‹ La Huronne [microforme]Chapitre 54 sur 66 · SCÈNES DE LA VIE INDIENNE ; UN PRISONNIER BLANC · texte numérisé non relu

SCÈNES DE LA VIE INDIENNE ; UN PRISONNIER BLANC

Tel que le démon d’une légende allemande, le Grand-Aigle-Noir dévorait l’espace en emportant sa proie.

Quand, affaiblie par la quantité de sang qu'elle aveit perdue, Yureska revint à elle, un moment elle put se croire transportée dans le royaume des âmes. N'eût-elle pas eu, comme tous les descendants de la race indienne, une prédisposition au merveilleux, que l’étrangeté de sa situation, la vivacité de la couche d'air qu’elle traversait et les splendeurs du firmament qui se déroulait majestueusement au-dessus de ses yeux, devaient, presque nécessairement, lui faire croire à quelque chose de surnaturel.

Ses paupières, après s'être un instant ouvertes, se refermèrent.

Yureska cherchait à recueillir les derniers souvenirs de ce qui avait été, pensait-elle, sa vie terrestre.

Peu à peu, l’étourdissement de ses facultés cessa ; sa mémoire s’éclaircit; elle se rappela le village de Lorette, Alphonse, son cher amant, leur voyage, le fort Williams et les odieuses tentatives de Baptiste. Mais là s'arrétait le fil conducteur de son esprit. Qu'était-il arrivé?

La jeune fille rouvrit les yeux. A la faveur d’un rayon de lune, elle put voir qu’elle était entraînée avec une rapidité vertisineuse, dns une campagne sans limites. Mais où? par qui? pourquoi? Pro- Lièmes insolubles !

Une cuisante douleur à la tête la rendit à demi à la réalité. Elle fit un mouvement, aussitôt comprimé par une Ctreinte de fer.

— Je souffre, murmura Marie en français.

— Que dis-tu, ma sœur? Cemanda-t-on en algonquin, langue que varlent la plupart des tribus indiennes comprises entre le lac Supérieur, la baie d'Hudson, le lac de l’Esclave et les montagnes Ro-

beuses.

L'accent de la voix était dur, étranger. Yureska tressaillit, mais ne répondit pas.

L'idée qu'elle avait quitté notre monde reprenait de l'empire sur son cerveau, quand une violente secousse accompagnée d’une chute plus violente encore la ramena complétement sur cette terre,

C'était le cheval de l'Assiniboine qui, épuisé par la course qu’il avait fournie, venait tout à coup de s’abattre. Son maître n'essaya point de le relever; mais il saisit Yureska dans ses bras et la transporta à une hutte de branchages, dont un menu filet de fumée révélait la présence à une faible distance.

Quatre Indiens occupairnt cecte cabane.

Un coup d'œil du chef Assiniboine suffit pour les faire s: »tir. Le Grand-Aigle-Noir Céjosa alors Yureska sur une couche de mousse et de sapinette, puis il alluma une torche de résine et se rapprocha de la jeune fille, qui le considérait avec une muette surprise.

— J'ai sauvé la vie à ma sœur, la Rose parfumée des prairies, dit-il en se baissant pour examiner la blessure qu'elle avait au front.

— Qui es-tu? et que me veux-tu? s’enquit alors Marie dans le dialecte empoyé par 1 Assiniboine.

— Je suis un grand chef, plus redouté de toute la famille indienne que le carcajou ne l’est des animaux de la forêt, J'ai pris à mes ennemis, les visages- pâles, les Knisteneaux et les Corbeaux, autant de chevelures que j'ai voulu. On me nomme le Grand-Aigle- Noir. Les gens qui sont ici m’obéissent. Je leur ai commandé d’enlever aux blancs les chevaux et les pelleteries qu’ils pourraient leur prendre. Ils ont fait maintenant assez de butin ; nous allons retour.

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Ces explications furent données avec l'orgueilleuse emphase que le sauvage déploie dans ses moindres actes.

Yureska ne savait que répondre. Sa condition ne lui permettait, du reste, guère d'observation. Elle était à la merci de l'Assiniboine, et connaissait trop bieu par instinct et par ouï-dire les mœurs de la race qui lui avait donné le jour, pour essayer une résistance ouverte. Il valait mieux s informer du lieu où elle était et attendre du temps l'occasion de déjouer les projets du Grand-Aigle-Noir; car en supposant qu'elle eût pu les combattre, sa blessure l'en empêchait er ce moment. Aussi, après une minute de réflexion, et tandis qu'u pansait sa plaie avec des herbes aromatiques, Yureska le questionna

adroitement et apprit le meurtre de Baptiste et l'enlèvement dont elle était la victime.

— Dors à présent, ma sœur, car nous lèverons le camp dès l’au. rore, dit l'Iudien quand il eut achevé son pansement, avec toute la dextérité d’un praticien consommé.

Mais Yureska était trop agitée pour s’abandonner au repos. Elle rassa le reste de la nuit à méditer une évasion,

Le lendemain, le Grand-Aigle-Noir et ses hommes se mirent en route, emmenant une quarantaine de chevaux, attachés par leur longe à la queue les uns des autres, et dont quelques-uns étaient chargés de paquets de pelleteries dérobés comme eux.

Prenant la soumission apparente d'Yureska pour un acquiescement, le chef assiniboine la plaça sur un cheval à côté de Lui et passa une partie de la journée à lui parler de son amour et du bonheur dont elle jouirait dans son wigwam.

— L'abondance y régnera toujours, vois-tu ? Rose des prairies, lui disait-il, je suis un chasseur habile. Les plus belles peaux de vison el de renard arg nté, tu les auras pour faire tes tuniques ct je te donnerai autant de wampums que tu en pourras souhaiter pour les broder et te fabriquer des colliers!

Lamoureux Assiniboine perdit son temps et ses fleurs d'éloquence, mais Yureska le laissait complaisamment par!er; elle ser blait même l'écouter avec plaisir, car la dissimulation seule pouvea. la sauver.

La troupe ne longeait pas le bord du Lac, de peur de rencontrer

des partis de trappeurs qui lui eussent fait payer chèrement le vol des chevaux ; elle suivait une lisière de hois à une dizaine de milles à l'intérieur des terres.

Sur le soir, les Indiens entrérent dans une grande plaine marécageuse, entre-coupée de bouquets de saules et de peupliers blancs. Un large ruisseau serpentait au milicu de la plaine que paraissait envelopper une profonde forêt.

Yureska pensa que l'endroit était propice à une évasion. Qu'elle parvint à franchir le ruisseau, gagner la forêt, et elle aurait chance d'échapper à son persécuteur, car, aidée par la nuit qui approchait, elle réussirait peut-être à se cacher dans le fourré et atteindre ensuite les rives du lac Supérieur où les Indiens n’oseraient probablement pas la suivre.

La jeune fille montait parfaitement à cheval. Elle avait reconnu que le sien était vif, plein de feu. Elle résolut de risquer l'aventure.

Profitant donc d’un instant où le Grand-Aigle-Noir avait les yeux détournés, Yureska piqua son pony qui se précipita à toute vitesse vers le ruisseau. Mais la pauvre fille n'avait pas songé que e sol était aqueux et mouvant. Les jambes de sa monture s’empétrérent bientôt dans ce terrain marneux, adhérent comme de la glu. Et l'animal haletant, s'arrêta, incapable d'avancer ou de reculer.

Yureska était si désolée d’avoir manqué son coup que, si elle avait eu une arme, elle s'en serait indubitablement frappée.

Tout en riant de sa mésaverture, les Indiens se mirent en devoir de la dégager, ce qui n'était pas chose aisée, car son cheval avait enfoncé jusqu’au poitrail, et le terrain était si mou qu'il cédait à la moindre pression. Quiconque eût voulu arracher la jeune fille à cette position critique se serait abîimé, perdu. Il fallut abattre quelques arbres et les jeter en travers du marais pour aller la délivrer- Quant au pony, il était impossible de le tirer du bourbier, On l’abandonna à son malheureux sort.

— Tu vois, ma sœur, lui dit le Grand-Aigle-Noir, enchanté du ” dépit qu’elle éprouvait, tu vois que les Manitous me protégent et qu’ils t'ont destinée à faire l’ornement de ma lemeure.

Néanmoins, pour assurer plus efficacement sans doute cette pro tection de ses dieux, le chef fit attacher les poignets de la captiveet décida qu’on camperait à une portée de fusil de cet endroit,

Les premières ombres de la nuit s’épandaient sur la campagne;

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Marie contemplait tristement le coucher de la nature, et les Indiens pétunaient autour du feu, quand un hurlement farouche s’éleva du sein de la forêt.

— Les loups! dit un des Peaux-rouges.

— Taisez-vous ! fit le chef à ses hommes.

Il s’étendit tout de sou long, colla son oreille contre la terre et écouta.

Un second hurlement retentit, Il était plus rapproché que le premier. ;

— Ce sont les loups, murmura l’Indien qui avait déjà parlé.

Le cri lugubre d’un hibou smbla répondre aux hurlements.

— Vous voyez bien que ce ne sont pas les loups! dit le Grand- Aigle-Noir, en se relevant, Si ça avait été les loups, nos chevaux se seraient remués ; ils auraient henni, tandis qu'ils n'ont pas bougé. Ce sont ces lâches d'Ojibbeways. Ils nous ont suivis.

Une grêle de flèches, accompagnée du terrible houp de guerre, coupa la parole au chef, qui saisit rapidement Yureska par la taille, se jeta avec elle sur un cheval et s'élanss vers l’orée de la forêt.

Vingt-cinq ou trente Indiens firent en même temps leur apparition dans la clairière.

Ils s'emparèrent des compagnons du Grand-Aigle et des chevaux qu'ils conduisaient ; puis la bande se divisa et une partie se lanea à la poursuite du chef,

Grâces aux ténèbres et à l'avance qu’il avait sur eux, celui-ci pu leur échapper toute la nuit. Yureska ne chercha point à le 4 ‘ue dans sa fuite ; car elle présumait, avec raison, que si elle passuit aux mains des Ojibbeways, elle tomberait de mal en pis. Par fierté de caractère, le Grand-Aigle-Noir ne la violentait pas ; les autres n'auraient pas manqué de lui faire subir d'odieuses brutalités. Le lendemain matin, espérant que la poursuite avait cessé ou s'était égarée, l’Assiniboine et sa prisonnière prirent quelques heures de repos. Mais aussitôt qu'il fit grand jour, l’Aigle-Noir déchira en morceaux son capot de daim, et attacha ces morceaux aux pieds de son cheval pour que l'empreinte trompât l'œil des ennemis,

Il avait délié Yureska, en lui faisant promettre qu’elle n’essayerait plus de se soustraire à sa puissance et en la menaçant de mort si

+lls manquait à ce serment, :

La jeune fille monta en croupe derrière lui, et ils chevauchèreng du côté du Grand-Portage. C'était la meilleure voie pour éviter les Ojibbeways; et maintenant qu’il n'avait plus avec lui sa bande de chevaux volés, le Grand-Aigle-Noir appréhendait moins de rencontrer les visages pâles, quoiqu'il les craignit cependant encore à cause de la Huronne.

Ils n'avaient rien mangé depuis la veille ; mais le désir d'échapper aux ennemis leur avait ôté l’appétit. Cependant, vers le milieu de la journée, les aiguillons de la faim se firent sentir. Les deux cavaliers descendirent de cheval pour chercher quelques fruits nourris= sants. Mais la saison n’était pas assez avancée et aucune baie n'était mûre. Ils durent se contenter de quelques épis verts de zizania ou rizsauvage et de l'herbe appelée pa: les Indiens tige à flûte, parce qu'elle est creuse et qu'ils s’en servent pour fabriquer leurs instruments de musique. Ses jeunes pousses et ses racines forment un aliment substantiei, dont les Peaux-rouges sent très-friands.

Pendant que nos fugitifs faisaient un sobre repas, leur cheval se reposait dans le rizière, dont les hautes touffes le recouvraient en= tièrement.

Ils n'osaient allumer du feu, dans la crainte d'attirer l'attention des poursuivants. Cette précaution n’était pas inutile; car, tandis qu'ils mangeaient, les Ojibbeways passèrent à quelques pas d'eux. À l'extrémité de quatre perches, à chacune desquelles on avait fixé un petit ccrele de bois, ils portaient attachées les chevelures des infortunés compagnons du Grand-Aigle-Noir. Ce sanglant trophée disait assez le destin qu'ils réservaient au chef assiniboine, si jamais ils le rattrapaient,.

— Les vils assassins ! dit-il, à cette vue ; ils s’abattent vingt sur un seul, comme des loups poltrons sur un corps mort. Mais je me vongerai; j'irai jusque dans leurs cabanes, je leur reprendrai ces chevelures, et j'emménerai leurs femmes et leurs enfants en captivité, après avoir massacré tous leurs guerriers.

Çomnue le chef proférait ces mots à voix basse, en surveillant le défilé rapide des Ojibbeways, près de la rivière, son cheval exhala soudain un long hennissement qui fit aussitôt retourner les ennemis.

Us s’arrêtèrent et apprétérent leur armes.

Quelques-uns d'entre eux, munis de carabines achetées ou sous-

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traites, aux agents de la Compagnie de la baie d'Hudson, mirent pied à terre et pénétrèrent avec précaution dans le champ de riz où bondissait le cheval du Grand-Aigle-Noir, qui flairait les juments des Ojibbeways.

Heureusement , l'Assiniboine l'avait dessellé pour le laisser paître et avait caché ses harnais dans des buissons. Lui-même, un fusil double aux mains, guettait tous les mouvements de ses adv” ires. Agenouillée derrière lui, Yureska attendait, anxieuse, le résultat de leurs recherches. Elles ne furent pas longues. Les Ojibleways se contentèrent de s'emparer du cheval et poursuivirent leur route.

— Partons, dit la Huronne, dès qu’ils se furent éloignés.

— Non, répondit le chef; les loups-cerviers rôdent encore dans les environs. C’est un piége qu'ils nous ont tendu, mais le Grand- Aigle-Noir ne se laisse pas prendre comme un oisillon imprudent.

L’Assiniboine prévoyait juste. Au bout d’une heure, trois Ojibbeways se remontrèrent au détour d'une éminence . située au nord de la rizière.

Bs étaient à cheval et étudiaient attentiveme , ‘” regard, le terrain qui ondulait devant eux.

— Ne bouge pas, ma sœur, dit l’Aigle-Non.

cavaliers,

— Quoi! tu le tuerais ! dit involontairement Marie.

L'Indien se prit à rire d'un rire muet,

Les cavaliers marchaient doucement en redoublant de circonspection.

Soudain, deux coups de feu résonnèrent simultanément et deux Ojibbeways roulèrent sur le sol. Le troisième tourna bride et s’enfuit.

— Vite! vite, ma sœur ! saute sur un cheval et filons ! s’écria le Grand-Aigle-Noir qui venait de tirer ses deux coups de fusils.

Yureska ne se le fit pas répéter. Avec la souplesse d'une jeune panthère, elle s élança sur un des chevaux; l’Assiniboine enfourcha l'autre et ils partirent à fond de train. Une troupe de Peaux-rouges ne tarda pas à voler sur la trace des fuyards ; mais, comme ils se dirigesient vers les postes des blancs, les Ojibbeways se relâchèrent inseusiblement de leur poursuite et finirent par y renoncer.

Une fois sur la route ordinaire des trappeurs, près du lac Supérieur,

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à chef et sa captive ne furent plus inquiétés. Le premier ne parcourait cependant cette route qu'avec répugnance. Pour rassurer la jeune file, il lui dit qu'il la reconduisait au fort Williams. Yureska se défiait bien de l'Indien ; mais, n'ayant aucune connaissance des régions où ils se trouvaient, elle ve pouvait raisonnablement tenter de le quitter. Où était-elle ? Où serait-elle allée? Elle entretenait an secret espoir de se croiser avec quelques chasseurs de la Compagnie. Mais cet espoir fut déçu. Une nuit, l’Assiniboine la fit embarquer dans un canot d’écorce et, depuis ce moment, ils tournèrent le dos au lac Supérieur. Yureska n’était pas assez ignorante pour ne point s’en apercevoir. Elle en fit la remarque au chef, qui répliqua d’une manière évasive, et lui ordonna péremptoirement de céder à sa volonté. Yureska fléchit naturellement. N'était-elle pas au pouvoir de l'Indien ? Du reste, il la traitait avec douceur, et même avec une déférence que n’ont point, d'ordinaire, les siens pour les femmes. Ils vivaient de gibier aquatique, de poisson et d'œufs qu'ils trouvaient dans les nombreuses îles semées sur leur route,

Dans l’une de ces îles, au pied du portage du Rat, embouchure de la rivière Ouinipeg, dans le lac des Bois, Yureska sauva la vie du Grand-Aigle-Noir.

Voulant pêcher, l'Assiniboine avait barré la tête d’une cascade d'un petit cours d'eau, et avait planté, au bas, une grande quantité de pieux derrière lesquels il avait tressé une claire-voie d’osier, en creusant une fosse au bas de la claire-voie. Il ouvrit ensuite le barrage ; l’eau se précipita du faîte de la chute sur l’estacade, et s’écoula dans la fosse. Les poissons qui descendirent avec le flot furent retenus par la claire-voie, et l’Iudien eut bientôt fait une pêche abondante.

Pendant ce temps, Marie recueillait des baies pour assaisonner ke poisson. La chaleur était accablante, L'Aigle-Noir s’étendit sous un merisier pour s’y reposer, Pendant qu'il sommeillait, un hideux reptile se dressa dans l'herbe, en s’approchant de lui. Il avait la grosseur du bras, cinq ou six pieds de long, un corps flexible, cuirassé d’écailles jaunâtres qui luisaient comme des pierreries aux rayons du soleil, Par moment, il s’arrêtait, tendait au vent sa gueule enflammée, puis l’abaissait et touchait légèrement de la langue les feui'les et les herbes, comme s’il eût été à la quête d’une

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piste ; puis il sifflait et recommençait à glisser silencieusement en raccourcissant de plus en plus lintervaile qui le séparait du dormeur.

Ses petits yeux brillaient de l'éclat des diamants.

Déj il n’était plus qu’à deux pas de l’Indien, et se hissait sur sa queue pour s'élancer sur lui, quand un cri perçant réveilla ce dernier et,en même temps, le monstre retombait sur le gazon, partagé en deux tronçons.

— Merci, ma sœur ; le Grand-Aigle-Noir n’oubliera jamais ce que tu vieus de faire pour lui, dit à Marie l’Assiniboine en lui tendant la main.

La jeune fille, encore tremblante de son action, regardait tour à tour et l’affreux animal qui se tordait dans les convulsions de l'agonie, et la haclette avec laquelle elle lui avait tranché le corps. Et, pourtant, elle ne savait pas que cet animal était le terrible serpent à sonnettes, le plus dangereux des reptiles de l'Amérique scptentrionale.

Yureska avait réellement sauvé la vie à l’homme qu'elle détestait le plus au monde, I! lui renouvela ses protestations de reconnaissance. Mais lorsqu'elle lui parla de la ramener au fort Williams, # fronça les sourcils, et la jeune fille vit bien qu’il refuserait toujours de se séparer d'elle. C’est que le Grand-Aigle-Noir était sérieusement épris de sa belle captive, et qu'il avait résolu de l'épouser aussitôt qu'il serait rentré dans son village, En vain, Yureska ln aurait-elle dit qu'elle en aimait un autre : par vanité, il ne l'aurait pas crue ; en vertu de sa supériorité masculine, il ne l'aurait pas écoutée.

Ils poursuivaient leur navigation vers le Saskaïchaouane, où ils entrèrent à la fin de juin. Quittant alors leur route fluviale, ils s'enfoncèrent dans les terres vers le nord.

Un matin, ils découvrirent un monticule, sur lequel s’élevaient des constructions étranges. C’étaient des échafaudages faits avec quatre pieux fichés en terre et recouverts d'une claie chargée de corps et de divers objets.

Ce monticule était un cimetière indien, Le Grand-Aigle-Noir, qui avait tué un daim la veille, déposa, suivant l'habitude, les meilleurs parties du gibier sur un des monuments où gisait le squelctte d'a de ses patras ou ancêtres,

Ce pieux devoir rempli, le Peau-rouge dit à Yureska :

— Notre voyage est terminé. Tout près d'ici est mon wigwam. Tiens, voici une de mes squaws qui s’avance.

En effet, une jeune Indienne arrivait près d'eux. Elle pliait sous le poids d'un tikkinago, sorte de berceau plat, curieusement désoré de peintures et de “crroteries qui,retenu au front par un apekum, courroie de cuir, sert aux mères à porter leurs enfants jusqu’à l’âge de deux et trois ans. Le tikkinago est une planche de bois léger avec un rebord inférieur et supérieur. L'enfant est placé entre les rebords et maintenu solidement par une couverture et un bandage de drap. L'orgueil des Indiennes est de garnir cette bande de rubans et de broderies. Du rebord supérieur, pend un joujou brillant pour attirer l'attention du marmot. Entre les talons des filles, on met de la mousse de façon à faire prendre aux pieds une position rentrée. Entre les talons des mâles, la mousse est ajustée pour déterminer une position parfartement droite des pieds,

Le berceau ne quitte jamais la mère. Elle le porte partout où elle va, le dépose à côté d’elle quand elle s’arriie et le reprend dès qu’elle repart.

— Tune diras point à cette squaw que tu es une vierge, dit encore le Grand-Aigle-Noir à Yureska, qui n’avait pas repris les habits de son sexe.

Elle fit un signe d’assentiment.

La femme du chef s'était tout à fait approchée et comblait son époux de respectueuses tendresses, auxquelles il répondait d’un air froid et distrait.

L'Indienne jeta sur Yureska un regard inquisiteur aiguisé par la défiance. Malgré le déguisement de la jeune file, elle pressentait déjà une rivale, L'œil d’une fanme qui aime un homme est la plus pénétrante de toutes les polices.

Le retour du chef dans le village assiniboine fut salué par des fêtes qui durèrent plusieurs jours. Il présenta Yureska comme un jeune Dacotas qui s'était égaré en se rerdant au fort Carleton. Les Assiniboines firent bon accueil à leur hôte et lui donnèrent une cabane semblable aux leurs, qui étaient faites d'écorces de bouleaux, en forme de ruche.

Ensuite, le Grand-Aigle-Noir rassembla le conseil des chefs, ra

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conta l’insuccès de son expédition, et une chasse au daim fut décidée.

Cent guerriers furent choisis pour y prendre part.

Les sorciers consultèrent le vol des oiseaux et le déclarèrent fa vorable.

Avant de s'éloigner, le Grand-Aigle-Noir les ayant réunis sur les bords de la rivière du Caribou, chanta la chanson de chasse en s'accompagnant d’un tambourin formé avec un cercle recouvert de peaux d’elk, entre lesquelles on avait mis cinq ou six galets :

« O mes amis, assis autour de moi, je donne maintenant mou attention au métaï.

» Qui fait couler cette rivière? C'est l'Esprit; il fait couler cette rivière.

» Examinez-moi bien, mes amis ; examinez-moi et comprenez que nous sommes compagnons.

» Qui a fait marcher le peuple? Un oïseau a fait marcher le peuple.

» Je vais me mettre en marche, et si j’aperçois quelque animal, je tirerai sur lui.

» Je frappe ton cœur, j’atteins ton cœur ; 6 animal, c'est ton cœur que j'atteints, c’est ton cœur,

» Je me rends semblable au feu.

» Je puis attirer l’eau d’en haut, d'en bas et d’autour de moi.

» Je peux rendre semblable aux morts ; je l'ai fait pour un homme.

» Je peux rendre semblable aux morts; je l'ai fait pour une femme. °

» Je peux rendre semblable aux morts ; je l'ai fait pour un enfant.

» Tel que je suis, mes amis, tout animal; tout animal je le frappe juste, mes amis. »

Les chasseurs écoutèrent ea silence l'hymne cynégétique. Ils partirent les uns à cheval, les autres à pied, armés de lances, d'épieux, d’arcs, de flèches et de quelques carabines. Leur cantonnement était si proche des territoires giboyeux que, le jour même, ils dépistèrent un troupeau de daims.

Alors, dans une clairière du bois, ils entourèrent, une immense surface, avec des piquets en forme de nasse, devant une

fuite où les animaux avaient coutume de passer. Puis la troupe se dispersa dans la forêt en battant le fourré et poussant de grands cris. Les daims effrayés se jetèrent dans l'enceinte clôturée dont l'ouverture fut aussitôt fermée et où les Assiniboines les assommèrent facilement

La nuit venue, res indiens campèrent sur le théâtre de leurs ex= ploits et se livrérent à un copieux banquet avec la chair et la graisse de leurs victimes.

Au festn, succédèrent les chants et les jeux.

Pendant qu’ils Yabandonnaient à ces tumultueux plaisirs, deux des leurs qu’ils avaient détachés à la découverte d’une nouvelle proie à chasser le lendemain, rentrèrent au camp en criant :

— Un visage pâle! un visage pâle !

Et ils montraient un prisonnier qu’ils avaient fait dans leur excursion.

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