‹ La Huronne [microforme]Chapitre 55 sur 66 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

OU LE LECTEUR EST TRANSPORTÉ DANS UN OSSUASRE ET UN COL SÉE DE NOUVELLE ESPÈCE, ET OU IL RETROUVE DEUX AMIS RÉUNIS.

Alfred Robin avait été un moment étour } par sa chute, La fraicheur du soir le ranima bientôt, Il se leva, secouu ses membres pour s'assurer qu’il n’était pas blessé et examina son cheval, qu soufflait bruyamment à côté de lui.

L'animal s’était cassé la jambe en tombant : il n’y avait jilus de service à en attendre,

Cette découverte plongea Robin dans une vive perplexité. Il ne savait où il était, quel parti prendre? Sa course l'avait porté à plusieurs milles des chasseurs, dans une direction qui lui était complé-temen! inconnue. Par quelle voie revenir sur ses pas, rejoindre la brigade ?

Alfred s’assit près \e son malheureux coursier.

Le soleil, tel qu'un immense brasier allumé à l'occident, colerait de rouge les grandes herbes de la prairie et les ondes paisibles du lac du Caribou, qui se déployait aux picds du jeune homme. Une folle brise, tout imprégnée des âcres senteurs du foin, courait dans l'air, dont les échos redisaient les chants du rossignol américain. Cette brise chassait, éparpillait devant elle des milliers d'insectes

ailés, tournoyant au-dessus du lac en bataillons épais, et que poursuivaient de leurs sauts répétés les poissons blancs et les dorés,aux écailles scintillantes comme la poudre de rubis.

Tandis que notre jeune homme réfléchissait à ce qu'il devait faire, un cerf de haute taille, porteur d’un bois magnifique, s'approcha légèrement du lac, souffla sur l’eau afin de l'éclaircir, et se mit à boire, en relevant de temps en temps la tête, pour lâcher un bramement de plaisir.

C'était le wapiti, connu des trappeurs du Nord-Ouest sous le nom de daim rouge.

Alfred, le trouvant à portée, l'ajusta et fit feu. La pauvre bûte s'affaissa sur les genoux en exhalant un cri plaintif, et roula, morte, sur le sable de la grève.

Ce gibier rappela à Robin qu'il n'avait rien pris depuis le matin, et que la faim est une créancière impitoyable. Taillant donc, tant bien que mal, avec son couteau de chasse, une tranche dans un cuissot du wapiti, il alluma du feu avec une bourre enflammée et des branches sèches, et fit cuire sa venaison.

Son estomac restauré, Alfred se remit à songer à sa situation.

Le soleil s'était couché; une gaze transparente flottait sur le lac ; la profondeur du ciel augmentait; les demi-teintes du crépuscule commençaient à estomper les objets, et des milliers de lucioles dia-

mantaient l'atmosphère et la plaine.

On ne pouvait guère se mettre en route à pareille heure. Alfred résolut de camper sur le bord du lac. Cependant, avant de se coucher, il pensa à son cheval, et, quoiqu'il n’eût aucun espoir de l'utiliser jamais, il lui apporta de l’eau dans son chapeau, et déposa près de sa bouche du gazon frais cueilli le long du rivage.

Ensuite, Robin choisit une place derrière une roche, se fit un lit de mousse, renouvela l'amorce de sa carabine et de ses pistolets, qu’il plaça à sa droite, et s’étendit pour dormir. Il reposait depuis une heure à peine, quand des sons perçants le réveillèrent. Se levant en sursant, il saisit ses armes. Une bande d'animaux, aux yeux brillants comme des charbons embrasés, l'entouraient. Alfred reconnut tout de suite en eux les coyottes ou loups des preiries. Ils avaient été attirés parle cheval blessé et le cadavre du daim. On les voyait galoper dans la nuit comme une légion de noirs démons. Et leurs

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jappemens réitérés, mêlés aux hénissements d’angoisses du cheval, que déjà ils déchiraient de leurs dents, remplissaient l'espace d’une horrible cacophonie.

Robin était brave; en maintes occasions il avait fait bon marché de sa vie. Pourtant, à cette vue, il sentit un frisson glacial glisse dans ses artères, une moiteur froide baigna ses tempes ; en un mot il eut peur. Quelque peu de prix que l’homme attache à l'existence, il est certains aspects de la mort qui l’épouvantent.

L’effroi du chasseur ne fut heureusement pas long. Il avait un de ces tempéraments esclaves de la volonté morale que possèdent les hommes forts. D’un coup d’œil, Alfred embrassa la situation. Faire face aux loups eût été folie. Robin en eût-il tué cinq ou six avec ses armes que son danger n'aurait pas diminué. Fuir au milieu d'eux n’était pas possible, Il n’y avait qu’un moyen de leur échapper : c'était de se jeter dans le lac et de tâcher de gagner une île qui apparaissait à un demi-mille environ de la rive. Les loups ont une aversion prononcée pour l’eau; et, à moins d'y être obligés, il est rare qu'ils traversentune r.v.ère. Alfred ne balança pas, et, passant rapidement sa carabine sur son épaule, ses pistolets à sa ceinture, il entra dans le lac avant que les carnassiers ne l’eussent aperçu.

Par bonheur, l'eau était assez basse, et Robin put aborder à l'île en marchant sur le lit du lac; car, quoique excellent nageur, l'idée que, s’il fallait se mettre à la nage sa poudre serait avariée, le contrariait sérieusement.

Il passa le reste de la nuit à surveiller ses terribles ennemis, dont il entendait distinctement les aboïements, du lieu où il faisait sentinelle. Il craignait, qu'après avoir dévoré les deux quadrupèdes, il ne ieur prit fantaisie de venir le poursuivre dans son refuge, mais il n'en frent rien, et disparurent avec les premières lueurs de l'aurore.

Voyant qu'ils étaient partis, Alfred revint sur la terre ferme € tâcha de s'orienter. Pendant quelques jours, il erra tristement dans la prairie sans pouvoir découvrir une piste. Avec sa carabine, il pourvoyait abondamment à sa subsistance. Mais ses munitions s’épuisaient, et le moment approchait où, à moins d’un secours providentiel, elles lui manqueraient complétement.

Un soir, comme il se couchait sur les premières branches d'ur.

gros arbre, pour être à l'abri des bêtes fauves, il lui sembla peroevoir l'écho de détonations lointaines d'armes à feu.

Alfred écouta attentivement pour bien préciser le lieu d’où venaient les sons. Il espérait qu'ils étaient produits par la brigade de hasseurs à laquelle il appartenait, et, le lendemain, il partit ausitôt que l'aube parut, en se dirigeant vers l'endroit où il lui semsait qu'on avait tiré des coups de fusil la veille.

La contrée était montueuse et accidentée. En parvenant a: sommet d'une éminence, Alfred fut tout à coup frappé par un specacis nique. Au bas de l'éminence, une plaine d'un mill: de diamètre s arrondissait comme un vaste bassin. Elle était j nchée de squelettes énormes et d’ossements dont les lignes sèches et anguleuses, les surfaces d’un blanc mat tranchaient hardime:it sur le vert foncé d'une vég'tation luxuriante. Au centre de cet ossuaire, se dressait une haute colonne, monument funèbre érigé avec des crânes de bisons. Elle était là pour rappeler la victoire de l'homme sur les fauves.

Mais ce cimetière remontait à des années, sans doute, car l'herbe avait insolemment poussé dans les carcasses, et des buissons de frambuisiers et d'amélanchiers y avaient même planté leurg racines.

— La mort, c'est le commencement de la fin; rien ne s'éteint ici-

set tout se succède, murmura Alfred en découvrant ce prodigieux entassement de restes animaux.

Ce n’était pas, toutefois, l’heure des longues méditations philososhiques. Robin continua à suivre la cime des collines dans une direction orientale.

Ses pas avaient maintenant un but. Aussi marchait-il avec plus d'assurance et de célérité que les jours précédents. Si, en effet, rien ne décuurage autant un homme que l'absence d'un point sut lequel il puisse fixer ses regards, rien ne relève son moral abattu comme la découverte de ce point, si imperceptible que soit d’aile leurs le rayon lumineux qui le lui fasse entrevoir,

Alfred Robin avançait donc rapidement et presque galement, pet guadé de rejoindre bientôt les trappeurs , et surtout le capiiuing Mathieu, pour qui il éprouvait une irrésistible sympathie.

Le terrain s’exhaussait de plus en plus vers l'est, où un pic de granit fermait l'horizon.

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En en approchant, l'artiste fut frappé par des clameurs stridentes. Au-dessus du pic, il distinguait de grands oiseaux de proie, qui planaient en décrivant de grands cercles concentriques, fondaient comme la foudre derrière la montagne ou s’élevaient perpendiculairement jusqu'aux cieux. Ils étaient si nombreux que, parfois, le soleil en était obscurci. Alfred gravit le pic, curieux de savoir ce qui attirait cette nuée de volatiles. L’ascension présentait des difficultés. Mais, en s’aidant des buissons et des anfractuosités de la roche, l’aventurier réussit, après deux heures d'un pénible exercice, à atisindre une plate-forme qui commandait une vue des plus étendues.

Le tableau du champ mortuaire devant lequel Alfred s'était arrêté naguère, si grandiose cependant, était insignifiant en présence de celui qui s’étala subitement sous les regards du voyageur. La plume est sèche, le pinceau sans couleur pour reproduire de pareilles images, fréquentes pourtant sur le territoire de la baie d'Hudson. Figurez-vous une vallée profonde, bastionnée de faluiscs inaccessibles, déchirée par un ruisseau torrentueux, dont les eaux fougueuses écument en rugissant aux flancs des rochers qui la surplombent ; remplissez le vallon d’un amas monstrueux de bœufs sauvages

inanimés, écorchés, à denii dépécés, dont des centaines de loups,

de carnivores de la terre et de l’air, lacèrent les carcasses rouges ct

palpitantes ; « voyez s'agiter et battre des ailes sur ces monceaux de chairs sanglantes l’oiseau des grandes curées, le vautour à la tête

chauve, à l'œil farouche, au bec recourbé plus tranchant que l'acier,

aux grosses pattes jaunes armées de griffes non moins acérées que le bec; voyez-le disputer ardemment, victoriéeusement sa proie aux plus féroces quadrupèdes de la forêt, comme s'il était le Génie souverain en l’honneur de qui a été immolée cette colossale hécatombe; voyez tout cela sans frémir, sans fermer les yeux, si vous le pouvez ; et puis, entendez, si vous l’osez, les croassements, les cris de toute espèce, de toute note, le cliquetis des dents qui broient les os, les vociférations sans nom, les rauquements horripilants qui jaill. sent de cette arène immense, où une partie de la création animale vivante festine sur une partie de cettecréation morte ; imssinez les combats des terribles convives, leur ivresse, leur rage, leur asorie, leur cxalta« tion, et vous n'aurez qu'une pâle idée de la représenia'ion dont notre héros devint tout à coup le snectatear.

Elle n'est cependant, je le répète, point rare dans le Nord-Ouest et suit immédiatement tout carnage ‘ de buflles.

Les chasseurs, après avoir massacré un troupeau, enlèvent aux bisons leur peau, leur langue, leurs Losses, leurs cornes et quelques quartiers de viande. Le reste est abandonné aux fauves, qui n’attendent pas toujours le départ des hommes pour se précipiter sur les cadavres et commencer leur banquet.

Souvent même, il est nécessaire d'en tuer un grand nombre pour pouvoir dresser les buflles, c’est-à-dire les dépouiller des parties dont on a besoin.

Alfred ne s'attendait pas à rencontrer un aussi hideux théâtre de tuerie et de bataille. Il resta quelques minutes interdit, contemplant avec stupeur le drame sanglant qui se jouait sous ses pieds. Combien incolores, éloignées de l'original étaient les descriptions qu'il en avait lues à Québec ! Comme la nature était plus âpre dans ses tons, plus invraisemblable dans ses traits, que les récits des voyageurs, les conceptions les plus téméraires de l'esprit humain.

A un mille de ce colisée naturel, et au delà d’une lisière de merisiers, qu’arrosait le torrent, Robin aperçut un camp, entouré de charrettes, et au milieu duquel des groupes d'hommes et de femmes paraissaient activement occupés près de grands feux allumés devant les tentes.

Au drapeau qui flottait sur l’une de ces tentes, le jeune homme reconnut que c’était le camp de la brigade Mathieu. Cette découverte rafraîchit son esprit et il chercha un sentier qui pûtle conduire àla station des chasseurs. Il n'était pas facile d'y arriver , car la montagne sur laquelle Alfred se trouvait était taillée à pic, sauf du côté par lequel il avait monté.

Pour se rendre au camp, il fallait absolument qu'il revint sur ses pas, descendît la hauteur et la contournât à sa base, en marchant toujours à l'est, Mais là, s’offrait encore un obstacle formidable, sinon infranchissable : c'était un fourré de houx et de mesquite. Alfred ne se dissimulait pas la difficulté qu'il courait à traverser ce bois ; comptant néanmoins trouver quelque piste de daim, il se décida à prendre cette voie.

! Terme usité par les chasseurs canadiens pour désigner un abagis de buffles,

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Tout le reste de la journée, il fureta le long des épineux halliers, mais sans succès. Ils étaient tellement épais, tellement entrelacés, que nulle créature humaine ne pouvait y pénétrer sans le secours d’une hache.

Vers le soir, Robin, fatigué de ses allées et venues infructueuses, se coucha pour se reposer, au pied d'un tamaratk. Le lendemain, il recommença ses perquisitions, qui l'entraînèrent à plusieurs milles de la montagne. 11 éprouvait une accablante lassitude morale, et le dégoût de la vie reprenait de l'empire sur son cerveau. Mais il évoqua l’image de Victorine, Victorine qu’il aimait tant, qu'il avait perdue et qu'il était peut-être sur le point de revoir. Cette pensée ranima Alfred : il poursuivit résolûment ses investigations. Enfin, il crut que la réussite allait récompenser ses eflurts : une clairière étroite, mais qui s’étendait à perte de vue, s’ouvr:. sur sa droite. Alfred y vuira et marcha jusqu'au coucher du soleil. La nuit l'obligea à uuc halte. Il alluma du feu, fit rôtir une tourte qu'il avait tuée et se mit à la dévorer avec le rude appétit des gens qui se livrent à de longs exercices au grand air.

Pendant qu'il mangeait, il lui sembla entendre un bruissement de feuilles derrière lui. Saisir sa carabine, se retourner et fouiller le bois d’un regard anxieux fut pour Robin l'affaire d’un instant. Mais le frôlement avait cessé et aucun objet suspect n’apparaissait. Alfred se dit que c'était la brise qui lutinait dans les arbres ou un oiseau qui rentrait au nid, et il replaça son arme sur le gazon pour continuer son repas.

Une minute après, deux mains nerveuses l’étreignaient fortement au cou et le clouaient pour ainsi dire à sa place. Un cri strangulé s’échappa de sa gorge et il perdit connaissance.

Alors, d’un massif de buissons, contre lesquels l'artiste était assis, bondirent deux Peaux-rouges, à demi vêtus et le visage et la poitriue bigarrés de peintures jaunes, vertes et bleues, qui leur donnaient un aspect repoussant. Leur premier soin fut de s'emparer des armes d'Alfred, le second de le dépouiller de sa toque et de sa tunique en cuir d'élan, soutachée à la manière indienne, Puis les deux voleurs délibérèrent sur ce qu'ils devaient faire de leur victime. L'un voulait la scalper et emporter sa chevelure au village.

— Non, Bec-de-Corbeau, disait l’autre, non, tu ne peux le tuer, Les visages pâles ne sont pas loin. Leur nombre dépasse le nôtre.

Ils se jetteraient comme desloups sur nos loges et vengeraicnt sur nous et les nôtres le sang que nous aurions versé.

— Comment le sauront-ils, Nuage-de-Pluie? objecta l’autre avee humeur,

— Le vent du soir ira le murmurer à leurs oreilles.

— On croira que ce sont les wolverennes…

— Non! non! je m'oppose à ce que tu le tues. Lions-lui ics mains derrière le dos et menons-le au Grand-Aigle-Noir.

— Je ne suis pas de cet avis, répondit Bec-de-Corbeau, ce visagepâle nous appartient, et je ne vois pas pourquoi nous le donnerions au chef. Le renard ne cède jamais sa proie au carcajou.

— Mais le grand Ononthio enverra contre nous ses hommes rouges et ils nous massacreront comme ils l'ont déjà fait, il y a uit hivers, à Selkirk.

Cette menace suspendit les dispositions homicides de Bec-de- Corbeau, car le grand Ononthio, ou gouverneur du Canada, est très-redouté des Indiens du territoire de la baie d'Hudson, surtout depuis que les troupes anglaises leur ont donné la chasse en représailles de quelques meurtres qu'ils avaient commis. C’est à la suite de cette guerre qu’une partie de la tribu des Assiniboines a quitté les bords de la rivière de ce nom pour aller s'établir sur ceux du lac du Caribou,

— Écoute-moi, mon frère, reprit Nuage-de-Pluie, le voyant ébranlé, garrottons-le et conduisons-le au Grand-Aigle-Noir,

Ils tissèrent promptement une corde avec des lianes, attachèrent Alfred par les poignets, et Bec-de-Corbeau le tira de son évanouissement, en le piquant avec une longue lance qu’il tenait à la main,

La nuit était brillamment étoilée. Les Indiens firent lever Alfred et le poussèrent devant eux comme une bête de somme. Durant deux heures, ils marchèrent en silence. Le jeune homme aurait bien voulu interroger les sauvages, mais il ne comprenait pas leur idiome, etceux-ci n’entendaient ni le français nil'anglais, Alfred était cependant moins inquiet de sa situation qu'on ne serait ‘onté de se l'imaginer. Peut-être même la préférait-il à celle qui l’avait précédée, La première était pleine d'angoisces et pouvait se terminer par une mort cruelle et solitaire ; la seconde avait, malgré son incertitude, quelque chose qui souriait presque à la nature romanesque du jeune artiste,

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— Au moins, se disait-il, je vais voir les sauvages chez eux, et si je reviens de ce voyage, j'en rapporterai des impressions réelles.

Une âcre odeur de fumée et des lueurs étincelantes lui apprirent enfin qu'ils approchaient d’un camp. Sa curiosité était vivement excitée ; il se mit dès lors à examiner avec autant d'attention que de sang-froid ce qui se passait autour de lui.

Le bivac était celui des Assiniboines, commandés par le Grand- Aigle-Noir. Ils chantaient et dansaient devant des feux ardents. Leurs grandes tailles atl:Ctiques se dessinaient en noir dans un cercle de lumière, dont les téntbres ambiantes doublaient l'éclat. On eût dit d'une ronde macabre ou plutôt d'un conte d'Hoffmann galvanisé par la baguette de quelque puissant magicien.

Alfred fut conduit au Grand-Aisle-Noir, au milieu des Indiens qui l’accablaient d’invectives sur son passage. Non contents de l’injurier, ils lui crachaient à la face, le soufletaient, le pinçaient, le piquaient de leurs flèches, et lui brülèrent même l’épiderme avec des tisons enflammés.

Le Grand-Aigle-Noir leur ordonna de mettre fin à leurs persécutions.

— Qu'est-ce que le jeune visage pàle venait faire près des loges des braves Assiniboines ? lui demanda-t-il en français.

Alfred le regardait, se souvenant l'avoir vu quelque part; mais où ? Il n'aurait pu le dire à ce moment.

Le chef continua, en agitant un long catumet dont le tuyau était garni de plumes de faucon, symbole de son omnipotence.

— Les tiens ont, par leurs ruses et leurs sorcelleries, forcé mes guerriers à quitter les plaines gibuyeuses de l’Assiniboine et à chercher d'autres territoires de chasse; prétendent-ils nous éloigner encore de ces lieux ? Les vaillants Assiniboines ne reculeront pas au delà, et ils rendront aux visages pâles tous les coups, toutes les blessures qu'ils en ont reçu. Les ossements de nos pères crient vengeance. Nos bras sont armés. Le Grand-Esprit veille sur nous. Nous marcherons au combat guidés par Athaensie, et malheur, malheur à nos lâches ennemis !

L'AigleNoir accentua cette menace par un cri guttural que rébérèrent longuement ies échos de la forêt,

Alors seulement, Alfred se cappela qu'il l'avait vu au fort Williams,

où il jouait aux noyaux de prunes avec Baptiste ; il se rappela aussi que c'était lui qu’Alphonse accusait d’avoir enlevé Marie.

— Ilest facile d'éclairer mes doutes! se dit-il, et sans se préoe. cuper de sa position critique, il s'adressa froidement au chef :

— Mon frère, comment t'appelles-tu ?

— Le Grand-Aigle-Noir, répliqua superbement l’Assiniboine, fi:r de son nom comme de seize quartiers de noblesse.

Alfred savait déjà une partie de ce qu'il voulait savoir, il reprit adroitement :

— Mon frère est un grand chef. Sa bravoure est célèbre dans les établissements des visages pâles. On en parle dans le wigwam du grand Ononthio. Et les blancs du fort Williams vantent sa valeur,

L’Aigle-Noir se redressa de toute sa hauteur sous la caresse de cette habile flatterie qu'il se hâta de redire dans leur langue aux Peaux-rouges amassés autour d'eux.

— Les visages pâles n’ont pas vu les dix-sept chevelures qui ornent ma cabane, dit-il avec une explosion d'orgueil.

— Mais ils n'ignorent pas que mon frère à ravi ces dix-sept chevelures à ses ennemis, s’empressa de répliquer Alfred en cherchant le moyen d'amener la conversation sur le terrain où il pour rait en profiter.

— Savent-ils aussi, demanda l’Aigle-Noir, que, parmi les dix-sept chevelures, il y en a quatre prises à leurs trappeurs?

Alfred ne put retenir un mouvement d'horreur, qu'il comprima tout de suite, et il dit :

— Ils le savent et disent que mon frère a récemment scalpé un Huron au fort Williams.

— Un chien de métis! fit l’Assiniboine avec un geste de mépris.

— Ils disent encore, continua Alfred, les yeux attachés sur le visage de l'Indien, ils disent encore que mon frère leur a enlevé la plus belle fleur de leurs loges.

Un sourire de satisfaction glissa sur les lèvres de l’Aigle-Noir ; mais il répondit avec calme:

— Les visages pâles ont souvent la langue croche.

Puis il fit signe d'emmener le captif.

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Alfred avait surpris le sourire du chef. Arsurément ce dernier tait cause de la disparition d'Yureska. La brusquerie avec laquelle il avait rompu l'entretien venait de le prouver,

Cette certitude rendit le brave artiste plus joyeux peut-être, que si on lui eût annoncé sa mise en liberté. Ses bourreaux ne semblaient pourtant pas disposés à le relâcher. Ils l’attachérent solidement au tronc d’un arbre, et quatre d’entre eux furent préposés à sa garde,

Le lendemain, après l'avoir hissé sur un cheval, on lui lia les jambes, à l’aide d'une sangle passée sous le poitrail de la bête, et il partit avec deux sauvages, également à cheval, et qui étaient chargés de le conduire au village assiniboine, pour y attendre le retour des chasseurs, qui prononceraient alors sur son sort.

L'un des Peaux-rouges savait quelques mots d'anglais.

Alfred l’interrogea et apprit que le Grand-Aigle-Noir n’était revenu que depuis peu de jours au village, et qu’en arrivant il était accompagné d'un jeune garçon.

— Et mon frère a-t-il vu ce jeune garçon? s'enquit l'artiste.

— Je lai vu, ce n’est pas un visage pâle, ce n'est pas un Peaurouge, et ce n’est pourtant pas du sang mêlé qui coule dans ses veines.

Ce renseignement était précieux, car Yureska, quoique descendant d’une famille qui jamais ne s'était alliée aux blancs, avait la peau r'us fine et moins tannée que celle des Indiens qui mènent une existence sauvage.

— Mon frère n'a-t-il pas remarqué que ce garçon avait une marque au front, reprit Alfred, se souve”:rt d'une légère cicaiice que la Huronne s'était faite à cette place en tombant?

Mais, cette fois, le Peau-rouge ne répondit pas. Soit qu’il suspectât les intentions du captif, soit qu’il ne sût rien de plus, il s’enferma dès lors dans un mutisme d'où Robin ne réussit pas à le tirer.

Dans l'après-midi, ils touchèrent au village assiniboine composé de deux à trois cents huttes éparpillées sur la rive droite de la rivière du Caribou.

Une troupe de femmes, d'enfants, et quelques vieillards, qui n’a-

vaient pas suivi la chasse, accoururent à la rencontre du prisonnier Les uns et les autres eussent été enchantés de lui faire subir de mauvais traitements. Mais le Grand-Aigle-Noir avait sans doute prévu ce cas et donné des instructions contraires, car un des gardiens du jeune homme parla aux sauvages qui cessèrent aussitôt, quoiqu’en grondant, leurs démonstrations hostiles. :

Pour le coup, Alfred bënissait sa captivité, qui allait sans doute le réunir à une amie doublement chère. Comme il lui tardait de la voir, de l'entendre! Son cœur battait fort, je vous jure, en entrant dans la bourgade indienne : et ses regards volaient diligemment de tous côtés, dans l'espérance d’apercevoir le visage aimé de la jeune fille.

Mais cette espérance fut déçue. Yureska n'était pas dans les groupes de curieux qui afluaient sur leurs pas. Une penste atroce se glissa dans l'esprit d'Alfred. Les Assiniboines auraient-ils égorgé la Huronne ?

On le descendit de cheval et on l’introduisit dans une cabane au nilieu du village. Là, ses mains furent dtliées, et une vicille Indienne lui apporta quelques épis de maïs grillés, avec de l’eau dans un vase de bois. Alfred avait une soif brülante ; il but à longs

chasse

traits ; mais il lui fut impossible de toucher à la nourriture. L'idte Alfr que Marie était morte l'obsédait de plus en plus. Elle le poursuivit Æ Quelq toute la nuit comme un horrible cauchemar. Aussi, peignez-vous sa KE hnirent surprise et sa joie, en voyant, le lendemain, Yureska entrer dans la LE bout s cubane où il avait êté enfermé. iéfavo

Une troupe d'Indiens des deux sexes la suivait. ajourt

Oubliant qu’on l'avait fixé à un poteau de la hutte, Alfred fit un D som mouvement pour se jeter dans les bras de la Huronne. £n

Par un signe rapide, imperceptible pour les autres spectateurs, 4 elle l'engagea à modérer son émotion et à ne pas montrer qu'il la dont connaissait. Elle lui raconta brièvement ensuite son histoire depuis ls le fort Williams, et lui dit que les gens du village l'avaient chargée Un: # de demander au prisonnier s’il était Français ou Anglais, car les In- le pe

diens de l'Amérique septentrionale ont, en général, beaucoup plus de haine pour les Anglais que pour les Français.

La réponse d'Alfred, transmise par Yureska, parut satisfaire les assistants, qui se retirèrent peu à peu, laissant les doux jeunes gens

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causer ensemble, mais sous la garde des guerriers qui avaient amené Robin au village.

— Ei Alphonse? s'écria Marie, quand ce dernier lui eut appris par quelle série d'incidents il était tombé entre les mains des Assiniboines.

-- 11 est au fort Cumberland, répondit Alfred, qui avait prévu

Rectte question et ue voulait pas effrayer la jeune fille en lui faisant

connaître la maladie de leur ami.

— Oh! qu'il me tarde de le voir! soupira-t-elle,

— Songcons à nous échapper, dit Robin, en abaissant un regard sur ses liens.

— Nous essayerons, répondit Marie à voix basse ; par malheur, je ne sais au juste où nous sommes et peut-être nous perdrons.…..

— Essayons toujours ; si tu as un moyen, ma sœur, employonse. Une fois hors d'ici, nous tàcherons de rejoindre la brigade qui ae doit pas être à une grande distance.

— Eh bien, dit Marie, je connais une plante dont le suc fait dormir ; si je puis la trouver dans les environs, je mêlerai quelques gouttes de ce suc à la sagamité des deux sentinelles. Tiens-toi prêt la nuit prochaine; car le Grand-Aigle-Noir et son parti de chasse reviendront bientôt et tout délai pourrait nous être funeste,

Alfred attendit la nuit avec une impatience facile à concevoir Quelques heures après le coucher du soleil, ses gardiens s'endormirent profondément; par malheur la lune se leva et resplendit de tout son éclat sur la terre. Cette circonstance était grandement défavorable au projet du prisonnier. Il pensait même que la Huronne ajournerait la tentative d'évasion; mais au moment où il ailait céder au sommeil, la porte de la cabane s’ouvrit doucement et Yureska entra

£n un clin d'œil elle eut tranché les liens de Robin.

— Partons! lui dit-elle, en lui mettant dans la main le couteau dont elle s'était servi.

[ls s’élancèrent vers la porte ; mais comme ils allaient la franchir, un animal monsirueux déboucha d’un champ de maïs et leur barra le passage.

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