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CHAPITRE VIII

Montagnes Rocheuses, à

Revenus de l'eftroi inst

— Suivez-m Il se re » 61, relombant sur ses quatres pieds, il se mit amp de maïs d'où il était sorti, frère, dit Yureska à Robin qui ne savait trop s’il 8 sens, Sistait, la jeune fille ajouta :

— Ce n’est pas un CUS; mais que!

sement pour nous Sauver, IL avait semblé à Alfred qu'il reconnais

sait la voix du prétendu quadrupère ; mais il n'en était Pas bien sûr, et il n'aurait pu dire où il l'avait entendue,

que Llanc qui a pris ce dégui-

EDS-NOIRS,

Ours gris des

ne apparition er Sur l’ours, des sons hungée de dents

uatres pieds, Sorti,

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Toutefois, ii garda ses observations pour lui et s'avança avec

Marie derrière l'ours.

En arrivant au bout du champs de maïs, ce dernier s'arrêta tout

à coup et fit signe à ses compagnons de l’imiter.

Ils obcirent à cette muette invitation, et s’étendirent au milieu des épis, sur la rive du champ.

En avant s’ouvrait une étroite pelouse, tout argentée par les rayons de la lune, et bornée par une haute forêt.

La nuit était paisible, fraîche et pure.

Mais son calme venait d’être soudainement troublé par le cri d'un goglu.

— Ce cri-là n’est pas le cri d’un oiseau, j'y mettrais m1 tête à couper, dit l’urs, dont la grosse tête frôlait l’oreille de Robin.

— Le capitaine Mathieu! dit à voix basse, le jeune homme au comble de la surprise.

— Chut! Voici cet oiseau de malheur qui recommence son chant. 11 doit y avoir des Indiens sous le fourré. Êtes-vous armé?

— Je n'ai qu'an couteau, répondit Alfred.

— Etla jeune fille ?

— Moi, je n’ai pas besoin d'armes, dit Yureska,

— Tu te trompes, ma sœur. Il esttoujours bon, même pour une femme, d'être armée dans ce pays. Tiens, prend ceci, et n'oublie pas de t'en servir si l'occasion s’en présente.

U lui tendit un pistolet à deux coups, qu’il avait retiré des plis de son ample fourrure,

Alfred reçut un autre pistolet, également extrait des mystérieuses profondeurs de la dépouille de Martin.

— Mais vous ? dit le premier, voyant que Mathieu ne conservait aucune arme pour lui,

— Oh! moi, c’est différent; les Indiens ne m’attaqueront pas ; j'en réponds.

— Bah!

— Non, par préjugé religieux, ils respectent les ours, qui leur inspirent d’ailleurs un invincible effroi, Mais silence, encore une fois ! et ayons l'œil au guet,

Le goglu lançait toujours de temps en temps ses gammes stri-

dentes, dont le son paraissait se rapprocher. Cependant aucun autre bruit n’interrompait la tranquillité de la campagne.

Alfred se figurait que le capitaine Mathieu s'était trompé, lorsqu'un frou-frou de branchages attira subitement son attention vers l’entrée du bois.

Il ne tarda pas à apercevoir une ombre qui se mouvait lestement E

sous le couvert, en se dirigeant vers la pelouse.

D’autres se traînaient sur la trace de la première. Alfred en compta six.

— Ce sont des Knisteneaux, murmura le capitaine à som oreille, Îls sont en guerre avec la tribu d'Assiniboines qui est campée ie. et ils profitent, sans doute, du départ des guerriers pour envahir leur village.

— Qu'allons-nous faire ? demanda Robin du même ton.

— Je ne le sais pas encore. Il faut attendre. Les circonstances dicteront notre conduite. Mais voici une autre troupe de Peauxrouges qui débûche.… là-bas. entre ces deux chênes. à gauche. c'étaient eux qu'appelait probablement tout à l’heure le cri du goglu. Ayons l'œil ouvert et feu ! si l’une de ces vermines nous flaire. A dix pas d'ici, sur la droite, j'ai remarqué un enclos où les Assiniboines ont enfermé des chevaux. C’est là qu’il faudra courir, si nous sommes découverts. Vous m'entendez ? Et si par hasard nous nous séparions, portez-vous du côté où vous entendrez le gouglottement d’un dindon.

Comme il achevait ces instructions, un Indien, qui rampait en tête de la première bande, atteignait la lisière du champ de maïs, à quelques pas seulement du cepitaine Mathieu, et tout près d'Yureska.

— 11 va me voir, que faut-il faire ? dit-elle, d’un ton presque imperceptible.

— Ne crains rien, ma sœur; mais dérange-toi un peu que je passe devant toi, répliqua Mathieu,

Soit que le Peau-rovge eût entendu parler, soit que l'agitation des épis au mouvement du capitaine, lui eù! douné des soupçons, il fit une halte, ramassa son corps comme une bête fauve prête à s'élancer sur une proie, et un couteau brilla dans ses mains,

Seul, il paraissait vouloir traverser le champ, car les autres sau-

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— Dois-je tirer ? dit Alfred.

— Non, laissez-moi faire, répliqua le capitaine.

Et bondissant hors de sa retraite, il tomba, plus rapide que la foudre, sur le Peau-rouge, dont le corps se tordit aussitôt comme un serpent qu’on écrase.

Les convulsion ne durèrent qu’une minute. L’Indien ne proféra pas une plainte, et cessa de remuer, pendant que l'ours se refourrait agilement dans le champ.

— Partons ! dit il.

— Mais cet homme? dit Alfred en désignant le Knisteneau allongé, maintenant immobile sur le gazon.

— N'ayez pas d'inquiétude. Il est allé rejoindre ses ancêtres.

— Comment ?

— En ma qualité d'ours, je l'ai étouffé; mais venez vite, dit le capitaine, en les entraînant sur la pelouse vers une enceinte clôturée.

La porte de cette enceinte consistait en deux traverses de Lois fixées par des liens d’osier à deux poteaux. Elle fut immédiatement enlevée. Robin et Yureska se préparaient à monter deux des che vaux qui paissaient dans le parc, quand ils s’aperçurent qu’ils n'a vaient ni bride, ni selle,

Cette observation fut faite au capitaine,

— Om à pourvu, répliqua-t-il froidement en exhibant deux

nges en walap, arbrisseau dont les racines filandreusces servent, dans le Nord-Ouest, à fabriquer 2 fil et la corde.

Les jeunes gens saisirent ces longes, les placèrent dans la bouche des deux bêtes en manière de bridon, et sautèrent sur leur dos, pendant que le capitaine Mathieu se débarrassait de sa peau d'ours pour enfourcher aussi un quadrupède,

Ils se précipitèrent hors de l’enclos avec la célérité de l'éclair ; mais avant qu'ils eussent gagné le bois, le cri de guerre des Knisteneaux retentit derrière eux, et une grêle de tièches les assuillit.

— Pressez les :nevaux, nous sommes découverts! dit le capitaine en talonnant sa monture.

Alfred, au même instant, laissa échapper une exclamation de douleur.

— Qu'as-tu, mon frère? s'enquit Marie, en le voyant tressaillir et chanceler sur son cheval.

— Rien, répondit Robin, qui essayait de se raffermir.

Par une voltige aussi prompte qu'habile, le capitaine se rapprocha de lui et arracha une flèche qui s’était fichée dans l'épaule du jeune homme.

A la faveur de la lune, et sans suspendre son galop, il examina la pointe de cette flèche,

— Nous avons de la chance, dit-il; elle n’est point empoisonnée, Souffrez-vous beaucoup, mon ami ?

— Un peu, mais c’est supportable, repartit Alfred.

— Tant mieux, si c'est supportable; car je crains que nous n'ayons une longue course à fournir. Les Indiens nous donnent la chasse. Entendez-vous les sabots de leurs chevaux? Allons, poussons les nôtres!

La forêt où ils étaient entrés se composait de grands arbres, assez espacés pour laisser passer la lumière des astres, et aux troncs assez dégarnis pour permettre à des cavaliers de la parcourir sans se heurter à leurs rameaux,

Les burlements des Indiens volaient, pour ainsi dire, en croupe derrière les fugitifs. De temps en temps, les derniers pouvaient distinguer leurs ennemis, dont les corps à demi nus, bariolés de peintures éclatantes, apparaissaient à travers les éclaircies. De temps en temps aussi, les flèches pleuvaient autour d'eux et aiguillonnaient leur fuite. Mais toujours des vociférations diaboliques remplissaient le bois.

— Il faut changer de tactique ou ces coquins-là vont nous rattraper, se dit le capitaine Mathieu.

A l'instant où il prononçait cette réflexion, un Indien que portait un grand cheval vigoureux arriva sur la Huronne. D'une main le sauvage dardait une longue lance, de l’autre il brandissait un cassetôte, Avec les genoux il conduisait sa monture,

L'entendant venir, Yureska se retourna, ajusta le Knisteneau avec le pistolet que lui avait remis Mathieu, et fit feu.

Le Peau rouge exhala un rugissement farouche. IL avait été touché; mais la balle n'avait fait que labourer l’omoplate et la blessure

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était peu grave. L’Indien fondit sur Yureska, qui tira une seconde fois et manqua son but. La lance du Knisteneau lui effleurait déjà les chairs, quand une main nerveuse étreignit celui-ci à la gorge et l’enleva comme un enfant de dessus son cheval.

Un gémissement rauque jaillit de la gorge du Peau-rouge, dont les doigts se détendirent. Sa massue et sa lance tombèrent sur le sol, où il roula bientôt li-même à moitié étranglé.

Cet incident s'était accomp.i dans l’espace de quelques secondes, et sans retarder la fuite et la poursuite.

— Pied à terre! cria Mathieu, qui venait ainsi de sauver la vie à Yureska.

Un large cours d'eau se déployait sous leurs regards.

Dans un massif de joncs, sur le bord de cette rivière, le capitaine avait caché un canot.

Les trois fuyards abandonnèrent les chevaux et se jetèrent dans cette embarcation, qui quitta le rivage alors que les Indiens l'atteignaient. En constatant la disparition des blancs, ils redoublèrent de cris. Quelques-uns essayèrent de mettre leurs chevaux à la nage; mais la violence du courant les contraignit bientôt de remonter sur la berge.

Pendant ce temps, nos amis faisaient force de rames. Quand ils jugèrent qu'ils étaient suffisamment loin pour n’avoir plus à redouter les armes des Peaux-rouges, ils se reposèrent en s’abandonnant au fil de l’eau.

Le capitaine pansa la blessure de Robin, heureusement fort légère, et se fit raconter l’histoire d’Yureska.

- Pour moi, dit-il ensuite, je me doufais bien qu’Alfred avait été pris par les sauvages. Laissant la brig:de sous les ordres d'un de mes capitaines, je me suis mis en quête de lui. Un Assiniboine que je rencontrai, et à qui je donnai une goutte d'eau de feu, me dit que son chef, le Grand-Aigle-Noir, avait capturé un visage pâle, Ce visage pâle devait être celui que je cherchais, Je me dirigeaj donc vers les loges des Assiniboines. En y arrivant, je m'affublai de la peau d'un ours gris, car, ainsi que je vous l'ai dit, les Indiens vénèrent cet animal comme un Manitou, et je me cachai pour sur veiller les mouvements de ces démons de Peaux-rouges. C'est

ainsi que j’appris qu’Alfred était au village st que je découvris la tente où on l'avait enfermé,

— Merci de votre attachement pour moi, monsieur, dit Robin en tendant la main au capitaine.

— Bon, bon, vous me remercierez une autre fois, jeune homme, répliqua-t-il d’un ton trop brusque pour ne pas éire affecté.

Il y eut un moment de silence gênant.

— Mais ce canot ? demanda Alfred.

— Ce canot, c'est celui qui m’a amené aux loges des Assiniboines. Nous sommes sur la rivière du Caribou, et, dans deux jours, nous débarquerons au camp,

— lime tarde d'y être, soupira Marie.

— À propos, dit Alfred, devinant la question que la jeune fille n'osait faire, à propos, Alphonse.

— Un Bois-brû!é nous a apporté de ses nouvelles avant mon départ du camp. Il avait quitté la maisor: Norway et se dirigeait par terre sur Cumberland dans l'espoir de nous rejoindre en route.

— Tu ne m'avais pas dit, mon frère, qu’il fût resté à la maison Norway, dit Yureska d’un ton de reproche.

Alfred baissa la tête.

— Il a eu une petite indisposition ; mais elle est passée, rassuretoi, ma sœur, dit le capitaine.

Ils continuèrent leur voyage sans accident,

Le surlendemain, à la tombée de la nuit, ils rentrèrent au camp où les chasseurs aprrétaient un grand festin, tout en faisant du pemmican.

Le pemmican est la base alimentaire des chasseurs et des voya geurs dans les déserts de l'Amérique du nord. Il consiste en un ha chis de chair de bison, mêlé à la graisse bouillante de l'animal, et renfermé dans un sac fabriqué avec sa peau, par paquets de soixantf à soixante-dix livres chaque, que l’on nomme taureau.

Dans la journée, on avait abattu plusieurs centaines de buffles, et la brigade se régalait de boxses, de langues, de cervelles et surtout d'os à moelle, dont les métis et les fndiens sont extrêmement friands. Ont-ils tué un buffle, ils lui coupent la cuisse ; avec l'os brisent le frontal du ruminant et enlèvent sa cervelle qu'ils font cuire sous les cendres chaudes, soit dans le crâne, soit dans un morceau de peau. Pour les os à moelle, ils les placent sur des tisons ardents, jusqu’à ce qu’ils jugent cuite la substance médullaire.

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Ils la retirent avec des bâtons pomtus et en dévorent des quantités effrayantes. La somme de vitnde qu'absorbent ces rudes estomacs est au surplus presque inconcevable. Ils reçoivent de la Compagnie sept à huit livres de chair par jour, sans compter le poisson. Il est vrai qu'ils ne mangent pas de pain et rarement des légumes, Mis un trappeur blanc ou indien de l’Amérique septentrionale digérera aisément la moelle d’une demi-douzaine de bœufs.

Alfred Robin s’amusa considérablement de ces assauts de goinfrerie auxquels se livraient, avec une bruyante gaieté, les hommes de la brigade, pendant que boucanaient de gros quartiers de veraison étendus sur des lianes, et exposés à la fumée odorante d’un feu lent de branches vertes et de grappes de gymnocladas ; ou que bouillonnaïent, avec un sourd grondement de cataracte, les flots de graisse destinés à la confection des énormes saucissons de pem: mican.

Le lendemain, les paquets de peaux, les provisions de bosses et de langues fumées, et contenus dans des paniers de joncs, en forme de bourriche, furent, avec les faureaux, chargés sur les charrettes, et la petite armée de chasseurs se divisa, une partie pour retourner aux forts Stone et Garry sur la rivière Rouge, l’autre à la maison Cumberland.

On était au mois d'août. Il faisait une chaleur excessive, qui incommodait beaucoup Alfred, déjà fatigué de cette longue et laborieuse pérégrination.

Après quelques jours d'une marche pénible, ils aperçurent les blancs versants des monts Basquiaux, situés à quatre mille pieds du niveau de la mer, et le point le plus élevé de ‘Amérique septentrionale, entre l'Atlantique et les montagnes Rocheuses.

A la station Cumberland, sur l'île du Pin, Alfred fut informé qu’Alphonse était parti pour le poste Carlton, en compaguie d’un Indien chinook et d’un vieux trappeur libre, de grande réputation, nommé Nick Whiffles!. Dans le portrait de l'Indien chinook, l'artiste n'eut pas de peine à reconnaître Tête-de-Renard, le sauvage qui avait apporté la nouvelle que Victorine était à la mission Vanconver, et qui était resté à Norway pour soigner Mougenot,

Quant au trappeur libre, il ignorait complétement qui il était.

8 Voir les Pieds-Noirs.

— Je vous conduirai jusqu'à Vancouver, mes amis, dit le capitaine Mathieu aux jeunes gens. J'ai quelques affaires à régler au delà des montagnes Rocheuses, et si ma société ne vous déplaît pas, ie serai charmé de faire route avec vous.

On conçoit qu'ils acceptèrent avec empressement cette proposition, car indépendamment des services que le capitaine leur avait rendus, son expérience de la vie du désert et le pouvoir prestigieux qu'il exerçait sur fous les agents et employés de la Compagnie de la baïic d'Hudson donnaient infiniment de prix à ses services.

Ils s'embarquèrent avec une dizaine d'hommes sur la rivière Saskatcha ane, superbe cours d’eau qui traverse les plus belles plaines du monde, aujourd’hui incultes, quoique d’une fertilité luxuriante, et où poussent en abondance les plantes que l’on trouve sous les zones torrides.

Après trois semi de navigation sur ce beau fleuve, et sans avoir pu :attraper Mougenot, qui semblait fuir devant eux, les aventuriers touchèrent au fort Edmonston, élevé au milieu des territoires de chasse des sanguinaires Pieds-noirs.

A ce point, on laisse les canots; et ‘on fait une quarantaine de lieues dans les terres pour gagner le fort Assiniboine sur la rivière Arthabaska ou la Biche.

D'après les renseignements qu'ils avaient obtenus, ils étaient à peu près certains de rejoindre Alphonse à ce fort, car il ne les précédait plus que d'une journée.

Ils montèrent donc gaiement à cheval, par une brillante matinée du mois de septembre. Leur troupe se composait de douze personnes, en comptant Yureska. La pays était escarpé, tourmenté, volcanique, hérissé de roches bitumineuses.

Quoique les chevaux fussent robustes, ils n'avaient fait que sept lieues au coucher du soleil. Le capitaine Mathieu ordonna de camper. Deux hommes furent postés en sentinelle sur les hauteurs voisines; on attacha les chevaux à des piquets; un grand feu fut allumé, et, aussitôt qu'on eut soupé en commun, les voyageurs, s’enveloppant dans leurs robes de buffalo, s’étendirent près du foyer pour se reposer,

lis dormaient tous profondément, quand un cri lugubre et aigu comme les notes d'un clairon, ce cri qu’on n'entend jamais sans

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frémir dans les solitudes du Nouveau-Monde, le Aoup! de guerre des Pieds-noirs les éveilla tous en sursaut.

Chacun se précipita sur ses armes,

— À genoux, en rond, et tirez sur les brigands du désert! commanda le capitaine Mathieu, que sa présence d'esprit n’abandonnait jamais.

“ais la nuit était sombre : le feu s'était éteint, et l’on ne distin-

guait pas à dix pas devant soi.

Un silence funèbre avait succédé au cri des Peaux-rouges.

Rangés en cercle autour de leur chef, un genou à terre, le doigt sur la détente de la carabine, l'œil fouillant les ténèbres, les voyageurs attendaient, dans une fiévreuse anxiété, une nouvelle manifesiation de l'ennemi invisible qui les avait surpris.

Qu'étaient devenues les sentinelles? Égorgées, sans doute, car on ne les voyait pas, on ne les entendait pas.

— Surtout, quoi qu’il arrive, tâchez de me suivre, dit le capitaine à Robin.

— Oui...

La détonation d’une arme à feu lui coupa 1a parole.

— Encore un de ces bandits de moins, dit le capitaine en rechargeant sa carabine, tandis que ses hommes tiraient vers un rocher où, à la lueur du premier coup, ils avaieut aperçu une vingtaine de sauvages qui s’apprétaient à fondre sur eux. Les Pieds-noirs portaient aussi des fusils et des pistolets. Ils répondirent vivement aux visages pâles et blessérent mortellement trois des leurs.

— Ils vont se jeter sur nous ; si nous dereurons une minute de plus, nous sommes perdus, dit Mathieu à Robin.

— Que faut-il faire ?

— Nous disperser, afin qu'ils nous croient plus nombreux ; mais pour vous, ne me quittez pas.

Alfred voulut se tuurner pour donner ce conseil à Yureska ; mais le capitaine le saisit par le bras et l'entraîna avec une impétuosité irrésistible, en criant d’une voix qui domina le crépitement de la fusillade et les clameurs des Indiens.

— En fuite, frères, et chacun pour soi!

Ils ne savaient quelle heure il était, et priaient Dieu que la nuit se prolongeût car l'obscurité était leur meilleure égide contre la fé-

rocité des Pieds-noirs. Malheureusement, vingt minutes après l'engagement, l'horizon con mença à blanchir à l'est.

— Voici le jour, dit le capitaine en s’arrêtant pour s'orienter.

Il se trouvait seul avec Alfred Robin, dans une contrée rocailleuse, plantée çà et là de colonnes basaltiques, entre lesquelles poussait, comme à regret, une végétation maigre et étivlée. Cette contrée était une de celles que les Canadiens appellent, dans leur langage figuré, Pays de Misère.

Mathieu grimpa sur un rocher du sommet duquel la vue embrassait un vaste périmètre.

Il en redescendit bientôt.

— Les sauvages sont sur notre piste, dit-il ; je crois, cependant, que nous leur échapperons si nous parvenons à franchir une rivière que j'ai aperçue à notre droite. Venez.

À une demi-portée de fusil, roulait un torrent qui descendait de montagnes par une suite de chutes dont quelques-unes étaient fort élevées.

— Nous ne pourrons jamais le traverser, dit Alfred, en arrivant sur le bord d'une de ces cataractes, tombant d’une roche à pic qui avait plus de quarante pieds de hauteur.

Maître Mathieu ne répondit pas et se mit à étudier le terrain.

L’aurore éclairait alors le paysage.

Des lianes, des saxifrages, des mélèzes, et des pins rabougris défendaient les abords de la cascade, dont les tourbillons écumants s’irisaient aux premiers feux du jour.

Au loin, dans la plaine, on distinguait parfaitement une raultitude d’'Indiens qui marchaient vers le torrent à pas précipités.

— Plutôt mourir dans ce gouffre qu'entre leurs mains! s'écria Alfred, cédant à un accès de désespoir.

— Pas de faiblesse, jeune homme! lui dit sévèrement Mathieu. La Providence ne dé'ai*se pas ceux qui cnt confiance en elle. « Aidetoi, le ciel t'aidera. » Souvenez-vous toujours de cette maxime. Et, tenez, il me vient une idée. Peut-être sommes-nous sauvés. Avezvous du sang-i'oid?

— Je ne sais trop.

— Venez toujours. Vous fermerez les yeux si la peur vous prend.

Il écarta les broussailles qui masquaïent le bord de la chut:, ot cria bientôt à Robin :

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— Vous sommes sauvés.

Le rocher qui formait la cataracte était perpendiculaire. En se déversant, la masse d’eau, qui arrivait d’en haut, faisait un angle entre lequel et la roche s'allongeait un intervalle vide assez spacieux pour admettre un homme sans qu'il se mouillât. Le couloir avait quinze à vingt mètres @e long, ce qui constituait la largeur du torrent, et à son extrémité apparaissait l'autre rive.

Les deux chasseurs s'engagèrent résolüment dans celte galerie inter-aquatique, et ramenèrent soignersement les buissons sur l'entrée,

Us atteignirent le milicu sans encombre et s’y arrêtèrent durant quelques heures pour attendre que les Pied<-noirs, las de les chercher, se fussent retirés, Ensuite ils sortirent avec précaution par l'issue de l’autre extrémité et examinèrent les livux.

Les deux bords du torrent étaient déserts. Fatigués de la poursuite ou supposant que les fugitifs avaient péri dans l’abîme, les Indiens avaient abandonné la piste,

Alfred et Mathieu avaient faim; mais la région dans laquelle ils étaient entrés ne produisait ;ien. Nul animal, nul volatile ne se montrait sur ce steppe désert. Quelques pâles lichens apparaissaient seulement çà et là. Ils étaient de l'espèce désignée par les hommes du Nord sous le nom de fripe de roche.

— C'est un triste met, car il occasionne souvent de violentes coliques ; mais si nous avions un vase, pour le faire cuire, je m’en contenterais encore, dit le capitaine en indiquant du doigt la p'ante en question.

— Je possède une petite timballe dans ma carnassière, dit Alfred.

— Ah! tant mieux.

ls allumèrent du feu dans le creux d’un rocher et se firent, avec la tripe de roche, une sorte de bouillie, assez semblable à la gélatine liquide. Cette bouillie n’était pas des plus agréables ; mais ventre afflamé n’a point de palais.

Leur chétif repas achevé, les voyageurs se remirent en marche, en allant à l’ouest et en suivant une ligne qui devait, d’après leurs calculs, les conduire à Edmonston, où ils ezpéraient retrouver ceux de leurs compagnons qui auraient échappé aux Pieds-noirs. Cependant ils s’éloignèrent, et pendant uinq jours, errèrent de côté et

d'autre, en proie aux tortures de la faim, dans le Pays de Misère.

Les moustiques et les maringouins leur faisaient une guerre cruelle qui doublait le poids de leurs maux. Si près d’Alphonse et d'Yureska, ne sachant s’il les reverrait jamais, Alfred Robin était devenu sombre et morose. La fermeté et les exhortations du capitaine nc réussissaient pas toujours à triompher de l'abattement qui s'était emparé de lui. Mathieu paraissait insensible aux privations; mais quand, parfois, son regard s'abaissait sur le visage amaigri du jeune homme, un frissonnement l’agitait, et des larmes mouillaient ses paupières. Il souffrait évidemment de toutes les souffrances d'Alfred, et sa douleur était d'autant plus aiguë qu'il faisait des efforts surhumains pour la concentrer en lui-même.

Une après-midi qu'ils cheminaient tristement à la base d’une montagne dont la cime, couverte de neige, se perdait dans les nues, Mathieu poussa tout à coup une exclamation.

— Que voyez-vous donc? lui demanda Robin, sortant de sa réverie,

— Un trappeur libre ; tenez, l’apercevez-vous sur la pointe de se rccher. On dirait qu’il est à l'affût,

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