‹ La Huronne [microforme]Chapitre 64 sur 66 · IMAGE EVALUATION TEST TARGET (MT · texte numérisé non relu

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fléau. L'air commençait à s’échauffer. Des millions de flammèches flottaient dans l'espace et tombaient en pluie ardente sur les maiheureux, de plus en plus menacés par l'incandescence de ce braser torréfiant, qui mesurait un mille au moins de rayon.

Les femmes du trappeur éclatèrent en sanglots.

— Ours et buffles ! allez-vous cesser vos pleurnicheries, satanées sorcières ! leur cria-t-il.

Et comme elles continuaient, il ajouta :

— Taisez-vous, vipères, où je vous laisse boucaner ici!

La menace produisit un effet excellent sur les squaws et mit aussitôt fin à leurs lamentations.

Yureska s'appuyait, calme et résignée, au bras de Robin qui, véritable artiste, contemplait avec amour les flamboyants décors que la combustion dressait autour d'eux.

— Il faut pourtant sortir d'ici, dit Mathieu, d’un ton rêveur.

— C'est ce à quoi je songe, mon cousin, répliqua Louis le Bon. D'où vient le vent?

— Il me semble qu’il vient de l'est.

Le trappeur plongea la main dans sa carnassière, en tira une plume et la laissa aller.

— Oui, il vente de l'est! murmura-t-il après avoir suivi du regard la direction que prenait la plume. C'est tant mieux. Nous avons une chance de nous tirer d'embarras. Dattez du briquet, Poignet-d'Acier, et mettez le feu à la prairie dans le sens du vent; comme cela nous nous ouvrirons un passage.

Cette idée était excellente. Le capitaine Mathieu s’empressa de l’exécuter,

Pendant que le nouvel incendie, activé par les souflles du soir, déployait ses ailes en avant des voyageurs et volait à la rencontra du premier, rasant tout et frayant une voie praticable sur son passage, le trappeur faisait monter deux de ses femmes sur un cheval, la troisième avec Yureska sur un autre, et chargeait le dernier de ce qu'il avait de plus précieux.

Il saisit cet animal par la bride, le capitaine prit de même celui qui portait les squaws et Alfred la monture de la Huronne.

Cette disposition était, on le conçoit, destinée à calmer les chevaux, effrayés par les lueurs, les crépitations de l’embrase.neut et

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Elle réussit à merveille, À minuit, hommes, femmes et chevaux campaient sur la berge du lac et s’y reposaient, en sûreté, des fatigues de cette émouvante journée.

Le lendemain, en s’éveillant, Alfred Robin fut frappé par un sombre tableau de désolation. La prairie, si iuxuriante, si richement émaillée, la veille, n'offrait plus au regard qu’une vaste étendue de terrains noirûtres, parsemés de broussailles décharnées, squelettijues, et d'où s’exhalait une odeur nauséabonde.

Tandis que, appuyé à un arbre, il considérait tristement cette scène mélancolique, on lui toucha familièrement l'épaule.

— Eh bien, jeune homme, que pensuns-nous de l'existence des chasseurs? Elle a ses vicissitudes, n'est-ce pas? Et vos blasés de la civilisation ignorent qu'il est des impressions bien autrement vives que celles qu'on reçoit dans les salons, au contact du beau monde ? N'aimeriez-vous pas ce genre de vie ?

— Pour dire la vérité, ilne me charme que médiocrement, répliqua l'artiste qui, au premier mot, avait reconnu le capitaine Mathicu. J'avoue cependant qu'il peut avoir ses attraits pour certaines natures cruellement éprouvées par les passions, continua-t-il, en regardant fixement son interlocuteur.

— Comme la mienne, n'est-ce pas? repartit, avec un sourire Poignet-d’Acier, qui devinait la pensée d'Alfred.

— Je n’ai pas dit cela, murmura l'artiste confus.

— N'importe, jeune homme, je suis bon diable; je ne vous en veux pas de votre allusion, Elle est trop juste pour que je m'en formalise. Vous avez bien touché, j'ai eu quelques orages dans le cours de mon existence, Et qui n’en a eu? Vous-même, mou enfant, quoique à votre printemps seulement, n'avez-vous pas déjà été rudement secoué? En 1838, après la révolution, votre tête était à prix. Maintenant, vous voici lancé dans un voyage de deux mille lieues par amour. Ne rougissez pas. Ce n'est point une mauvaise action que celle que vous avez entreprise. Et puisque nous y sommes, causons-en un peu. Voyons, soycz franc ; quels sout vos projets ?

Celte question, faite à brûle-pourpoint par un étranger, souleva une irritation dans l'esprit d'Alfred. Malgré sa reconnaissance pour

le capitaine et le penchant qui l'entrafnait vers lui, il se révoltait parfois contre l'empire que ce mystérieux personnage exerçait sur sa volonté. Le visage dn jeune homme révéla les sentiments qui l'agitaient, car Mathieu poursuivit, sans attendre sa réponse :

— Vous vous trompez, mon ami; c'est par affection pour vous, et non par une curiosité puérile que je vous inte-roge. Ne sais-je pas bien ce qui vous a amené ici, vous, M. Mougenot et la Huronne? En 1839, votre imagination enthousiaste s’ennuyait du repos qui avait succédé aux troubles politiques. Elle demandait un aliment à con besoin d'activité, et vous vous êtes épris de Mlle Victorine de Nelsac ; est-ce bien cela ?

— Qui a pu, monsieur...? balbutia Alired.

— Bon, vous l'avez d'abord aimée par besoin d'activité, disais-je, Les parents étaient riches, vous pauvre, premier obstacle ; ils sont nobles ou prétendent l'être, ce qui est pis; vous sans famille avouée, second et infranchissable obstacle. Ces empêchements ont joué leur rôle habituel, Ce qui n'était que caprice au début, est devenu amour violent, Lassion en quelques mois. Vous êtes beau, fougueux, poëte ; Mil: Victorine est tendre, passablement romanesque. Elle vous a payé de retour, comme on dit. Et un soir, vous avez formé le projet d'aller vous marier aux États-Unis. N'est-ce point cela?

— J'avoue.

— Mais, reprit Poignet-d'Acier, toujours souriant, M. de Nelsac ne voyait pas la chose comme vous. Une lettre anonyme l’avertit de votre dessein, et il aposta quelques boulés qui, au moment même où vous alliez vous embarquer, s’emparèrent de vous et de Mile Vic» torine. On la conduisit.

— Comment, vous sauriez, monsieur... ? s'écria Robin, en ouvrant de grands yeux.

— Patience, jeune homme. On la conduisit donc aussitôt à New York, où elle fut désasée à bord d’un navire, le Tonguin, si j'ai bonne mémoire, qui appareillait pour Astoria, poste américain dans le Pacifique. Le même agent qui l'avait menée à New-York prit passage avec elle sur le Tonguin, et, d'Astoria, la transporta à une maison de dames religieuses, près du fort Vancouver, sur le Rio-Columbia.

— Mais, dans quelle intention? demanda Alfred, qui prétait maintenant une oreille attentive au récit du capitaine.

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— Dans l'intention de lui faire prendre le voile. Elle gênait ses parents, qui ne lui pardonnaient pas et ne lui ont pas encore pardonné d’avoir écouté vos déclarations. Il y a des parents comme

A cela qui, sous couleur de veiller au bonheur de leurs enfants, les

tueraient plutôt que de ne pas leur imposer leurs goûts et leurs fantaisies.

Après cette réflexion, où perçait une teinte d’amertume, Poignetd’Acier fit une pause.

— Qu'est-elle devenue? dites-le-moi, monsieur, je vous en conjure ! s’écria Robin en lui saisissant la main.

— J'ai eu, répondit-il lentement, de ses nouvelles par un ami, avant de quitter la rivière Rouge. Cet ami revenait de Vancouver, d'où il était parti au commencement d'avril. Ainsi, elle se portait bien, il y a environ six mois.

— Mais, ce n’est pas tout, dit Alfred d'une voix altérée par l’6motion.

— Je vous comprends, mon ami, répliqua le capitaine avec bonté ; vous craignez qu’elle n'ait prononcé des vœux irrévocables, Rassurez-vous.

— Oh! merci, merci, mille fois, monsieur! dit le jeune homme, en pressant chaleureusement la main du caçitaine contre sa poitrine. Croyez que ma gratitude.

— Bast! bast! ne parlons pas de cela, répondit Mathieu, que l’attendrissement de l'artiste gagnait malgré lui.

— Oh ! répétez-moi qu’elle est libre !

— Libre, comme vous, mon ami; c’est-à-dire, entendons-nous, elle ne s'est liée par aucun serment, Ni les prières, ni les menaces n'ont pu triompher de sa détermination ; mais on la tient à l'œil et son enlèvement ne me paraît pas chose aisée. Voilà pourquoi je me suis permis, tout à l'heure, de vous demander quels étaient vos projets, jeune fou ?

Ces derniers mots furent prononcés avec vn tel accent de tendresse, qu'Alfred se sentit remué jusqu'au fond des entrailles.

Mais le capitaine reprit aussitôt son calme ordinaire et répéta sa question.

— Mon Dieu, je n'en ai point encore, répondit distraitement Robin.

— Voilà bien les jeunes gens! dit Mathieu en donnant une petite

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