit en route avec le parti de chasseurs; Tête-de-Renard demeura avec Alphonse pour le servir et le guider quand il serait guéri.

La brigade rencontra les gens de Cumberland vis-à-vis de l'embouchure de la rivière Basquiau. Ils constituaient une immense caravane de plus de cinq cents personnes, menant un grand nombre de chevaux, de chariots, et trainant à leur suite une meute tormidable,

La réunion offrait un de ces spectacles frappants qui marquent nos souvenirs d'un sceau indéléhile. Il est vraiment beau, a dit un des peintres du Nord-Ouest!, le chasseur bois-brûlé au milieu de ses grossiers attelages de bœufs, de ses sauvages ponies, de ses limiers à la mine de loups. Il y a quelque chose du 5 son port libre, ferme, hardi, et pourtant d'un abandon gracieux dans la noblesse de sa stature, qui éveille au premier coup d'œil un vif intérêt, une curiosité indicible de connaître son histoire. Cette histoire, on peut la lire sur ses traits bronzés et dans la chevelure flottante qui couvre ses fortes épaules. Sa veste, d'un bleu sombre, pailletée de bou‘ons de cuivre poli ; sa longue écharpe couleur de sang, son pet bonnet moilié tartare, son large pantalon d’elk ou de chevreuil, jusqu’à ses bizarres mocassins, tout en lui respire le sauvage, le merveilleux, le romantique. En effet, telle est la couleur de son histoire. Aucun roman écrit sur les scènes des solitudes de l'ouest et de la vie de chasseur ne peut égaler l'étrangeté de son éphémère odyssée. Les nuances variées de sa complexion, depuis l’ocre de l''ndien avec ses cheveux noirs comme le plumage du corbeau, jusqu’au ton chaud d’un teint blond mordu par le hàle, avec une barbe ardente, tous les contrastes les plus saisissants se ren contrent chez cette race mystérieuse, Avec le sang maternel, elle a hérité de l'amour natif du désert et de la vie aventureuse du sauvage, tandis qu'on peut, avec le sang üu père, remonter à ces mœurs demi-sociales qu’elle montre toujours, quoique entièrement bannie

8 Le PIONNIER, sous cette signature, le Sport, a publié, l'année dernière, ane courte mais admirable relation de la vie du désert américain, Je lui ai ewprunté quelques saisissantes images,

de tout contact avec la société éclairée par sa position géographique et lointaine.

Mélés aux Indiens purs et aux blancs, ils sont encore plus étranges, et l'assemblée d'une grande brigade de chasseurs défie les plus vives couleurs de l'imagination. Leurs charrettes ont la forme des nôtres, mais elles sont en bcis. Dans leur construction il n'entre pas un clou, pas un morceau de métal, et les roues sont cerclérs avec des handes de peaux de buflle, appliquées fraîches, qui se contractent en séchant et remplacent très-bien le fer, car ces charrettes sont fortes, durables et résistent à des fardeaux énormes, à des voyages annuels de sept à huit cents lieues.

Mathieu, dit Poignet-d’Acier}, fut nommé chef de l'expédition par le vote libre de tous les chasseurs qui, procédant par le suffrage universel à la manière des Indiens, élurent ensuite des capitaines chargés d'agir sous ses ordres.

L’effectif de la bande pouvait être de six cents hommes et d'une centaine de femmes pour dresser les tentes, faire la cuisine et vaquer aux menus travaux du camp.

Suivant l'habitude, les chefs tinrent aussitôt conseil et promulguërent le règlement suivant :

1° Aucun buffle ne sera poursuivi le dimanche,

2° Personne ne devra s’écarter, s’attarder ou se porter en avant sans permission.

3° Nulle chasse ne commencera avant qu'ordre soit donné par le commandant en chef.

4° Chaque capitaine, avec ses hommes, devra, à tour de rôle, faire patrouille et monter la garde du camp.

5° Pour la première violation de res lois, le coupable sera privé de sa selle et de sa bride.

6° Pour la seconde, le coupable sera dépouillé de son habit

7° Pour la troisième, il sera fouelté.

8° Quiconque sera convaincu de vol, même de la valeur d’un nerf de bête, sera amené au milieu du camp, et le crieur appellera trois fois son nom, en ajoutant chaque fois : VOLEUR !

9° La résistance aux ordres du chef pourra être punie de mort.

Si les articles de ce code étaient rigoureux, ils devaient être plus rigoureusement appliqués encore, car sans une discipline sévère, inflexible, il serait impossible, en le concoit, d'obtenir des chasseurs

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du désert la soumission et l’ordre indispensables à la direction d’une pareille multitude d'hommes armés et toujours prêts à céder aux impulsions d’une nature passionnée.

La brigade Mathieu s’ébranla en se dirigeant vers le nord. En tête allaient les éclaireurs et les coureurs des bois, qui ont pour mission d’avertir les chasseurs de l'approche des buffles. On cheminait avec précaution, tantôt sous les sombres arcanes d'une forêt vierge, tantôt à travers des champs de riz sauvages, tantôt dans des marais tourbeux où les chevaux enfonçaient jusqu'aux genoux. Le soir, on faisait généralement halte sur le bord d’un ruisseau, les charreties rangées en cercle, les brancards en dehors. Dans l’enceinte de ce rempart, des femmes élevaient les tentes, et, à l'intérieur, on allumait de grands feux pour éloigner les carnassiers, et surtout le terrible wolverenne, le tigre du Sahara américain. Des sentinelles étaient aussi postées à l’entour du camp, autant pour en défendre l'accès aux bêtes féroces que pour le tenir à l'abri des surprises des Indiens maraudeurs.

Cette vie nouvelle, brûlante d'émotions, plaisait fort à Alfred Robin, qui, au milieu du mouvement journalier oubliait parfois Alphonse et jusqu'au ut de son entreprise.

Une nuit, il fut éveillé par des jappements affreux, auxquels ne tardèrent pas à répondre, comme de sinistres échos, les hennissements et les beuglements des bêtes de somme épouvantées.

— Les loups aboyeurs de la prairie! s'écria Poignet-d’Acier dont i] partageait la tente.

— Est-ce une attaque ? questionna Alfred en se levant.

— Non; mais ce sont les avant-coureurs des buffles. Bientôt nous commencerons la chasse, Il faut nous apprêter,

Le capitaine Mathieu sortit pour donner des ordres,

Deux heures avant le jour, trois cents hommes, montés sur les meilleurs chevaux et armés de carabines, de pistolets et d'épieux quittérent le camp, qui fut confié à la garde des piétons et des valtudinaires,

Tous les chiens suivaient les cavaliers.

Au moment où l'aurore téignit de pourpre les hautes herbes de la prairie, un bruit sourd, prolongé et saccadé, comme des dé= charges successives d'artilleries se fit entendre.

L'air était si pur qu’on distinguait aisément à plusieurs snilles

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